SUPPLÉMENT
PIÈCES PUBLIÉES APRÈS 1578
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 185 sur 185·Livre complet →
MAGIE, OU DELIVRANCE D’AMOUR.
(Ode XXXIII, Livre V.)
[Texte de 1584.]
Sans avoir lien qui m’estraigne,
Sans cordon, ceinture ny nouds,
Et sans jartiere à mes genous
Je vien dessus ceste montagne ;
A fin qu’autant soit relasché
Mon cœur d’amoureuses tortures,
Comme de nœuds et de ceintures
J’ay le corps icy detaché.
Demons Seigneurs de ceste terre,
Volez en troupe à mon secours,
Combattez pour moy les Amours,
Contre eux je ne veux plus de guerre.
Vents qui soufflez par ceste plaine,
Et vous Seine, qui promenez
Vos flots par ces champs, emmenez
En l’Ocean noyer ma peine.
Va-t’en habiter tes Cytheres,
Ton Paphos, Prince Idalien :
Icy pour rompre ton lien
Je n’ay besoin de tes mysteres.
Anterot, preste moy la main,
Enfonce tes fleches diverses ;
Il faut que pour moy tu renverses
Cet ennemy du genre humain.
Je te pry, grand Dieu, ne m’oublie :
Sus, Page, verse à mon costé
Le sac que tu as apporté,
Pour me guarir de ma folie.
Brusle du soufre et de l’encens :
Comme en l’air je voy consommée
Leur vapeur, se puisse en fumée
Consommer le mal que je sens.
Verse moy l’eau de ceste esguiere ;
Et comme à bas tu la respans,
Qu’à bas s’espande la Megere
De l’amour dont je me repans.
Ne tourne plus ce devideau :
Comme soudain son cours s’arreste,
Ainsi la fureur de ma teste
Ne tourne plus en mon cerveau.
Laisse dans ce Genievre prendre
Un feu s’enfumant peu à peu :
Amour, je ne veux plus de feu,
Je ne veux plus que de la cendre.
Vien viste, enlasse moy le flanc
Non de Thym ny de Marjolaine,
Mais bien d’Armoise et de Vervaine,
Pour mieux me refraischir le sang.
Verse du sel en ceste place :
Comme il est infertile, ainsi
L’engeance du cruel soucy
Ne couve plus en moy de race.
Apporte moy tous ses presens,
Ses cheveux, ses gans, sa peinture,
Romps ses lettres, son escriture,
Et jette les morceaux aux vents.
Vien donq, ouvre moy ceste cage,
Et laisse vivre en libertez
Ces pauvres oiseaux arrestez
Ainsi que j’estois en servage.
Paisseteaux volez à plaisir,
De ma cage je vous delivre,
Comme desormais je veux vivre
Au gré de mon premier desir.
Vole ma douce Tourterelle,
Le vray symbole de l’amour,
Je ne veux plus ni nuict ni jour
Entendre ta plainte fidelle.
Pigeon, je te veux desplumer,
Et respandant au vent ta plume,
Puissé-je en forceant ma coustume
Me plumer les ailes d’aimer.
Je veux à la façon antique
Bastir un temple de Cyprés,
Où d’amour je rompray les traicts
Dessus l’autel Anterotique.
Vivant il ne faut plus mourir.
Il faut du cœur s’oster la playe :
Dix lustres veulent que j’essaye
Le remede de me guarir.
Adieu, Amour, adieu tes flames,
Adieu ta douceur, ta rigueur,
Et bref adieu toutes les dames
Qui m’ont jadis brulé le cœur.
Adieu le mont Valerien,
Montagne par Venus nommée,
Quand Francus conduit son armée
Dessus le bord Parisien.
AU LECTEUR.
[Texte de 1587, t. II, p.2.]
Tu dois sçavoir que toute sorte de Poësie a l’argument propre et convenable à son subject : l’Héroïque, armes, assaults de ville, batailles, escarmouches, conseils et discours de Capitaines : la Satyrique, brocards et reprehensions de vices : la Tragique, morts et miserables accidents de Princes : la Comique, la licence effrenée de la jeunesse, les ruses des Courtizannes, avarice de vieillards, tromperie de valets : la Lyrique, l’amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de Philosophie. Pource, Lecteur, si tu vois telles matieres librement escrites, et plusieurs fois redites en ces Odes, tu ne t’en dois esmerveiller, mais tousjours te souvenir des vers d’Horace en son Art poëtique :
Musa dedit fidibus Divos, puerosque Deorum,
Et pugilem victorem, et equum certamine primum,
Et juvenum curas, et libera vina referre.
[Texte de 1587, t. II, p. 369.]
Les vers Sapphiques ne sont, ny ne furent, ny ne seront jamais agreables, s’ils ne sont chantez de vive voix, ou pour le moins accordez aux instruments, qui sont la vie, et l’ame de la Poësie. Car Sapphon chantant ses vers ou accommodez à son Cystre, ou à quelque Rebec, estant toute rabuffée, à cheveux mal-agencez et negligez, avec un contour d’yeux languissants et putaciers, leur donnoit plus de grace, que toutes les trompettes, fifres et tabourins n’en donnoient aux vers masles et hardis d’Alcée, son citoyen, et contemporain, faisant la guerre aux Tyrans.