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Comédie héroïque en cinq actes et en vers (1897) : en 1640, Cyrano de Bergerac, cadet gascon, bretteur et poète au nez démesuré, prête son esprit au beau Christian pour séduire Roxane, la cousine qu'il aime sans oser le lui dire. Résumé en 1 minute
1Comédie héroïque en cinq actes, en vers
2Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 28 décembre 1897
3C’est à l’âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
4Mais puisqu’elle a passé en vous, COQUELIN, c’est à vous que je le dédie.
7- Christian de Neuvillette
11- Carbon de Castel-Jaloux
43- Mère Marguerite de Jésus
50La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.
51(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
Premier acte — Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne
52La salle de l’Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.
53La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu’un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu’on aperçoit en pan coupé.
54Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s’écarter. Au-dessus du manteau d’Arlequin, les armes royales. On descend de l’estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
55Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c’est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d’assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
56Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l’entrée du théâtre. Grande porte qui s’entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.
57Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d’être allumés.
58Le Public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, Bourgeois, Laquais, Pages, Tire-laine, Le Portier, etc., puis les Marquis, Cuigy, Brissaille, La Distributrice, les Violons, etc.
59(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.)
60Le portier, le poursuivant.
61Holà ! vos quinze sols !
67Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
68Le portier, à un autre cavalier qui vient d’entrer.
76Premier cavalier, au deuxième.
77On ne commence qu’à deux heures. Le parterre
78Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
79(Ils font des armes avec des fleurets qu’ils ont apportés.)
84Le premier, lui montrant des jeux qu’il sort de son pourpoint.
86(Il s’assied par terre.)
90Premier laquais, tirant de sa poche un bout de chandelle qu’il allume et colle par terre.
91J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
92Un garde, à une bouquetière qui s’avance.
93C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !…
94(Il lui prend la taille.)
95Un des bretteurs, recevant un coup de fleuret.
99Le garde, poursuivant la fille.
101La bouquetière, se dégageant.
103Le garde, l’entraînant dans les coins sombres.
105Un homme, s’asseyant par terre avec d’autres porteurs de provisions de bouche.
106Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.
107Un bourgeois, conduisant son fils.
108Plaçons-nous là, mon fils.
111Un homme, tirant une bouteille de sous son manteau et s’asseyant aussi.
113Doit boire son bourgogne…
115à l’hôtel de Bourgogne !
116Le bourgeois, à son fils.
117Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
118(Il montre l’ivrogne du bout de sa canne.)
120(En rompant, un des cavaliers le bouscule.)
122(Il tombe au milieu des joueurs.)
124Le garde, derrière lui, lutinant toujours la femme.
126Le bourgeois, éloignant vivement son fils.
128— Et penser que c’est dans une salle pareille
129Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
132Une bande de pages, se tenant par la main, entre en farandole et chante.
133Tra la la la la la la la la la la lère…
134Le portier, sévèrement aux pages.
135Les pages, pas de farce !…
136Premier page, avec une dignité blessée.
137Oh ! Monsieur ! ce soupçon !…
138(Vivement, au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.)
143On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
144Un tire-laine, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine.
145Or ça, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque :
146Puis donc que vous volez pour la première fois…
147Deuxième page, criant à d’autres pages déjà placés aux galeries supérieures.
148Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
149Troisième page, d’en haut.
151(Il souffle et les crible de pois.)
152Le jeune homme, à son père.
153Que va-t-on nous jouer ?
159De monsieur Balthazar Baro. C’est une pièce !…
160(Il remonte au bras de son fils.)
161Le tire-laine, à ses acolytes.
162… La dentelle surtout des canons, coupez-la !
163Un spectateur, à un autre, lui montrant une encoignure élevée.
164Tenez, à la première du Cid, j’étais là !
165Le tire-laine, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser.
167Le bourgeois, redescendant, à son fils.
168Vous verrez des acteurs très illustres…
169Le tire-laine, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives.
173Quelqu’un, criant de la galerie supérieure.
174Allumez donc les lustres !
176… Bellerose, l’Epy, la Beaupré, Jodelet !
178Ah ! voici la distributrice !…
179La distributrice, paraissant derrière le buffet.
181Eau de framboise, aigre de cèdre…
182(Brouhaha à la porte.)
185Un laquais, s’étonnant.
186Les marquis !… au parterre ?…
188Oh ! pour quelques minutes.
189(Entre une bande de petits marquis.)
190Un marquis, voyant la salle à moitié vide.
191Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
192Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
194(Il se trouve devant d’autres gentilshommes entrés peu avant.)
196(Grandes embrassades.)
199Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…
201Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…
203Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !
204La salle, saluant l’entrée de l’allumeur.
206(On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
207Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
212Lignière, bas à Christian.
214(Signe d’assentiment de Christian.)
217La salle, acclamant l’ascension du premier lustre allumé.
219Cuigy, à Brissaille, en regardant Christian.
220La tête est charmante.
221Premier marquis, qui a entendu.
223Lignière, présentant à Christian.
224Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
225Christian, s’inclinant.
227Premier marquis, au deuxième.
228Il est assez joli, mais n’est pas ajusté
231Monsieur débarque de Touraine.
233Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
234J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.
235Premier marquis, regardant les personnes qui entrent dans les loges.
240Les violons, s’accordant.
242Cuigy, à Christian, lui désignant la salle qui se garnit.
248(Ils nomment les femmes à mesure qu’elles entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
259Qui de nos cœurs va se jouant !
261Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
262Le jeune homme, à son père.
265Mais… j’en vois plus d’un membre ;
266Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ;
267Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud…
268Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !
270Attention ! nos précieuses prennent place :
271Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
273Deuxième marquis, se pâmant.
274Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
275Marquis, tu les sais tous ?
277Je les sais tous, marquis !
278Lignière, prenant Christian à part.
279Mon cher, je suis entré pour vous rendre service :
280La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
282Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour,
283Restez : Vous me direz pour qui je meurs d’amour.
284Le chef des violons, frappant sur son pupitre, avec son archet.
285Messieurs les violons !…
289Les violons commencent à jouer.
291J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée,
292Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit.
293Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit,
294Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.
295— Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.
296Lignière, faisant mine de sortir.
298Christian, le retenant encore.
302M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
303La distributrice, passant devant lui avec un plateau.
316Je reste encore un peu. — Voyons ce rivesalte ?
317(Il s’assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
318Cris, dans le public à l’entrée d’un petit homme grassouillet et réjoui.
320Lignière, à Christian.
321Le grand rôtisseur Ragueneau.
322Ragueneau, costume de pâtissier endimanché, s’avançant vivement vers Lignière.
323Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
324Lignière, présentant Ragueneau à Christian.
325Le pâtissier des comédiens et des poètes !
326Ragueneau, se confondant.
329Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
331Oui, ces messieurs chez moi se servent…
334Poète de talent lui-même…
340Il est vrai que pour une odelette…
342Vous donnez une tarte…
346Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet
347Ne donnâtes-vous pas ?…
352— Et le théâtre ! Vous l’aimez ?
356Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
357Votre place, aujourd’hui, là, voyons, entre nous,
358Vous a coûté combien ?
360Quatre flans. Quinze choux.
361(Il regarde de tous côtés.)
362Monsieur de Cyrano n’est pas là ? Je m’étonne.
369Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
372Mais vous ignorez donc ?
373Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine,
374Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
375Lignière, qui en est à son quatrième petit verre.
379Cuigy, qui s’est rapproché de son groupe.
383Moi, je suis venu voir !
387C’est un garçon versé dans les colichemardes.
391Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
392(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s’il cherchait quelqu’un.)
393Mais son ami Le Bret peut vous dire…
396(Le Bret descend vers eux.)
397Vous cherchez Bergerac ?
399Oui, je suis inquiet !…
401N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
402Le Bret, avec tendresse.
403Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !
413Et quel aspect hétéroclite que le sien !
415Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
416Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;
417Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
418Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
419Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques :
420Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
421Cape que par derrière, avec pompe, l’estoc
422Lève, comme une queue insolente de coq,
423Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
424Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne,
425Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
426Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !…
427On ne peut voir passer un pareil nasigère
428Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagère ! »
429Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… » Mais
430Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais.
431Le Bret, hochant la tête.
432Il le porte, — et pourfend quiconque le remarque !
434Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
435Premier marquis, haussant les épaules.
438Si !… Je parie un poulet
442(Rumeurs d’admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s’assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
443Deuxième marquis, avec des petits cris.
444Ah ! messieurs ! mais elle est
445Épouvantablement ravissante !
448Qui sourirait avec une fraise !
451Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de cœur !
452Christian, lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras.
457Oui. Dites vite. J’ai peur.
458Lignière, dégustant son rivesalte à petits coups.
459Magdeleine Robin, dite Roxane. — Fine.
464Libre. Orpheline. Cousine
465De Cyrano, — dont on parlait…
466(À ce moment un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
467Christian, tressaillant.
469Lignière, qui commence à être gris, clignant de l’œil.
471— Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié
472À la nièce d’Armand de Richelieu. Désire
473Faire épouser Roxane à certain triste sire,
474Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant.
475Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant :
476Il peut persécuter une simple bourgeoise.
477D’ailleurs j’ai dévoilé sa manœuvre sournoise
478Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir !
479— La fin était méchante… Écoutez…
480(Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.)
486Chez monsieur de Valvert !
489C’est lui qui vous tuera !
490(Lui désignant du coin de l’œil Roxane.)
491Restez. On vous regarde.
494(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l’air et bouche bée, se rapproche de lui.)
496C’est moi qui pars. J’ai soif ! Et l’on m’attend
498(Il sort en zigzaguant.)
499Le Bret, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d’une voix rassurée.
504Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
506Commencez ! Commencez !
507Les Mêmes, moins Lignière ; de Guiche, Valvert, puis Montfleury.
508Un marquis, voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert.
509Quelle cour, ce de Guiche !
511Fi !… Encore un Gascon !
513Le Gascon souple et froid,
514Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi.
515(Ils vont vers de Guiche.)
517Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
518Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
520C’est couleur Espagnol malade.
523Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
524L’Espagnol ira mal, dans les Flandres !
527Sur scène. Venez-vous ?
528(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le théâtre. Il se retourne et appelle.)
530Christian, qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom.
532Ah ! je vais lui jeter à la face mon…
533(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d’un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.)
537Christian, sans le lâcher.
538Je cherchais un gant !
539Le tire-laine, avec un sourire piteux.
540Vous trouvez une main.
541(Changeant de ton, bas et vite.)
542Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
543Christian, le tenant toujours.
551… touche à son heure dernière.
552Une chanson qu’il fit blessa quelqu’un de grand,
553Et cent hommes — j’en suis — ce soir sont postés !…
559Christian, haussant les épaules.
561Le tire-laine, avec beaucoup de dignité.
567Sur son chemin. Prévenez-le !
568Christian, qui lui lâche enfin le poignet.
571Allez courir tous les cabarets : le Pressoir
572D’or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
573Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs, — et dans chaque,
574Laissez un petit mot d’écrit l’avertissant.
576Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
577(Regardant Roxane avec amour.)
579(Avec fureur, Valvert.)
580Et lui !… — Mais il faut que je sauve
582(Il sort en courant. — De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.)
585Un bourgeois, dont la perruque s’envole au bout d’une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure.
589Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
590Le bourgeois, furieux, montrant le poing.
592Rires et cris, qui commencent très fort et vont décroissant.
593HA ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
597(Un spectateur lui parle bas.)
600La chose me vient d’être certifiée.
601Murmures, qui courent.
602Chut ! — Il paraît ?… — Non !… — Si ! — Dans la loge grillée.
603— Le Cardinal ! — Le Cardinal ? — Le Cardinal !
605Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !…
606(On frappe sur la scène. Tout le monde s’immobilise. Attente.)
607La voix d’un marquis, dans le silence, derrière le rideau.
608Mouchez cette chandelle !
609Un autre marquis, passant la tête par la fente du rideau.
611(Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.)
614(On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
615Le Bret, à Ragueneau, bas.
616Montfleury entre en scène ?
618Oui, c’est lui qui commence.
624Tant mieux ! tant mieux !
625(On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
626Le parterre, applaudissant.
627Bravo, Montfleury ! Montfleury !
628Montfleury, après avoir salué, jouant le rôle de Phédon.
629« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
630Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
631Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois… »
632Une voix, au milieu du parterre.
633Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?
634(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
636Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?…
637(On se lève dans les loges, pour voir.)
644Hors de scène à l’instant !
645Toute la salle, indignée.
651Voix diverses, du parterre, des loges.
652Chut ! — Assez ! — Montfleury, jouez ! — Ne craignez rien !…
653Montfleury, d’une voix mal assurée.
654« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol… »
655La voix, plus menaçante.
657Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
658Une plantation de bois sur vos épaules ?
659(Une canne au bout d’un bras jaillit au-dessus des têtes.)
660Montfleury, d’une voix de plus en plus faible.
667Montfleury, s’étranglant.
668« Heureux qui loin des cours… »
669Cyrano, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible.
670Ah ! je vais me fâcher !…
672Les Mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
673Montfleury, aux marquis.
676Un marquis, nonchalamment.
679Gros homme, si tu joues
680Je vais être obligé de te fesser les joues !
684Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
685Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
686Tous les marquis, debout.
687C’en est trop !… Montfleury…
689Que Montfleury s’en aille,
690Ou bien je l’essorille et le désentripaille !
698Ce n’est pas encor fait ?
699(Avec le geste de retrousser ses manches.)
700Bon ! je vais sur la scène, en guise de buffet,
701Découper cette mortadelle d’Italie !
702Montfleury, rassemblant toute sa dignité.
703En m’insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
705Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n’êtes rien,
706Avait l’honneur de vous connaître, croyez bien
707Qu’en vous voyant si gros et bête comme une urne,
708Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
710Montfleury ! — Montfleury ! — La pièce de Baro ! —
711Cyrano, à ceux qui crient autour de lui.
712Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau :
713Si vous continuez, il va rendre sa lame !
714(Le cercle s’élargit.)
719La foule, se rapprochant et grondant.
721Cyrano, se retournant vivement.
724Une voix, chantant au fond.
726Vraiment nous tyrannise,
729Toute la salle, chantant.
730La Clorise ! La Clorise !…
732Si j’entends une fois encore cette chanson,
735Vous n’êtes pas Samson !
737Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
738Une dame, dans les loges.
747Kss ! — Montfleury ! — Cyrano !
750Le parterre, en délire.
751Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
757Je vous ordonne de vous taire !
758Et j’adresse un défi collectif au parterre !
759— J’inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros !
760Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! —
761Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
762Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
763Je l’expédie avec les honneurs qu’on lui doit !
764— Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
766La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
767Pas un nom ? — Pas un doigt ? — C’est bien. Je continue.
768(Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.)
769Donc, je désire voir le théâtre guéri
770De cette fluxion. Sinon…
775Cyrano, descend de sa chaise, s’assied au milieu du rond qui s’est formé, s’installe comme chez lui.
776Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
777Vous vous éclipserez à la troisième.
780Cyrano, frappant dans ses mains.
794Je suis sûr qu’il vaudrait mieux que…
797(Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de sifflets et de huées.)
799Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
800Cyrano, épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes.
801Qu’il revienne, s’il l’ose !
803L’orateur de la troupe !
804(Bellerose s’avance et salue.)
806Ah !… Voilà Bellerose !
807Bellerose, avec élégance.
811Jodelet, s’avance, et, nasillard.
814Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
817Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
829Un jeune homme, à Cyrano.
830Mais à la fin, monsieur, quelle raison
831Avez-vous de haïr Montfleury ?
832Cyrano, gracieux, toujours assis.
834J’ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
835Primo : c’est un acteur déplorable qui gueule,
836Et qui soulève avec des han ! de porteur d’eau,
837Le vers qu’il faut laisser s’envoler ! — Secundo :
839Le vieux bourgeois, derrière lui.
840Mais vous nous privez sans scrupule
841De la Clorise ! Je m’entête…
842Cyrano, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement.
844Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
845J’interromps sans remords !
846Les précieuses, dans les loges.
847Ha ! — Ho ! — Notre Baro !
848Ma chère ! — Peut-on dire ?… Ah ! Dieu !…
849Cyrano, tournant sa chaise vers les loges, galant.
851Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
852De rêve, d’un sourire enchantez un trépas,
853Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas !
855Et l’argent qu’il va falloir rendre !
856Cyrano, tournant sa chaise vers la scène.
858Vous avez dit la seule intelligente chose !
859Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous :
860(Il se lève, et lançant un sac sur la scène.)
861Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
864Jodelet, ramassant prestement la bourse et la soupesant.
865À ce prix-là, monsieur, je t’autorise
866À venir chaque jour empêcher la Clorise !…
870Dussions-nous même ensemble être hués !…
872Il faut évacuer la salle !…
875(On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d’un air satisfait. Mais la foule s’arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s’arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.)
878Un fâcheux, qui s’est approché de Cyrano.
879Le comédien Montfleury ! quel scandale !
880Mais il est protégé par le duc de Candale !
889Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?…
891Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
892Non, pas de protecteur…
894Mais une protectrice !
896Mais vous allez quitter la ville ?
900Mais le duc de Candale a le bras long !
905quand je lui mets cette rallonge !
907Mais vous ne songez pas à prétendre…
913Tournez les talons, maintenant.
918— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
921Cyrano, marchant sur lui.
922Qu’a-t-il d’étonnant ?
924Votre Grâce se trompe…
926Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?…
930Ou crochu comme un bec de hibou ?
