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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE XXXI.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 126 sur 185·Livre complet →

J’avoy les yeux et le cœur

Malade d’une langueur

L’une à l’autre differente :

Tousjours une fiévre ardente

Le pauvre cœur me brusloit,

Et tousjours l’œil distilloit

Une pluye catarreuse,

Qui s’escoulant dangereuse

Tout le cerveau m’espuisoit,

Lors mon cœur aux yeux disoit :

Le cœur.

C’est bien raison que sans cesse

Une pluye vangeresse

Lave le mal qu’avez fait :

Par vous seule entra le trait

Qui m’a la fiévre causée.

Lors mes yeux pleins de rosée,

En distillant mon souci

Au cœur respondoient ainsi.

Les yeux.

Mais c’est vous qui fustes cause

Du premier mal, qui nous cause

A vous l’ardente chaleur,

Et à nous l’humide pleur.

Il est bien vray que nous fusmes

Autheurs du mal, qui receusmes

Le trait qui nous a blessé :

Mais il fut si tost passé,

Qu’à peine tiré le vismes

Que ja dans nous le sentismes.

Vous deviez comme plus fort,

Contre son premier effort

Faire un peu de resistance :

Mais vous prinstes accointance

Tout soudain avecques luy

Pour nous donner tout l’ennuy.

O la belle emprise vaine !

Puis que vous souffrez la peine

Aussi bien que nous, d’avoir

Voulu seuls nous decevoir.

» La chose est bien raisonnable,

» Que le trompeur miserable

» Reçoive le mal sur luy

» Qu’il machinoit contre autruy,

» Et que pour sa fraude il meure.

Ainsi mes yeux à toute heure,

Et mon cœur contre mes yeux

Querelloient seditieux :

Quand vous, ma douce Maistresse,

Ayant soin de ma destresse

Et de mon tourment nouveau,

Me fistes present d’une eau

Qui la lumiere perdue

A mes deux yeux a rendue.

Reste plus à secourir

Le cœur qui s’en-va mourir,

S’il ne vous plaist qu’on luy face

Ainsi qu’aux yeux quelque grace.

Or pour esteindre le chaut

Qui le consomme, il ne faut

Sinon qu’une fois je touche

De la mienne vostre bouche,

A fin que le doux baiser

Aille du tout appaiser

Par le vent de son haleine

La flame trop inhumaine,

Que de ses ailes Amour

M’esvente tout à l’entour,

Depuis l’heure que la fleche

De voz yeux luy fist la breche

Si avant, qu’il ne pourroit

En guarir s’il ne mouroit,

Ou si vostre douce haleine

Ne le tiroit hors de peine.