SUPPLÉMENT
RECUEIL DES ODES RETRANCHÉES AUX ÉDITIONS PRÉCÉDENTES
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 184 sur 185·Livre complet →
1550 à 1572
A IAN DORAT
[Texte de 1550. — Livre I, xiiii].
Puissai-je entonner un vers
Qui raconte à l’univers
Ton los porté sus son aile,
Et combien je fu heureus
Suçer le laict savoureus
De ta feconde mammelle.
Sur ma langue doucement
Tu mis au commencement,
Je ne sçai quelles merveilles,
Que vulgaires je randi,
Et premier les épandi
Dans les Françoises oreilles.
Si en mes vers tu ne vois
Sinon le miel de ma vois
Versé pour ton los repaistre :
Qui m’en oseroit blamer ?
Le disciple doit aimer
Vanter et louer son maistre.
Nul ne peut montrer davant
Qu’il soit expert et sçavant,
Et l’ignorance n’enseigne
Comme on se doit couronner
Et le chef environner
D’une verdoiante enseigne.
Si j’ai du bruit il n’est mien,
Je le confesse estre tien
Dont la sçience hautaine
Tout alteré me treuva,
Et bien jeune m’abreuva
De l’une et l’autre fontaine.
De sa Mere l’apprentif
Peut de son luc deceptif
Tromper les bandes rurales,
Puisse avenir que ma vois
Atire et flate, des Rois
Les grandes mains liberales.
L’honneur nourrist le sçavoir :
Quand l’œil d’un Prince veult voir
Le Ministre de la Muse,
Phebus lui fait ses leçons,
Phebus aime ses chansons,
Et son luc ne lui refuse.
On ne se travaille point
Aiant un Disciple époint
A vertu dés sa naissance,
En peu de jours il est fait
D’apprentif maistre parfait,
J’en donne assés connoissance.
A RENÉ D’ORADOUR, Abbé de Beus.
[Texte de 1550. — Livre II, xii].
Le tens de toutes choses maistre,
Les saisons de l’an terminant,
Montre assés que rien ne peut estre
Longuement durable en son estre
Sans se changer incontinant.
Ores l’hiver brunist les cieus,
D’un grand voile obscur emmuré
Ores il soufle audacieus,
Ores froid, ores pluvieus,
En son inconstance assuré.
Puis quand il s’en fuit variable,
On revoit Zephyre ariver,
Amenant un ciel amiable,
Qui est beaucoup plus agreable
Apres qu’on a senti l’iver.
Quand un souci triste et hideus,
Oradour, te viendroit saisir,
Ne t’effraie d’un ni de deus,
Car le tens seul en depit d’eus,
Te rendra libre à ton plaisir.
Dessus ton luc pour eus ne cesse
Si tu me croi de raconter
Les passions de ta maistresse,
Et comme sa vois flateresse
L’ame du corps te sçeut oster.
De t’amie le nom aimé
Ores sur les eaus soit oui,
Et ores par le bois ramé,
Qu’il n’i ait pré de fleurs semé
Qui d’elle ne soit esjoui.
Aucunesfois pres du rivage
Lentement couché sur le jonc,
Tu oiras dans le bois sauvage
La veuve tourtre en son ramage
Se lamenter dessus un tronc.
Vela comment il faut casser
L’effort des ennuis odieus,
Et le soin du cueur effacer,
Incontinent tu dois passer
Les flots tant redoutés des dieus.
Apres la tourmente bien forte
Le Nautonnier dur au labeur
Boit sur la proue, et reconforte
Sa troupe languissante et morte,
Chassant leur miserable peur.
Compaignons, l’enduré tourment
Par le vin nous effaçerons,
Sus sus, vivons joieusement,
Apres boire plus aisement
La voile nous rehausserons.
A MARGUERITE
[1550. Livre II, xiii].
[Texte de 1572].
En mon cœur n’est point escrite
La rose, ny autre fleur,
C’est toy, belle Marguerite,
Par qui j’ay cette couleur.
N’es-tu celle dont les yeux
Ont surpris
Par un regard gracieux
Mes espris ?
Puis que ta sœur de haut pris
Ta sœur pucelle d’elite
N’est cause de ma douleur,
C’est donc pour toy, Marguerite,
Que je pris ceste couleur.
Un soir, ma fievre naquit,
Quand mon cœur
Pour maistresse te requit :
Mais rigueur,
D’une amoureuse langueur
Soudain paya mon merite,
Me donnant ceste paleur,
Pour t’aymer trop Marguerite
Et ta vermeille couleur.
Hé quel charme pourroit bien
Consumer
Le soucy qui s’est fait mien
Pour aymer ?
De mon tourment si amer
La jouissance subite
Seule outeroit le malheur
Que me donna Marguerite
Par qui j’ay cette couleur.
DE LA JEUNE AMIE D’UN SIEN AMI
[Texte de 1550. Livre II, xv].
Ta Genisse n’est assés drue,
Aten que ses ans soient venus,
Ne forte assés à la charrue,
Ne pour le taureau qui se rue
Lourdement aus jeus de Venus.
Ains meslée avecque les veaus,
Follatre d’une course viste,
Ou dessous les saules nouveaus
Se voitre à l’ombre, ou pres des eaus
Les flammes du soleil evite.
Jamais n’endure qu’on la touche,
Fuiant’ à bonds comme un chevreau,
Comme un jeune chevreau farouche
Qui sur le printens s’escarmouche
Par le tapis d’un verd preau.
Ne soi envieus du desir
Des raisins trop vers, car l’Autonne
Les meurira tout à loisir,
Lors tu pourras à ton plaisir
Manger la grappe meure et bonne.
Le tens ravissant ton vert age
Le lui dônra, véla le point
Comme elle croistra davantage,
Tirant un gain de ton dommage,
Dommage que l’on ne sent point.
Ja me semble que je la voi
Mignarde, en ton giron assise,
Te jurer éternelle foi,
Et ne sçavoir partir de toi,
Tant en toi s’amour aura mise.
De toi pensive et idolatre
T’adorera quelque matin,
Je prevoi ta main qui folatre
Desja sur sa cuisse d’albastre,
Et sur l’un et l’autre tetin.
Mais quoi ? pour neant tu pretens
De vouloir violenter ores
L’inexorable loi du tens,
Qui le plaisir que tu atens
Ne te veut pas donner encores.
A LA MUSE CLEION, Pour celebrer Maclou de la Haie, le premier jour du mois de Mai.
[Texte de 1550. Livre II, xvi].
Muses aus yeus noirs, mes pucelles.
Mes muses dont les estincelles
Ardent mon nom par l’univers,
De Maclou sacrez la memoire,
Et faites distiller sa gloire
Dans le dous sucre de vos vers.
O qui des forests chevelues,
Et des belles rives velues,
Cleion t’esjouis, sus avant
Cent fleurs pour mon Lahaie amasse,
Et qu’une couronne on lui face
Pour ombrager son front sçavant.
A toi, et à tes seurs compaignes
Il appartient par vos montaignes
L’éterniser en ce verd mois.
Là donc, que sa gloire s’épande,
Et sur les cordes on l’étande
Du luc qui bruit en Vandomois.
A CHARLES DE PISSELEU, Evesque de Condon [1544-1564]
[Texte de 1550. Livre II, xviii].
Que nul papier dorennavant
Par moi ne s’anime sans mettre
(Docte Prelat) ton nom devant
Pour donner faveur à mon metre,
C’est lui qui mieus te fera vivre
Qu’ un portrait de marbre attaché,
Ou qu’une medaille de cuivre
Mise à ton los dans un marché.
Si perles ou rubis j’avoie
Dedans mes coffres à present,
Et tout cela que l’Inde envoie
Aus froides terres pour present,
Tu les aurois comme ma ryme ;
Mais, Charles (ou je me deçoi)
Ou tu en ferois peu d’estime
Et les banirois loing de toi.
Rien que les Muses ne t’émeuvent,
Les Muses donc je veil t’offrir,
Les Muses qui vives ne peuvent
L’oublivieus tumbeau souffrir.
Qui penses-tu qui ait fait croistre
Hector, ou Ajax si fameus,
Ne te puis-je faire apparoistre
Par renommée autant comme eus ?
Certes le fort et puissant stile
Des Poëtes bien écrivans,
Du creus de la fosse inutile
Les a deterrés tous vivans.
Bien, quand ta main auroit reprise
La serve Boulongne, et donté
Jusqu’aus deus bous de la Thamise
L’Anglois à force surmonté,
Tu n’as rien fait si telle gloire
N’est portraite en mes vers, affin
Que ta renaissante memoire
Vive par les bouches sans fin.
Les livres seuls ont de la terre
Juppiter aus cieus envoié,
Et lui ont donné le tonnerre
Dont Encelade est foudroié.