934Y distingue-t-on une verrue au bout ?
938Ou si quelque mouche, à pas lents, s’y promène ?
939Qu’a-t-il d’hétéroclite ?
945Mais d’y porter les yeux j’avais su me garder !
947Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas le regarder ?
951Il vous dégoûte alors ?
956Vous semble sa couleur ?
964Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
965— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
966Le fâcheux, balbutiant.
967Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
969Hein ? comment ? m’accuser d’un pareil ridicule ?
970Petit, mon nez ? Holà !
975— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
976Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,
977Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
978D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,
979Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
980Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,
981Déplorable maraud ! car la face sans gloire
982Que va chercher ma main en haut de votre col,
989De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
990De somptuosité, de Nez enfin, que celle…
991(Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.)
992Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
993Le fâcheux, se sauvant.
994Au secours ! À la garde !
997Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
998Et si le plaisantin est noble, mon usage
999Est de lui mettre, avant de le laisser s’enfuir,
1000Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
1001De Guiche, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
1002Mais à la fin il nous ennuie !
1003Le vicomte de Valvert, haussant les épaules.
1006Personne ne va donc lui répondre ?
1009Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !…
1010(Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)
1011Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
1016Cyrano, imperturbable.
1021Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
1022On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
1023En variant le ton, — par exemple, tenez :
1024Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
1025Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
1026Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
1027Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
1028Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
1029Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
1030Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
1031D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
1032Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
1033Que paternellement vous vous préoccupâtes
1034De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
1035Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
1036La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
1037Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
1038Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
1039Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
1040Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
1041De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
1042Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
1043Appelle Hippocampelephantocamélos
1044Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
1045Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
1046Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
1047Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
1048T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
1049Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
1050Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
1051Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
1052Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
1053Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
1054C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
1055Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
1056C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
1057Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
1058Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
1059Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
1060Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
1061« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
1062A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
1063— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
1064Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
1065Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
1066Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
1067Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
1068Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
1069Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
1070Me servir toutes ces folles plaisanteries,
1071Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
1072De la moitié du commencement d’une, car
1073Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
1074Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
1075De Guiche, voulant emmener le vicomte pétrifié.
1076Vicomte, laissez donc !
1077Le vicomte, suffoqué.
1078Ces grands airs arrogants !
1079Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
1080Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
1082Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
1083Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
1084Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
1085Je ne sortirais pas avec, par négligence,
1086Un affront pas très bien lavé, la conscience
1087Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
1088Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
1089Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
1090Empanaché d’indépendance et de franchise ;
1091Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
1092Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
1093Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
1094Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
1095Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
1096Sonner les vérités comme des éperons.
1100Je n’ai pas de gants ?… La belle affaire !
1101Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
1102— Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
1103Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
1105Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
1106Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.
1107Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
1110Le vicomte, exaspéré.
1112Cyrano, poussant un cri comme lorsqu’on est saisi d’une crampe.
1114Le vicomte, qui remontait, se retournant.
1115Qu’est-ce encor qu’il dit ?
1116Cyrano, avec des grimaces de douleur.
1117Il faut la remuer car elle s’engourdit…
1118— Ce que c’est que de la laisser inoccupée ! —
1123J’ai des fourmis dans mon épée !
1124Le vicomte, tirant la sienne.
1127Je vais vous donner un petit coup charmant.
1128Le vicomte, méprisant.
1131Oui, monsieur, poète ! et tellement,
1132Qu’en ferraillant je vais — hop ! — à l’improvisade,
1133Vous composer une ballade.
1137Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?
1140Cyrano, récitant comme une leçon.
1141La ballade, donc, se compose de trois
1142Couplets de huit vers…
1143Le vicomte, piétinant.
1146Et d’un envoi de quatre…
1150Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
1151Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
1157« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
1158Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »
1160Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?
1163La salle, surexcitée au plus haut point.
1164Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits !
1165(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
1166Cyrano, fermant une seconde les yeux.
1167Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
1168(Il fait ce qu’il dit, à mesure.)
1169Je jette avec grâce mon feutre,
1170Je fais lentement l’abandon
1171Du grand manteau qui me calfeutre,
1172Et je tire mon espadon ;
1173Élégant comme Céladon,
1174Agile comme Scaramouche,
1175Je vous préviens, cher Myrmidon,
1176Qu’à la fin de l’envoi, je touche !
1177(Premiers engagements de fer.)
1178Vous auriez bien dû rester neutre ;
1179Où vais-je vous larder, dindon ?…
1180Dans le flanc, sous votre maheutre ?…
1181Au cœur, sous votre bleu cordon ?…
1182— Les coquilles tintent, ding-don !
1183Ma pointe voltige : une mouche !
1184Décidément… c’est au bedon,
1185Qu’à la fin de l’envoi, je touche.
1186Il me manque une rime en eutre…
1187Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
1188C’est pour me fournir le mot pleutre !
1189— Tac ! je pare la pointe dont
1190Vous espériez me faire don, —
1191J’ouvre la ligne, — je la bouche…
1192Tiens bien ta broche, Laridon !
1193À la fin de l’envoi, je touche.
1194(Il annonce solennellement :)
1196Prince, demande à Dieu pardon !
1197Je quarte du pied, j’escarmouche,
1201(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
1202À la fin de l’envoi, je touche.
1203(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d’enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l’emmènent.)
1204La foule, en un long cri.
1216(Bousculade autour de Cyrano. On entend.)
1217… Compliments… félicite… bravo…
1220Un mousquetaire, s’avançant vivement vers Cyrano, la main tendue.
1221Monsieur, voulez-vous me permettre ?…
1222C’est tout à fait très bien, et je crois m’y connaître ;
1223J’ai du reste exprimé ma joie en trépignant !…
1226Comment s’appelle donc ce monsieur ?
1229Le Bret, à Cyrano, lui prenant le bras.
1232Laisse un peu sortir cette cohue…
1235Bellerose, respectueusement.
1237(On entend des cris au dehors.)
1238Jodelet, qui a regardé.
1239C’est Montfleury qu’on hue !
1240Bellerose, solennellement.
1242(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.)
1243Balayez. Fermez. N’éteignez pas.
1244Nous allons revenir après notre repas.
1245Répéter pour demain une nouvelle farce.
1246(Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
1247Le portier, à Cyrano.
1248Vous ne dînez donc pas ?
1251(Le portier se retire.)
1256(Changeant de ton en voyant que le portier est loin.)
1257Que je n’ai pas d’argent !…
1258Le Bret, faisant le geste de lancer un sac.
1259Comment ! le sac d’écus ?…
1261Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
1263Pour vivre tout un mois, alors ?…
1267Jeter ce sac, quelle sottise !
1270La distributrice, toussant derrière son petit comptoir.
1272(Cyrano et le Bret se retournent. Elle s’avance intimidée.)
1273Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur me fend…
1274(Montrant le buffet.)
1275J’ai là tout ce qu’il faut…
1278Cyrano, se découvrant.
1280Encor que mon orgueil de Gascon m’interdise
1281D’accepter de vos doigts la moindre friandise,
1282J’ai trop peur qu’un refus ne vous soit un chagrin,
1283Et j’accepterais donc…
1284(Il va au buffet et choisit.)
1285Oh ! peu de chose ! — Un grain
1287(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.)
1288Un seul !… Ce verre d’eau…
1289(Elle veut y verser du vin, il l’arrête.)
1291— Et la moitié d’un macaron !
1292(Il rend l’autre moitié.)
1296Oh ! quelque chose encor !
1298Oui. La main à baiser.
1299(Il baise, comme la main d’une princesse, la main qu’elle lui tend.)
1305Cyrano, Le Bret, puis le Portier.
1308(Il s’installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.)
1312(… le grain de raisin.)
1315Là, je me mets à table !
1316— Ah !… j’avais une faim, mon cher, épouvantable !
1320Que ces fats aux grands airs belliqueux
1321Te fausseront l’esprit si tu n’écoutes qu’eux !…
1322Va consulter des gens de bon sens, et t’informe
1323De l’effet qu’a produit ton algarade.
1324Cyrano, achevant son macaron.
1328Cyrano, s’épanouissant.
1329Il était là, le Cardinal ?
1337C’est un auteur. Il ne peut lui déplaire
1338Que l’on vienne troubler la pièce d’un confrère.
1340Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d’ennemis !
1341Cyrano, attaquant son grain de raisin.
1342Combien puis-je, à peu près, ce soir, m’en être mis ?
1344Quarante-huit. Sans compter les femmes.
1348Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
1351Assez ! tu me ravis !
1353Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
1354Quel système est le tien ?
1356J’errais dans un méandre ;
1357J’avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;
1362Mais le plus simple, de beaucoup.
1363J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !
1364Le Bret, haussant les épaules.
1365Soit ! — Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
1366Pour Montfleury, le vrai, dis-le moi !
1369Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
1370Pour les femmes encor se croit un doux péril,
1371Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
1372Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !…
1373Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
1374De poser son regard, sur celle… Oh ! j’ai cru voir
1375Glisser sur une fleur une longue limace !
1377Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…
1378Cyrano, avec un rire amer.
1380(Changement de ton et gravement.)
1383Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…
1385Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
1386Le rêve d’être aimé même par une laide,
1387Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
1388Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
1389J’aime — mais c’est forcé ! — la plus belle qui soit !
1393Tout simplement, qui soit au monde !
1394La plus brillante, la plus fine,
1398Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…
1401Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer.
1402Un piège de nature, une rose muscade
1403Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
1404Qui connaît son sourire a connu le parfait.
1405Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
1406Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
1407Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
1408Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
1409Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !…
1411Sapristi ! Je comprends. C’est clair !
1415Magdeleine Robin, ta cousine ?
1419Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui !
1420Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !
1422Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
1423Pourrait bien me laisser cette protubérance !
1424Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! — Parbleu,
1425Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
1426J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
1427Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
1428L’avril, — je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
1429Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
1430Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
1431Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
1432Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
1433L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !
1437Mon ami, j’ai de mauvaises heures !
1438De me sentir si laid, parfois, tout seul…
1439Le Bret, vivement, lui prenant la main.
1442Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
1443Si le long de ce nez une larme coulait !
1444Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
1445La divine beauté des larmes se commettre
1446Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien,
1447Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
1448Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
1449Une seule, par moi, fût ridiculisée !…
1451Va, ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !
1452Cyrano, secouant la tête.
1453Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ?
1454J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?
1456Mais ton courage ! ton esprit ! — Cette petite
1457Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
1458Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !
1462Hé, bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même,
1463Toute blême a suivi ton duel !…
1467Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
1468Ose, et lui parle, afin…
1470Qu’elle me rie au nez ?
1471Non ! — C’est la seule chose au monde que je craigne !
1472Le portier, introduisant quelqu’un à Cyrano.
1473Monsieur, on vous demande…
1474Cyrano, voyant la duègne.
1475Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
1476Cyrano, Le Bret, la Duègne
1477La duègne, avec un grand salut.
1478De son vaillant cousin on désire savoir
1479Où l’on peut, en secret, le voir.
1482La duègne, avec une révérence.
1484— On a des choses à vous dire.
1487La duègne, nouvelle révérence.
1492L’on ira, demain, aux primes roses
1493D’aurore, — ouïr la messe à Saint-Roch.
1494Cyrano, se soutenant sur Le Bret.
1497En sortant, — où peut-on entrer, causer un peu ?
1499Où ?… Je… mais… Ah ! mon Dieu !…
1507Chez… chez… Ragueneau… le pâtissier…
1511Dans la rue — ah ! mon Dieu, mon Dieu ! — Saint-Honoré !…
1512La duègne, remontant.
1513On ira. Soyez-y. Sept heures.
1517Cyrano, Le Bret, puis les Comédiens, les Comédiennes, Cuigy, Brissaille, Lignière, le Portier, les Violons.
1518Cyrano, tombant dans les bras de Le Bret.
1519Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…
1521Eh bien ! tu n’es plus triste ?
1523Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j’existe !
1525Maintenant, tu vas être calme ?
1528Mais je vais être frénétique et fulminant !
1529Il me faut une armée entière à déconfire !
1530J’ai dix cœurs ; j’ai vingt bras ; il ne peut me suffire
1531De pourfendre des nains…
1532(Il crie à tue-tête.)
1533Il me faut des géants !
1534(Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s’agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.)
1535Une voix, de la scène.
1536Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
1539(Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
1547Cyrano, le reconnaissant.
1548Lignière !… hé, qu’est-ce qui t’arrive ?
1552Il ne peut rentrer chez lui !
1555Lignière, d’une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné.
1556Ce billet m’avertit… cent hommes contre moi…
1557À cause de… chanson… grand danger me menace…
1558Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j’y passe…
1559Permets-moi donc d’aller coucher sous… sous ton toit !
1561Cent hommes, m’as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
1564Cyrano, d’une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène.
1565Prends cette lanterne !…
1566(Lignière saisit précipitamment la lanterne.)
1567Et marche ! — Je te jure
1568Que c’est moi qui ferai ce soir ta couverture !…
1570Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
1574Ce soir, il ne m’en faut pas moins !
1575(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.)
1577Mais pourquoi protéger…
1579Voilà Le Bret qui grogne !
1582Cyrano, frappant sur l’épaule de Lignière.
1583Parce que cet ivrogne,
1584Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
1585Fit quelque chose un jour de tout à fait joli ;
1586Au sortir d’une messe ayant, selon le rite,
1587Vu celle qu’il aimait prendre de l’eau bénite,
1588Lui que l’eau fait sauver, courut au bénitier,
1589Se pencha sur sa conque et le but tout entier !…
1590Une comédienne, en costume de soubrette.
1591Tiens, c’est gentil, cela !
1593N’est-ce pas, la soubrette ?
1594La comédienne, aux autres.
1595Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
1599Et vous, messieurs, en me voyant charger,
1600Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
1601Une autre comédienne, sautant de la scène.
1602Oh ! mais moi je vais voir !
1605Une autre, sautant aussi, à un vieux comédien.
1606Viens-tu Cassandre ?…
1608Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
1609Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
1610La farce italienne à ce drame espagnol,
1611Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
1612L’entourer de grelots comme un tambour de basque !…
1613Toutes les femmes, sautant de joie.
1614Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !
1618Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
1619(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s’empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.)
1620Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
1621Et vingt pas en avant…
1622(Il se place comme il dit.)
1623Moi, tout seul, sous la plume
1624Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
1625Fier comme un Scipion triplement Nasica !…
1626— C’est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! —
1627On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
1628(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.)
1629Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;
1630Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;
1631Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;
1632Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
1633Comme un mystérieux et magique miroir,
1634Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir !
1636À la porte de Nesle !
1637Cyrano, debout sur le seuil.
1638À la porte de Nesle !
1639(Se retournant avant de sortir, à la soubrette.)
1640Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
1641Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
1642(Il tire l’épée et, tranquillement.)
1643C’est parce qu’on savait qu’il est de mes amis !
1644(Il sort. Le cortège, — Lignière zigzaguant en tête, — puis les comédiennes aux bras des officiers, — puis les comédiens gambadant, — se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.)
Deuxième acte — La rôtisserie des poètes
1646La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Arbre-Sec qu’on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l’aube.
1647À gauche, premier plan, comptoir surmonté d’un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.
1648À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l’intérieur par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c’est un réduit où l’on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l’escalier, semble mener à d’autres petites salles analogues.
1649Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l’on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre de gibier.
1650Les fours, dans l’ombre, sous l’escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C’est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d’énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces, foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d’osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
1651Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D’autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau ; il écrit.
1652Ragueneau, Pâtissiers, puis Lise ; Ragueneau, à la petite table, écrivant d’un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
1653Premier pâtissier, apportant une pièce montée.
1655Deuxième pâtissier, apportant un plat.
1657Troisième pâtissier, apportant un rôti paré de plumes.
1659Quatrième pâtissier, apportant une plaque de gâteaux.
1661Cinquième pâtissier, apportant une sorte de terrine.
1663Ragueneau, cessant d’écrire et levant la tête.
1664Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube !
1665Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
1666L’heure du luth viendra, — c’est l’heure du fourneau !
1667(Il se lève. — À un cuisinier.)
1668Vous, veuillez m’allonger cette sauce, elle est courte !
1680Ragueneau, devant la cheminée.
1681Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
1682N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
1683(À un pâtissier, lui montrant des pains.)
1684Vous avez mal placé la fente de ces miches :
1685Au milieu la césure, — entre les hémistiches !
1686(À un autre, lui montrant un pâté inachevé.)
1687À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit…
1688(À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.)
1689Et toi, sur cette broche interminable, toi,
1690Le modeste poulet et la dinde superbe,
1691Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
1692Alternait les grands vers avec les plus petits,
1693Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
1694Un autre apprenti, s’avançant avec un plateau recouvert d’une assiette.
1695Maître, en pensant à vous, dans le four, j’ai fait cuire
1696Ceci, qui vous plaira, je l’espère.
1697(Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
1703Avec des fruits confits !
1705Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
1706Ragueneau, lui donnant de l’argent.
1707Va boire à ma santé !
1708(Apercevant Lise qui entre.)
1709Chut ! ma femme ! Circule,
1710Et cache cet argent !
1711(À Lise, lui montrant la lyre d’un air gêné.)
1715(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
1717Des sacs ?… Bon. Merci.
1719Ciel ! Mes livres vénérés !
1720Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
1721Pour en faire des sacs à mettre des croquantes…
1722Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
1724Et n’ai-je pas le droit d’utiliser vraiment
1725Ce que laissent ici, pour unique paiement,
1726Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
1728Fourmi !… n’insulte pas ces divines cigales !
