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Cyrano de Bergerac

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Comédie héroïque en cinq actes et en vers (1897) : en 1640, Cyrano de Bergerac, cadet gascon, bretteur et poète au nez démesuré, prête son esprit au beau Christian pour séduire Roxane, la cousine qu'il aime sans oser le lui dire. Résumé en 1 minute

Cyrano de Bergerac
1
Comédie héroïque en cinq actes, en vers
2
Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 28 décembre 1897
3
C’est à l’âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
4
Mais puisqu’elle a passé en vous, COQUELIN, c’est à vous que je le dédie.
5
E. R.
Personnages
6
- Cyrano de Bergerac
7
- Christian de Neuvillette
8
- Comte de Guiche
9
- Ragueneau
10
- Le Bret
11
- Carbon de Castel-Jaloux
12
- Les Cadets
13
- Lignière
14
- De Valvert
15
- Un Marquis
16
- Deuxième Marquis
17
- Troisième Marquis
18
- Montfleury
19
- Bellerose
20
- Jodelet
21
- Cuigy
22
- Brisaille
23
- Un fâcheux
24
- Un Mousquetaire
25
- Un autre
26
- Un Officier espagnol
27
- Un Cheveau-léger
28
- Le Portier
29
- Un Bourgeois
30
- Son Fils
31
- Un Tire-laine
32
- Un Spectateur
33
- Un Garde
34
- Bertrandou le Fifre
35
- Le Capucin
36
- Deux Musiciens
37
- Les Poètes
38
- Les Pâtissiers
39
- Roxane
40
- Sœur Marthe
41
- Lise
42
- La Distributrice
43
- Mère Marguerite de Jésus
44
- La Duègne
45
- Sœur Claire
46
- Une Comédienne
47
- La Soubrette
48
- Les Pages
49
- La Bouquetière
50
La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.
51
(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
Premier acte — Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne
52
La salle de l’Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.
53
La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu’un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu’on aperçoit en pan coupé.
54
Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s’écarter. Au-dessus du manteau d’Arlequin, les armes royales. On descend de l’estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
55
Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c’est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d’assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
56
Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l’entrée du théâtre. Grande porte qui s’entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.
57
Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d’être allumés.
Scène première
58
Le Public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, Bourgeois, Laquais, Pages, Tire-laine, Le Portier, etc., puis les Marquis, Cuigy, Brissaille, La Distributrice, les Violons, etc.
59
(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.)
60
Le portier, le poursuivant.
61
Holà ! vos quinze sols !
62
Le cavalier
63
J’entre gratis !
64
Le portier
65
Pourquoi ?
66
Le cavalier
67
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
68
Le portier, à un autre cavalier qui vient d’entrer.
69
Vous ?
70
Deuxième cavalier
71
Je ne paye pas !
72
Le portier
73
Mais…
74
Deuxième cavalier
75
Je suis mousquetaire.
76
Premier cavalier, au deuxième.
77
On ne commence qu’à deux heures. Le parterre
78
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
79
(Ils font des armes avec des fleurets qu’ils ont apportés.)
80
Un laquais, entrant.
81
Pst… Flanquin…
82
Un autre, déjà arrivé.
83
Champagne ?…
84
Le premier, lui montrant des jeux qu’il sort de son pourpoint.
85
Cartes. Dés.
86
(Il s’assied par terre.)
87
Jouons.
88
Le deuxième, même jeu.
89
Oui, mon coquin.
90
Premier laquais, tirant de sa poche un bout de chandelle qu’il allume et colle par terre.
91
J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
92
Un garde, à une bouquetière qui s’avance.
93
C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !…
94
(Il lui prend la taille.)
95
Un des bretteurs, recevant un coup de fleuret.
96
Touche !
97
Un des joueurs
98
Trèfle !
99
Le garde, poursuivant la fille.
100
Un baiser !
101
La bouquetière, se dégageant.
102
On voit !…
103
Le garde, l’entraînant dans les coins sombres.
104
Pas de danger !
105
Un homme, s’asseyant par terre avec d’autres porteurs de provisions de bouche.
106
Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.
107
Un bourgeois, conduisant son fils.
108
Plaçons-nous là, mon fils.
109
Un joueur
110
Brelan d’as !
111
Un homme, tirant une bouteille de sous son manteau et s’asseyant aussi.
112
Un ivrogne
113
Doit boire son bourgogne…
114
(Il boit.)