Ainsi les deus freres d’Heleine
Par leur faveur se firent Dieus,
Sauvant la nau, qui est jà pleine
De flots, et de flots odieus.
A SA MUSE
[Texte de 1550. Livre II, xxi.]
Grossi-toi, ma muse Françoise,
Et enfante un vers resonant,
Qui bruie d’une telle noise
Qu’un fleuve débordé tonant,
Alors qu’il sacaige et emmeine
Pillant de son flot sans merci
Le tresor de la riche pleine,
Le beuf et le bouvier aussi.
Et fai voir aus yeus de la France
Un vers qui soit industrieus,
Foudroiant la vieille ignorance
De nos peres peu curieus.
Ne sui ni le sens, ni la rime,
Ni l’art du moderne ignorant,
Bien que le vulgaire l’estime,
Et en béant l’aille adorant.
Sus donque l’envie surmonte,
Coupe la teste à ce serpent,
Par tel chemin au ciel on monte,
Et le nom au monde s’épend.
A RENÉ MACÉ Vandomois.
[1550. Livre II, xxix.]
[Texte de 1572. II, xxxv.]
Cependant que tu nous dépeins
Des François la premiere histoire
Desensevelissant la gloire
Dont nos ayeux furent si pleins,
Horace, et ses nombres divers
Amusent seulement ma Lyre,
A qui j’ay commandé de dire
Ce chant pour honorer tes vers.
Je les enten desja tonner
Parmy la France ce me semble,
Et voy tous noz Poëtes ensemble
D’un tel murmure s’étonner.
J’entrevoy desja la lueur
Des bien estincellantes armes,
Chasser en fuite les gensdarmes,
Et les chevaux pleins de sueur.
Icy le More est abatu,
Et là, le vaillant Charlemaigne
Tenant le fer au poin, ensaigne
Aux François d’aymer la vertu.
C’est là le vray enfantement
De ta grave héroïque Muse,
Qui toute enflée ne s’amuse
Qu’à deviser bien hautement.
Mais moi à qui ton Apollon
N’a donné sa profonde veine,
Je façonne avec grande peine
Des vers indignes de ton nom.
Tels qu’ils sont, Macé, toutesfois
Je veux qu’ils témoignent ta gloire,
Et commande à la memoire
Que tu vives plus d’une fois.
Ils chanteront à nos neveux
Comme tu allas aux montaignes
D’Helicon, voir les Sœurs compaignes
Et Apollon aux beaux cheveux.
Et comme la charmante vois
De tes douces et braves rimes,
Les força de quitter leurs Cimes
Pour habiter le Vandomois.
A SON LUT.
[Texte de 1572. Livre II, xxx.]
Si autre-fois sous l’ombre de Gastine
Avons joué quelque chanson Latine,
De Cassandre enamouré ;
Sus, maintenant Lut doré,
Sus l’honneur mien, dont la vois delectable
Sçait resjouïr les Princes à la table,
Change de forme et me sois
Maintenant un Lut François.
Je t’asseure que tes cordes
Par moy ne seront poluës
De chansons salement ordes
D’un tas d’amours dissoluës :
Je ne chanteray les Princes,
Ne le soin de leurs Provinces,
Ny moins la nef que prepare
Le marchant las ! trop avare
Pour aller apres ramer
Jusqu’aux plus lointaines terres,
Peschant ne sçay quelles pierres
Au bord de l’Indique mer.
Tandis qu’en l’air je soufflerai ma vie,
Sonner Phebus j’auray tousjours envie,
Et ses compaignes aussy,
Pour leur rendre un grand-mercy
De m’avoir fait poëte de nature,
Ayme-musique, ensemble ayme-peinture,
Et prestre de leurs chansons
Qui accordent à tes sons.
L’enfant que la douce Muse
Naissant d’œil benin a veu,
Et de sa science infuse
Son jeune esprit a pourveu,
Tousjours en sa fantasie
Bruslera de Poësie
Sans pretendre un autre bien :
Encor qu’il combatist bien,
Jamais les Muses poureuses
Ne voudront le prémier
De Laurier, fust-il premier
Aux guerres victorieuses.
La Poësie est un feu consumant
Par grand ardeur l’esprit de son amant,
Esprit que jamais ne laisse
En repos tant el’ le presse.
Voila pourquoi le ministre des Dieux
Vit sans grans biens, d’autant qu’il ayme mieux
Abonder d’inventions
Que de grans possessions.
Mais Dieu juste qui dispense
Tout en tous, les fait chanter
Le futur en recompense
Pour le monde espouventer.
Ce sont les seuls interpretes
Des hauts Dieux que les Poëtes :
Car aux prieres qu’ils font
L’or aux Dieux criant ne sont,
Ny la richesse qui passe :
Mais un Lut tousjours parlant
L’art des Muses excellent
Pour dessus leur rendre grace.
Que dirons nous de la musique sainte ?
Si quelque amante en a l’oreille atainte
Lente en larmes goutte à goutte
Fondra sa chere ame toute,
Tant la douceur d’une harmonie éveille
D’un cœur ardant l’amitié qui sommeille,
Au vif lui representant
L’aimé, par ce qu’elle entend.
La Nature de tout Mere,
Prevoyant que nostre vie
Sans plaisir seroit amere,
De la Musique eut envie,
Et ses acords inventant
Alla ses fils contentant
Par le son, qui loin nous jette
L’ennuy de l’ame sujette,
Pour l’ennuy mesme donter :
Ce que l’Emeraude fine
Ny l’or tiré de sa mine
N’ont la puissance d’outer.
Sus Muses sus, celebrez-moy le nom
Du grand Appelle immortel de renom,
Et de Zeuxe qui paignoit
Si au vif, qu’il contraignoit
L’esprit ravy du pensif regardant
A s’oublier soy-mesme, ce-pendant
Que l’œil humoit à longs traits
La douceur de ses portraits.
C’est un celeste present,
Transmis çà bas où nous sommes,
De terrestre faix exent
Pour lever en haut les hommes :
Car ainsi que Dieu a fait
De rien le monde parfait,
Il veut qu’en petite espace
Le paintre ingenieux face
(Alors qu’il est agité,)
Sans avoir nulle matiere
L’air, la mer, la terre entiere
Instrument de deité.
On dit, que cil qui r’anima les terres
Vuides de gens, par le get de ses pierres
(Origine de la rude
Et grossiere multitude)
Avoir aussi des diamans semé
Dont tel ouvrier fut vivement formé,
Son esprit faisant connoistre
L’origine de son estre.
Dieux ! de quelle oblation
Aquiter vers vous me puis-je,
Pour remuneration
Du bien receu qui m’oblige ?
Certes je suis glorieux
D’estre ainsi amy des Dieux
Qui seuls m’ont fait recevoir
Le meilleur de leur sçavoir
Pour mes passions guarir :
Et d’eux mon Lut tu attens
Vivre çà bas en tout temps,
Non de moy qui doy mourir.
O de Phebus la gloire, et le trophée,
De qui jadis le Thracien Orphée
Faisoit arrester les vens,
Et courir les bois suyvans,
Je te salue, ô Lut harmonieux
Raclant de moy tout le soin ennuieux,
Et de mes amours tranchantes
Les peines, lors que tu chantes.
A GASPARD D’AUVERGNE [1550].
[Texte de 1572 : Livre II, ode xxxi, Non mesurée.]
Soyon constans, et ne prenon soucy
Quel jour suyvant poussera cestuy-cy,
Getton au vent, mon Gaspar, tout l’affaire
Dont nous n’avons que faire.
Pourquoy m’iray-je enquerir des Tartares,
Et des pays estranges, et Barbares,
Quand à grand peine ay-je la connoissance
Du lieu de ma naissance ?
Volontiers l’ignorant
Va tousjours s’enquerant
Du ciel plus haut que luy :
Las ! malheur sur les hommes,
Nais au monde ne sommes
Que pour nous faire ennuy.
C’est se moquer de genner et de poindre
Le bas esprit des hommes, qui est moindre
Que les conseils de Dieu, ou de penser
Sa volonté passer.
Tousjours en luy fichon nostre esperance
Et en son fils nostre ferme asseurance,
Au demeurant, alon avec le temps
Heureusement contens.
A l’homme qui est né,
Peu de temps est donné
Pour se rire, et s’esbatre.
Nous l’avons, ce-pendant
Qu’alons-nous attendant ?
Un bon jour en vaut quatre.
Soit que le ciel de foudres nous despite,
Ou que la terre en bas se precipite,
Soit que la nuit devienne jour qui luit,
Soit que le jour soit nuit,
Jamais de rien n’auray frayeur ne crainte
Comme asseuré que la pensée sainte
De l’Eternel, gouverne en equité
Ce monde limité.
» Le Seigneur de là haut
» Cognoist ce qu’il nous faut
» Mieux que nous tous ensemble :
» Sans nul égard d’aucun,
» Il départ à chacun
» Tout ce que bon luy semble.