1730Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
1731Vous ne m’appeliez pas bacchante, — ni fourmi !
1733Avec des vers, faire cela !
1737Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
1738Les Mêmes, deux Enfants, qui viennent d’entrer dans la pâtisserie.
1740Vous désirez, petits ?
1743Ragueneau, les servant.
1747S’il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
1748Ragueneau, saisi, à part.
1749Hélas ! un de mes sacs !
1751Que je les enveloppe ?…
1752(Il prend un sac et au moment d’y mettre les pâtés, il lit.)
1753« Tel Ulysses, le jour qu’il quitta Pénélope… »
1755(Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d’y mettre les pâtés, il lit.)
1756« Le blond Phœbus… » Pas celui-là !
1759Eh bien ! qu’attendez-vous ?
1761Voilà, voilà, voilà !
1762(Il en prend un troisième et se résigne.)
1763Le sonnet à Philis !… mais c’est dur tout de même !
1765C’est heureux qu’il se soit décidé !
1766(Haussant les épaules.)
1768(Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
1769Ragueneau, profitant de ce qu’elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte.
1770Pst !… Petits !… Rendez-moi le sonnet à Philis,
1771Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
1772(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.)
1773« Philis !… » Sur ce doux nom, une tache de beurre !…
1775(Cyrano entre brusquement.)
1776Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le Mousquetaire.
1778Quelle heure est-il ?
1779Ragueneau, le saluant avec empressement.
1781Cyrano, avec émotion.
1783(Il va et vient dans la boutique.)
1784Ragueneau, le suivant.
1793Celui de l’Hôtel de Bourgogne !
1796Ragueneau, admiratif.
1797Oui, le duel en vers !…
1799Il en a plein la bouche !
1801Allons ! tant mieux !
1802Ragueneau, se fendant avec une broche qu’il a saisi.
1803« À la fin de l’envoi, je touche !…
1804À la fin de l’envoi, je touche !… » Que c’est beau !
1805(Avec un enthousiasme croissant.)
1806« À la fin de l’envoi… »
1808Quelle heure, Ragueneau ?
1809Ragueneau, restant fendu pour regarder l’horloge.
1810Six heures cinq !… « … Je touche ! »
1812… Oh ! faire une ballade
1813Lise, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main.
1814Qu’avez-vous à la main ?
1816Rien. Une estafilade.
1818Courûtes-vous quelque péril ?
1821Lise, le menaçant du doigt.
1822Je crois que vous mentez !
1824Mon nez remuerait-il ?
1825Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
1827J’attends ici quelqu’un. Si ce n’est pas sous l’orme,
1828Vous nous laisserez seuls.
1830C’est que je ne peux pas ;
1831Mes rimeurs vont venir…
1833Pour leur premier repas.
1835Tu les éloigneras quand je te ferai signe…
1839Cyrano, s’asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier.
1841Ragueneau, lui offrant celle qu’il a à son oreille.
1843Un mousquetaire, superbement moustachu, entre et d’une voix de stentor.
1845(Lise remonte vivement vers lui.)
1846Cyrano, se retournant.
1849Un ami de ma femme. Un guerrier
1850Terrible, — à ce qu’il dit !…
1851Cyrano, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau.
1852Chut !… Écrire, — plier, —
1854Lui donner, — me sauver…
1856Lâche !… Mais que je meure,
1857Si j’ose lui parler, lui dire un seul mot…
1862Cyrano, se frappant sa poitrine.
1863…un seul mot de tous ceux que j’ai là !
1864Tandis qu’en écrivant…
1865(Il reprend la plume.)
1866Eh bien ! écrivons-la,
1867Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
1868Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
1869Et que mettant mon âme à côté du papier,
1870Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.
1871(Il écrit. — Derrière le vitrage de la porte on voit s’agiter des silhouettes maigres et hésitantes.)
1872Ragueneau, Lise, le Mousquetaire, Cyrano, à la petite table écrivant, les Poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
1873Lise, entrant, à Ragueneau.
1874Les voici vos crottés !
1875Premier poète, entrant, à Ragueneau.
1877Deuxième poète, de même, lui secouant les mains.
1880Aigle des pâtissiers !
1882Ça sent bon dans votre aire.
1886Apollon maître-queux !…
1887Ragueneau, entouré, embrassé, secoué.
1888Comme on est tout de suite à son aise avec eux !…
1890Nous fûmes retardés par la foule attroupée
1891À la porte de Nesle !…
1893Ouverts à coups d’épée,
1894Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
1895Cyrano, levant une seconde la tête.
1896Huit ?… Tiens, je croyais sept.
1897(Il reprend sa lettre.)
1899Est-ce que vous savez
1901Cyrano, négligemment.
1903Lise, au mousquetaire.
1905Le mousquetaire, se frisant la moustache.
1907Cyrano, écrivant, à part, on l’entend murmurer de temps en temps.
1910Un seul homme, assurait-on, sut mettre
1911Toute une bande en fuite !…
1913Oh ! c’était curieux !
1914Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
1918On trouvait des chapeaux jusqu’au quai des Orfèvres !
1920Sapristi ! ce dut être féroce…
1924Un terrible géant, l’auteur de ces exploits !
1926…Et je m’évanouis de peur quand je vous vois.
1927Deuxième poète, happant un gâteau.
1928Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
1931(Il s’arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.)
1932Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
1933Ragueneau, au deuxième poète.
1934J’ai mis une recette en vers.
1935Troisième poète, s’installant près d’un plateau de choux à la crème.
1937Quatrième poète, regardant une brioche qu’il a prise.
1938Cette brioche a mis son bonnet de travers.
1939(Il la décoiffe d’un coup de dent.)
1941Ce pain d’épice suit le rimeur famélique,
1942De ses yeux en amande aux sourcils d’angélique !
1943(Il happe le morceau de pain d’épice.)
1946Troisième poète, serrant légèrement un chou entre ses doigts.
1947Ce chou bave sa crème. Il rit.
1948Deuxième poète, mordant à même la grande lyre de pâtisserie.
1949Pour la première fois la Lyre me nourrit !
1950Ragueneau, qui s’est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
1952Deuxième poète, au premier, lui donnant un coup de coude.
1954Premier poète, au deuxième.
1957Comment on fait les tartelettes amandines.
1958Battez, pour qu’ils soient mousseux,
1960Incorporez à leur mousse
1961Un jus de cédrat choisi ;
1963Un bon lait d’amande douce ;
1964Mettez de la pâte à flan
1966De moules à tartelette ;
1967D’un doigt preste, abricotez
1969Versez goutte à gouttelette
1970Votre mousse en ces puits, puis
1972Passent au four, et, blondines,
1973Sortant en gais troupelets,
1975Tartelettes amandines !
1976Les poètes, la bouche pleine.
1978Un poète, s’étouffant.
1980(Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s’avance vers Ragueneau.)
1983Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?
1984Ragueneau, plus bas, avec un sourire.
1986Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;
1987Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
1988Puisque je satisfais un doux faible que j’ai
1989Tout en laissant manger ceux qui n’ont pas mangé ?
1990Cyrano, lui frappant sur l’épaule.
1992(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.)
1994(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.)
1998Oh ! mes yeux, d’une œillade hautaine,
1999Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
2001Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
2005Ragueneau me plaît. C’est pourquoi, dame Lise,
2006Je défends que quelqu’un le ridicoculise.
2009Cyrano, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.
2011(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l’horloge.)
2012Lise, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.
2013Vraiment, vous m’étonnez !…
2014Répondez… sur son nez…
2016Sur son nez… sur son nez…
2017(Il s’éloigne vivement, Lise le suit.)
2018Cyrano, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d’emmener les poètes.
2020Ragueneau, montrant aux poètes la porte de droite.
2021Nous serons bien mieux par là…
2022Cyrano, s’impatientant.
2024Ragueneau, les entraînant.
2027Premier poète, désespéré, la bouche pleine.
2031(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.)
2032Cyrano, Roxane, la Duègne
2035Ma lettre si je sens seulement qu’il y a
2037(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.)
2039(Marchant sur la duègne.)
2040Vous, deux mots, duègna !
2044Êtes-vous gourmande ?
2046À m’en rendre malade.
2047Cyrano, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir.
2048Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade…
2052…que je vous remplis de darioles.
2053La duègne, changeant de figure.
2056Aimez-vous le gâteau qu’on nomme petit chou ?
2057La duègne, avec dignité.
2058Monsieur, j’en fais état, lorsqu’il est à la crème.
2060J’en plonge six pour vous dans le sein d’un poème
2061De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain
2062Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
2063— Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
2066Cyrano, lui chargeant les bras de sacs remplis.
2067Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
2070Cyrano, la poussant dehors.
2071Et ne revenez qu’après avoir fini !
2072(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s’arrête, découvert, à une distance respectueuse.)
2073Cyrano, Roxane, la Duègne, un instant.
2075Que l’instant entre tous les instants soit béni,
2076Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire
2077Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ?…
2078Roxane, qui s’est démasquée.
2079Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat
2080Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,
2081C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…
2084Roxane, baissant les yeux.
2085Cherchait à m’imposer… comme mari…
2089Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
2090Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
2092Puis… je voulais… Mais pour l’aveu que je viens faire,
2093Il faut que je revoie en vous le… presque frère,
2094Avec qui je jouais, dans le parc — près du lac !…
2096Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !…
2098Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…
2100Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
2102C’était le temps des jeux…
2104Des mûrons aigrelets…
2106Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !…
2108Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…
2110J’étais jolie, alors ?
2112Vous n’étiez pas vilaine.
2114Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
2115Vous accouriez ! — Alors, jouant à la maman,
2116Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure :
2117(Elle lui prend la main.)
2118« Qu’est-ce que c’est encor que cette égratignure ? »
2119(Elle s’arrête stupéfaite.)
2120Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci !
2121(Cyrano veut retirer sa main.)
2123Hein ? à votre âge, encor ! — Où t’es-tu fait cela ?
2125En jouant, du côté de la porte de Nesle.
2126Roxane, s’asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d’eau.
2128Cyrano, s’asseyant aussi.
2129Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
2131Et, dites-moi, — pendant que j’ôte un peu le sang, —
2132Ils étaient contre vous ?
2134Oh ! pas tout à fait cent.
2138Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
2139Que vous n’osiez tantôt me dire…
2140Roxane, sans quitter sa main.
2142Car le passé m’encouragea de son parfum !
2143Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.
2147Qui ne le sait pas d’ailleurs.
2155Mais qui va bientôt le savoir, s’il l’ignore.
2159Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima
2160Timidement, de loin, sans oser le dire…
2164Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. —
2165Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
2168Roxane, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
2169Et figurez-vous, tenez, que, justement
2170Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
2174Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
2178Il a sur son front de l’esprit, du génie,
2179Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
2180Cyrano, se levant tout pâle.
2183Quoi ? Qu’avez-vous ?
2185Moi, rien… c’est… c’est…
2186(Il montre sa main, avec un sourire.)
2189Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die
2190Que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…
2192Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
2196Mais comment savez-vous, alors ?
2199De la place Royale, on cause… Des bavardes
2208Baron Christian de Neuvillette.
2211Il n’est pas aux cadets.
2214Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
2217Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite…
2218La duègne, ouvrant la porte du fond.
2219J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
2221Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
2222(La duègne disparaît.)
2223… Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
2224Bel esprit, — si c’était un profane, un sauvage.
2226Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !
2228S’il était aussi maldisant que bien coiffé !
2230Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !
2232Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
2233— Mais si c’était un sot !…
2234Roxane, frappant du pied.
2235Eh bien ! j’en mourrais, là !
2236Cyrano, après un temps.
2237Vous m’avez fait venir pour me dire cela ?
2238Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.
2240Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme,
2241Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
2242Dans votre compagnie…
2244Et que nous provoquons
2245Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
2246Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ?
2247C’est ce qu’on vous a dit ?
2249Et vous pensez si j’ai
2251Cyrano, entre ses dents.
2255Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
2256Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, —
2257J’ai songé : s’il voulait, lui, que tous ils craindront…
2259C’est bien, je défendrai votre petit baron.
2261Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ?
2262J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
2270Et jamais il n’aura de duel ?
2274Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m’en aille.
2275(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.)
2276Mais vous ne m’avez pas raconté la bataille
2277De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !…
2278— Dites-lui qu’il m’écrive.
2279(Elle lui envoie un petit baiser de la main.)
2284Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. — Nous sommes
2289Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
2290Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
2291Cent hommes ! Quel courage !
2293Oh ! j’ai fait mieux depuis.
2294(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s’ouvre. Ragueneau passe la tête.)
2295Cyrano, Ragueneau, les Poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les Cadets, la Foule, etc., puis de Guiche.
2300(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
2301Carbon de Castel-Jaloux
2303Cyrano, levant la tête.
2306Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
2307De mes cadets sont là !…
2310Carbon, voulant l’entraîner.
2311Viens ! on veut te voir !
2315Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
2318Carbon, remontant à la porte, et criant à la cantonade, d’une voix de tonnerre.
2319Le héros refuse. Il est d’humeur bourrue !
2322(Tumulte au dehors, bruits d’épées et de bottes qui se rapprochent.)
2323Carbon, se frottant les mains.
2324Les voici qui traversent la rue !…
2325Les cadets, entrant dans la rôtisserie.
2326Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious !
2327Ragueneau, reculant épouvanté.
2328Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !
2335Un autre, lui secouant les mains.
2345Cyrano, ne sachant auquel répondre.
2346Baron… baron… de grâce…
2348Vous êtes tous barons, messieurs ?
2354On ferait une tour rien qu’avec nos tortils !
2355Le Bret, entrant, et courant à Cyrano.
2356On te cherche ! Une foule en délire conduite
2357Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite…
2359Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
2360Le Bret, se frottant les mains.
2362Un bourgeois, entrant suivi d’un groupe.
2363Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
2364(Au dehors la rue s’est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s’arrêtent.)
2365Le Bret, bas, souriant, à Cyrano.
2369La foule, criant dehors.
2371(Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
2372Ragueneau, debout sur une table.
2374Est envahie ! On casse tout ! C’est magnifique !
2375Des gens, autour de Cyrano.
2382Un petit marquis, accourant, les mains tendues.
2383Si tu savais, mon cher…
2385Si tu ?… Tu ?… Qu’est-ce donc qu’ensemble nous gardâmes ?
2387Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
2388Qui là, dans mon carrosse…
2390Et vous d’abord, à moi,
2391Qui vous présentera ?
2396Un homme de lettres, avec une écritoire.
2397Puis-je avoir des détails sur ?…
2400Le Bret, lui poussant le coude.
2402Renaudot ! l’inventeur de la gazette.
2406Cette feuille où l’on fait tant de choses tenir !
2407On dit que cette idée a beaucoup d’avenir !
2408Le poète, s’avançant.
2413Je veux faire un pentacrostiche
2415Quelqu’un, s’avançant encore.
2419(Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d’officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
2422(Murmure. Tout le monde se range.)
2423Vient de la part du maréchal de Gassion !
2424De Guiche, saluant Cyrano.
2425… Qui tient à vous mander son admiration
2426Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
2430Le maréchal s’y connaît en bravoure.
2432Il n’aurait jamais cru le fait si ces messieurs
2433N’avaient pu lui jurer l’avoir vu.
2436Le Bret, bas à Cyrano, qui a l’air absent.
2442Cyrano, tressaillant et se redressant vivement.
2444(Sa moustache se hérisse ; il poitrine.)
2445Moi souffrir ?… Tu vas voir !
2446De Guiche, auquel Cuigy a parlé à l’oreille.
2447Votre carrière abonde
2448De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous
2449De Gascons, n’est-ce pas ?
2452Un cadet, d’une voix terrible.
2454De Guiche, regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano.
2455Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine,
2456Ce sont donc les fameux ?…
2457Carbon de Castel-Jaloux
2462Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
2463Veuillez la présenter au comte, s’il vous plaît.
2464Cyrano, faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les cadets.
2465Ce sont les cadets de Gascogne
2466De Carbon de Castel-Jaloux ;
2467Bretteurs et menteurs sans vergogne,
2468Ce sont les cadets de Gascogne !
2469Parlant blason, lambel, bastogne,
2470Tous plus nobles que des filous,
2471Ce sont les cadets de Gascogne
2472De Carbon de Castel-Jaloux :
2473Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2474Moustache de chat, dents de loups,
2475Fendant la canaille qui grogne,
2476Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2477Ils vont, — coiffés d’un vieux vigogne
2478Dont la plume cache les trous ! —
2479Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2480Moustache de chat, dents de loups !
2481Perce-Bedaine et Casse-Trogne
2482Sont leurs sobriquets les plus doux ;
2483De gloire, leur âme est ivrogne !
2484Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
2485Dans tous les endroits où l’on cogne
2486Ils se donnent des rendez-vous…
2487Perce-Bedaine et Casse-Trogne
2488Sont leurs sobriquets les plus doux !
2489Voici les cadets de Gascogne
2490Qui font cocus tous les jaloux !
2491Ô femme, adorable carogne,
2492Voici les cadets de Gascogne !
2493Que le vieil époux se renfrogne :
2494Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
2495Voici les cadets de Gascogne
2496Qui font cocus tous les jaloux !
2497De Guiche, nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté.
2498Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne.
2499— Voulez-vous être à moi ?
2501Non, Monsieur, à personne.
2503Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
2504Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
2508Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
2509Le Bret, à l’oreille de Cyrano.
2510Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
2513Cyrano, tenté et un peu charmé.
2516Il est des plus experts.
