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Quatrième acte — Les cadets de Gascogne

Scène VI

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 38 sur 48·Livre complet →

Les Mêmes, moins de Guiche.

Christian, suppliant.

Roxane !…

Roxane

Non !

Premier cadet, aux autres.

Elle reste !

Tous, se précipitant, se bousculant, s’astiquant.

Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane

Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! —

Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !

Roxane, à Cyrano qui la supplie encore.

Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

Carbon, après s’être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s’avance vers Roxane, et cérémonieusement.

Peut-être siérait-il que je vous présentasse,

Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs

Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux.

(Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente :)

Baron de Peyrescous de Colignac !

Le cadet, saluant.

Madame…

Carbon, continuant.

Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame

De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. —

Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot

De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…

Roxane

Mais combien avez-vous de noms chacun ?

Le baron Hillot

Des foules !

Carbon, à Roxane.

Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

Roxane, ouvre la main et le mouchoir tombe.

Pourquoi ?

(Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le ramasser.)

Carbon, le ramassant vivement.

Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,

C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

Roxane, souriant.

Il est un peu petit.

Carbon, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine.

Mais il est en dentelle !

Un cadet, aux autres.

Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,

Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…

Carbon, qui l’a entendu, indigné.

Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…

Roxane

Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame :

Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà !

— Voulez-vous m’apporter tout cela !

(Consternation.)

Un cadet

Tout cela !

Un autre

Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

Roxane, tranquillement.

Dans mon carrosse.

Tous

Hein ?…

Roxane

Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse !

Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs,

Et vous reconnaîtrez un homme précieux :

Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !

Les cadets, se ruant vers le carrosse.

C’est Ragueneau !

(Acclamations.)

Oh ! Oh !

Roxane, les suivant des yeux.

Pauvres gens !

Cyrano, lui baisant la main.

Bonne fée !

Ragueneau, debout sur le siège comme un charlatan en place publique.

Messieurs !…

(Enthousiasme.)

Les cadets

Bravo ! Bravo !

Ragueneau

Les Espagnols n’ont pas,

Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas !

(Applaudissements.)

Cyrano, bas à Christian.

Hum ! hum ! Christian !

Ragueneau

Distraits par la galanterie

Ils n’ont pas vu…

(Il tire de son siège un plat qu’il élève.)

La galantine !

(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

Cyrano, bas à Christian.

Je t’en prie,

Un seul mot !…

Ragueneau

Et Vénus sut occuper leur œil

Pour que Diane, en secret, pût passer…

(Il brandit un gigot.)

son chevreuil !

(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

Cyrano, bas à Christian.

Je voudrais te parler !

Roxane, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles.

Posez cela par terre !

(Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)

Roxane, à Christian, au moment où Cyrano allait l’entraîner à part.

Vous, rendez-vous utile !

(Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de Cyrano.)

Ragueneau

Un paon truffé !

Premier cadet, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon.

Tonnerre !

Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard

Sans faire un gueuleton…

(Se reprenant vivement en voyant Roxane.)

pardon ! un balthazar !

Ragueneau, lançant les coussins du carrosse.

Les coussins sont remplis d’ortolans !

(Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.)

Troisième cadet

Ah ! Viédaze !

Ragueneau, lançant des flacons de vin rouge.

Des flacons de rubis !…

(De vin blanc.)

Des flacons de topaze !

Roxane, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano.

Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !

Ragueneau, brandissant une lanterne arrachée.

Chaque lanterne est un petit garde-manger !

Cyrano, bas à Christian, pendant qu’ils arrangent la nappe ensemble.

Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

Ragueneau, de plus en plus lyrique.

Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !

Roxane, versant du vin, servant.

Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons

Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons !

Et si de Guiche vient, personne ne l’invite !

(Allant de l’un à l’autre.)

Là, vous avez le temps. — Ne mangez pas si vite ! —

Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?

Premier cadet

C’est trop bon !

Roxane

Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon !

— Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ?

— Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?

Cyrano, qui la suit, les bras chargés de plats, l’aidant à servir.

Je l’adore !

Roxane, allant à Christian.

Vous ?

Christian

Rien.

Roxane

Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !

Christian, essayant de la retenir.

Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

Roxane

Je me dois

À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…

Le Bret, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d’une lance, un pain à la sentinelle du talus.

De Guiche !

Cyrano

Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !

Hop ! — N’ayons l’air de rien !…

(À Ragueneau.)

Toi, remonte d’un bond

Sur ton siège ! — Tout est caché ?…

(En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. — De Guiche entre vivement — et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. — Silence.)