LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXXVII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 59 sur 185·Livre complet →
Nous vivons, mon Panjas, une vie sans vie :
Nous autres qui vivons, nous servons à l’envie,
Nous servons aux faveurs, et jamais nous n’avons
Un seul repos d’esprit tandis que nous vivons.
» De tous les animaux qui vivent sur la terre,
» L’homme est le plus chetif : car il se fait la guerre
» Luymesmes à luymesme, et n’a dans son cerveau
» Autre plus grand desir que d’estre son bourreau.
Regarde je te pri’ le beuf, qui d’un col morne
Traine pour nous nourrir le joug dessus la corne :
Bien qu’il soit sans raison, gros et lourd animal,
Jamais il n’est par luy la cause de son mal,
Ains patientement le labeur il endure,
Et la loy qu’en naissant luy ordonna Nature.
Puis quand il est au soir du labeur deslié,
Il met pres de son joug le travail oublié,
Et dort sans aucun soing jusqu’ à tant que l’Aurore
Le resveille au matin pour travailler encore.
Mais nous pauvres chetifs, soit de jour, soit de nuit,
Tousjours quelque tristesse espineuse nous suit
Qui nous lime le cœur : si quelqu’un esternue,
Nous sommes courroucez : si quelqu’un par la rue
Passe plus grand que nous, nous tressuons d’ahan :
Si nous oyons crier de nuict quelque choüan,
» Nous herissons d’effroy : bref à la race humaine
» Tousjours de quelque part luy survient quelque peine :
» Car il ne luy suffist de ses propres malheurs
» Qu’elle a dés le berceau, mais elle en cherche ailleurs.
» Grandeur, procez, l’amour, la rancœur, la feintise,
» L’ambition, l’honneur, l’ire, et la convoitise,
» Et le sale appetit d’amonceler des biens,
» Sont les maux estrangers que l’homme adjouste aux siens.