2517Il vous corrigera seulement quelques vers…
2518Cyrano, dont le visage s’est immédiatement rembruni.
2519Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
2520En pensant qu’on y peut changer une virgule.
2522Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
2523Il le paye très cher.
2525Il le paye moins cher
2526Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
2527Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
2531Vraiment, vous l’avez remarqué ?
2532Un cadet, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées.
2533Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai,
2534Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
2535Les feutres des fuyards !…
2537Des dépouilles opimes !
2538Tout le monde, riant.
2541Celui qui posta ces gueux, ma foi,
2542Doit rager aujourd’hui.
2547(Les rires s’arrêtent.)
2548Je les avais chargés de châtier, — besogne
2549Qu’on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne.
2551Le cadet, à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres.
2552Que faut-il qu’on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ?
2553Cyrano, prenant l’épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche.
2554Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
2555De Guiche, se levant et d’une voix brève.
2556Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.
2557(À Cyrano, violemment.)
2559Une voix, dans la rue, criant.
2560Les porteurs de monseigneur le comte
2562De Guiche, qui s’est dominé, avec un sourire.
2563… Avez-vous lu Don Quichot ?
2566Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
2568Veuillez donc méditer alors…
2569Un porteur, paraissant au fond.
2572Sur le chapitre des moulins !
2576Car lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…
2578J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
2580Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
2581Vous lance dans la boue !…
2583Ou bien dans les étoiles !
2584(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s’éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
2585Cyrano, Le Bret, les Cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.
2586Cyrano, saluant d’un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer.
2587Messieurs… Messieurs… Messieurs…
2588Le Bret, désolé, redescendant, les bras au ciel.
2589Ah ! dans quels jolis draps…
2591Oh ! toi ! tu vas grogner !
2593Enfin, tu conviendras
2594Qu’assassiner toujours la chance passagère,
2597Hé bien oui, j’exagère !
2601Mais pour le principe, et pour l’exemple aussi,
2602Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.
2604Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
2605La fortune et la gloire…
2607Et que faudrait-il faire ?
2608Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
2609Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
2610Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
2611Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
2612Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
2613Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
2614Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
2615Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
2616Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
2617Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
2618Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
2619Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
2620Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
2621Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
2622Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
2623Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
2624Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
2625Devenir un petit grand homme dans un rond,
2626Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
2627Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
2628Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
2629Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
2630S’aller faire nommer pape par les conciles
2631Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
2632Non, merci ! Travailler à se construire un nom
2633Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
2634Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
2635Être terrorisé par de vagues gazettes,
2636Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
2637Dans les petits papiers du Mercure François ? »…
2638Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
2639Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
2640Rédiger des placets, se faire présenter ?
2641Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
2642Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
2643Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
2644Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
2645Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
2646Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
2647À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
2648N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
2649Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
2650Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
2651Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
2652Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
2653Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
2654Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
2655Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
2656Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
2657Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
2659Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
2660As-tu donc contracté la manie effroyable
2661De te faire toujours, partout, des ennemis ?
2663À force de vous voir vous faire des amis,
2664Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
2665D’une bouche empruntée au derrière des poules !
2666J’aime raréfier sur mes pas les saluts,
2667Et m’écrie avec joie : un ennemi de plus !
2671Eh bien ! oui, c’est mon vice.
2672Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
2673Mon cher, si tu savais comme l’on marche mieux
2674Sous la pistolétade excitante des yeux !
2675Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches
2676Le fiel des envieux et la bave des lâches !
2677— Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
2678Ressemble à ces grands cols d’Italie, ajourés
2679Et flottants, dans lesquels votre cou s’effémine :
2680On y est plus à l’aise… et de moins haute mine,
2681Car le front n’ayant pas de maintien ni de loi,
2682S’abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
2683La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête
2684La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
2685Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
2686Qui m’ajoute une gêne, et m’ajoute un rayon :
2687Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
2688La Haine est un carcan, mais c’est une auréole !
2689Le Bret, après un silence, passant son bras sous le sien.
2690Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas,
2691Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !
2694(Depuis un moment, Christian est entré, s’est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s’asseoir seul à une petite table où Lise le sert.)
2695Cyrano, Le Bret, Les Cadets, Christian de Neuvillette.
2696Un cadet, assis à une table du fond, le verre en main.
2698(Cyrano se retourne.)
2702(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
2703Le cadet, se levant, et descendant.
2704Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
2706(Il s’arrête devant la table où est Christian.)
2707pour ce timide apprentif !
2708Christian, levant la tête.
2711Oui, septentrional maladif !
2714Premier cadet, goguenard.
2715Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose :
2716C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause
2717Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
2720Un autre cadet, d’une voix terrible.
2722(Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.)
2723M’avez-vous entendu ?
2727Chut !… jamais ce mot ne se profère !
2728(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
2729Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !
2730Un autre, qui, pendant qu’il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s’asseoir sur la table, dans son dos.
2731Deux nasillards par lui furent exterminés
2732Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !
2733Un autre, d’une voix caverneuse, — surgissant de sous la table où il s’est glissé à quatre pattes.
2734On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge,
2735La moindre allusion au fatal cartilage !
2736Un autre, lui posant la main sur l’épaule.
2737Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
2738Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul !
2739(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l’air de ne rien voir.)
2742Carbon, se retournant et le toisant.
2745Que fait-on quand on trouve
2746Des méridionaux trop vantards ?…
2749Qu’on peut être du Nord et courageux.
2750(Il lui tourne le dos.)
2753Premier cadet, à Cyrano.
2754Maintenant, ton récit !
2757Cyrano, redescendant vers eux.
2759(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.)
2760Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
2761La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
2762Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
2763S’étant mis à passer un coton nuager
2764Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
2765Il se fit une nuit la plus noire du monde,
2766Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
2767Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
2770(Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.)
2772Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
2776Cyrano, faisant un pas vers Christian.
2781Cyrano, vivement, s’arrêtant.
2783(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.)
2785(Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde.)
2789(Avec un éclat de rage dans la voix.)
2791(Il continue d’un ton naturel.)
2792que l’on n’y voyait rien.
2793(Stupeur. On se rassied en se regardant.)
2794Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
2795J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
2796Qui m’aurait sûrement…
2799(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
2800Cyrano, d’une voix étranglée.
2802Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent,
2807Le doigt… entre l’écorce
2808Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force
2812Cyrano, essuyant la sueur à son front.
2814— Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !
2815Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
2816Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…
2820Je la pare et soudain me trouve…
2823Cyrano, bondissant vers lui.
2825(Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.)
2826avec cent braillards avinés
2830Cyrano, blême et souriant.
2831L’oignon et la litharge !
2832Je bondis, front baissé…
2837J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif !
2838Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…
2842Tonnerre ! Sortez tous !
2843(Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
2845C’est le réveil du tigre !
2847Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
2850On va le retrouver en hachis !
2854Dans un de vos pâtés !
2856Je sens que je blanchis,
2857Et que je m’amollis comme une serviette !
2861Il n’en va pas laisser une miette !
2863Ce qui va se passer ici, j’en meurs d’effroi !
2864Un autre, refermant la porte de droite.
2865Quelque chose d’épouvantable !
2866(Ils sont tous sortis, — soit par le fond, soit par les côtés, — quelques-uns ont disparu par l’escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.)
2877Très brave. Je préfère.
2881Embrasse-moi. Je suis son frère.
2890Christian, courant à lui.
2894Ou tout comme : un cousin fraternel.
2903Christian, lui prenant les mains.
2904Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
2906Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.
2909Cyrano, le regardant, et lui mettant la main sur l’épaule.
2910C’est vrai qu’il est beau, le gredin !
2912Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
2914Mais tous ces nez que vous m’avez…
2918Roxane attend ce soir une lettre…
2924C’est me perdre que de cesser de rester coi !
2928Las ! je suis sot à m’en tuer de honte.
2930Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte.
2931D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.
2933Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut !
2934Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
2935Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
2936Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés…
2938Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
2940Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! —
2941Qui ne savent parler d’amour…
2943Tiens !… Il me semble
2944Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
2945J’aurais été de ceux qui savent en parler.
2947Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
2949Être un joli petit mousquetaire qui passe !
2951Roxane est précieuse et sûrement je vais
2952Désillusionner Roxane !
2953Cyrano, regardant Christian.
2955Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
2956Christian, avec désespoir.
2957Il me faudrait de l’éloquence !
2960Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
2961Et faisons à nous deux un héros de roman !
2965Te sens-tu de force à répéter les choses
2966Que chaque jour je t’apprendrai ?…
2970Roxane n’aura pas de désillusion !
2971Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
2972Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
2973Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
2981Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
2982Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
2983Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
2989Quoi ! cela te ferait
2991Cyrano, avec enivrement.
2993(Se reprenant, et en artiste.)
2995C’est une expérience à tenter un poète.
2996Veux-tu me compléter et que je te complète ?
2997Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
2998Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
3000Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
3001Je ne pourrai jamais…
3002Cyrano, sortant de son pourpoint la lettre qu’il a écrite.
3003Tiens, la voilà, ta lettre !
3007Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.
3011Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
3015Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
3016Des épîtres à des Chloris… de nos caboches,
3017Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont
3018Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !…
3019Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
3020Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes :
3021Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
3022Tu verras que je fus dans cette lettre — prends ! —
3023D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
3024— Prends donc, et finissons !
3026N’est-il pas nécessaire
3027De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
3028Ira-t-elle à Roxane ?
3030Elle ira comme un gant !
3034La crédulité de l’amour-propre est telle,
3035Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !
3038(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
3039Cyrano, Christian, les Gascons, le Mousquetaire, Lise.
3040Un cadet, entr’ouvrant la porte.
3041Plus rien… Un silence de mort…
3045Tous les cadets, entrant et voyant Cyrano et Christian qui s’embrassent.
3050Le mousquetaire, goguenard.
3053Notre démon est doux comme un apôtre !
3054Quand sur une narine on le frappe, — il tend l’autre ?
3056On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?…
3057(Appelant Lise, d’un air triomphant.)
3058— Eh ! Lise ! Tu vas voir !
3059(Humant l’air avec affectation.)
3060Oh !… oh !… c’est surprenant !
3062(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.)
3063Mais monsieur doit l’avoir reniflée ?
3064Qu’est-ce que cela sent ici ?…
3065Cyrano, le souffletant.
3067(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano ; ils font des culbutes.)
Troisième acte — Le baiser de Roxane
3069Une petite place dans l’ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin qui débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
3070Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.
3071Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.
3072En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d’entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.
3073Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
3074Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d’une sorte de livrée : il termine un récit, en s’essuyant les yeux.
3075Ragueneau, la Duègne, puis Roxane, Cyrano et deux Pages
3077… Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
3078Seul, ruiné, je me pends. J’avais quitté la terre.
3079Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
3080Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
3082Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
3084Lise aimait les guerriers, et j’aimais les poètes !
3085Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon
3086— Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
3087La duègne, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte.
3088Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
3089La voix de Roxane, par la fenêtre.
3092La duègne, à Ragueneau, lui montrant la porte d’en face.
3093C’est là qu’on nous attend, en face.
3094Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
3095On y lit un discours sur le Tendre, aujourd’hui.
3098La duègne, minaudant.
3100(Criant vers la fenêtre.)
3101Roxane, il faut descendre,
3102Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
3105(On entend un bruit d’instruments à cordes qui se rapproche.)
3106La voix de Cyrano, chantant dans la coulisse.
3109On nous joue un morceau ?
3110Cyrano, suivi de deux pages porteurs de théorbes.
3111Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
3112Premier page, ironique.
3113Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
3115Je suis musicien, comme tous les disciples
3117Le page, jouant et chantant.
3119Cyrano, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale.
3122Roxane, paraissant sur le balcon.
3124Cyrano, chantant sur l’air qu’il continue.
3126Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !
3129(Elle quitte le balcon.)
3130La duègne, montrant les pages.
3131Qu’est-ce donc que ces deux virtuoses ?
3133C’est un pari que j’ai gagné sur d’Assoucy.
3134Nous discutions un point de grammaire. — Non ! — Si ! —
3135Quand soudain me montrant ces deux escogriffes
3136Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
3137Et dont il fait toujours son escorte, il me dit :
3138« Je te parie un jour de musique ! » Il perdit.
3139Jusqu’à ce que Phœbus recommence son orbe,
3140J’ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
3141De tout ce que je fais harmonieux témoins !…
3142Ce fut d’abord charmant, et ce l’est déjà moins.
3144Hep !… Allez de ma part jouer une pavane
3146(Les pages remontent pour sortir. — À la duègne.)
3147Je viens demander à Roxane
3148Ainsi que chaque soir…
3149(Aux pages qui sortent.)
3150Jouez longtemps, — et faux !
3152… Si l’ami de son âme est toujours sans défauts ?
3153Roxane, sortant de la maison.
3154Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit et que je l’aime !
3156Christian a tant d’esprit ?…
3158Mon cher, plus que vous-même !
3162Il ne peut exister à mon goût
3163Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
3164Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;
3165Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
3169C’est trop fort ! Voilà comme les hommes sont :
3170Il n’aura pas d’esprit puisqu’il est beau garçon !
3172Il sait parler du cœur d’une façon experte ?
3174Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte !
3178Mieux encor ! Écoutez donc un peu :
3180« Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… »
3186Et ceci : « Pour souffrir, puisqu’il m’en faut un autre,
3187Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! »
3189Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
3190Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?…
3191Roxane, frappant du pied.
3194Cyrano, tressaillant.
3197… d’auteur qui vous dévore !
3198— Et ceci, n’est-il pas du dernier tendre encore ?
3199« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri,
3200Et que si les baisers s’envoyaient par écrit,
3201Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… »
3202Cyrano, souriant malgré lui de satisfaction.
3203Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !
3204(Se reprenant et avec dédain.)
3209Vous savez donc ses lettres par cœur ?
3212Cyrano, frisant sa moustache.
3213Il n’y a pas à dire : c’est flatteur !
3222La duègne, qui était remontée, redescend vivement.
3224(À Cyrano, le poussant vers la maison.)
3225Entrez !… car il vaut mieux, peut-être,
3226Qu’il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait
3227Le mettre sur la piste…
3229Oui, de mon cher secret !
3230Il m’aime, il est puissant, il ne faut pas qu’il sache !
3231Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
3232Cyrano, entrant dans la maison.
3235Roxane, de Guiche, la Duègne à l’écart.
3236Roxane, à de Guiche, lui faisant une révérence.
3239Je viens prendre congé.
3252Des ordres. On assiège Arras.
3256Oui… Mon départ a l’air de vous laisser de neige.
3260Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ?
3261— Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
3262Roxane, indifférente.
3265Du régiment des gardes.
3269Où sert votre cousin, l’homme aux phrases vantardes.
3270Je saurai me venger de lui, là-bas.
3273Les gardes vont là-bas ?
3275Tiens ! c’est mon régiment !
3276Roxane, tombant assise sur le banc, — à part.
3281Ce… départ… me désespère !
3282Quand on tient à quelqu’un, le savoir à la guerre !
3283De Guiche, surpris et charmé.
3284Pour la première fois me dire un mot si doux,
3285Le jour de mon départ !
3286Roxane, changeant de ton et s’éventant.
3287Alors, — vous allez vous
3288Venger de mon cousin ?…
3298Partout on le rencontre
3301ce Neu… villen… viller…
3317… Votre vengeance envers Cyrano, — c’est peut-être
3318De l’exposer au feu, qu’il adore ?… Elle est piètre !
3319Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
3323Mais si le régiment, en partant, le laissait
3324Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
3325À Paris, bras croisés !… C’est la seule manière,
3326Un homme comme lui, de le faire enrager :
3327Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
3329Une femme ! une femme ! il n’y a qu’une femme
3330Pour inventer ce tour !
3333Et ses amis les poings, de n’être pas au feu :
3334Et vous serez vengé !
3335De Guiche, se rapprochant.
3336Vous m’aimez donc un peu !
3338Je veux voir dans ce fait d’épouser ma rancune
3339Une preuve d’amour, Roxane !…
3342De Guiche, montrant plusieurs plis cachetés.
3343J’ai les ordres sur moi qui vont être transmis
3344À chaque compagnie, à l’instant même, hormis…
3346Celui-ci ! C’est celui des cadets.
3347(Il le met dans sa poche.)
3350Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !…
3351— Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
3352Roxane, le regardant.
3354De Guiche, tout près d’elle.
3355Vous m’affolez ! Ce soir — écoutez — oui, je dois
3356Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !…
3357Écoutez. Il y a, près d’ici dans la rue
3358D’Orléans, un couvent fondé par le syndic
3359Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
3360N’y peut entrer. Mais les bons Pères, je m’en charge !…
3361Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large.
3362— Ce sont les capucins qui servent Richelieu
3363Chez lui ; redoutant l’oncle, ils craignent le neveu. —
3364On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
3365Laisse-moi retarder d’un jour, chère fantasque !
3367Mais si cela s’apprend, votre gloire…
3374Tant pis ! Permettez !
3380Je dois vous le défendre !
3388Je vous veux héroïque, — Antoine !
3391Vous aimez donc celui ?…
3393Pour lequel j’ai frémi.
3394De Guiche, transporté de joie.
3396(Il lui baise la main.)
3401La duègne, lui faisant dans le dos une révérence comique.
3404Taisons ce que je viens de faire
3405Cyrano m’en voudrait de lui voler sa guerre !
3406(Elle appelle vers la maison.)
3408Roxane, la Duègne, Cyrano.
3410Nous allons chez Clomire.
3411(Elle désigne la porte d’en face.)
3414La duègne, mettant son petit doigt dans son oreille.