115
à l’hôtel de Bourgogne !
116
Le bourgeois, à son fils.
117
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
118
(Il montre l’ivrogne du bout de sa canne.)
119
Buveurs…
120
(En rompant, un des cavaliers le bouscule.)
121
Bretteurs !
122
(Il tombe au milieu des joueurs.)
123
Joueurs !
124
Le garde, derrière lui, lutinant toujours la femme.
125
Un baiser !
126
Le bourgeois, éloignant vivement son fils.
127
Jour de Dieu !
128
— Et penser que c’est dans une salle pareille
129
Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
130
Le jeune homme
131
Et du Corneille !
132
Une bande de pages, se tenant par la main, entre en farandole et chante.
133
Tra la la la la la la la la la la lère…
134
Le portier, sévèrement aux pages.
135
Les pages, pas de farce !…
136
Premier page, avec une dignité blessée.
137
Oh ! Monsieur ! ce soupçon !…
138
(Vivement, au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.)
139
As-tu de la ficelle ?
140
Le deuxième
141
Avec un hameçon.
142
Premier page
143
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
144
Un tire-laine, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine.
145
Or ça, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque :
146
Puis donc que vous volez pour la première fois…
147
Deuxième page, criant à d’autres pages déjà placés aux galeries supérieures.
148
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
149
Troisième page, d’en haut.
150
Et des pois !
151
(Il souffle et les crible de pois.)
152
Le jeune homme, à son père.
153
Que va-t-on nous jouer ?
154
Le bourgeois
155
Clorise.
156
Le jeune homme
157
De qui est-ce ?
158
Le bourgeois
159
De monsieur Balthazar Baro. C’est une pièce !…
160
(Il remonte au bras de son fils.)
161
Le tire-laine, à ses acolytes.
162
… La dentelle surtout des canons, coupez-la !
163
Un spectateur, à un autre, lui montrant une encoignure élevée.
164
Tenez, à la première du Cid, j’étais là !
165
Le tire-laine, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser.
166
Les montres…
167
Le bourgeois, redescendant, à son fils.
168
Vous verrez des acteurs très illustres…
169
Le tire-laine, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives.
170
Les mouchoirs…
171
Le bourgeois
172
Montfleury…
173
Quelqu’un, criant de la galerie supérieure.
174
Allumez donc les lustres !
175
Le bourgeois
176
… Bellerose, l’Epy, la Beaupré, Jodelet !
177
Un page, au parterre.
178
Ah ! voici la distributrice !…
179
La distributrice, paraissant derrière le buffet.
180
Oranges, lait,
181
Eau de framboise, aigre de cèdre…
182
(Brouhaha à la porte.)
183
Une voix de fausset
184
Place, brutes !
185
Un laquais, s’étonnant.
186
Les marquis !… au parterre ?…
187
Un autre laquais
188
Oh ! pour quelques minutes.
189
(Entre une bande de petits marquis.)
190
Un marquis, voyant la salle à moitié vide.
191
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
192
Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
193
Ah ! fi ! fi ! fi !
194
(Il se trouve devant d’autres gentilshommes entrés peu avant.)
195
Cuigy ! Brissaille !
196
(Grandes embrassades.)
197
Cuigy
198
Des fidèles !…
199
Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…
200
Le marquis
201
Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…
202
Un autre
203
Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !
204
La salle, saluant l’entrée de l’allumeur.
205
Ah !…
206
(On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
Scène II
207
Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
208
Cuigy
209
Lignière !
210
Brissaille, riant.
211
Pas encore gris !…
212
Lignière, bas à Christian.
213
Je vous présente ?
214
(Signe d’assentiment de Christian.)
215
Baron de Neuvillette.
216
(Saluts.)
217
La salle, acclamant l’ascension du premier lustre allumé.
218
Ah !
219
Cuigy, à Brissaille, en regardant Christian.
220
La tête est charmante.
221
Premier marquis, qui a entendu.
222
Peuh !…
223
Lignière, présentant à Christian.
224
Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
225
Christian, s’inclinant.
226
Enchanté !…
227
Premier marquis, au deuxième.
228
Il est assez joli, mais n’est pas ajusté
229
Au dernier goût.
230
Lignière, à Cuigy.
231
Monsieur débarque de Touraine.
232
Christian
233
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
234
J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.
235
Premier marquis, regardant les personnes qui entrent dans les loges.