Je t’aprendray, si tu veux m’escouter
Comment l’ennuy d’un cœur se peut outer,
Et ce qui tient la tristesse cruelle,
D’importune sequelle.
Tu ne seras couvoiteux d’amasser
Le bien qui doit si vitement passer,
Comme tresors, honneurs, et avarices,
Escolles de tous vices.
Car c’est plus de refraindre
Son desir, que de joindre
L’Ourse au midy ardent,
L’Escosse sablonneuse
A l’Arabie heureuse,
Ou l’Inde à l’Occident.
Tu dois encore eviter ce me semble
Faveur des Rois, et des peuples ensemble,
De leurs mignons toujours quelque tempeste
Vient foudroyer la teste.
Ce n’est pas tout, avecques providence
Fais un amy, dont l’heureuse prudence
Te servira de secours necessaire
Contre l’heur adversaire.
Ton cœur bien preparé,
De force remparé,
En la fortune adverse
Patience prendra :
En la bonne, craindra
Que l’heur ne le renverse.
Apres l’hyver, la saison variable
Pousse à son rang le printemps amyable :
Si aujourd’huy nous sommes soucieux,
Demain nous serons mieux.
Tousjours de l’arc Apollon ne moleste
Le camp des Grecs pour leur tirer la peste,
Aucune-fois tout paisible, réveille
Sa harpe qui sommeille.
En orage outrageux
Tu seras courageux,
Puis si bon vent te sort,
Tes voiles trop enflées
De la faveur souflées,
Conduiras, sage, au port.
Apres avoir prié, devotieux,
Les deux jumeaux qui decorent les cieux,
De tousjours luire au fort de la tempeste
Sur le haut de ta teste.
L’un escrimeur, en vers tu descriras,
L’autre donteur des chevaux tu diras
Ou pour leur Sœur la querelle ennemie,
D’Europe et de l’Asie.
A LUI MESME.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Que tardes-tu, veu que les Muses
T’ont élargi tant de sçavoir,
Que plus souvent tu ne t’amuses
A les chanter, et que tu n’uses
De l’art qu’ell’ t’ont fait recevoir :
Tu as le tens qu’il faut avoir,
Repos d’esprit, et patience,
Dous instruments de la sçience ;
Et toutefois l’heure s’enfuit
D’un pié leger et diligent,
Sans que ton esprit negligent
Face apparoistre de son fruit.
On ne voit champ tant soit fertil
S’il n’est poitri du labourage.
Qu’à la fin ne vienne inutil,
Voire, et le champ joignant fut-il
Du Nil l’Aegiptien rivage :
Tant soit un cheval de courage,
Et coutumier à surmonter,
S’on est long tens sans i monter
Il devient rosse, et fort en bride :
Ainsi des Muses l’écrivain,
S’il les delaisse, helas ! en vain
Il les invocque apres pour guide.
L’orfevre de tenir n’a honte
Les instrumens de son métier,
Son plaisir sa peine surmonte,
Tellement qu’il feroit grand conte
Estre oisif un jour tout entier :
Ton art le passe d’un cartier.
Quoi ? Voire du tout ce me semble,
Toutefois encre et plume ensemble
Tu crains paresseus à toucher.
D’orenavant écri, compose :
La louange pour peu de chose
S’achette, et qu’est il rien plus cher !
Mainte ville jadis puissante
Est ores morte avec son nom,
Ensevelie, et languissante,
Et Troie est encor florissante
Comme un beau printens en renom :
Bien d’autres Rois qu’Agamemnon,
Ont fait reluire leur vertu,
Et si sont morts, car ils n’on ’u
Un Homere, qui mieus qu’en cuivre,
En medaille, en bronce, ou tableau,
Les eust arrachés du tumbeau,
Faisant leur nom vivre, et revivre.
A Gaspar d’Auvergne. 1550
[Texte de 1572 : Livre II, xxxii.]
[Ode] non mesurée.
Puis que la mort ne doit tarder
Que pronte vers moy ne parvienne,
Trop humain suis pour me garder
Qu’espouvanté ne m’en souvienne,
Et qu’en memoire ne me vienne
Le cours des heures incerténes,
Gaspar, qui aus bords de Vienne
As rebasty Rome, Athenes.
En vain l’on fuit la mer qui sonne
Contre les goufres, ou la guerre,
Ou les vents mal sains de l’Autonne
Qui soufflent la peste en la terre :
Puis que la mort qui nous enterre
Jeunes nous tue, et nous conduit
Avant le temps, au lac qui erre
Par le Royaume de la nuit.
L’avaricieuse nature,
» Et les trois Sœurs filans la vie,
» Se deuilent quand la creature
» Dure long temps, portant envie
» Au corps si tost il ne dévie :
» Le creant rose du printemps,
» A qui la naissance est ravie
» Et la grace tout en un temps.
L’un devient gouteux, l’autre étique,
L’autre n’atend que le Cyprés,
Et celuy qui fut hydropique,
Guarist pour retomber apres :
Nous sommes humains tout expres,
Pour avoir le cœur outragé
D’un aigle, qui le voit d’aupres
Naistre afin qu’il soit remangé.
Bien tost sous les ombres, Gaspar,
La mort nous guidera subite,
N’or ny argent de telle part
Ne font que l’homme ressuscite :
Diane son cher Hippolyte
N’en tire hors, ains gist parmy
La troupe, où Thesé se despite
Qu’il n’en peut r’avoir son amy.
» L’homme ne peut fuir au monde
» Le certain de sa destinée,
Le marinier craint la fiere onde,
Le soldat la guerre obstinée,
Et n’ont peur de voir terminée
Leur vie sinon en tels lieux,
Mais une Mort inopinée
Leur a tousjours fermé les yeux.
Dequoy sert donc la medecine,
Et tout le Gayac estranger,
User d’onguens ou de racine,
Boire bolus, ou d’air changer :
Quand cela ne peut alonger
Noz jours contez ? où cours-tu Muse [?]
Repren ton stile plus leger
Et à ce grave ne t’amuse.
HINNE A SAINT GERVAISE, ET PROTAISE.
[Texte de 1550 : Livre III, ii.]
La victorieuse couronne
Martirs, qui vos front environne,
N’est pas la couronne du pris
Qu’Elide donne pour la course,
Ou pour avoir pres de la source
D’Alphée, esté les mieus appris.
Avoir d’un indonté courage
De Neron meprisé la rage
Vous a rendus victorieus,
Quand l’un eut la teste tranchée,
Et l’autre l’eschine hachée
De gros fouets injurieus.
Ce beau jour qui vostre nom porte
Chaqu’an me sera saint, de sorte
Que le chef de fleurs relié,
Dansant autour de vos images,
Je leur ferai humbles hommages
De ce chant à vous dedié.
Ce jour, l’oveille audacieuse
Erre en la troupe gracieuse
Des loups, et si n’a crainte d’eus,
Ce jour, les villageois vous chomment
Et oisifs par les prez vous nomment
Leur douce esperance tous deus.
Regardez du ciel nos services,
Et avocassez pour nos vices,
Regardez nous (disent ils) or,
Dontez le peché qui nous presse,
Et nous sauvez de toute oppresse,
Cet an, et l’autre et l’autre encor.
Faites que des bleds l’apparance
Ne démente nostre esperance,
Et du raisin ja verdelet
Chassez la nue menassante,
Et la brebis au[s] champs paissante
Emplissez d’aigneaus, et de laict.
A MACLOU DE LA HAIE Sur le traité de la paix fait entre le Roi François, et Henri d’Angleterre, 1545.
[Texte de 1550 : Livre III, iv.]
Il est maintenant tens de boire,
Et d’un dous vin oblivieus
Faire assoupir en la memoire
Le soin de nostre aise envieus.
Que c’estoit chose deffendue
Au paravant de s’esjouir,
Ains que la paix nous fut rendue
Et le repos pour en jouir ?
Je di, quand Mars armoit l’Espaigne
Contre les François indontés,
Et ce peuple que la mer baigne
(Hors du monde) de tous costés,
L’Espaigne en piques violentes
Furieuse, et ce peuple ici,
Par ses fleches en l’air volantes
A craindre grandement aussi.
Puisque la paix est revenue
Nous embellir de son sejour,
La joie en l’oscur détenue
Doit à son ranc sortir au jour.
Sus page, en l’honneur des trois Graces
Verse trois fois en ce pot neuf,
Et neuf fois en ces neuves tasses
En l’honneur des seurs qui sont neuf.
Ce lis et ces roses naïves
Sont épendues lentement,
Je hai les mains qui sont oisives,
Qu’on se despeche vitement :
La donq ami, de corde neuve
R’anime ton luc endormi ,
Le luc avec le vin se treuve
Plus dous, s’il est meslé parmi.
