LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XXVI.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 121 sur 185·Livre complet →
Du grand Turc je n’ay souci,
Ny du grand Souldan aussi :
L’or ne maistrise ma vie,
Aux Rois je ne porte envie :
J’ay soucy tant seulement
De parfumer cointement
Ma barbe, et qu’une couronne
De fleurs le chef m’environne.
Le soin de ce jour me point,
Du demain je n’en ay point.
Qui (bons Dieux !) pourroit cognoistre
Si un lendemain doit estre ?
Vulcan, en faveur de moy,
Je te pri’ despesche toy
De me tourner une tasse,
Qui de profondeur surpasse
Celle du vieillard Nestor :
Je ne veux qu’elle soit d’or,
Sans plus fay la moy de chesne,
Ou de lhyerre, ou de fresne.
Ne m’engrave point dedans
Ces grands panaches pendans,
Plastrons, morions, ny armes :
Qu’ay-je soucy des alarmes,
Des assaux, ou des combas ?
Aussy ne m’y grave pas
Ny le Soleil, ny la Lune,
Ny le jour, ny la nuict brune,
Ny les Astres radieux :
Et quel soin ay-je des cieux ?
De leurs Ours, de leur Charrette,
D’Orion, ou de Boëtte ?
Mais pein moy je te supply,
D’une treille le reply
Non encore vendangée :
Peins une vigne chargée
De grappe et de raisins,
Peins y des fouleurs de vins,
Le nez et la rouge trongne
D’un Silene, et d’un yvrongne.