236
Voilà
237
La présidente Aubry !
238
La distributrice
239
Oranges, lait…
240
Les violons, s’accordant.
241
La… la…
242
Cuigy, à Christian, lui désignant la salle qui se garnit.
243
Du monde !
244
Christian
245
Eh ! oui, beaucoup.
246
Premier marquis
247
Tout le bel air !
248
(Ils nomment les femmes à mesure qu’elles entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
249
Deuxième marquis
250
Mesdames
251
De Guéméné…
252
Cuigy
253
De Bois-Dauphin…
254
Premier marquis
255
Que nous aimâmes…
256
Brissaille
257
De Chavigny…
258
Deuxième marquis
259
Qui de nos cœurs va se jouant !
260
Lignière
261
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
262
Le jeune homme, à son père.
263
L’Académie est là ?
264
Le bourgeois
265
Mais… j’en vois plus d’un membre ;
266
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ;
267
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud…
268
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !
269
Premier marquis
270
Attention ! nos précieuses prennent place :
271
Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
272
Félixérie…
273
Deuxième marquis, se pâmant.
274
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
275
Marquis, tu les sais tous ?
276
Premier marquis
277
Je les sais tous, marquis !
278
Lignière, prenant Christian à part.
279
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service :
280
La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
281
Christian, suppliant.
282
Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour,
283
Restez : Vous me direz pour qui je meurs d’amour.
284
Le chef des violons, frappant sur son pupitre, avec son archet.
285
Messieurs les violons !…
286
(Il lève son archet.)
287
La distributrice
288
Macarons, citronnée…
289
Les violons commencent à jouer.
290
Christian
291
J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée,
292
Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit.
293
Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit,
294
Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.
295
— Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.
296
Lignière, faisant mine de sortir.
297
Je pars.
298
Christian, le retenant encore.
299
Oh ! non, restez !
300
Lignière
301
Je ne peux. D’Assoucy
302
M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
303
La distributrice, passant devant lui avec un plateau.
304
Orangeade ?
305
Lignière
306
Fi !
307
La distributrice
308
Lait ?
309
Lignière
310
Pouah !
311
La distributrice
312
Rivesalte ?
313
Lignière
314
Halte !
315
(À Christian.)
316
Je reste encore un peu. — Voyons ce rivesalte ?
317
(Il s’assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
318
Cris, dans le public à l’entrée d’un petit homme grassouillet et réjoui.
319
Ah ! Ragueneau !…
320
Lignière, à Christian.
321
Le grand rôtisseur Ragueneau.
322
Ragueneau, costume de pâtissier endimanché, s’avançant vivement vers Lignière.
323
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
324
Lignière, présentant Ragueneau à Christian.
325
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
326
Ragueneau, se confondant.
327
Trop d’honneur…
328
Lignière
329
Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
330
Ragueneau
331
Oui, ces messieurs chez moi se servent…
332
Lignière
333
À crédit.
334
Poète de talent lui-même…
335
Ragueneau
336
Ils me l’ont dit.
337
Lignière
338
Fou de vers !
339
Ragueneau
340
Il est vrai que pour une odelette…
341
Lignière
342
Vous donnez une tarte…
343
Ragueneau
344
Oh ! une tartelette !
345
Lignière
346
Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet
347
Ne donnâtes-vous pas ?…
348
Ragueneau
349
Des petits pains !
350
Lignière, sévèrement.
351
Au lait.
352
— Et le théâtre ! Vous l’aimez ?
353
Ragueneau
354
Je l’idolâtre.
355
Lignière
356
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
357
Votre place, aujourd’hui, là, voyons, entre nous,
358
Vous a coûté combien ?
359
Ragueneau
360
Quatre flans. Quinze choux.
361
(Il regarde de tous côtés.)
362
Monsieur de Cyrano n’est pas là ? Je m’étonne.
363
Lignière
364
Pourquoi ?
365
Ragueneau
366
Montfleury joue !
367
Lignière
368
En effet, cette tonne
369
Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
370
Qu’importe à Cyrano ?
371
Ragueneau
372
Mais vous ignorez donc ?
373
Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine,
374
Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
375
Lignière, qui en est à son quatrième petit verre.
376
Eh bien ?
377
Ragueneau
378
Montfleury joue !
379
Cuigy, qui s’est rapproché de son groupe.
380
Il n’y peut rien.
381
Ragueneau
382
Oh ! oh !
383
Moi, je suis venu voir !
