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Quatrième acte — Les cadets de Gascogne

Scène V

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 37 sur 48·Livre complet →

Les Mêmes, Roxane.

De Guiche

Service du Roi ! Vous ?

Roxane

Mais du seul roi, l’Amour !

Cyrano

Ah ! grand Dieu !

Christian

Vous ! Pourquoi ?

Roxane

C’était trop long, ce siège !

Christian

Pourquoi ?…

Roxane

Je te dirai !

Cyrano, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle.

Dieu ! La regarderai-je ?

De Guiche

Vous ne pouvez rester ici !

Roxane, gaiement.

Mais si ! mais si !

Voulez-vous m’avancer un tambour ?…

(Elle s’assied sur un tambour qu’on avance.)

Là, merci !

(Elle rit.)

On a tiré sur mon carrosse !

(Fièrement.)

Une patrouille !

— Il a l’air d’être fait avec une citrouille,

N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais

Avec des rats.

(Envoyant des lèvres un baiser à Christian.)

Bonjour !

(Les regardant tous.)

Vous n’avez pas l’air gais !

— Savez-vous que c’est loin, Arras ?

(Apercevant Cyrano.)

Cousin, charmée !

Cyrano, s’avançant.

Ah çà ! comment ?…

Roxane

Comment j’ai retrouvé l’armée ?

Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple : j’ai

Marché tant que j’ai vu le pays ravagé.

Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse

Pour y croire ! Messieurs, si c’est là le service

De votre Roi, le mien vaut mieux !

Cyrano

Voyons, c’est fou !

Par où diable avez-vous bien pu passer ?

Roxane

Par où ?

Par chez les Espagnols.

Premier cadet

Ah ! Qu’elles sont malignes !

De Guiche

Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

Le Bret

Cela dut être très difficile !…

Roxane

Pas trop.

J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.

Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,

Je mettais mon plus beau sourire à la portière,

Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français,

Les plus galantes gens du monde, — je passais !

Carbon

Oui, c’est un passeport, certes que ce sourire !

Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire

Où vous alliez ainsi, madame ?

Roxane

Fréquemment.

Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. »

— Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce

Refermait gravement la porte du carrosse,

D’un geste de la main à faire envie au Roi

Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,

Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,

L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue,

Le feutre au vent pour que la plume palpitât,

S’inclinait en disant : « Passez, señorita ! »

Christian

Mais, Roxane…

Roxane

J’ai dit : mon amant, oui… pardonne !

Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne

Ne m’eût laissé passer !

Christian

Mais…

Roxane

Qu’avez-vous ?

De Guiche

Il faut

Vous en aller d’ici !

Roxane

Moi ?

Cyrano

Bien vite !

Le Bret

Au plus tôt !

Christian

Oui !

Roxane

Mais comment ?

Christian, embarrassé.

C’est que…

Cyrano, de même.

Dans trois quarts d’heure…

De Guiche, de même.

… ou quatre…

Carbon, de même.

Il vaut mieux…

Le Bret, de même.

Vous pourriez…

Roxane

Je reste. On va se battre.

Tous

Oh ! non !

Roxane

C’est mon mari !

(Elle se jette dans les bras de Christian.)

Qu’on me tue avec toi !

Christian

Mais quels yeux vous avez !

Roxane

Je te dirai pourquoi !

De Guiche, désespéré.

C’est un poste terrible !

Roxane, se retournant.

Hein ! terrible ?

Cyrano

Et la preuve

C’est qu’il nous l’a donné !

Roxane, à de Guiche.

Ah ! vous me vouliez veuve ?

De Guiche

Oh ! je vous jure !…

Roxane

Non ! Je suis folle à présent !

Et je ne m’en vais plus ! D’ailleurs, c’est amusant.

Cyrano

Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

Roxane

Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

Un cadet

Nous vous défendrons bien !

Roxane, enfiévrée de plus en plus.

Je le crois, mes amis !

Un autre, avec enivrement.

Tout le camp sent l’iris !

Roxane

Et j’ai justement mis

Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !…

(Regardant de Guiche.)

Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille :

On pourrait commencer.

De Guiche

Ah ! c’en est trop ! Je vais

Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez

Le temps encor : changez d’avis !

Roxane

Jamais !

(De Guiche sort.)