3415Oui ! mais mon petit doigt
3416Dit qu’on va les manquer !
3418Ne manquez pas ces singes.
3419(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
3420La duègne, avec ravissement.
3421Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !…
3423On vous a bâillonné pour que votre métal
3424Ne troublât pas les beaux discours, — petit brutal !
3425(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
3426Roxane, voyant qu’on ouvre.
3428(Du seuil, à Cyrano.)
3429Si Christian vient, comme je présume,
3431Cyrano, vivement comme elle va disparaître.
3434Sur quoi, selon votre coutume,
3435Comptez-vous aujourd’hui l’interroger ?
3441Mais vous serez muet, là-dessus !
3445Sur rien !… Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride !
3446Improvisez. Parlez d’amour. Soyez splendide !
3455(Elle rentre et referme la porte.)
3456Cyrano, la saluant, la porte une fois fermée.
3458(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
3463Tous les deux, ensemble.
3470Je sais tout ce qu’il faut. Prépare ta mémoire.
3471Voici l’occasion de se couvrir de gloire.
3472Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l’air grognon.
3473Vite, rentrons chez toi, je vais t’apprendre…
3479Non ! J’attends Roxane ici.
3482Es-tu frappé ? Viens vite apprendre…
3485Je suis las d’emprunter mes lettres, mes discours,
3486Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !…
3487C’était bon au début ! Mais je sens qu’elle m’aime !
3488Merci. Je n’ai plus peur. Je vais parler moi-même.
3492Et qui te dit que je ne saurai pas ?…
3493Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
3494Mais, mon cher, tes leçons m’ont été profitables.
3495Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
3496Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !…
3497(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.)
3498— C’est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
3500Parlez tout seul, Monsieur.
3501(Il disparaît derrière le mur du jardin.)
3502Christian, Roxane, quelques Précieux et Précieuses, et la Duègne, un instant.
3503Roxane, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu’elle quitte : révérences et saluts.
3504Barthénoïde ! — Alcandre ! —
3506La duègne, désespérée.
3507On a manqué le discours sur le Tendre !
3508(Elle rentre chez Roxane.)
3509Roxane, saluant encore.
3511(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s’éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.)
3515Attendez. Ils sont loin. L’air est doux. Nul passant.
3516Asseyons-nous. Parlez. J’écoute.
3517Christian, s’assied près d’elle, sur le banc. Un silence.
3519Roxane, fermant les yeux.
3520Oui, parlez-moi d’amour.
3533Sans doute. Et puis ?
3535Et puis… je serais si content
3536Si vous m’aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !
3537Roxane, avec une moue.
3538Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
3539Dites un peu comment vous m’aimez ?…
3543Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
3544Christian, qui s’est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde.
3546Je voudrais l’embrasser !…
3551Roxane, voulant se lever.
3553Christian, vivement, la retenant.
3554Non ! je ne t’aime pas !
3555Roxane, se rasseyant.
3559Roxane, se levant et s’éloignant.
3562Oui… je deviens sot !
3565Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
3569Allez rassembler votre éloquence en fuite !
3573Vous m’aimez, je sais. Adieu.
3574(Elle va vers la maison.)
3578Roxane, poussant la porte pour rentrer.
3579Que vous m’adorez… oui, je sais.
3580Non ! non ! Allez-vous-en !
3583(Elle lui ferme la porte au nez.)
3584Cyrano, qui depuis un moment est rentré sans être vu.
3586Christian, Cyrano, les Pages, un instant.
3592Je meurs si je ne rentre
3593En grâce, à l’instant même…
3595Et comment puis-je, diantre !
3596Vous faire à l’instant même, apprendre ?…
3597Christian, lui saisissant le bras.
3598Oh ! là, tiens, vois !
3599(La fenêtre du balcon s’est éclairée.)
3614Vous ne méritez pas… Mets-toi là, misérable !
3615Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous…
3616Et je te soufflerai tes mots.
3621Les pages, reparaissant au fond, à Cyrano.
3625(Il leur fait signe de parler bas.)
3626Premier page, à mi-voix.
3627Nous venons de donner la sérénade
3630Allez vous mettre en embuscade
3631L’un à ce coin de rue, et l’autre à celui-ci ;
3632Et si quelque passant gênant vient par ici,
3635Quel air, monsieur le gassendiste ?
3637Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
3638(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. — À Christian.)
3642Cyrano, ramassant des cailloux qu’il jette dans les vitres.
3643Attends ! Quelques cailloux.
3644Roxane, Christian, Cyrano, d’abord caché sous le balcon.
3645Roxane, entrouvrant sa fenêtre.
3656Je voudrais vous parler.
3657Cyrano, sous le balcon, à Christian.
3658Bien. Bien. Presque à voix basse.
3660Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
3664Non ! Vous ne m’aimez plus !
3665Christian, à qui Cyrano souffle ses mots.
3666M’accuser, — justes dieux ! —
3667De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
3668Roxane, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant.
3669Tiens ! mais c’est mieux !
3671L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
3672Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
3673Roxane, s’avançant sur le balcon.
3674C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
3675De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
3677Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
3678Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
3682De sorte qu’il… strangula comme rien…
3683Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
3684Roxane, s’accoudant au balcon.
3685Ah ! c’est très bien.
3686— Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
3687Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
3688Cyrano, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
3689Chut ! Cela devient trop difficile !…
3692Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
3693Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian.
3694C’est qu’il fait nuit,
3695Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
3697Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
3699Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
3700Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
3701Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
3702D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite,
3703Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
3705Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
3707De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
3709Je vous parle en effet d’une vraie altitude !
3711Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
3712Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
3713Roxane, avec un mouvement.
3717Roxane, lui montrant le banc qui est sous le balcon.
3718Grimpez sur le banc, alors, vite !
3719Cyrano, reculant avec effroi dans la nuit.
3723Cyrano, que l’émotion gagne de plus en plus.
3724Laissez un peu que l’on profite…
3725De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
3726Se parler doucement, sans se voir.
3730Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine.
3731Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
3732J’aperçois la blancheur d’une robe d’été :
3733Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
3734Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
3735Si quelquefois je fus éloquent…
3739Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
3745Je parlais à travers…
3749…le vertige où tremble
3750Quiconque est sous vos yeux !… Mais ce soir, il me semble…
3751Que je vais vous parler pour la première fois !
3753C’est vrai que vous avez une toute autre voix.
3754Cyrano, se rapprochant avec fièvre.
3755Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
3756J’ose être enfin moi-même, et j’ose…
3757(Il s’arrête et, avec égarement.)
3759Je ne sais… tout ceci, — pardonnez mon émoi, —
3760C’est si délicieux… c’est si nouveau pour moi !
3763Cyrano, bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots.
3764Si nouveau… mais oui… d’être sincère :
3765La peur d’être raillé, toujours au cœur me serre…
3769Mais de… d’un élan !… Oui, mon cœur
3770Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur :
3771Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête
3772Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
3774La fleurette a du bon.
3776Ce soir, dédaignons-la !
3778Vous ne m’aviez jamais parlé comme cela !
3780Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches,
3781On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches !
3782Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
3783Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon,
3784Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve
3785En buvant largement à même le grand fleuve !
3789J’en ai fait pour vous faire rester
3790D’abord, mais maintenant ce serait insulter
3791Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
3792Que de parler comme un billet doux de Voiture !
3793— Laissons, d’un seul regard de ses astres, le ciel
3794Nous désarmer de tout notre artificiel :
3795Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
3796Le vrai du sentiment ne se volatilise,
3797Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains,
3798Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
3802Je le hais, dans l’amour ! C’est un crime
3803Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime !
3804Le moment vient d’ailleurs inévitablement,
3805— Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! —
3806Où nous sentons qu’en nous une amour noble existe
3807Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
3809Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
3810Quels mots me direz-vous ?
3812Tous ceux, tous ceux, tous ceux
3813Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
3814Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe,
3815Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
3816Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
3817Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
3818Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
3819De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
3820Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
3821Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
3822J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
3823Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
3824On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
3825Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
3826Mon regard ébloui pose des taches blondes !
3827Roxane, d’une voix troublée.
3828Oui, c’est bien de l’amour…
3831Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
3832De l’amour, il en a toute la fureur triste !
3833De l’amour, — et pourtant il n’est pas égoïste !
3834Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
3835Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
3836S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
3837Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
3838— Chaque regard de toi suscite une vertu
3839Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
3840À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
3841Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…
3842Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
3843Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
3844C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
3845Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
3846Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
3847Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
3848Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
3849Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles
3850Ou non, le tremblement adoré de ta main
3851Descendre tout le long des branches du jasmin !
3852(Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.)
3854Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
3857Alors, que la mort vienne !
3858Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
3859Je ne demande plus qu’une chose…
3860Christian, sous le balcon.
3862Roxane, se rejetant en arrière.
3873Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !
3875Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
3876Je comprends que je fus bien trop audacieux.
3877Roxane, un peu déçue.
3878Vous n’insistez pas plus que cela ?
3881Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s’attriste !
3882Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !
3883Christian, à Cyrano, le tirant par son manteau.
3886Tais-toi, Christian !
3888Que dites-vous tout bas ?
3890Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
3891Je me disais : tais-toi, Christian !…
3892(Les théorbes se mettent à jouer.)
3895(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l’autre un air lugubre.)
3896Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ?
3897Est-ce un homme ? une femme ? — Ah ! c’est un capucin !
3898(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.)
3899Cyrano, Christian, un Capucin.
3901Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
3903Je cherche la maison de madame…
3910Cyrano, lui montrant une rue montante.
3912Tout droit, toujours tout droit…
3915Dire mon chapelet jusqu’au grain majuscule.
3918Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
3919(Il redescend vers Christian.)
3922Obtiens-moi ce baiser !…
3929Il viendra, ce moment de vertige enivré
3930Où vos bouches iront l’une vers l’autre, à cause
3931De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
3933J’aime mieux que ce soit à cause de…
3934(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
3935Cyrano, Christian, Roxane.
3936Roxane, s’avançant sur le balcon.
3938Nous parlions de… de… d’un…
3940Baiser. Le mot est doux !
3941Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l’ose ;
3942S’il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
3943Ne vous en faites pas un épouvantement
3944N’avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
3945Quitté le badinage et glissé sans alarmes
3946Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
3947Glissez encore un peu d’insensible façon :
3948Des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson !
3952Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
3953Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
3954Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
3955Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
3956C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
3957Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
3958Une communion ayant un goût de fleur,
3959Une façon d’un peu se respirer le cœur,
3960Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !
3964Un baiser, c’est si noble, Madame,
3965Que la reine de France, au plus heureux des lords,
3966En a laissé prendre un, la reine même !
3970J’eus comme Buckingham des souffrances muettes,
3971J’adore comme lui la reine que vous êtes,
3972Comme lui je suis triste et fidèle…
3976Cyrano, à part, dégrisé.
3977C’est vrai, je suis beau, j’oubliais !
3979Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille…
3980Cyrano, poussant Christian vers le balcon.
3991Mais il me semble à présent que c’est mal !
3993Cet instant d’infini !…
3996(Christian s’élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu’il enjambe.)
3999(Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.)
4001Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
4002— Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
4003Il me vient de cette ombre une miette de toi, —
4004Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
4005Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
4006Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
4007(On entend les théorbes.)
4008Un air triste, un air gai : le capucin !
4009(Il feint de courir comme s’il arrivait de loin, et d’une voix claire.)
4014Moi. Je passais… Christian est encor là ?
4015Christian, très étonné.
4023(Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
4024Christian, l’apercevant.
4027Cyrano, Christian, Le Capucin, Ragueneau.
4029C’est ici, — je m’obstine —
4032Vous aviez dit : Ro-*lin.*
4034Non : Bin. B, i, n, bin !
4035Roxane, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian.
4041Le capucin, à Roxane.
4042Oh ! il ne peut s’agir que d’une sainte chose !
4043C’est un digne seigneur qui…
4049Oh ! mais il ne va pas m’importuner toujours !
4050(Décachetant la lettre.)
4052(À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l’écart, à voix basse.)
4053« Mademoiselle, les tambours
4054Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ;
4055Il part ; moi, l’on me croit déjà parti : je reste.
4056Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
4057Je vais venir, et vous le mande auparavant
4058Par un religieux simple comme une chèvre
4059Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
4060M’a trop souri tantôt : j’ai voulu la revoir.
4061L’audacieux déjà pardonné, je l’espère,
4062Qui signe votre très… et cætera…»
4065Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez.
4066(Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.)
4068Il faut souscrire aux volontés
4069Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
4070C’est la raison pourquoi j’ai fait choix, pour remettre
4071Ces lignes en vos mains charmantes, d’un très saint,
4072D’un très intelligent et discret capucin ;
4073Nous voulons qu’il vous donne, et dans votre demeure,
4075(Elle tourne la page.)
4076nuptiale sur l’heure.
4077Christian doit en secret devenir votre époux ;
4078Je vous l’envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
4079Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
4080Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
4081Le respect de celui qui fut et qui sera
4082Toujours votre très humble et très… et cætera. »
4083Le capucin, rayonnant.
4084Digne seigneur !… Je l’avais dit. J’étais sans crainte !
4085Il ne pouvait s’agir que d’une chose sainte !
4086Roxane, bas à Christian.
4087N’est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
4090Roxane, haut, avec désespoir.
4091Ah !… c’est affreux !
4092Le capucin, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière.
4096Le capucin, tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté.
4100« Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »
4108(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.)
4109Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir !
4110Qu’il n’entre pas tant que…
4118Cyrano, les poussant tous vers la maison.
4119Allez ! moi, je demeure !
4125Comment faire perdre à De Guiche un quart d’heure ?
4126(Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.)
4127Là !… Grimpons !… J’ai mon plan !…
4128(Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.)
4129Ho ! c’est un homme !
4130(Le trémolo devient sinistre.)
4132Cette fois, c’en est un !…
4133(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.)
4134Non, ce n’est pas trop haut…
4135(Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d’un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s’y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.)
4136Je vais légèrement troubler cette atmosphère !…
4138De Guiche, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit.
4139Qu’est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
4141Diable ! et ma voix ?… S’il la reconnaissait ?
4142(Lâchant d’une main, il a l’air de tourner une invisible clef.)
4145Cyrano, reprenez l’accent de Bergerac !…
4146De Guiche, regardant la maison.
4147Oui, c’est là. J’y vois mal. Ce masque m’importune !
4148(Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c’était de très haut, et s’aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière.)
4150(Quand il lève les yeux, la branche s’est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.)
4151D’où tombe cet homme ?
4152Cyrano, se mettant sur son séant, et avec l’accent de Gascogne.
4156Cyrano, d’une voix de rêve.
4157Quelle heure est-il ?
4159N’a-t-il plus sa raison ?
4161Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
4170Je tombe de la lune !
4171De Guiche, impatienté.
4173Cyrano, se relevant, d’une voix terrible.
4176Soit ! soit ! vous en tombez !… c’est peut-être un dément !
4177Cyrano, marchant sur lui.
4178Et je n’en tombe pas métaphoriquement !…
4182Il y a cent ans, ou bien une minute,
4183— J’ignore tout à fait ce que dura ma chute ! —
4184J’étais dans cette boule à couleur de safran !
4185De Guiche, haussant les épaules.
4186Oui. Laissez-moi passer !
4187Cyrano, s’interposant.
4188Où suis-je ? Soyez franc !
4189Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
4190Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
4194Tout en cheyant je n’ai pu faire choix
4195De mon point d’arrivée, — et j’ignore où je chois !
4196Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
4197Que vient de m’entraîner le poids de mon postère ?
4199Mais je vous dis, Monsieur…
4200Cyrano, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche.
4201Ha ! grand Dieu !… je crois voir
4202Qu’on a dans ce pays le visage tout noir !
4203De Guiche, portant la main à son visage.
4205Cyrano, avec une peur emphatique.
4206Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?…
4207De Guiche, qui a senti son masque.
4209Cyrano, feignant de se rassurer un peu.
4210Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
4211De Guiche, voulant passer.
4213Cyrano, complètement rassuré.
4214Je suis donc à Paris.
4215De Guiche, souriant malgré lui.
4216Le drôle est assez drôle !
4223C’est à Paris que je retombe !
4224(Tout à fait à son aise, riant, s’époussetant, saluant.)
4225J’arrive — excusez-moi ! — Par la dernière trombe.
4226Je suis un peu couvert d’éther. J’ai voyagé !
4227J’ai les yeux tout remplis de poudre d’astres. J’ai
4228Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
4229(Cueillant quelque chose sur sa manche.)
4230Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !…
4231(Il souffle comme pour le faire envoler.)
4232De Guiche, hors de lui.
4234Cyrano, au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et l’arrête.
4235Dans mon mollet je rapporte une dent
4236De la Grande Ourse, — et comme, en frôlant le Trident,
4237Je voulais éviter une de ses trois lances,
4238Je suis allé tomber assis dans les Balances, —
4239Dont l’aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
4240(Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.)
4241Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
4242Il jaillirait du lait !
4251C’est le ciel qui m’envoie !
4252(Se croisant les bras.)
4253Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
4254Que Sirius, la nuit, s’affuble d’un turban ?
4256L’autre Ourse est trop petite encor pour qu’elle morde !
4258J’ai traversé la Lyre en cassant une corde !
4260Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
4261Et les étoiles d’or qu’en mon manteau roussi
4262Je viens de rapporter à mes périls et risques,
4263Quand on l’imprimera, serviront d’astérisques !
4265À la parfin, je veux…
4267Vous, je vous vois venir !
