LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXXVIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 60 sur 185·Livre complet →
Quand l’homme ingrat feroit tous les jours sacrifice
D’une hecatombe aux Dieux, fraudé de son service,
Ne seroit escouté : car leurs yeux destournez
Ne se voudroient souiller de ses presens donnez.
Tant l’homme ingrat desplaist aux Dieux qui tout prevoyent,
Et qui de leurs tonneaux bien et mal nous envoyent.
Si j’estoy, Lomenie, ingrat en ton endroit,
La Muse desormais rétive ne voudroit
Venir à mes chansons, et pour-neant sa trasse
Je suivroy sur le mont du chevelu Parnasse :
Pour-neant je boiroy des flots Aoniens,
En vain je dormirois és antres Thespiens,
En vain je nommeroy son nom par les rivages :
Car elle me fuiroit dans les forests sauvages
Elle, et toutes ses sœurs, comme ne voulant pas
Suivre d’un homme ingrat ny la voix ny les pas.
Pource Pindare feint que le damné Tantale
Admoneste à bon droit parmy l’ombre infernale
Chacun debteur de rendre à son tour le bien-fait
Qu’un autre au paravant, amy luy aura fait.
Quand je t’auroy donné les thresors de l’Asie,
Je n’auroy respondu à ceste courtoisie
Dont tu m’as obligé de telle sorte à toy,
Que la mort ne perdra les graces que j’en doy
Non certes à toy seul, mais ensemble à ton frere.
Que Calliope estime, et qu’Apollon revere :
Car tant que mes chansons auront quelque pouvoir,
Je veux qu’à noz neveux elles facent sçavoir
D’âge en âge suivant (pour eviter l’offense
Où tombent les ingrats) qu’en seule recompense
De tant d’honnestetez dont tu m’as rendu tien,
Je ne t’ay remboursé, ny n’ay peu, d’autre bien
Que du bien des neuf Sœurs, bien, qui pauvre ne cede
Aux plus riches thresors que l’Orient possede.
ODES NON MESURÉES, NY PROPRES A CHANTER.
Aussi sont-ce les premieres que fist jamais l’Autheur, l’an mil cinq cens quarante.