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Troisième acte — Le baiser de Roxane

Scène II

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 20 sur 48·Livre complet →

Roxane, de Guiche, la Duègne à l’écart.

Roxane, à de Guiche, lui faisant une révérence.

Je sortais.

De Guiche

Je viens prendre congé.

Roxane

Vous partez ?

De Guiche

Pour la guerre.

Roxane

Ah !

De Guiche

Ce soir même.

Roxane

Ah !

De Guiche

J’ai

Des ordres. On assiège Arras.

Roxane

Ah !… on assiège ?…

De Guiche

Oui… Mon départ a l’air de vous laisser de neige.

Roxane, poliment.

Oh !…

De Guiche

Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ?

— Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

Roxane, indifférente.

Bravo.

De Guiche

Du régiment des gardes.

Roxane, saisie.

Ah ! des gardes ?

De Guiche

Où sert votre cousin, l’homme aux phrases vantardes.

Je saurai me venger de lui, là-bas.

Roxane, suffoquée.

Comment !

Les gardes vont là-bas ?

De Guiche, riant.

Tiens ! c’est mon régiment !

Roxane, tombant assise sur le banc, — à part.

Christian !

De Guiche

Qu’avez-vous ?

Roxane, toute émue.

Ce… départ… me désespère !

Quand on tient à quelqu’un, le savoir à la guerre !

De Guiche, surpris et charmé.

Pour la première fois me dire un mot si doux,

Le jour de mon départ !

Roxane, changeant de ton et s’éventant.

Alors, — vous allez vous

Venger de mon cousin ?…

De Guiche, souriant.

On est pour lui ?

Roxane

Non, — contre !

De Guiche

Vous le voyez ?

Roxane

Très peu.

De Guiche

Partout on le rencontre

Avec un des cadets…

(Il cherche le nom.)

ce Neu… villen… viller…

Roxane

Un grand ?

De Guiche

Blond.

Roxane

Roux.

De Guiche

Beau !

Roxane

Peuh !

De Guiche

Mais bête.

Roxane

Il en a l’air !

(Changeant de ton.)

… Votre vengeance envers Cyrano, — c’est peut-être

De l’exposer au feu, qu’il adore ?… Elle est piètre !

Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

De Guiche

C’est ?…

Roxane

Mais si le régiment, en partant, le laissait

Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,

À Paris, bras croisés !… C’est la seule manière,

Un homme comme lui, de le faire enrager :

Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

De Guiche

Une femme ! une femme ! il n’y a qu’une femme

Pour inventer ce tour !

Roxane

Il se rongera l’âme,

Et ses amis les poings, de n’être pas au feu :

Et vous serez vengé !

De Guiche, se rapprochant.

Vous m’aimez donc un peu !

(Elle sourit.)

Je veux voir dans ce fait d’épouser ma rancune

Une preuve d’amour, Roxane !…

Roxane

C’en est une.

De Guiche, montrant plusieurs plis cachetés.

J’ai les ordres sur moi qui vont être transmis

À chaque compagnie, à l’instant même, hormis…

(Il en détache un.)

Celui-ci ! C’est celui des cadets.

(Il le met dans sa poche.)

Je le garde.

(Riant.)

Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !…

— Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…

Roxane, le regardant.

Quelquefois.

De Guiche, tout près d’elle.

Vous m’affolez ! Ce soir — écoutez — oui, je dois

Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !…

Écoutez. Il y a, près d’ici dans la rue

D’Orléans, un couvent fondé par le syndic

Des capucins, le Père Athanase. Un laïc

N’y peut entrer. Mais les bons Pères, je m’en charge !…

Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large.

— Ce sont les capucins qui servent Richelieu

Chez lui ; redoutant l’oncle, ils craignent le neveu. —

On me croira parti. Je viendrai sous le masque.

Laisse-moi retarder d’un jour, chère fantasque !

Roxane, vivement.

Mais si cela s’apprend, votre gloire…

De Guiche

Bah !

Roxane

Mais

Le siège, Arras…

De Guiche

Tant pis ! Permettez !

Roxane

Non !

De Guiche

Permets !

Roxane, tendrement.

Je dois vous le défendre !

De Guiche

Ah !

Roxane

Partez !

(À part.)

Christian reste.

(Haut.)

Je vous veux héroïque, — Antoine !

De Guiche

Mot céleste !

Vous aimez donc celui ?…

Roxane

Pour lequel j’ai frémi.

De Guiche, transporté de joie.

Je pars !

(Il lui baise la main.)

Êtes-vous contente ?

Roxane

Oui, mon ami !

(Il sort.)

La duègne, lui faisant dans le dos une révérence comique.

Oui mon ami !

Roxane, à la duègne.

Taisons ce que je viens de faire

Cyrano m’en voudrait de lui voler sa guerre !

(Elle appelle vers la maison.)

Cousin !