4271Vous voudriez de ma bouche tenir
4272Comment la lune est faite, et si quelqu’un habite
4273Dans la rotondité de cette cucurbite ?
4277Savoir comment j’y suis monté.
4278Ce fut par un moyen que j’avais inventé.
4279De Guiche, découragé.
4282Je n’ai pas refait l’aigle stupide
4283De Regiomontanus, ni le pigeon timide
4286C’est un fou, — mais un fou savant.
4288Non, je n’imitai rien de ce qu’on fit avant !
4289(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l’empoigner.)
4290J’inventai six moyens de violer l’azur vierge !
4291De Guiche, se retournant.
4293Cyrano, avec volubilité.
4294Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
4295Le caparaçonner de fioles de cristal
4296Toutes pleines des pleurs d’un ciel matutinal,
4297Et ma personne, alors, au soleil exposée,
4298L’astre l’aurait humée en humant la rosée !
4299De Guiche, surpris et faisant un pas vers Cyrano.
4300Tiens ! Oui, cela fait un !
4301Cyrano, reculant pour l’entraîner de l’autre côté.
4303Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
4304En raréfiant l’air dans un coffre de cèdre
4305Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
4306De Guiche, fait encor un pas.
4308Cyrano, reculant toujours.
4309Ou bien, machiniste autant qu’artificier,
4310Sur une sauterelle aux détentes d’acier,
4311Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
4312Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
4313De Guiche, le suivant, sans s’en douter, et comptant sur ses doigts.
4316Puisque la fumée a tendance à monter,
4317En souffler dans un globe assez pour m’emporter !
4318De Guiche, même jeu, de plus en plus étonné.
4321Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
4322Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m’en oindre !
4323De Guiche, stupéfait.
4325Cyrano, qui en parlant l’a amené jusqu’à l’autre côté de la place, près d’un banc.
4326Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
4327Prendre un morceau d’aimant et le lancer en l’air !
4328Ça, c’est un bon moyen : le fer se précipite,
4329Aussitôt que l’aimant s’envole, à sa poursuite
4330On relance l’aimant bien vite, et cadédis !
4331On peut monter ainsi indéfiniment.
4334— Mais voilà six moyens excellents !… Quel système
4335Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
4339Par exemple ! Et lequel ?
4341Je vous le donne en cent !
4343C’est que ce mâtin-là devient intéressant !
4344Cyrano, faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux.
4354À l’heure où l’onde par la lune est attirée,
4355Je me mis sur le sable — après un bain de mer —
4356Et la tête partant la première, mon cher,
4357— Car les cheveux, surtout, gardent l’eau dans leur frange ! —
4358Je m’enlevai dans l’air, droit, tout droit, comme un ange.
4359Je montais, je montais, doucement, sans efforts,
4360Quand je sentis un choc !… Alors…
4361De Guiche, entraîné par la curiosité et s’asseyant sur le banc.
4365(Reprenant sa voix naturelle.)
4366Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre
4368De Guiche, se relevant d’un bond.
4369Çà, voyons, je suis ivre !…
4371(La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.)
4372Et ce nez !… Cyrano ?
4375— Ils viennent à l’instant d’échanger leur anneau.
4378(Il se retourne. — Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.)
4380Les Mêmes, Roxane, Christian, Le Capucin, Ragueneau, Laquais, la Duègne.
4383(Reconnaissant Christian avec stupeur.)
4385(Saluant Roxane avec admiration.)
4386Vous êtes des plus fines !
4388Mes compliments, Monsieur l’inventeur des machines :
4389Votre récit eût fait s’arrêter au portail
4390Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
4391Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
4393Monsieur, c’est un conseil que je m’engage à suivre.
4394Le capucin, montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche.
4395Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
4396De Guiche, le regardant d’un œil glacé.
4399Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
4402De Guiche, à Christian.
4403Le régiment déjà se met en route.
4406Pour aller à la guerre ?
4410Mais, Monsieur, les cadets n’y vont pas !
4413(Tirant le papier qu’il avait mis dans sa poche.)
4416Courez le porter, vous, baron.
4417Roxane, se jetant dans les bras de Christian.
4419De Guiche, ricanant, à Cyrano.
4420La nuit de noce est encore lointaine !
4422Dire qu’il croit me faire énormément de peine !
4424Oh ! tes lèvres encor !
4426Allons, voyons, assez !
4427Christian, continuant à embrasser Roxane.
4428C’est dur de la quitter… Tu ne sais pas…
4429Cyrano, cherchant à l’entraîner.
4431(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
4432De Guiche, qui est remonté au fond.
4433Le régiment qui part !
4434Roxane, à Cyrano, en retenant Christian qu’il essaye toujours d’entraîner.
4435Oh !… je vous le confie !
4436Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
4439J’essaierai… mais ne peux cependant
4442Promettez qu’il sera très prudent !
4444Oui, je tâcherai, mais…
4446Qu’à ce siège terrible
4447Il n’aura jamais froid !
4449Je ferai mon possible.
4454Eh oui ! sans doute, mais…
4456Qu’il m’écrira souvent !
4458Ça, — je vous le promets !
Quatrième acte — Les cadets de Gascogne
4460Le poste qu’occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d’Arras.
4461Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s’aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d’Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
4462Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. — Le jour va se lever. Jaune Orient. — Sentinelles espacées. Feux.
4463Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
4464Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, Les Cadets, puis Cyrano.
4471Carbon, lui faisant signe de parler plus bas.
4473Tu vas les réveiller.
4479Quand on a l’insomnie on trouve que c’est peu !
4481(On entend au loin quelques coups de feu.)
4483Ah ! maugrébis des coups de feu !…
4484Ils vont me réveiller mes enfants !
4485(Aux cadets qui lèvent la tête.)
4487(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
4492Ce n’est rien ! C’est Cyrano qui rentre !
4493(Les têtes qui s’étaient relevées se recouchent.)
4494Une sentinelle, au dehors.
4495Ventrebieu ! qui va là ?
4498La sentinelle, qui est sur le talus.
4501Cyrano, paraissant sur la crête.
4503(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.)
4506Cyrano, lui faisant signe de ne réveiller personne.
4511Tu sais bien qu’ils ont pris l’habitude
4512De me manquer tous les matins !
4515Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
4517Cyrano, s’arrêtant devant Christian.
4518J’ai promis qu’il écrirait souvent !
4520Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
4521Savait qu’il meurt de faim… Mais toujours beau !
4526Ne grogne pas, Le Bret !… Sache ceci :
4527Pour traverser les rangs espagnols, j’ai choisi
4528Un endroit où je sais, chaque nuit, qu’ils sont ivres.
4530Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
4532Il faut être léger pour passer ! — Mais je sais
4533Qu’il y aura ce soir du nouveau. Les Français
4534Mangeront ou mourront, — si j’ai bien vu…
4538Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
4541Lorsqu’on est assiégeant, d’être affamé !
4544Rien de plus compliqué que ce siège d’Arras :
4545Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes, pris au piège,
4546Le cardinal infant d’Espagne nous assiège…
4548Quelqu’un devrait venir l’assiéger à son tour.
4554Penser que chaque jour
4555Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
4557(Le voyant qui se dirige vers une tente.)
4560J’en vais écrire une autre.
4561(Il soulève la toile et disparaît.)
4562Les Mêmes, moins Cyrano.
4563(Le jour s’est un peu levé. Lueurs roses. La ville d’Arras se dore à l’horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d’une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D’autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s’éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d’officiers.)
4564Carbon, avec un soupir.
4566(Les cadets s’agitent dans leurs manteaux, s’étirent.)
4567Sommeil succulent, tu prends fin !…
4568Je sais trop quel sera leur premier cri !
4569Un cadet, se mettant sur son séant.
4581Le premier, se regardant dans un morceau de cuirasse.
4582Ma langue est jaune : l’air du temps est indigeste !
4584Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
4586Moi, si l’on ne veut pas fournir à mon gaster
4587De quoi m’élaborer une pinte de chyle,
4588Je me retire sous ma tente, — comme Achille !
4591Carbon, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix.
4595Carbon, toujours à mi-voix, à la porte de la tente.
4597Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
4598Viens les ragaillardir !
4599Deuxième cadet, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose.
4600Qu’est-ce que tu grignotes ?
4602De l’étoupe à canon que dans les bourguignotes
4603On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.
4604Les environs d’Arras sont très peu giboyeux !
4606Moi je viens de chasser !
4608J’ai pêché dans la Scarpe !
4609Tous, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus.
4610Quoi ? — Que rapportez-vous ? — Un faisan ? — Une carpe ? —
4611Vite, vite, montrez !
4617Assez ! — Révoltons-nous !
4620(Il fait maintenant tout à fait jour.)
4622Cyrano, sortant de sa tente, tranquille, une plume à l’oreille, un livre à la main.
4624(Silence. Au premier cadet.)
4625Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
4627J’ai quelque chose dans les talons qui me gêne !…
4637Non, cela me grandit.
4639J’ai les dents longues !
4641Tu n’en mordras que plus large.
4643Mon ventre sonne creux !
4645Nous y battrons la charge.
4647Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
4649Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu mens !
4651Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !
4652Cyrano, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main.
4655Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
4656Cyrano, lui jetant le livre qu’il tient à la main.
4659Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
4661Il devrait t’envoyer du perdreau ?
4666Richelieu, du bourgogne, if you please ?
4668Par quelque capucin !
4670L’éminence qui grise ?
4672J’ai des faims d’ogre !
4674Eh ! bien !… tu croques le marmot !
4675Le premier cadet, haussant les épaules.
4676Toujours le mot, la pointe !
4678Oui, la pointe, le mot !
4679Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
4680En faisant un bon mot, pour une belle cause !
4681— Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
4682Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
4683Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,
4684Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
4687Cyrano, se croisant les bras.
4688Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à manger ?…
4689— Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
4690Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres,
4691Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres
4692Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
4693Dont chaque note est comme une petite sœur,
4694Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
4695Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
4696Que le hameau natal exhale de ses toits,
4697Ces airs dont la musique a l’air d’être un patois !…
4698(Le vieux s’assied et prépare son fifre.)
4699Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige,
4700Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
4701Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau,
4702Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
4703Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse
4704L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !…
4705(Le vieux commence à jouer des airs languedociens.)
4706Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
4707Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
4708Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
4709C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
4710Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
4711Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
4712C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
4713Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
4714(Toutes les têtes se sont inclinées ; — tous les yeux rêvent ; — et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.)
4715Carbon, à Cyrano, bas.
4716Mais tu les fais pleurer !
4718De nostalgie !… Un mal
4719Plus noble que la faim !… pas physique : moral !
4720J’aime que leur souffrance ait changé de viscère,
4721Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
4723Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
4724Cyrano, qui a fait signe au tambour d’approcher.
4725Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leur sang
4726Sont vite réveillés ! Il suffit…
4727(Il fait un geste. Le tambour roule.)
4728Tous, se levant et se précipitant sur leurs armes.
4729Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce ?
4731Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse !
4732Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour…
4733Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
4734Un cadet, qui regarde au fond.
4735Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
4736Tous les cadets, murmurant.
4744Avec, sur son armure,
4745Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
4747Comme si l’on portait du linge sur du fer !
4749C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
4751Encore un courtisan !
4753Le neveu de son oncle !
4755C’est un Gascon pourtant !
4757Un faux !… Méfiez-vous !
4758Parce que, les Gascons… ils doivent être fous :
4759Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
4763Il a faim… autant qu’un pauvre diable !
4764Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
4765Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
4767N’ayons pas l’air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
4768Vos pipes et vos dés…
4769(Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.)
4770Et moi, je lis Descartes.
4771(Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu’il a tiré de sa poche. — Tableau. — De Guiche entre. Tout le monde a l’air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
4772Les Mêmes, de Guiche.
4775(Ils s’observent tous les deux. À part, avec satisfaction.)
4778Il n’a plus que les yeux.
4779De Guiche, regardant les cadets.
4780Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs,
4781Il me revient de tous côtés qu’on me brocarde
4782Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
4783Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
4784N’ont pour leur colonel pas assez de dédain,
4785M’appellent intrigant, courtisan, — qu’il les gêne
4786De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, —
4787Et qu’ils ne cessent pas de s’indigner entre eux
4788Qu’on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
4789(Silence. On joue. On fume.)
4790Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
4793D’ailleurs, je suis libre et n’inflige de peine…
4797J’ai payé ma compagnie, elle est à moi.
4798Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.
4802(S’adressant aux cadets.)
4803Je peux mépriser vos bravades.
4804On connaît ma façon d’aller aux mousquetades ;
4805Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
4806J’ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;
4807Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
4808J’ai chargé par trois fois !
4809Cyrano, sans lever le nez de son livre.
4810Et votre écharpe blanche ?
4811De Guiche, surpris et satisfait.
4812Vous savez ce détail ?… En effet, il advint,
4813Durant que je faisais ma caracole afin
4814De rassembler mes gens pour la troisième charge,
4815Qu’un remous de fuyards m’entraîna sur la marge
4816Des ennemis ; j’étais en danger qu’on me prît
4817Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit
4818De dénouer et de laisser couler à terre
4819L’écharpe qui disait mon grade militaire ;
4820En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
4821Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
4822Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
4823— Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
4824(Les cadets n’ont pas l’air d’écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l’air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.)
4827N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant,
4828À se diminuer de son panache blanc.
4829(Joie silencieuse. Les cartes s’abattent. Les dés tombent. La fumée s’échappe.)
4831L’adresse a réussi, cependant !
4832(Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
4835Mais on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.
4836(Cartes, dés, fumées, s’abattent, tombent, s’envolent avec une satisfaction croissante.)
4837Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula
4838— Nos courages, monsieur, diffèrent en cela —
4839Je l’aurais ramassée et me la serais mise.
4841Oui, vantardise, encor, de gascon !
4844Prêtez-la moi. Je m’offre à monter, dès ce soir,
4845À l’assaut, le premier, avec elle en sautoir.
4847Offre encor de gascon ! Vous savez que l’écharpe
4848Resta chez l’ennemi, sur les bords de la Scarpe,
4849En un lieu que depuis la mitraille cribla, —
4850Où nul ne peut aller la chercher !
4851Cyrano, tirant de sa poche l’écharpe blanche et la lui tendant.
4853(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l’un d’eux sifflote avec indifférence l’air montagnard joué par le fifre.)
4854De Guiche, prenant l’écharpe.
4855Merci. Je vais, avec ce bout d’étoffe claire,
4856Pouvoir faire un signal, — que j’hésitais à faire.
4857(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l’écharpe en l’air.)
4860La sentinelle, en haut du talus.
4861Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !…
4862De Guiche, redescendant.
4863C’est un faux espion espagnol. Il nous rend
4864De grands services. Les renseignements qu’il porte
4865Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
4866Que l’on peut influer sur leurs décisions.
4869De Guiche, se nouant nonchalamment son écharpe.
4870C’est très commode. Nous disions ?…
4871— Ah ! J’allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
4872Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
4873Le maréchal s’en fut vers Dourlens, sans tambours ;
4874Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
4875Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,
4876Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
4877Que l’on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant :
4878La moitié de l’armée est absente du camp !
4880Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
4881Mais ils ne savent pas ce départ ?
4884Ils vont nous attaquer.
4889M’est venu prévenir de leur agression.
4890Il ajouta : « J’en peux déterminer la place ;
4891Sur quel point voulez-vous que l’attaque se fasse ?
4892Je dirai que de tous c’est le moins défendu,
4893Et l’effort portera sur lui. » — J’ai répondu :
4894« C’est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne :
4895Ce sera sur le point d’où je vous ferai signe. »
4897Messieurs préparez-vous !
4898(Tous se lèvent. Bruit d’épées et de ceinturons qu’on boucle.)
4900C’est dans une heure.
4903(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
4905Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
4907Et pour gagner du temps ?
4909Vous aurez l’obligeance
4912Ah ! voilà la vengeance ?
4914Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
4915Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
4916Comme à votre bravoure on n’en compare aucune,
4917C’est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
4919Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
4921Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
4922Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
4923(Il remonte, avec Carbon.)
4925Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
4926Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or,
4927Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
4928(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.)
4929Cyrano, lui mettant la main sur l’épaule.
4931Christian, secouant la tête.
4936Au moins, je voudrais mettre
4937Tout l’adieu de mon cœur dans une belle lettre !…
4939Je me doutais que ce serait pour aujourd’hui.
4940(Il tire un billet de son pourpoint.)
4941Et j’ai fait tes adieux.
4946Christian, lui prenant la lettre.
4948(Il l’ouvre, lit et s’arrête.)
4954Cyrano, reprenant la lettre vivement, et regardant d’un air naïf.
4959Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
4960Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant
4961Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
4965Oui… parce que… mourir n’est pas terrible.
4966Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible !
4968(Christian le regarde.)
4972Christian, lui arrachant la lettre.
4973Donne-moi ce billet !
4974(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
4975La voix d’une sentinelle
4976Ventrebieu, qui va là ?
4977(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
4980La sentinelle, qui est sur le talus.
4982(On se précipite pour voir.)
4984Quoi ? Dans le camp ? — Il y entre !
4985— Il a l’air de venir de chez l’ennemi ! — Diantre !
4986Tirez ! — Non ! le cocher a crié ! — Crié quoi ? —
4987Il a crié : Service du Roi !
4988(Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.)
4991(On redescend, on s’aligne.)
4994De Guiche, à la cantonnade.
4995Du Roi ! — Rangez-vous, vile tourbe,
4996Pour qu’il puisse décrire avec pompe sa courbe !
4997(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s’arrête net.)
5000(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
5002Baissez le marchepied !
