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Troisième acte — Le baiser de Roxane

Scène première

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 19 sur 48·Livre complet →

Ragueneau, la Duègne, puis Roxane, Cyrano et deux Pages

Ragueneau

… Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !

Seul, ruiné, je me pends. J’avais quitté la terre.

Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,

Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

La duègne

Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

Ragueneau

Lise aimait les guerriers, et j’aimais les poètes !

Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon

— Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

La duègne, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte.

Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !

La voix de Roxane, par la fenêtre.

Je passe

Une mante !

La duègne, à Ragueneau, lui montrant la porte d’en face.

C’est là qu’on nous attend, en face.

Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.

On y lit un discours sur le Tendre, aujourd’hui.

Ragueneau

Sur le Tendre ?

La duègne, minaudant.

Mais oui !…

(Criant vers la fenêtre.)

Roxane, il faut descendre,

Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

La voix de Roxane

Je viens !

(On entend un bruit d’instruments à cordes qui se rapproche.)

La voix de Cyrano, chantant dans la coulisse.

La ! la ! la ! la !

La duègne, surprise.

On nous joue un morceau ?

Cyrano, suivi de deux pages porteurs de théorbes.

Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

Premier page, ironique.

Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

Cyrano

Je suis musicien, comme tous les disciples

De Gassendi !

Le page, jouant et chantant.

La ! la !

Cyrano, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale.

Je peux continuer !…

La ! la ! la ! la !

Roxane, paraissant sur le balcon.

C’est vous ?

Cyrano, chantant sur l’air qu’il continue.

Moi qui viens saluer

Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !

Roxane

Je descends !

(Elle quitte le balcon.)

La duègne, montrant les pages.

Qu’est-ce donc que ces deux virtuoses ?

Cyrano

C’est un pari que j’ai gagné sur d’Assoucy.

Nous discutions un point de grammaire. — Non ! — Si ! —

Quand soudain me montrant ces deux escogriffes

Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,

Et dont il fait toujours son escorte, il me dit :

« Je te parie un jour de musique ! » Il perdit.

Jusqu’à ce que Phœbus recommence son orbe,

J’ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,

De tout ce que je fais harmonieux témoins !…

Ce fut d’abord charmant, et ce l’est déjà moins.

(Aux musiciens.)

Hep !… Allez de ma part jouer une pavane

À Montfleury !…

(Les pages remontent pour sortir. — À la duègne.)

Je viens demander à Roxane

Ainsi que chaque soir…

(Aux pages qui sortent.)

Jouez longtemps, — et faux !

(À la duègne.)

… Si l’ami de son âme est toujours sans défauts ?

Roxane, sortant de la maison.

Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit et que je l’aime !

Cyrano, souriant.

Christian a tant d’esprit ?…

Roxane

Mon cher, plus que vous-même !

Cyrano

J’y consens.

Roxane

Il ne peut exister à mon goût

Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.

Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;

Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

Cyrano, incrédule.

Non ?

Roxane

C’est trop fort ! Voilà comme les hommes sont :

Il n’aura pas d’esprit puisqu’il est beau garçon !

Cyrano

Il sait parler du cœur d’une façon experte ?

Roxane

Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte !

Cyrano

Il écrit ?

Roxane

Mieux encor ! Écoutez donc un peu :

(Déclamant.)

« Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… »

(Triomphante.)

Eh bien !

Cyrano

Peuh !…

Roxane

Et ceci : « Pour souffrir, puisqu’il m’en faut un autre,

Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! »

Cyrano

Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.

Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?…

Roxane, frappant du pied.

Vous m’agacez !

C’est la jalousie…

Cyrano, tressaillant.

Hein !…

Roxane

… d’auteur qui vous dévore !

— Et ceci, n’est-il pas du dernier tendre encore ?

« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri,

Et que si les baisers s’envoyaient par écrit,

Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… »

Cyrano, souriant malgré lui de satisfaction.

Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !

(Se reprenant et avec dédain.)

mais bien mièvres !

Roxane

Et ceci…

Cyrano, ravi.

Vous savez donc ses lettres par cœur ?

Roxane

Toutes !

Cyrano, frisant sa moustache.

Il n’y a pas à dire : c’est flatteur !

Roxane

C’est un maître !

Cyrano, modeste.

Oh !… un maître !…

Roxane, péremptoire.

Un maître !…

Cyrano, saluant.

Soit !… un maître !…

La duègne, qui était remontée, redescend vivement.

Monsieur de Guiche !

(À Cyrano, le poussant vers la maison.)

Entrez !… car il vaut mieux, peut-être,

Qu’il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait

Le mettre sur la piste…

Roxane, à Cyrano.

Oui, de mon cher secret !

Il m’aime, il est puissant, il ne faut pas qu’il sache !

Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

Cyrano, entrant dans la maison.

Bien ! bien ! bien !

(De Guiche paraît.)