LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XXX.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 125 sur 185·Livre complet →
T’oseroit bien quelque Poëte
Nier des vers, douce Alouëte ?
Quant à moy, je ne l’oserois :
Je veux celebrer ton ramage
Sur tous oiseaux qui sont en cage,
Et sur tous ceux qui sont és bois.
Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure
Que le bouvier les champs labeure
Quand la terre le Printemps sent,
Qui plus de ta chanson est gaye,
Que courroucée de la playe.
Du soc, qui l’estomac luy fend.
Si tost que tu es arrosée
Au poinct du jour, de la rosée,
Tu fais en l’air mille discours :
En l’air des ailes tu fretilles,
Et pendue au ciel tu babilles,
Et contes aux vents tes amours.
Puis du ciel tu le laisses fondre
Sur un sillon verd, soit pour pondre,
Soit pour esclorre, ou pour couver,
Soit pour apporter la bechée
A tes petits, ou d’une achée,
Ou d’une chenille, ou d’un ver.
Lors moy couché dessus l’herbette
D’une part j’oy ta chansonnette :
De l’autre, sus du poliot,
A l’abry de quelque fougere
J’escoute la jeune bergere
Qui desgoise son lerelot.
Lors je dy, tu es bien-heureuse
Gentille Alouëtte amoureuse,
Qui n’as peur ny soucy de riens,
Qui jamais au cœur n’as sentie
Les desdains d’une fiere amie,
Ny le soin d’amasser des biens :
Ou si quelque soucy te touche,
C’est, lors que le Soleil se couche,
De dormir, et de resveiller
De tes chansons avec l’Aurore
Et bergers et passans encore,
Pour les envoyer travailler.
Mais je vis tousjours en tristesse
Pour les fiertez d’une maistresse
Qui paye ma foy de travaux,
Et d’une plaisante mensonge,
Mensonge, qui tousjours allonge
La longue trame de mes maux.