5003(Deux hommes se précipitent. La portière s’ouvre.)
5004Roxane, sautant du carrosse.
5006(Le son d’une voix de femme relève d’un seul coup tout ce monde profondément incliné. — Stupeur.)
5009Service du Roi ! Vous ?
5011Mais du seul roi, l’Amour !
5017C’était trop long, ce siège !
5022Cyrano, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle.
5023Dieu ! La regarderai-je ?
5025Vous ne pouvez rester ici !
5028Voulez-vous m’avancer un tambour ?…
5029(Elle s’assied sur un tambour qu’on avance.)
5032On a tiré sur mon carrosse !
5035— Il a l’air d’être fait avec une citrouille,
5036N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
5038(Envoyant des lèvres un baiser à Christian.)
5040(Les regardant tous.)
5041Vous n’avez pas l’air gais !
5042— Savez-vous que c’est loin, Arras ?
5048Comment j’ai retrouvé l’armée ?
5049Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple : j’ai
5050Marché tant que j’ai vu le pays ravagé.
5051Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
5052Pour y croire ! Messieurs, si c’est là le service
5053De votre Roi, le mien vaut mieux !
5056Par où diable avez-vous bien pu passer ?
5059Par chez les Espagnols.
5061Ah ! Qu’elles sont malignes !
5063Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
5065Cela dut être très difficile !…
5068J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
5069Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
5070Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
5071Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français,
5072Les plus galantes gens du monde, — je passais !
5074Oui, c’est un passeport, certes que ce sourire !
5075Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
5076Où vous alliez ainsi, madame ?
5079Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. »
5080— Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce
5081Refermait gravement la porte du carrosse,
5082D’un geste de la main à faire envie au Roi
5083Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,
5084Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
5085L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue,
5086Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
5087S’inclinait en disant : « Passez, señorita ! »
5091J’ai dit : mon amant, oui… pardonne !
5092Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne
5093Ne m’eût laissé passer !
5100Vous en aller d’ici !
5111Christian, embarrassé.
5114Dans trois quarts d’heure…
5122Je reste. On va se battre.
5127(Elle se jette dans les bras de Christian.)
5128Qu’on me tue avec toi !
5130Mais quels yeux vous avez !
5132Je te dirai pourquoi !
5133De Guiche, désespéré.
5134C’est un poste terrible !
5135Roxane, se retournant.
5139C’est qu’il nous l’a donné !
5141Ah ! vous me vouliez veuve ?
5145Non ! Je suis folle à présent !
5146Et je ne m’en vais plus ! D’ailleurs, c’est amusant.
5148Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
5150Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
5152Nous vous défendrons bien !
5153Roxane, enfiévrée de plus en plus.
5154Je le crois, mes amis !
5155Un autre, avec enivrement.
5156Tout le camp sent l’iris !
5158Et j’ai justement mis
5159Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !…
5160(Regardant de Guiche.)
5161Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille :
5162On pourrait commencer.
5164Ah ! c’en est trop ! Je vais
5165Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez
5166Le temps encor : changez d’avis !
5170Les Mêmes, moins de Guiche.
5171Christian, suppliant.
5175Premier cadet, aux autres.
5177Tous, se précipitant, se bousculant, s’astiquant.
5178Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane
5179Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! —
5180Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !
5181Roxane, à Cyrano qui la supplie encore.
5182Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
5183Carbon, après s’être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s’avance vers Roxane, et cérémonieusement.
5184Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
5185Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs
5186Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux.
5187(Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente :)
5188Baron de Peyrescous de Colignac !
5192Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame
5193De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. —
5194Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot
5195De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…
5197Mais combien avez-vous de noms chacun ?
5201Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
5202Roxane, ouvre la main et le mouchoir tombe.
5204(Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le ramasser.)
5205Carbon, le ramassant vivement.
5206Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
5207C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
5210Carbon, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine.
5211Mais il est en dentelle !
5212Un cadet, aux autres.
5213Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
5214Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…
5215Carbon, qui l’a entendu, indigné.
5216Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…
5218Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame :
5219Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà !
5220— Voulez-vous m’apporter tout cela !
5225Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
5226Roxane, tranquillement.
5231Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse !
5232Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs,
5233Et vous reconnaîtrez un homme précieux :
5234Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !
5235Les cadets, se ruant vers le carrosse.
5239Roxane, les suivant des yeux.
5241Cyrano, lui baisant la main.
5243Ragueneau, debout sur le siège comme un charlatan en place publique.
5249Les Espagnols n’ont pas,
5250Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas !
5252Cyrano, bas à Christian.
5253Hum ! hum ! Christian !
5255Distraits par la galanterie
5257(Il tire de son siège un plat qu’il élève.)
5259(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
5260Cyrano, bas à Christian.
5264Et Vénus sut occuper leur œil
5265Pour que Diane, en secret, pût passer…
5266(Il brandit un gigot.)
5268(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
5269Cyrano, bas à Christian.
5270Je voudrais te parler !
5271Roxane, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles.
5272Posez cela par terre !
5273(Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)
5274Roxane, à Christian, au moment où Cyrano allait l’entraîner à part.
5275Vous, rendez-vous utile !
5276(Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de Cyrano.)
5279Premier cadet, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon.
5281Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard
5282Sans faire un gueuleton…
5283(Se reprenant vivement en voyant Roxane.)
5284pardon ! un balthazar !
5285Ragueneau, lançant les coussins du carrosse.
5286Les coussins sont remplis d’ortolans !
5287(Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.)
5290Ragueneau, lançant des flacons de vin rouge.
5291Des flacons de rubis !…
5293Des flacons de topaze !
5294Roxane, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano.
5295Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !
5296Ragueneau, brandissant une lanterne arrachée.
5297Chaque lanterne est un petit garde-manger !
5298Cyrano, bas à Christian, pendant qu’ils arrangent la nappe ensemble.
5299Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
5300Ragueneau, de plus en plus lyrique.
5301Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !
5302Roxane, versant du vin, servant.
5303Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
5304Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons !
5305Et si de Guiche vient, personne ne l’invite !
5306(Allant de l’un à l’autre.)
5307Là, vous avez le temps. — Ne mangez pas si vite ! —
5308Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?
5312Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon !
5313— Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ?
5314— Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?
5315Cyrano, qui la suit, les bras chargés de plats, l’aidant à servir.
5317Roxane, allant à Christian.
5322Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !
5323Christian, essayant de la retenir.
5324Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
5327À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…
5328Le Bret, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d’une lance, un pain à la sentinelle du talus.
5331Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
5332Hop ! — N’ayons l’air de rien !…
5334Toi, remonte d’un bond
5335Sur ton siège ! — Tout est caché ?…
5336(En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. — De Guiche entre vivement — et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. — Silence.)
5337Les Mêmes, de Guiche.
5340Un cadet, chantonnant d’un air détaché.
5342De Guiche, s’arrêtant et le regardant.
5343Qu’avez-vous, vous ?… Vous êtes tout rouge !
5345Moi ?… Mais rien. C’est le sang. On va se battre : il bouge !
5348De Guiche, se retournant.
5350Le cadet, légèrement gris.
5351Rien ! C’est une chanson !
5354Vous êtes gai, mon garçon !
5356L’approche du danger !
5357De Guiche, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre.
5359(Il s’arrête en le voyant.)
5361Vous avez bonne mine aussi !
5362Carbon, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif.
5366Un canon que j’ai fait porter…
5367(Il montre un endroit dans la coulisse.)
5369Et vos hommes pourront s’en servir au besoin.
5370Un cadet, se dandinant.
5371Charmante attention !
5372Un autre, lui souriant gracieusement.
5375Ah çà ! mais ils sont fous ! —
5377N’ayant pas l’habitude
5378Du canon, prenez garde au recul.
5381De Guiche, allant à lui, furieux.
5384Le canon des Gascons ne recule jamais !
5385De Guiche, le prenant par le bras et le secouant.
5386Vous êtes gris !… De quoi ?
5388De l’odeur de la poudre !
5389De Guiche, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane.
5390Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
5398Puisqu’il en est ainsi,
5399Qu’on me donne un mousquet !
5405Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
5407Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
5411Je ne quitte pas une femme en danger.
5412Deuxième cadet, au premier.
5413Dis donc ! Je crois qu’on peut lui donner à manger !
5414(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
5415De Guiche, dont les yeux s’allument.
5418Il en sort de sous toutes les vestes !
5419De Guiche, se maîtrisant, avec hauteur.
5420Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !
5422Vous faites des progrès !
5423De Guiche, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d’accent.
5424Je vais me battre à jeun !
5425Premier cadet, exultant de joie.
5426À jeung ! Il vient d’avoir l’accent !
5431(Ils se mettent tous à danser.)
5432Carbon, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête.
5433J’ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
5434(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
5435De Guiche, à Roxane, en s’inclinant.
5436Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?…
5437(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.)
5438Christian, allant à Cyrano, vivement.
5440(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s’élève : elle s’incline.)
5441Les piquiers, au-dehors.
5444Quel était ce secret !
5446Dans le cas où Roxane…
5455Ne fais pas la sottise
5460Il faut que je te dise !…
5461Oh ! mon Dieu, c’est tout simple, et j’y pense aujourd’hui
5462En la voyant. Tu lui…
5467As écrit plus souvent que tu ne crois.
5472Je m’en étais chargé : J’interprétais ta flamme !
5473J’écrivais quelquefois sans te dire : j’écris !
5479Mais comment t’y es-tu pris,
5480Depuis qu’on est bloqué pour ?…
5483Je pouvais traverser…
5484Christian, se croisant les bras.
5485Ah ! c’est tout simple encore ?
5486Et qu’ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? — Trois ?…
5493Oui, tous les jours. — Deux fois.
5494Christian, violemment.
5495Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle
5496Que tu bravais la mort…
5497Cyrano, voyant Roxane qui revient.
5498Tais-toi ! Pas devant elle !
5499(Il rentre vivement dans sa tente.)
5500Roxane, Christian ; au fond, allées et venues de Cadets. Carbon et de Guiche donnent des ordres.
5501Roxane, courant à Christian.
5502Et maintenant, Christian !…
5503Christian, lui prenant les mains.
5504Et maintenant, dis-moi
5505Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
5506À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
5507Tu m’as rejoint ici ?
5509C’est à cause des lettres !
5513Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
5514Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez
5515Combien depuis un mois vous m’en avez écrites,
5516Et plus belles toujours !
5518Quoi ! pour quelques petites
5521Tais-toi !… Tu ne peux pas savoir !
5522Mon Dieu, je t’adorais, c’est vrai, depuis qu’un soir,
5523D’une voix que je t’ignorais, sous ma fenêtre,
5524Ton âme commença de se faire connaître…
5525Eh bien ! tes lettres, c’est, vois-tu, depuis un mois,
5526Comme si tout le temps, je l’entendais, ta voix
5527De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
5528Tant pis pour toi, j’accours. La sage Pénélope
5529Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
5530Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
5531Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu’Hélène,
5532Envoyé promener ses pelotons de laine !…
5536Je lisais, je relisais, je défaillais,
5537J’étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
5538Était comme un pétale envolé de ton âme.
5539On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
5540L’amour puissant, sincère…
5542Ah ! sincère et puissant ?
5543Cela se sent, Roxane ?…
5545Oh ! si cela se sent !
5549Je viens (ô mon Christian, mon maître !
5550Vous me relèveriez si je voulais me mettre
5551À vos genoux, c’est donc mon âme que j’y mets,
5552Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
5553Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure
5554De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !)
5555De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité,
5556L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !
5557Christian, avec épouvante.
5560Et plus tard, mon ami, moins frivole,
5561— Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, —
5562Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
5563Je t’aimais pour les deux ensemble !…
5567Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
5568Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
5572Sois donc heureux. Car n’être aimé
5573Que pour ce dont on est un instant costumé,
5574Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
5575Mais ta chère pensée efface ta figure,
5576Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
5577Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
5581Tu doutes encor d’une telle victoire ?…
5582Christian, douloureusement.
5585Je comprends, tu ne peux pas y croire,
5588Je ne veux pas de cet amour !
5589Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
5592Ce qu’en vous elles ont aimé jusqu’à cette heure ?
5593Laissez-vous donc aimer d’une façon meilleure !
5595Non ! c’était mieux avant !
5597Ah ! tu n’y entends rien !
5598C’est maintenant que j’aime mieux, que j’aime bien !
5599C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore,
5604Je t’aimerais encore !
5605Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait…
5607Oh ! ne dis pas cela !
5617Et ta joie est profonde ?
5618Christian, d’une voix étouffée.
5622Christian, la repoussant doucement.
5623Rien. Deux mots à dire : une seconde…
5626Christian, lui montrant un groupe de cadets, au fond.
5627À ces pauvres gens mon amour t’enleva
5628Va leur sourire un peu puisqu’ils vont mourir… va !
5631(Elle remonte vers les Gascons qui s’empressent respectueusement autour d’elle.)
5632Christian, Cyrano ; au fond Roxane, causant avec Carbon et quelques cadets.
5633Christian, appelant vers la tente de Cyrano.
5635Cyrano, reparaissant, armé pour la bataille.
5636Qu’est-ce ? Te voilà blême !
5638Elle ne m’aime plus !
5642C’est toi qu’elle aime !
5646Elle n’aime plus que mon âme !
5651C’est donc bien toi qu’elle aime, — et tu l’aimes aussi !
5671Elle m’aimerait laid !
5677Ah ! je suis bien content qu’elle t’ait dit cela !
5678Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
5679— Mon Dieu, je suis content qu’elle ait eu la pensée
5680De la dire, — mais va, ne la prends pas au mot,
5681Va, ne deviens pas laid : elle m’en voudrait trop !
5683C’est ce que je veux voir !
5688Tu vas lui dire tout !
5690Non, non ! Pas ce supplice.
5692Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
5695Et moi, je mettrais au tombeau
5696Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
5697J’ai le don d’exprimer… ce que tu sens peut-être ?
5701Il s’obstine à me tenter, c’est mal !
5703Je suis las de porter en moi-même un rival !
5707Notre union — sans témoins — clandestine,
5708— Peut se rompre, — si nous survivons !
5712Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
5713— Je vais voir ce qu’on fait, tiens ! Je vais jusqu’au bout
5714Du poste ; je reviens : parle, et qu’elle préfère
5728Une chose importante…
5729(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
5730Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les Cadets, Ragueneau, de Guiche, etc…
5736Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! —
5737De l’importance à rien !
5740De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…
5741Cyrano, lui prenant la main.
5742Mais vous avez bien dit, d’ailleurs, la vérité ?
5744Oui, oui, je l’aimerais même…
5745(Elle hésite une seconde.)
5746Cyrano, souriant tristement.
5752Il ne me fera pas de peine !
5756(Mousqueterie au-dehors.)
5757Ah ! tiens, on a tiré !
5769Rien ne peut me le rendre grotesque !
5771Vous l’aimeriez encore ?
5773Et davantage presque !
5774Cyrano, perdant la tête, à part.
5775Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
5777Je… Roxane… écoutez !…
5778Le Bret, entrant rapidement, appelle à mi-voix.
5780Cyrano, se retournant.
5784(Il lui dit un mot tout bas.)
5785Cyrano, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri.
5789Cyrano, à lui-même, avec stupeur.
5791(Détonations nouvelles.)
5793Quoi ? Qu’est-ce encore ? On tire ?
5794(Elle remonte pour regarder au-dehors.)
5796C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
5797Roxane, voulant s’élancer.
5799Cyrano, vivement, l’arrêtant.
5801(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu’ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d’approcher.)
5807Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…
5810Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame !
5812Je jure que l’esprit de Christian, que son âme
5814(Se reprenant avec terreur.)
5815sont les plus grands…
5820(Elle se précipite et écarte tout le monde.)
5823Roxane, voyant Christian couché dans son manteau.
5826Le premier coup de feu de l’ennemi !
5827(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
5828Carbon, l’épée au poing.
5829C’est l’attaque ! Aux mousquets !
5830(Suivi des cadets, il passe de l’autre côté du talus.)
5833La voix de Carbon, derrière le talus.
5843(Ragueneau est accouru, apportant de l’eau dans un casque.)
5844Christian, d’une voix mourante.
5846Cyrano, vite et bas à l’oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.
5847J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !
5848(Christian ferme les yeux.)
5856Ouvrez la charge avec les dents !
5859Devenir froide, là, contre la mienne !
5870(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
5871Cyrano, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.
5872Mais, Roxane on se bat !
5874Restez encore un peu.
5875Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
5876(Elle pleure doucement.)
5877— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
5879Cyrano, debout, tête nue.
5892Un cœur profond, inconnu du profane,
5893Une âme magnifique et charmante ?
5896Roxane, se jetant sur le corps de Christian.
5898Cyrano, à part, tirant l’épée.
5899Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,
5900Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
5901(Trompettes au loin.)
5902De Guiche, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d’une voix tonnante.
5903C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
5904Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
5905Tenez encore un peu !
5907Sur la lettre, du sang,
5909Une voix, au-dehors criant.
5913Ragueneau, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus.
5914Le péril va croissant !
5915Cyrano, à de Guiche lui montrant Roxane.
5916Emportez-la ! Je vais charger !
5917Roxane, baisant la lettre, d’une voix mourante.
5918Son sang ! ses larmes !…
5919Ragueneau, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle.
5921De Guiche, sur le talus, aux cadets, avec rage.
5928Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur :
5929(Lui montrant Roxane.)
5930Fuyez en la sauvant !