O quel Zephire favorable
Portera ce folatre bruit
Dedans l’oreille inexorable
De Madelaine qui nous fuit ?
Le soin qui en l’ame s’engrave
Secoure aus vens ores tu dois :
C’est chose saige, et vraiment grave
De faire le fol quelquefois.
Hinne à la Nuit.
[Texte de 1550 : Livre III, ix.]
Nuit, des amours ministre et sergente fidele
Des arrests de Venus, et des saintes lois d’elle,
Qui secrete acompaignes
L’impatient ami de l’heure acoutumée,
O l’aimée des Dieus, mais plus encore aimée
Des étoiles compaignes,
Nature de tes dons adore l’excellence,
Tu caches les plaisirs desous muet silence
Que l’amour jouissante
Donne, quand ton obscur étroitement assemble
Les amans embrassés, et qu’ils tumbent ensemble
Sous l’ardeur languissante.
Lors que l’amie main court par la cuisse, et ores
Par les tetins, ausquels ne s’acompare encores
Nul ivoire qu’on voie,
Et la langue en errant sur la joüe, et la face,
Plus d’odeurs, et de fleurs, là naissantes, amasse
Que l’Orient n’envoie.
C’est toi qui les soucis, et les gennes mordantes,
Et tout le soin enclos en nos ames ardantes
Par ton present arraches.
C’est toi qui rens la vie aus vergiers qui languissent,
Aus jardins la rousée, et aus cieus qui noircissent
Les idoles attaches.
Mai, si te plaist déesse une fin à ma peine,
Et donte sous mes braz celle qui est tant pleine
De menasses cruelles,
Affin que de ses yeus (yeus qui captif me tiennent)
Les trop ardens flambeaus plus bruler ne me viennent
Le fond de mes mouelles.
A SON LIVRE.
[1550 : Livre III, 12.]
[Texte de 1572 : Livre V, xxxii.]
Bien qu’en toy mon livre on n’oie
Achille és plaines de Troie
Brandir l’homicide dard,
Et qu’un Hector n’y foudroie
L’estomach d’un Grec soudard.
Ne laisse pourtant de mettre
Tes vers au jour, car le métre
Qu’en toy bruire tu entens,
T’ose pour jamais promettre
Te faire vainqueur du temps.
Si la gloire et la lumiere
De Smyrne luist la premiere,
L’honneur sur tous emportant,
Une muette fumiere
N’obscurcist Thebes pourtant.
Les vers qu’il m’a pleu de dire
Sur les langues de ma Lyre
Vivront, et superieurs
Du temps, on les voira lire
Des hommes posterieurs.
Sus doncq’ Renommée, charge
Dessus ton espaule large
Mon nom qui tante les cieux,
Et le couvre sous ta targe
De peur du trait envieux.
Mon nom dés l’onde Atlantique,
Jusqu’au dos du More antique
Soit immortel témoigné
Et depuis l’isle erratique
Jusque au Breton esloigné.
Afin que mon labeur croisse,
Et sonoreux apparoisse
Lyrique par dessus tous,
Et que Thebes se connoisse
Faite Françoise par nous.
[Sans titre, mais adressée à Grevin en 1560, à Grujet en 1571]
[1550 : Livre III, 18.]
[Texte de 1572 : Livre III, xxii.]
Vous faisant de mon écriture
La lecture,
Souvent Grujet m’avez repris
De quoy si bas je composoie,
Et n’osoie
Faire une œuvre de plus haut pris.
Tout esprit gaillard qui s’éforce,
N’a la force
De polir des livres parfaits :
Les nerfs foibles souvent se treuvent
S’ilz espreuvent,
Plus que leur charge un pesant faix.
Qui pensez vous qui puisse escrire
L’ardente ire
D’Ajax, le fils de Telamon,
Ou d’Hector rechanter la gloire,
Ou l’histoire
De la race du vieil Emon ?
Toute muse pour tragedie
N’est hardie
A tonner sur un escharfaut,
Ne propre à rechanter la peine
D’erreurs pleine,
De ce Gregeois qui fut si caut :
Adieu donc enfans de la terre,
Qui la guerre
Entreprintes contre les Dieux,
Ce n’est pas moy qui vous raconte,
Ne qui monte
Avecque vous jusques aux cieux :
Grujet, je poursuivray ma mode,
Par mainte Ode,
Mes vers seront fleurissans.
Les autres de Mars diront l’ire,
Mais ma lyre
Bruira l’amour que je sens.
DE FEU LAZARE DE BAIF A CALIOPE.
[Texte de 1550 : Livre III, xxii.]
Si les Dieus
Larmes d’yeus
Versent pour la mort d’un homme,
A cette heure,
Dieus qu’on pleure,
Et qu’en dueil on se consomme.
Caliope,
Et ta trope,
Baif chantez en vois telle,
Que sa gloire
Par memoire
Soit saintement immortelle.
En maint tour,
Alentour
Du cercueil croisse l’ierre.
Nuit, et jour,
Sans sejour
A l’ignorance il eut guerre.
L’excellance
De la France
Mourut en Budé premiere,
Et encores,
Morte est ores.
Des Muses l’autre lumiere.
A JOACHIM DU BELLAI ANGEVIN.
[Texte de 1550 : Livre III, xxiv.]
Si les ames vagabondes
Ça et là, des peres vieus,
Apres avoir beu les ondes
Du dous fleuve oblivieus,
Ded[a]ignans l’obscur sejour,
Pleines d’amour de la vie premiere
Reviennent voir de nos cieus la lumiere,
Et le clair de nostre jour.
Si ce qu’a dit Pythagore
Pour vrai l’on veut estimer,
L’ame de Petrarque encore
T’est venue r’animer :
L’experience est pour moi,
Veu que son livre antiq’ tu ne leus onques,
Et tu écris ainsi comme lui, donques
Le méme esprit est en toi.
Une Laure plus heureuse
Te soit un nouveau souci,
Et que ta plume amoureuse
Engrave à son tour aussi
Des contens l’heur et le bien,
A celle fin que nostre siecle encore
Comme le viel, en te lisant t’honore,
Pour gaster l’encre si bien.
D’une nuit oblivieuse
Pour quoi tes vers caches-tu ?
La lumiere est envieuse
S’on lui céle la vertu :
Par un labeur glorieus
Ont surmonté les fureurs poetiques
D’Homere, Horace, et des autres antiques
Les siecles injurieus.
A BOUJU ANGEVIN.
[Texte de 1550 : Livre IV, ii.]
Cetui-ci en vers les gloires
Des Dieus vainqueurs ecrira,
Et cetui-là les victoires
De nos vieus princes dira.
Mais moi, je veil que ma Muse
Repande ton nom par l’air,
Et que toute s’i amuse
Si peu qu’elle sçait parler,
Pour estre de nostre France
L’un de ceux qui ont defait
Le villain monstre Ignorance
Et le siecle d’or refait.
Que celui qui s’estudie
D’estre pour jamais vivant,
La main d’un peintre mandie,
Ou l’encre d’un ecrivant !
Mais toi qui hautain deprise
Une empruntée faveur
De la main (tant soit apprise)
D’un poëte, ou engraveur,
Tu peus maugré la mort bléme
Mieus qu’une plume, ou tableau
T’arracher vivant toi méme
Hors de l’oublieus tumbeau.
Faisant un vers plus durable
Qu’un Colosse elabouré,
Ou la tumbe memorable
Dont Mausole est honoré.
Les Piramides tirées
Des entrailles d’un rocher,
Jadis des Rois admirées,
Le tens a fait trebucher.
Mais si l’esprit poëtique
Qui m’agite, n’est errant,
Plus que nul pilier antique
Ton œuvre sera durant.
Et si prevoi que la gloire
De ton vagabond renom
Ne fera sonner à Loire
Contre ses bords que ton nom.
Et le tournant en son onde
Le rura dedans la mer,
Affin que le vent au monde
Le puisse par tout semer.
CONTRE UN QUI LUY DEROBA SON HORACE.
[Texte de 1550 : Livre IV, iii.]
Quiconques ait mon livre pris,
Dorenavant soit-il epris
D’une fureur, tant qu’il lui semble
Voir au ciel deus souleils ensemble
Comme Penthée.
Au dos pour sa punition
Pende sans intermission
Une furie qui le suive :
Sa coulpe lui soit tant qu’il vive
Représentée.
A CASSANDRE FUIARDE
[1550 : Livre IV, 8.]
[Texte de 1572 : Livre IV, vii.]
Tu me fuis de plus vite course
Qu’un Fan la dent fiere d’une ourse,
Fan qui va les tetins chercher
De sa mere pour se cacher,
Allongeant sa jambe fuiarde
Si un rameau le vient toucher,
Car pour le moindre bruit que face
D’un serpent la glissante trace,
Et de genous, et de cœur tremble :
Las ! toy belle qui m’és ensemble
Ma douce vie et mon trepas,
Atten moy : je ne te cours pas
Comme un loup pour te faire outrage.
