LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XV. A JEAN MARTIN.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 15 sur 185·Livre complet →
Stro. 1.
La fable elabourée
Descrite heureusement
D’une plume dorée
Nous trompe doucement,
A l’un donnant la gloire
Qu’il n’a pas merité,
Faisant par le faux croire
Qu’on voit la verité :
Car tout ce que la Muse
Lyrique ne refuse
D’emmieler par nous,
Cela flatte l’oreille
Qui toute s’esmerveille
De le boire si dous.
Antistro.
Il ne faut que j’honore
Ton renom ô Martin,
De fables prises ore
Du Grec, ny du Latin :
Ta vertu tresluisante
Comme les feux des Dieux,
Me sera suffisante
Pour te loger aux cieux.
Quelle terre eslongnée,
Quelle rive baignée
De l’une et l’autre mer,
Quelle isle descouverte
Ne tient la gorge ouverte
Ardente à te nommer ?
Epode.
Vous gouvernez les Rois
Poëtes de la Court,
Et si de vostre vois
La memoire ne court :
Si ta grand’ main desire
De respandre le bien,
C’est à ce Martin, Sire,
Qui le merite bien.
Stro. 2.
» Certes l’experience
» N’est utile, sinon
» Pour sonder la science
» Si elle est fausse ou non.
Le siecle qui doit estre,
Ne taira ton bon-heur,
Et comme tu fis naistre
A la France un honneur :
Toy, et dont la musette
Et dont la voix doucette
Chanta bien haut aussi
Les beaux pasteurs, qu’encore
Naples autant honore
Comme on t’honore icy.
Antistro.
Par ta vertu le monde
A peu sentir combien
La France en gloire abonde
Faite heureuse en ton bien :
Par toy revient l’usage
Des outils et compas,
Que mesme le vieil âge
Des Romains ne sceut pas.
Le maçon par ta peine
Son ouvrage demeine,
Et sous toy fait sçavant,
Jusques au ciel egale
Mainte maison royale,
Ton livre allant devant.
Epode.
L’œuvre est de l’inventeur :
Et celuy qui apprend,
Est tenu pour menteur,
Si grace ne luy rend.
La plume bien apprise
Dresse son vol aux cieux,
Et sa belle entreprise
Ne peut ceder aux lieux.
FIN DES ODES PINDARIQUES.