5931De Guiche, qui court à Roxane et l’enlève dans ses bras.
5932Soit ! Mais on est vainqueur
5933Si vous gagnez du temps !
5936(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.)
5938(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
5940Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !
5941Cyrano, criant aux Gascons.
5942Hardi ! Reculès pas, drollos !
5943(À Carbon, qu’il soutient.)
5945J’ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !
5946(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.)
5947Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
5948(Il la plante en terre ; il crie aux cadets.)
5949Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
5952(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d’hommes, se hérisse d’arquebuses, se transforme en redoute.)
5953Un cadet, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie :
5954Ils montent le talus !
5958(Le talus se couronne en un instant d’une rangée terrible d’ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.)
5962Cri, dans les rangs ennemis.
5964(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
5965Un officier espagnol, se découvrant.
5966Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
5967Cyrano, récitant debout au milieu des balles.
5968Ce sont les cadets de Gascogne
5969De Carbon de Castel-Jaloux ;
5970Bretteurs et menteurs sans vergogne…
5971(Il s’élance, suivi des quelques survivants.)
5973(Le reste se perd dans la bataille.)
Cinquième acte — La gazette de Cyrano
5975Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix occupaient à Paris.
5976Superbes ombrages. À gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d’une petite place ovale. À droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
5977Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d’une chapelle entrevue parmi les branches. À travers le double rideau d’arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d’autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.
5978La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.
5979C’est l’automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.
5980Entre le banc de droite et l’arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d’écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
5981Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d’une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.
5982Mère Marguerite, sœur Marthe, sœur Claire, les Sœurs.
5983Sœur Marthe, à Mère Marguerite
5984Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
5985Sa cornette, devant la glace.
5986Mère Marguerite, à sœur Claire.
5989Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
5990Ce matin : je l’ai vu.
5991Mère Marguerite, à sœur Marthe.
5992C’est très vilain, sœur Marthe.
5994Un tout petit regard !
5996Un tout petit pruneau !
5997Mère Marguerite, sévèrement.
5998Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
5999Sœur Claire, épouvantée.
6000Non ! il va se moquer !
6002Il dira que les nonnes
6003Sont très coquettes !
6006Mère Marguerite, souriant.
6009N’est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
6010Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans ?
6013Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
6014Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
6015Qui chez nous vint s’abattre, il y a quatorze ans,
6016Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
6018Lui seul, depuis qu’elle a pris chambre dans ce cloître,
6019Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
6021Il est si drôle ! — C’est amusant quand il vient !
6022— Il nous taquine ! — Il est gentil ! — Nous l’aimons bien !
6023— Nous fabriquons pour lui des pâtes d’angélique !
6025Mais enfin, ce n’est pas un très bon catholique !
6027Nous le convertirons.
6032De l’entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
6033Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !
6037Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.
6039Mais chaque samedi, quand il vient d’un air fier,
6040Il me dit en entrant : « Ma sœur j’ai fait gras, hier ! »
6042Ah ! il vous dit cela ?… Eh bien ! la fois dernière
6043Il n’avait pas mangé depuis deux jours.
6053On ne le secourt pas ?
6055Non, il se fâcherait.
6056(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d’elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.)
6057— Allons il faut rentrer… Madame Madeleine,
6058Avec un visiteur, dans le parc se promène.
6059Sœur Marthe, bas à sœur Claire.
6060C’est le duc-maréchal de Grammont ?
6061Sœur Claire, regardant.
6064Il n’était plus venu la voir depuis des mois !
6066Il est très pris ! — La cour ! — Les camps !
6069(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s’arrêtent près du métier. Un temps.)
6070Roxane, Le Duc de Grammont ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
6072Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
6080Le duc, après un temps.
6081Vous m’avez pardonné ?
6082Roxane, simplement, regardant la croix du couvent.
6086Vraiment c’était un être ?…
6088Il fallait le connaître !
6090Ah ! Il fallait ?… Je l’ai trop peu connu, peut-être !
6091…Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
6093Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
6095Même mort, vous l’aimez ?
6097Quelquefois il me semble
6098Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
6099Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
6100Le duc, après un silence encore.
6101Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
6104— Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
6105Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
6106On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
6107En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends
6108— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne
6109Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
6110De ma tapisserie éternelle ; il me fait
6111La chronique de la semaine, et…
6112(Le Bret paraît sur le perron.)
6115Comment va notre ami ?
6123Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère !…
6124Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
6125Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
6126Les faux braves, les plagiaires, — tout le monde.
6128Mais son épée inspire une terreur profonde.
6129On ne viendra jamais à bout de lui.
6130Le duc, hochant la tête.
6133Ce que je crains, ce n’est pas les attaques, c’est
6134La solitude, la famine, c’est Décembre
6135Entrant à pas de loup dans son obscure chambre :
6136Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
6137— Il serre chaque jour, d’un cran, son ceinturon.
6138Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
6139Il n’a plus qu’un petit habit de serge noire.
6141Ah ! celui-là n’est pas parvenu ! — C’est égal,
6142Ne le plaignez pas trop.
6143Le Bret, avec un sourire amer.
6144Monsieur le maréchal !…
6146Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
6147Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
6150Le duc, hautainement.
6151Je sais, oui : j’ai tout ; il n’a rien…
6152Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
6157(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
6158Le duc, s’arrêtant, tandis qu’elle monte.
6159Oui, parfois, je l’envie.
6160— Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
6161On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —
6162Mille petits dégoûts de soi, dont le total
6163Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
6164Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
6165Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
6166Un bruit d’illusions sèches et de regrets,
6167Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
6168Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
6170Vous voilà bien rêveur ?…
6173(Au moment de sortir, brusquement.)
6176Vous permettez ? Un mot.
6177(Il va à Le Bret, et à mi-voix.)
6178C’est vrai : nul n’oserait
6179Attaquer votre ami ; mais beaucoup l’ont en haine ;
6180Et quelqu’un me disait, hier, au jeu, chez la Reine :
6181« Ce Cyrano pourrait mourir d’un accident. »
6185Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit prudent.
6186Le Bret, levant les bras au ciel.
6188Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…
6189Roxane, qui est restée sur le perron, à une sœur qui s’avance vers elle.
6192Ragueneau veut vous voir, Madame.
6196(Au duc et à Le Bret.)
6197Il vient crier misère. Étant un jour
6198Parti pour être auteur, il devint tour à tour
6212Aujourd’hui, que pourrait-il bien être ?
6213Ragueneau, entrant précipitamment.
6215(Il aperçoit Le Bret.)
6218Racontez vos malheurs
6219À Le Bret. Je reviens.
6222(Roxane sort sans l’écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.)
6226Puisque vous êtes là, j’aime mieux qu’elle ignore !
6227— J’allais voir votre ami tantôt. J’étais encore
6228À vingt pas de chez lui… quand je le vois de loin,
6229Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
6230De la rue… et je cours… lorsque d’une fenêtre
6231Sous laquelle il passait — est-ce un hasard ?… peut-être ! —
6232Un laquais laisse choir une pièce de bois.
6234Les lâches !… Cyrano !
6236J’arrive et je le vois…
6240Notre ami, Monsieur, notre poète,
6241Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
6245Non ! mais… Dieu ! je l’ai porté chez lui.
6246Dans sa chambre… Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
6250Non, Monsieur, il est sans connaissance.
6254Il en vint un par complaisance.
6256Mon pauvre Cyrano ! — Ne disons pas cela
6257Tout d’un coup à Roxane ! — Et ce docteur ?
6260Parlé, — je ne sais plus, — de fièvre, de méninges !…
6261Ah ! si vous le voyiez — la tête dans des linges !…
6262Courons vite ! — Il n’y a personne à son chevet ! —
6263C’est qu’il pourrait mourir, Monsieur, s’il se levait !
6264Le Bret, l’entraînant vers la droite.
6265Passons par là ! Viens, c’est plus court ! Par la chapelle !
6266Roxane, paraissant sur le perron et voyant Le Bret s’éloigner par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle.
6268(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.)
6269Le Bret s’en va quand on l’appelle ?
6270C’est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
6271(Elle descend le perron.)
6272Roxane seule, puis deux Sœurs, un instant.
6274Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
6275Ma tristesse sourit. Elle qu’Avril offusque,
6276Se laisse décider par l’automne, moins brusque.
6277(Elle s’assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l’arbre.)
6278Ah ! voici le fauteuil classique où vient s’asseoir
6281Mais c’est le meilleur du parloir !
6284(Les sœurs s’éloignent.)
6286(Elle s’installe. On entend sonner l’heure.)
6288— Mes écheveaux ! — L’heure a sonné ? Ceci m’étonne !
6289Serait-il en retard pour la première fois ?
6290La sœur tourière doit — mon dé ?… là, je le vois ! —
6291L’exhorter à la pénitence.
6294— Il ne peut plus tarder. — Tiens ! une feuille morte ! —
6295(Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.)
6296D’ailleurs, rien ne pourrait. — Mes ciseaux ?… dans mon sac ! —
6297L’empêcher de venir !
6298Une sœur, paraissant sur le perron.
6299Monsieur de Bergerac.
6300Roxane, Cyrano et, un moment, Sœur Marthe.
6301Roxane, sans se retourner.
6302Qu’est-ce que je disais ?…
6303(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l’a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s’appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.)
6304Ah ! ces teintes fanées…
6305Comment les rassortir ?
6306(À Cyrano, sur un ton d’amicale gronderie.)
6307Depuis quatorze années,
6308Pour la première fois, en retard !
6309Cyrano, qui est parvenu au fauteuil et s’est assis, d’une voix gaie contrastant avec son visage.
6311J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !…
6315Par une visite assez inopportune.
6316Roxane, distraite, travaillant.
6317Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
6322Vous l’avez renvoyée ?
6325Excusez-moi, mais c’est aujourd’hui samedi,
6326Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
6327Rien ne m’y fait manquer : repassez dans une heure !
6329Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir :
6330Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
6331Cyrano, avec douceur.
6332Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
6333(Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l’aperçoit, lui fait un petit signe de tête.)
6335Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
6336Cyrano, vivement, ouvrant les yeux.
6338(Avec une grosse voix comique.)
6341(La sœur glisse vers lui.)
6342Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
6343Sœur Marthe, levant les yeux en souriant.
6345(Elle voit sa figure et fait un geste d’étonnement.)
6347Cyrano, bas, lui montrant Roxane.
6348Chut ! Ce n’est rien !
6349(D’une voix fanfaronne. Haut.)
6350Hier, j’ai fait gras.
6354C’est pour cela qu’il est si pâle !
6357Vous viendrez tout à l’heure, et je vous ferai boire
6358Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?
6362Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd’hui !
6363Roxane, qui les entend chuchoter.
6364Elle essaie de vous convertir !
6368Tiens, c’est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
6369Vous ne me prêchez pas ? c’est étonnant, ceci !…
6370(Avec une fureur bouffonne.)
6371Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
6372Tenez, je vous permets…
6373(Il a l’air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.)
6374Ah ! la chose est nouvelle ?…
6375De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
6379Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
6380Sœur Marthe, doucement.
6381Je n’ai pas attendu votre permission.
6383Cyrano, revenant à Roxane, penchée sur son métier.
6384Du diable si je peux jamais, tapisserie,
6387J’attendais cette plaisanterie.
6388(À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.)
6391Roxane, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées.
6392Elles sont d’un blond vénitien.
6395Comme elles tombent bien !
6396Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
6397Comme elles savent mettre une beauté dernière,
6398Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
6399Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
6402Cyrano, se reprenant.
6403Mais pas du tout, Roxane !
6405Allons, laissez tomber les feuilles de platane…
6406Et racontez un peu ce qu’il y a de neuf.
6412Cyrano, de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur.
6414Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
6415Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette
6416Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
6417Et cet auguste pouls n’a plus fébricité !
6418Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
6419Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
6420Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l’Autrichien ;
6421On a pendu quatre sorciers ; le petit chien
6422De madame d’Athis a dû prendre un clystère…
6424Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
6426Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.
6429Cyrano, dont le visage s’altère de plus en plus.
6430Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
6431Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque :
6432Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, — ou presque !
6433Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;
6434Et samedi, vingt-six…
6435(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
6436Roxane, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée.
6438(Elle court vers lui en criant.)
6440Cyrano, rouvrant les yeux, d’une voix vague.
6442(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.)
6443Non ! non ! je vous assure,
6444Ce n’est rien. Laissez-moi !
6449D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…
6453Mais ce n’est rien. Cela va finir.
6454(Il sourit avec effort.)
6456Roxane, debout près de lui.
6457Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
6458Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
6459(Elle met la main sur sa poitrine.)
6460Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
6461Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !
6462(Le crépuscule commence à venir.)
6464Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
6465Vous me la feriez lire ?
6467Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?
6469Oui… Je veux… Aujourd’hui…
6470Roxane, lui donnant le sachet pendu à son cou.
6476(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
6478« Roxane, adieu, je vais mourir !… »
6479Roxane, s’arrêtant, étonnée.
6482«C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
6483« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
6484« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
6485«Mes regards dont c’était… »
6490« …dont c’était les frémissantes fêtes,
6491« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
6492« J’en revois un petit qui vous est familier
6493« Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »
6495Comme vous la lisez, — cette lettre !
6496(La nuit vient insensiblement.)
6503« Ma chère, ma chérie,
6512Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
6513(Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. — L’ombre augmente.)
6515« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
6516« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
6517« Celui qui vous aima sans mesure, celui… »
6518Roxane, lui posant la main sur l’épaule.
6519Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
6520(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)
6521Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
6522D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
6528Non, non, Roxane, non !
6530J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
6532Non ! ce n’était pas moi !
6538J’aperçois toute la généreuse imposture :
6539Les lettres, c’était vous…
6543Les mots chers et fous,
6548La voix dans la nuit, c’était vous.
6550Je vous jure que non !
6552L’âme, c’était la vôtre !
6554Je ne vous aimais pas.
6557Cyrano, se débattant.
6561Cyrano, d’une voix qui faiblit.
6564Déjà vous le dites plus bas !
6566Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
6568Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
6569— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
6570Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
6571Ces pleurs étaient de vous ?
6572Cyrano, lui tendant la lettre.
6573Ce sang était le sien.
6575Alors pourquoi laisser ce sublime silence
6576Se briser aujourd’hui ?
6579(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
6580Les Mêmes, Le Bret et Ragueneau.
6583Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !
6584Cyrano, souriant et se redressant.
6587Il s’est tué, Madame, en se levant !
6590Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?… cette ?…
6592C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :
6593… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
6594Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
6595(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.)
6597Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…
6598Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
6601Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
6602— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…
6603Et voilà que je suis tué dans une embûche,
6604Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
6605C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
6609Ragueneau, ne pleure pas si fort !…
6610(Il lui tend la main.)
6611Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
6612Ragueneau, à travers ses larmes.
6613Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
6617Mais je veux le quitter, dès demain ;
6618Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin,
6619Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
6623Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »
6625Molière te l’a pris !
6627Chut ! chut ! Il a bien fait !…
6629La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?
6630Ragueneau, sanglotant.
6631Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
6634Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
6636Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
6637Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :
6638Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
6639D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
6640C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
6641Molière a du génie et Christian était beau !
6642(À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l’allée, les religieuses se rendant à l’office.)
6643Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
6644Roxane, se relevant pour appeler.
6647Non ! non ! n’allez chercher personne :
6648Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
6649(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l’orgue.)
6650Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.
6652Je vous aime, vivez !
6654Non ! car c’est dans le conte
6655Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,
6656Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
6657Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
6659J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
6661Vous ?… au contraire !
6662J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
6663Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
6664Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
6665Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
6666Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
6667Le Bret, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches.
6668Ton autre amie est là, qui vient te voir !
6669Cyrano, souriant à la lune.
6672Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !
6674Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
6675Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…
6679Mais oui, c’est là, je vous le dis,
6680Que l’on va m’envoyer faire mon paradis.
6681Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée,
6682Et je retrouverai Socrate et Galilée !
6683Le Bret, se révoltant.
6684Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est trop
6685Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
6686Mourir ainsi !… Mourir !…
6688Voilà Le Bret qui grogne !
6689Le Bret, fondant en larmes.
6691Cyrano, se soulevant, l’œil égaré.
6692Ce sont les cadets de Gascogne…
6693— La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic…
6695Sa science… dans son délire !
6702Mais aussi que diable allait-il faire,
6703Mais que diable allait-il faire en cette galère ?…
6704Philosophe, physicien,
6705Rimeur, bretteur, musicien,
6707Grand riposteur du tac au tac,
6708Amant aussi — pas pour son bien ! —
6709Ci-gît Hercule-Savinien
6710De Cyrano de Bergerac
6711Qui fut tout, et qui ne fut rien.
6712… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre :
6713Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
6714(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles :)
6715Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
6716Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
6717Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
6718Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
6719Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
6722Cyrano, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.
6723Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
6724(On veut s’élancer vers lui.)
6725— Ne me soutenez pas ! — Personne !
6726(Il va s’adosser à l’arbre.)
6729Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
6732Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
6733Je l’attendrai debout,
6735et l’épée à la main !
6740(Tous reculent épouvantés.)
6742Je crois qu’elle regarde…
6743Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
6745Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
6746Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
6747Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
6748— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
6749Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
6751(Il frappe de son épée le vide.)
6752Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
6753Les Préjugés, les Lâchetés !…
6756Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
6757— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
6758N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
6759(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)
6760Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
6761Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
6762Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
6763Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
6764Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
6765J’emporte malgré vous,
6766(Il s’élance l’épée haute.)
6768(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
6769Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.
6771Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.