Mets donc ma mignonne un peu bas
La cruauté de ton courage :
Arreste, fuiarde, tes pas,
Et toy ja d’âge pour m’atendre
Laisse ta mere, et vien apprendre
Combien l’amour donne d’esbas.
DES ROSES PLANTÉES PRÉS UN BLÉ.
[Texte de 1572 : Livre IV, xiv.]
Dieu te gard l’honneur du printemps,
Qui étans
Tes beaux tresors sur la branche,
Et qui découvres au Soleil,
Le vermeil
De ta couleur vivement franche.
D’assés loin tu vois redoublé,
Dans le blé,
Ta face du vermillon teinte,
Dans le blé qu’on voit rejouir
De joüir
De ton image en son verd peinte.
Pres de toy sentant ton odeur
Plein d’ardeur
Je façonne un vers, dont la grace
Maugré mile siecles vivra,
Et suivra
Le long vol des ailes d’Horace.
Les uns chanteront les oeillés
Vermeillés,
Ou du lis la fleur argentée,
Ou celle qui s’est par les prés
Diaprés
Du sang des Princes enfantée :
Mais moy tant que chanter pourray
Je louray
Tousjours en mes Odes la Rose,
D’autant qu’elle porte le nom
De renom
De celle où ma vie est enclose.
[ODE. EN DIALOGUE. 1555]
[Texte de 1572 : Livre IV, xli.]
Pipé des ruses d’Amour,
Je me promenois un jour
Devant l’huis de ma cruelle,
Et tant rebuté j’estois,
Qu’en jurant je prometois
De ne rentrer plus chez elle.
Il sufist d’avoir esté
Neuf ou dix ans arresté
Es cordes d’Amour, disoy-je,
Il faut m’en déveloper
Ou bien du tout les couper
A fin que libre je soye.
Et pour-ce faire je pris
Une dague que je mis
Bien avant dedans la Lesse :
Et son noud j’eusse brisé
Si lors je n’eusse avisé
Devant l’huis une Déesse.
Mais incontinent que j’eu
Son dos garny d’aisles veu,
Sa robbe et sa contenance,
Et son roquet retroussé,
Incontinent je pensé
Que c’estoit dame Esperance.
Je m’approche, elle me prit
Par la main dextre, et me dit.
Esperance.
Ou vas-tu pauvre Poëte ?
Tu auras avec le temps
Tout le bien que tu pretens,
Et ce que ton cœur souhaitte.
Ta maistresse avoit raison
De tenir quelque saison
Rigueur à ta longue peine :
Elle le faisoit expres,
Pour au vray connoistre apres
Ton cœur et ta foy certaine.
Mais ores qu’elle sçait bien
Par seure espreuve, combien
Ta loyalle amitié dure :
D’elle-mesme te prira,
Et benigne guarira
Le mal que ton cœur endure.
Ronsard.
Alors je luy respondis :
Hé qu’esse que tu me dis ?
Veux-tu rabuser ma vie ?
Apres me voir eschapé
De celle qui m’a trompé,
Veux-tu que je m’y refie ?
Dix ans sont que je la suis,
Et que pour elle je suis
Comme une personne morte :
Mais en lieu de lui ployer
Son orgueil, pour tout loyer
Je muse encor à sa porte.
Non-non il vaut mieux mourir
Tout d’un coup, que de perir
En langueur par tant d’années :
Ores je veux de ma main
Me tuer, pour voir soudain
Toutes mes douleurs finées.
L’Esperance.
Ah, qu’il te feroit bon voir
De tomber en desespoir ,
Quand l’Esperance te guide :
Laisse-laisse ton esmoy,
Laisse ta dague, et suy-moy
Là haut chez ton homicide.
Disant ces mots je suivy
Ses pas, tant que je me vy
Dans la chambre de Cassandre.
Tien, dit l’Esperance, tien :
Tout expres icy je vien
Pour ton fugitif te rendre.
Il t’a servy longuement,
C’est raison que doucement
Ses angoisses tu lui ostes :
Il te faut bien le traitter,
Craignant ce grand Jupiter,
Puis qu’il est l’un de tes hostes.
A-tant elle s’eslança
Dans le Ciel, et me laissa
Seul en ta chambre, m’amie.
Là, doncque par amitié,
Là, Maistresse, pren pitié
De ton hoste, qui te prie.
Si j’ay quelque mal chés toy,
Jupiter le juste Roy
Foudroyra ta chere teste :
Car il garde ceux qui sont
Hostes, et ceux là qui font
En misere une requeste.
Imitation d’Anacreon. 1555
[Texte de 1572 : Livre IV, xlvi.]
L’un dit la prinse des murailles
De Thebe : et l’autre les batailles
De Troye : mais j’ay entrepris
De dire comme je fus pris :
Ny Nef, Pieton, ny Chevalier
Ne m’ont point rendu prisonnier.
Qui donc a perdu ma franchise ?
Un nouveau scadron furieux
D’amoureaux, armé des beaux yeux
De ma Dame, a causé ma prise.
AVANTENTRÉE DU ROI TRESCRESTIEN à Paris, L’an 1549.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Voici venir d’Europe tout l’honneur,
Ouvre les bras Paris, plein de bon heur
Pour embrasser ton Roi qui te decore,
Et du parfait de ses vertus t’honore.
Heureus Paris, le tresor de ta gloire
Sera pendu au temple de Memoire,
Tant tu auras de bien et de grand heur,
Aiant receu d’Europe la grandeur.
Io Paris, éleve au ciel ta porte,
J’oi arriver ton Roi qui te r’apporte
La vierge Astrée, et sa belle sequelle
Qui s’envolla de ce monde avec elle.
Ne la voi-tu comme elle prend sa place
A son retour dans le sein et la face
De nostre Roine, en qui le ciel contemple
Du vrai honneur le portraict et l’exemple ?
Et qui en toi un beau jour déplira
Quant par ta rue en triumphe elle ira ?
C’est celle là dont Arne est orgueilleus,
Et qui son nom d’un haut bruit merveilleus
Contre les murs de Florence resonne :
C’est celle là qui l’espoir nous redonne
De voir bien tost le beau lis de rechef
Dans l’Italie encor dresser le chef.
Sus donq Paris regarde quel droit estre
Ton heur futur, en adorant ton maistre,
Ton nouveau Dieu, dont la divinité
T’enrichira d’une immortalité.
Comme Tyrinthe est le propre heritage
Du grand Hercule, et de Junon, Carthage :
Ainsi Paris tu seras désormais
Du Roi Henri la ville pour jamais,
Et dedans toi les estrangers viendront
Baiser son temple et leurs veus lui rendront.
A sa venue il semble que la terre
Tous ses tresors de son ventre deserre,
Et que le Ciel ardentement admire
Leurs grands beautés, où d’enhaut il se mire
Enamouré, et courbe tout expres
Ses larges yeus pour les voir de plus pres.
Telle saison le vieil age eprouva,
Quand le Chäos demellé se trouva,
Et de son poix la terre balancée
Fut des longs doits de Neptune embrassée,
Lors que le Ciel se voutant d’un grant tour
Emmantela le monde tout autour.
Ja du Soleil la tiede lampe alume
Un autre jour plus beau que de coustume.
Ja les forests ont pris leurs robes neuves,
Et moins enflés glissent aval les fleuves,
Hastés de voir Thetys qui les attent,
Et à ses fils son grand giron estend.
Entre lesquels la bien heureuse Seine
En floflotant une joie demeine,
Peigne son chef, s’agence et se fait belle
Et d’un hault cri son nouveau Prince appelle.
Io Paris, voici le jour venir
Dont nos neveus se doivent souvenir,
Et dans lequel seront apparoissans
Et Arcs, et Traits, et Carquois, et Croissans,
Qui leur rondeur parfaicte rempliront,
Et tout le cerne en brief accompliront,
A celle fin que leur splendeur arrive,
De l’Ocean à l’une et l’autre rive.
Au jour sacré de la Roialle entrée,
Que la Princesse en drap d’or acoustrée
Brave apparoisse, et la Bourgeoise face
Tous les amours nicher dedans sa face.
Que du plus haut des fenestres on rue
Les lis, les fleurs, les roses en la rue
De çà et là : Que le peuple ne voie
Sinon pleuvoir des odeurs par la voie.
Qu’on chante iö, que la solennité
Soit egallée à sa divinité.
Cnose jadis ainsi pompeusement
Reçeut son Prince, alors qu’heureusement
Pour son partage il occupa les cieus,
Et qu’il fut Roi des hommes, et des Dieus.
D’un ordre egal en triumphe exaltée
Aloit devant la corne d’Amalthée,
Aveq’ l’oiseau qui par tout l’univers
Porte des Dieus les prodiges divers.
Au grand Henri puissent ils se monstrer
Du bon costé qui les faut rencontrer.
Lors qu’il se rue au meilieu des dangers,
Brisant l’honneur des soudars estrangers.
J’enten desja les trompettes qui sonnent,
Et des vainqueurs les louanges resonnent.
Je voi desja flamboier les harnois,
Et les chevaus courans par les tournois
Leurs opposés bravement mépriser,
Et jusqu’au ciel les lances se briser.
Là, les faveurs des Dames peu vauldront :
Là, les plastrons pourneant deffendront
Le combatant, qu’il ne brunche par terre.
Si mon grand Roi de sa lance l’enferre :
Car le ciel veut qu’il emporte le pris,
Et de bien loing passe les mieux appris.
Mais qui sont ils ces Chevaliers vaillans
Qui tiennent bon contre tous assaillans,
Brulés de gloire et d’ardeur d’éprouver
Si un plus fort se pourroit point trouver ?
Soit l’Espagnol aus armes fier et brave,
Ou cestui-là que la Tamise lave.
A voir de l’un la force souveraine
Je reconnoi la gloire de Lorraine,
L’honneur d’Aumalle, en qui luit en la face
Tout ce que peut la nature et la grace,
Et qui naguere a joint aveq’ le sien,
Du bon Roger le sang tant ancien.
Sus donc Seigneurs, la terreur des humains,
Le los de France est ores en vos mains.
Nul Chevalier, fust il Roland, ne vienne
Tanter vos bras, qu’il ne lui en souvienne,
Affin qu’il porte aus nations estranges
Dessus son dôs écrites vos louanges.
Et toi Henri triumphe à la bonne heure,
Haste tes pas, trop longue est ta demeure :
Vien voir Paris la grand’ cité roialle,
Et de ta Gent la foi serve et loialle.
Vien voir ses jeus, et tout ce qu’elle apreste
Pour celebrer de ta grandeur la feste.
Facent les cieux que ta puissance greve
Si bien l’Anglois, que plus il ne releve :
Et que ton bras renvoie par deça
Le grand tresor qu’un Roi Jan lui laissa.
S’ainsi advient j’animerai ta gloire,
Et publirai le gaing de ta victoire
Faisant voler ton renom nompareil :
Où d’un plain sault le renaissant Soleil
Monte à cheval, et là, où il attache
Ses las coursiers qu’aus fons des eaus il cache.
A CASSANDRE.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Si cet enfant qui erre
Vagabond par la terre
Avecques le carquois
Frere de l’arc turquois,
Arc qui me point et mord,
Avoit son flambeau mort,
Allumé dans l’aleine
Du Geant, qui à peine
Tient le mont envoié
Sur son dos foudroié,
Et m’en eust en dormant
Bruslé le cueur amant
Comme (flamme indiscrete)
A la roine de Crete,
Encor ne m’auroit tant
Bruslé, sa flâme estant
Reprise en son flambeau,
Que ton visage beau,
Que ta bouche qui semble
Roses, et lis ensemble,
Que tes noirs yeus lascifs,
Armés d’archiers sourcis,
Qui mille fleches tirent
Dans les miens, qui se mirent
En ta face ô pucelle,
Me plaisant plus que celle
Qui dedaignant Tithon,
Au matin la voit-on
Paindre de mille roses
Ses barrieres descloses.
D’UN ROSSIGNOL ABUSÉ.
[Texte de 1550 : Bocage.]
En Mai, lors que les rivieres
Desenflent leurs ondes fieres
De la nége de l’iver,
Et que l’on voit arriver
Le beau signe qui r’assemble
Les amoureux joints ensemble :
Duquel la clarté naissant,
Sur un bateau perissant,
Le vent se couche, et la mer
Rengorge son flot amer,
Le marinier soucieus
Prenant un front plus joieus.
Donc, au retour de ce tens
Que tout rit sous le printens,
Le rossignol passager
Estoit venu r’assieger
Sa forteresse ramée,
De son caquet animée :
Là, soit qu’il voulust chanter
Amour, ou le lamanter,
S’assit, si l’antiquité
Chenue dit verité,
Sur un buis, dont s’écartoit
Un ruisseau qui cler partoit,
Chantant de vois si sereine,
Si gaye, si souveraine,
Que les chénes bien oiants,
Et les pins en bas ploiants
Leurs oreilles pour l’ouir
S’en voulurent réjouir.
Cétte nimphe sonoreuse
Du fier enfant amoureuse,
Jusqu’au ciel le chant rapporte,
Redoublant la vois, de sorte
Que les rochiers d’eaus lavés,
Et leurs piés d’elle cavés,
Le ciel feirent assés seur
De la champestre douceur.
Mais lui qui écoute un son
Tout semblable à sa chanson,
Puis voiant son ombre vaine
Remirée en la fontaine,
Pense que son ombre étoit
Un oiseau qui mieus chantoit.
Amour de gloire obstinée
Avec toute beste est née,
Voulant demeurer le maistre
Et de soi le vaincueur estre,
Plus haut que davant il sonne,
Plus haut le bois en resonne.
Il dit, et chante comment
Il fut témoin du torment
Que la jalouse receut
Sous faint nom qui la deceut ;
Et comme le chevalier
Au javelot singulier,
Se páma dessus la face
Que déja la mort efface,
Appellant plus tost les Dieus,
Et les astres odieus,
Plustost avecque grands cris
Comblant l’air de sa Procris,
Dépitoit le nom semblable,
Et le vent du fait coulpable.
Il vouloit encore dire
De Clitie le martire,
Lors que les nimphes des bois
D’aise ne tenans leurs vois,
A se mocquer commencerent,
Et le mocquant l’offencerent,
Lui qui a bien aperceu
Les oiant qu’il est deceu,
Taignit tant ire le donte
Ses joues d’honneste honte
Si que rompant vîte en l’air
Le vuide par son voler :
Tellement se disparut
Qu’onques puis il n’apparut.
Qui est mieus semblable à toi
Petit rossignol que moi ?
Tous deus des nimphes ensemble
Sommes trompés ce me semble,
Toi de ton chant, moi du mien,
Ainsi nous nuît nostre bien.
Car vers, ne chansons écrites,
Ne rimes tant soient bien dites,
N’ont rompu la cruauté
D’une, de qui la beauté
Me lime jusques au font
Le cueur qui en flammes fond.
Mais ô déesse dorée
Des beaus amans adorée :
Livre la moi quelque jour
Dedans un lit à sejour,
Afin qu’ell’ me baise, et touche,
Qu’el’ me mette dans la bouche
Je ne sçai quoi, dont envie
Ait dépit toute sa vie ;
Qu’ell’ me serre, qu’ell’ m’enchéne
(Comme un l’hierre le chéne,
Ou la vigne les ormeaus)
Mon col, de ses braz jumeaus.
CHANT DE FOLIE A BACCHUS.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Delaisse les peuples vaincus
Qui sont sous le lit de l’Aurore,
Et la ville qui, ô Bacchus,
Ceremonieuse t’adore.
De tes tigres tourne la bride
En France, où tu es invocqué,
Et par l’air ton chariot guide
Dessus en pompe collocqué.
Que ceste feste ne se face
Sans t’y trouver Pere joieus,
C’est de ton nom la dedicasse
Et le jour où l’on rit le mieus.
Voi-le-ci je le sen venir,
Et mon cueur étonné, ne peut
Sa grand divinité tenir,
Tant elle l’agite et l’émeut.
Quels sont ces rochiers où je vois
Leger d’esprit, quel est ce fleuve,
Quels sont ces antres, et ces bois
Où seul egaré je me treuve ?
J’enten le bruire des cimbales
Et les champs sonner evoué,
J’oi la rage des Bacchanales
Et le son du cor enroué.
Icy le chancellant Silene
Sus un tardif asne monté,
Les inconstans Satyres mene,
Qui le soustiennent d’un costé.
Qu’on boute du vin en la tasse
Soumelier, qu’on en verse tant
Qu’il se répande dans la place,
Qu’on mange, qu’on boive d’autant.
Amoureus, menez vos aimées,
Ballez, et dansez sans sejour,
Que les torches soient allumées
Jusques à la pointe du jour.
Sus, sus, mignons aus confitures
Le cotignac vous semble bon.
Vous n’avés les dens assés dures
Pour faire peur à ce jambon.
Amis à force de bien boire
Repoussez de vous le souci,
Que jamais plus n’en soit memoire :
Là donques, faites tous ainsi.
Helas que c’est un dous tourment
Suivre ce Dieu qui environne
Son chef de vigne et de serment,
En lieu de roialle couronne.
A DIEU POUR LA FAMINE.
[Texte de 1550 : Bocage.]