384
Premier marquis
385
Quel est ce Cyrano ?
386
Cuigy
387
C’est un garçon versé dans les colichemardes.
388
Deuxième marquis
389
Noble ?
390
Cuigy
391
Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
392
(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s’il cherchait quelqu’un.)
393
Mais son ami Le Bret peut vous dire…
394
(Il appelle.)
395
Le Bret !
396
(Le Bret descend vers eux.)
397
Vous cherchez Bergerac ?
398
Le Bret
399
Oui, je suis inquiet !…
400
Cuigy
401
N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
402
Le Bret, avec tendresse.
403
Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !
404
Ragueneau
405
Rimeur !
406
Cuigy
407
Bretteur !
408
Brissaille
409
Physicien !
410
Le Bret
411
Musicien !
412
Lignière
413
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
414
Ragueneau
415
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
416
Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;
417
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
418
Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
419
Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques :
420
Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
421
Cape que par derrière, avec pompe, l’estoc
422
Lève, comme une queue insolente de coq,
423
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
424
Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne,
425
Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
426
Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !…
427
On ne peut voir passer un pareil nasigère
428
Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagère ! »
429
Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… » Mais
430
Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais.
431
Le Bret, hochant la tête.
432
Il le porte, — et pourfend quiconque le remarque !
433
Ragueneau, fièrement.
434
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
435
Premier marquis, haussant les épaules.
436
Il ne viendra pas !
437
Ragueneau
438
Si !… Je parie un poulet
439
À la Ragueneau !
440
Le marquis, riant.
441
Soit !
442
(Rumeurs d’admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s’assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
443
Deuxième marquis, avec des petits cris.
444
Ah ! messieurs ! mais elle est
445
Épouvantablement ravissante !
446
Premier marquis
447
Une pêche
448
Qui sourirait avec une fraise !
449
Deuxième marquis
450
Et si fraîche
451
Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de cœur !
452
Christian, lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras.
453
C’est elle !
454
Lignière, regardant.
455
Ah ! c’est elle ?…
456
Christian
457
Oui. Dites vite. J’ai peur.
458
Lignière, dégustant son rivesalte à petits coups.
459
Magdeleine Robin, dite Roxane. — Fine.
460
Précieuse.
461
Christian
462
Hélas !
463
Lignière
464
Libre. Orpheline. Cousine
465
De Cyrano, — dont on parlait…
466
(À ce moment un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
467
Christian, tressaillant.
468
Cet homme ?…
469
Lignière, qui commence à être gris, clignant de l’œil.
470
Hé ! Hé !…
471
— Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié
472
À la nièce d’Armand de Richelieu. Désire
473
Faire épouser Roxane à certain triste sire,
474
Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant.
475
Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant :
476
Il peut persécuter une simple bourgeoise.
477
D’ailleurs j’ai dévoilé sa manœuvre sournoise
478
Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir !
479
— La fin était méchante… Écoutez…
480
(Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.)
481
Christian
482
Non. Bonsoir.
483
Lignière
484
Vous allez ?
485
Christian
486
Chez monsieur de Valvert !
487
Lignière
488
Prenez garde :
489
C’est lui qui vous tuera !
490
(Lui désignant du coin de l’œil Roxane.)
491
Restez. On vous regarde.
492
Christian
493
C’est vrai !
494
(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l’air et bouche bée, se rapproche de lui.)
495
Lignière
496
C’est moi qui pars. J’ai soif ! Et l’on m’attend
497
— Dans les tavernes !
498
(Il sort en zigzaguant.)
499
Le Bret, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d’une voix rassurée.
500
Pas de Cyrano.
501
Ragueneau, incrédule.
502
Pourtant…
503
Le Bret
504
Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
505
La salle
506
Commencez ! Commencez !
Scène III
507
Les Mêmes, moins Lignière ; de Guiche, Valvert, puis Montfleury.
508
Un marquis, voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert.
509
Quelle cour, ce de Guiche !
510
Un autre
511
Fi !… Encore un Gascon !
512
Le premier
513
Le Gascon souple et froid,
514
Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi.
515
(Ils vont vers de Guiche.)
516
Deuxième marquis
517
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
518
Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
519
De Guiche
520
C’est couleur Espagnol malade.
521
Premier marquis
522
La couleur
523
Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
524
L’Espagnol ira mal, dans les Flandres !
525
De Guiche
526
Je monte
527
Sur scène. