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Quatrième acte — Les cadets de Gascogne

Scène VII

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 39 sur 48·Livre complet →

Les Mêmes, de Guiche.

De Guiche

Cela sent bon.

Un cadet, chantonnant d’un air détaché.

To lo lo !…

De Guiche, s’arrêtant et le regardant.

Qu’avez-vous, vous ?… Vous êtes tout rouge !

Le cadet

Moi ?… Mais rien. C’est le sang. On va se battre : il bouge !

Un autre

Poum… poum… poum…

De Guiche, se retournant.

Qu’est cela ?

Le cadet, légèrement gris.

Rien ! C’est une chanson !

Une petite…

De Guiche

Vous êtes gai, mon garçon !

Le cadet

L’approche du danger !

De Guiche, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre.

Capitaine ! je…

(Il s’arrête en le voyant.)

Peste !

Vous avez bonne mine aussi !

Carbon, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif.

Oh !…

De Guiche

Il me reste

Un canon que j’ai fait porter…

(Il montre un endroit dans la coulisse.)

là, dans ce coin,

Et vos hommes pourront s’en servir au besoin.

Un cadet, se dandinant.

Charmante attention !

Un autre, lui souriant gracieusement.

Douce sollicitude !

De Guiche

Ah çà ! mais ils sont fous ! —

(Sèchement.)

N’ayant pas l’habitude

Du canon, prenez garde au recul.

Le premier cadet

Ah ! pfftt !

De Guiche, allant à lui, furieux.

Mais !…

Le cadet

Le canon des Gascons ne recule jamais !

De Guiche, le prenant par le bras et le secouant.

Vous êtes gris !… De quoi ?

Le cadet, superbe.

De l’odeur de la poudre !

De Guiche, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane.

Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

Roxane

Je reste !

De Guiche

Fuyez !

Roxane

Non !

De Guiche

Puisqu’il en est ainsi,

Qu’on me donne un mousquet !

Carbon

Comment ?

De Guiche

Je reste aussi.

Cyrano

Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

Premier cadet

Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

Roxane

Quoi… !

De Guiche

Je ne quitte pas une femme en danger.

Deuxième cadet, au premier.

Dis donc ! Je crois qu’on peut lui donner à manger !

(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

De Guiche, dont les yeux s’allument.

Des vivres !

Un troisième cadet

Il en sort de sous toutes les vestes !

De Guiche, se maîtrisant, avec hauteur.

Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !

Cyrano, saluant.

Vous faites des progrès !

De Guiche, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d’accent.

Je vais me battre à jeun !

Premier cadet, exultant de joie.

À jeung ! Il vient d’avoir l’accent !

De Guiche, riant.

Moi !

Le cadet

C’en est un !

(Ils se mettent tous à danser.)

Carbon, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête.

J’ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !

(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

De Guiche, à Roxane, en s’inclinant.

Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?…

(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.)

Christian, allant à Cyrano, vivement.

Parle vite !

(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s’élève : elle s’incline.)

Les piquiers, au-dehors.

Vivat !

Christian

Quel était ce secret !

Cyrano

Dans le cas où Roxane…

Christian

Eh bien ?

Cyrano

Te parlerait

Des lettres ?

Christian

Oui, je sais !…

Cyrano

Ne fais pas la sottise

De t’étonner…

Christian

De quoi ?

Cyrano

Il faut que je te dise !…

Oh ! mon Dieu, c’est tout simple, et j’y pense aujourd’hui

En la voyant. Tu lui…

Christian

Parle vite !

Cyrano

Tu lui…

As écrit plus souvent que tu ne crois.

Christian

Hein ?

Cyrano

Dame !

Je m’en étais chargé : J’interprétais ta flamme !

J’écrivais quelquefois sans te dire : j’écris !

Christian

Ah ?

Cyrano

C’est tout simple !

Christian

Mais comment t’y es-tu pris,

Depuis qu’on est bloqué pour ?…

Cyrano

Oh !… avant l’aurore

Je pouvais traverser…

Christian, se croisant les bras.

Ah ! c’est tout simple encore ?

Et qu’ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? — Trois ?…

Quatre ? —

Cyrano

Plus.

Christian

Tous les jours ?

Cyrano

Oui, tous les jours. — Deux fois.

Christian, violemment.

Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle

Que tu bravais la mort…

Cyrano, voyant Roxane qui revient.

Tais-toi ! Pas devant elle !

(Il rentre vivement dans sa tente.)