O Dieu des exercites,
Qui aus Israëlites
Donnant jadis secours,
Fendis en deus le cours
De la rouge eau salée,
Et comme une valée
Que deux tertres épars
Emmurent de deus pars,
Tu fis au milieu d’elle
Une voie fidelle,
Où à pié sec parmi
Passa ton peuple ami.
Et puis en renversant
Le flot obeissant
Sus le Prince obstiné :
Tu as exterminé
Lui, et sa gent noiée
Sous l’onde renvoiée.
Ton peuple errant delà
Aux desers çà et là,
Les veaux de fonte adore,
Mais pour sa faute encore
Le ciel ne laissa pas
De pleuvoir son repas,
Qu’il receut de ta grace
Par quarante ans d’espace.
O Seigneur, retourne ores
Tes yeus, et voi encores
Ton peuple languissant,
Ton peuple perissant,
Que la palle famine
(Mort étrange) extermine.
Pere, nous sçavons bien,
Selon tes lois, combien
Nos journalieres fautes
Sont horribles et hautes ;
Et voiant nos pechés
Dont sommes entachés,
Que ceste affliction
N’est pas punition :
Mais nous sçavons aussi,
Que nous aurons merci
Toutes les fois que nous
Flechissans les genous
Et soulevans la face
Demanderons ta grace.
Las, ô Dieu, sur nous veille,
Et de benigne oreille
En ceste âpre saison
Reçoi nostre oraison :
Ou bien sus les Tartares,
Turcs, Scytes, et Barbares
Qui n’ont la cognoissance
Du bruit de ta puissance,
O Seigneur hardiment
Épan ce chatiment,
Et ton peuple console
Qui croit en ta parolle,
Ou fai encor renaistre
Les ans du premier estre,
L’age d’or precieus,
Où le peuple ocieus
Vivoit aus bois sans peine
De glan cheut et de feine.
A CASSANDRE.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Le printens vient, naissez fleurettes
Coupables de mes amourettes,
Sus naissez, et toutes ensemble
Variez par vostre peinture
Un manteau verd, à la nature.
Cassandre, qui tant leur resemble,
Tu crois comme elles, ce me semble,
Et ton petit poil accoursi,
S’alonge en fil d’or, avec l’age,
Comme un reverdissant fueillage.
Tu croistras donq pour le souci
De maint peuple, et de moi aussi,
Et si feras les fleurs compaignes
Qui croissent à l’envi de toi
Pallir de l’amour comme moi.
Et les eaus baignants les campaignes,
Celles qui tonnent aus montaignes,
Frappant contre leurs bords dolents,
Bruiront leurs amours éternelles
Si ton bel œil se mire en elles.
Apres maints cours de l’an volant,
Les cieus pour t’enfanter, voulant
Se piller eux mesmes, ont pris
Tout le beau vers eus retourné
Et de toi le monde ont orné.
Affin qu’on ne mette à mépris
Mes chants pour t’amour entrepris
Qui les trais de ta beauté suivent,
Et qui d’un vers laborieus
La font remonter jusqu’aus Dieus.
Les beautés jusque aus cieus arrivent
Si les Poëtes les décrivent,
Donc Cassandre si tu m’aimois,
Tu apprendrois de main docile,
L’art, et la maniere facile
Des Odes du luc Vandomois.
CONTRE LA JEUNESSE FRANÇOISE CORROMPUE.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Esperons nous l’Italie estre prise,
Ou regaigner par meilleure entreprise
D’un bras vindicatif,
Le serf butin de nos pertes si amples
Dont l’Espagnol a décoré ses temples
Desous le Roi captif ?
Que telle gloire est loin de l’esperance,
Voyant (ô tens) la jeunesse de France
A tout vice estre incline.
Outrecuidée en ses fautes se plaît,
Hait l’enseigneur, l’ignorante qu’ell’ est
De toute discipline.
Ni escrimer, combatre à la barriere,
Ne façonner poulains en la carriere
Peu vertueuse n’ose.
Suit les putains, les naquets, les plaisans,
Et lachement corront ses jeunes ans
Sans oser plus grand chose.
De telles gens, Charles n’a pas donté
Naples, Venise, et Milan surmonté
Dessous son jouc rebelle,
Mais d’un soudart brave, vaillant, et fort
Qui de soi mesme alloit hastant sa mort
Par une plaie belle.
Le pigeon vient du pigeon, et la chievre
Naist de la chievre, et le lievre du lievre.
Le fils tousjours raporte
Le naturel des parens avec lui :
Quel peuple donc pourroit nestre aujourd’hui
De race si peu forte ?
La fille preste à marier accorde
Trop librement sa chanson à la corde
D’un pouce curieus ;
Et veut encor Petrarque retenir,
Affin que mieux ell’ puisse entretenir
L’amant luxurieus.
Il n’i a rien que cet age où nous sommes
N’ait corrompu, il a gâté les hommes,
Les noces sont polues :
Des Dieus vangeurs, sans honneur et sans pris,
Les temples met l’Alemen à mépris
Par sectes dissolues.
A SON RETOUR DE GASCONGNE VOIANT DE LOIN PARIS.
[Texte de 1550 : Bocage.]
Deus, et trois fois, heureus ce mien regard,
Duquel je voi la ville, où sont infuses
La discipline, et la gloire des Muses,
C’est toi Paris que Dieu conserve, et gard :
C’est toi qui as de science, avec art
Endoctriné mon jeune age ignorant,
Et qui chez toi par cinq ans demeurant
L’as alaicté du laict qui de toi part.
Combien je sen ma vie heureuse en elle
En te voiant, au pris de ces monts blancs
Qui ont l’échine, et la teste, et les flancs
Chargés de glace, et de nége éternelle :
Je voi desja la bande solennelle
Du saint Parnase en avant s’approcher,
Et me baiser, m’accoler, et toucher,
Me r’appellant à son estude belle.
De l’autre part ma librérie, helas,
Grecque, latine, espaignole, italique,
En me tanssant d’un front melancolique
Me dit, que plus je n’adore Pallas.
Un milion d’amis ne seront las
Deus jours entiers de me faire la feste,
Un Peletier qui a dedans sa teste
Muses, et Dieus, les Nimphes, et leurs lacs.
Daurat, reveil de la sçience morte,
Et mon Berger qui s’est fait gouverneur
Non de troupeaus, mais de gloire, et d’honneur,
Tiendra mon col lassé d’une main forte :
Tel jour heureus qui tant d’aise m’apporte
Soit par mes vers jusque au ciel coloqué,
Et sur mon cueur d’un blanc travers merqué,
A celle fin que jamais il n’en sorte.
Mon Oradour, ne Maclou n’i sont mie,
L’un est allé à Rome pour le Roi.
L’autre en Anjou esclave de sa foi
Vit sous l’empire assés dous de sa mie.
Soit par la reste une joie acomplie,
De folâtrer faison nostre devoir,
Ce jour passé, je suis prest d’aller voir
Si pour le tens les léttres on oublie.
Plus que devant je t’aimerai mon livre :
A celle fin que le sçavoir j’apprinsse,
J’ai delaissé et court, et Roi, et Prince
Où j’estoi bien quand je les vouloi suivre,
Pour recompense aussi je me voi vivre
Et jusque au ciel d’ici bas remué ;
Ainsi qu’Horace en Cygne transmué
J’ai fait un vol qui de mort me delivre.
Car si le jour voit mon euvre entrepris,
L’Espaigne docte, et l’Italie apprise
Celui qui boit le Rin, et la Thamise,
Vouldra m’apprendre ainsi que je l’appris,
Et mon labeur aura louange, et pris :
Sus, Vandomois (petit pais) sus donques
Ejoui toi si tu t’éjouis onques,
Je voi ton nom fameus par mes écris.
FIN DU BOCAGE [1550].
Les Dons de Jaquet à Isabeau. 1554
[Texte de 1571 : Livre V, xxix.]
Si tost ma doucette Isabeau
Que l’Aube à tes yeux ressemblable
Aura chassé dehors l’étable,
Parmi les champs nostre troupeau :
Au marché porter il me fault
(Ma mere Janne m’y envoye)
Nostre grand Cochon, et nostre Oye,
Qui le matin crioit si haut.
Tu veux que j’achette pour toy
Une ceinture verdelette,
Et une bague joliette
Pour en orner ton petit doy.
Tu veus l’épingler de velous,
Et une bourse toute telle
Qu’a Toinon, la sœur de Michele
Qui vient aux champs avecque nous.
Bien, à mon retour du marché
Tu les auras, pourveu bergere,
Qu’au premier somme de ta mere,
Quand le mâtin sera couché,
Tu viennes querir tes presens
Dessoubz la coudre où je t’atens,
Tu sçais où elle est mignonnette :
Mais vien, mon cœur, toute seulette.
A SA MAISTRESSE.
[Texte de 1560 : Livre V, xxxii.]
Je t’ai offencée maistresse
Esciemment, je le confesse
Je t’ai offencée, et ne puis
Meriter pardon, tant je suis
Coupable d’une horrible faute.
Hé Dieu du ciel, elle est si haute
Qu’en mon peché je ne puis voir
Que le remors d’un desespoir.
Helas pardonne je te prie
A ton serf qui merci te crie,
Quelle penitence veus-tu ?
Un cœur tristement abatu
Merite à bon droit, qu’on luy face
Pour son humblesse quelque grace.
Las ! plus tu me pardonneras
Plus d’honneur tu recevras.
D’autant que ma faute incensée
A plus ta grandeur offencée :
Et que celui va meritant
Plus de louange, en remettant
Au coupable une faute grande,
Que d’absouldre un qui ne demande
Qu’un pardon d’un petit peché
Dont il n’estoit qu’un peu taché.
Odelette à son bouquet. 1555
[Texte de 1560 : Livre V, xxiii.]
Mon petit Bouquet mon mignon,
Qui m’es plus fidel compaignon
Qu’Oreste ne fut à Pilade,
Tout le jour quand je suis malade
Mes valets qui pour leur devoir
Le soing de moy devroient avoir,
Vont à leur plaisir par la ville,
Et ma vieille garde inutile
Apres avoir largement beu
Yvre, s’endort aupres du feu,
A l’heure qu’elle me deust dire
Des contes pour me faire rire.
Mais toi petit bouquet, mais toi
Ayant pitié de mon esmoy
Jamais le jour tu ne me laisses
Seul compagnon de mes tristesses.
Que ne pui-je autant que les dieux ?
Je t’envoiroi là haut aux cieux
Fait d’un bouquet un astre insigne,
Et te mettrois aupres du Cigne
Que Bacus dans le ciel posa
Quand Ariadne il espousa,
Qui seule lamentoit sa perte
Au pied d’une rive deserte.
Odelette à l’Arondelle. 1555
[Texte de 1560 : Livre V, xxx.]
Tay toy babillarde Arondelle,
Ou bien je plumeray ton aile
Si je t’empongne, ou d’un couteau
Je te couperay la languette,
Qui matin sans repos caquette,
Et m’estourdit tout le cerveau.
Je te preste ma cheminée
Pour chanter toute la journée,
De soir de nuict quand tu voudras :
Mais au matin ne me reveille,
Et ne m’oste quand je sommeille
Ma Cassandre d’entre les bras.
ODELETTE. à Ian Brinon, et à sa Sidere.
[Texte de 1555].
Au paravant j’avoy, Brinon,
Orné mon livre de ton nom :
Mais ores je me delibere,
Affin de doublement l’orner,
De le partir, et d’en donner
Une partie à ta Sidere.
Car puisqu’Amour vous veut lier
Ensemble, il vous faut dedier
Mon livre à tous deus, ce me semble :
Ensemble doncques recevez
Mon livre, puis que vous n’avez
Qu’un cors, et qu’un esprit ensemble.
ODE SAPPHIQUE.
[Texte de 1578 : Hymnes.]
Belle, dont les yeux doucement m’ont tué
Par un doux regard qu’au cœur ils m’ont rué,
Et m’ont en un roc insensible mué
En mon poil grison :
Que j’estois heureux en ma jeune saison
Avant qu’avoir beu l’amoureuse poison !
Bien loin de souspirs, de pleurs et de prison
Libre je vivoy.
Sans servir autruy, tout seul je me servoy :
Engagé n’avois ny mon cœur ny ma foy :
De ma volonté j’estois Seigneur et Roy.
O fascheux Amour !
Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton sejour ?
Je languis la nuict, je souspire le jour,
Le sang tout gelé se ramasse à l’entour
De mon cœur transi.
Mon traistre penser me nourrist de souci :
L’esprit y consent et la raison aussi.
Long temps en mon mal vivre ne puis ainsi,
La mort vaudroit mieux.
Devallons là bas à ce bord Stygieux :
D’amour ny du jour je ne veux plus jouyr :
Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
Comme j’ay l’ouyr.
VERS SAPPHIQUES.
[Texte de 1578 : aux Hymnes.]
Ny l’âge ny sang ne sont plus en vigueur,
Les ardents pensers ne m’eschauffent le cœur :
Plus mon chef grison ne se veut enfermer
Sous le joug d’aimer.
En mon jeune Avril d’Amour je fu soudart,
Et vaillant guerrier portant son estendart :
Ores à l’autel de Venus je l’appens,
Et forcé je me rens.
Plus ne veux ouyr ces mots delicieux,
Ma vie, mon sang, ma chere ame, mes yeux :
C’est pour les Amans à qui le sang plus chaut
Au cœur ne defaut.
Je veux d’autre feu ma poitrine eschaufer,
Cognoistre Nature et bien philosopher,
Du Monde sçavoir et des Astres le cours,
Retours et destours.
Donq Sonets adieu, adieu douces Chansons,
Adieu danse, adieu, de la lyre les sons,
Adieu traits d’Amour, volez en autre part
Qu’au cœur de Ronsard.
Je veux estre à moy, non plus servir autruy :
Pour autruy ne veux me donner plus d’ennuy :
Il faut essayer, sans plus me tourmenter,
De me contenter.
L’oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité,
Sa cage rompant, cherche sa liberté :
Servage d’esprit tient de liens plus forts
Que celuy du corps.
Vostre affection m’a servy de bon-heur :
D’estre aimé de vous ce m’est un grand honneur.
Tant que l’air vital en moy se respandra,
Il m’en souviendra.
A l’amour ne veut mon âge consentir,
Repris de nature et d’un tard repentir :
Combatre contre elle, et luy estre odieux,
C’est forcer les Dieux.
ODE.
[Les treize derniers livres de l’Iliade mis du Grec en vers François par Amadis Jamyn [1574].
[Texte de 1580.]
Homere, il suffisoit assez
D’avoir en Grece aux temps passez
Fait combatre pour toy sept villes,
Sans qu’ores nos Gaules fertilles
Pour se vanter de ton berceau
Refissent un combat nouveau.
En toy Jupiter transformé
Composa l’ouvrage estimé
De l’Iliade et l’Odyssée,
Et tu as ton ame passée
En IAMYN pour interpreter
Les vers qu’en toy fit Jupiter.
C’est afin qu’en lieu de Gregeois
Tu fusses appellé François,
Et qu’on revist la mesme noise
Pour toy en la terre Gauloise,
Qu’en Grece en sept villes tu fis
Qui toutes t’avoüoient leur fils.
Tous deux en un corps n’estes qu’un,
Le ciel vous est pere commun,
Vous n’estes ouvrage de terre,
La terre qui la mer enserre
Aux membres grossiers et pesans,
N’engendre point de tels enfans.
Ou si la terre vous conçeut
Fut sur Parnasse, qui reçeut
Le part au giron de ses muses :
Alettant des liqueurs infuses
Du nectar, vos membres petis
Entre les Roses et les Lis.
Mais la terre ne peut avoir
Cet honneur de vous concevoir,
Nature des gros germe pleine
Vous parturit à toute peine,
Depuis, vous aimant par sus tous,
N’a daigné faire autre que vous.
Toute en vous deux elle se voit,
Ce qu’aux autres elle devoit
Elle l’a mis d’un soing de mere
En son Jamyn, en son Homere,
Vous faisant comme deux soleils
Patrons des Muses sans pareils.
Mille Romains pour haut voler
Ont voulu ton vol égaler
Mais pour neant, car l’artifice
Au prix de la nature est vice,
Restant à la postérité
Adorable et non imité.
Heureux le brazier d’Ilion,
Heureuse Troye : un milion
De villes riches et peuplées
Voudroient ainsi estre bruslées
Prenant à plaisir et à jeu
Qu’Homere y eust jetté le feu.
La riche pompe de tes vers
Ressemble à des joiaux divers,
Diamans, Rubis, Chrysolithes,
Où toutes clartez sont eslites
Luisantes comme Astres des Cieux,
Aussi tu es Poete des Dieux.
Le plus admirable de toy
Et le plus divin c’est de quoy
Tu as poussé toutes les guerres
De Grece aux estrangeres terres,
Et n’as souffert qu’un Argien
Fust meurdrier d’un Achayen.
Mais en faisant outre la mer
Contre Ilion la Grece armer
Tu as des Barbares provinces
Orné la gloire de tes Princes
Eslevant d’un superbe front
Leurs victoires sur l’Hellespont.
Où las je ne sçaurois mon nom
Honorer aujourd’huy sinon
Qu’en chantant les guerres civiles
Et le feu qui brusle noz villes.
Dieux qui presidez aux dangers
Portez ce mal aux estrangers.
Et faites que nostre bon Roy
Et nostre bonne antique Loy
Tousjours immuables demeurent :
Que les guerres civiles meurent
Et qu’en la France pour jamais
Florisse une eternelle paix.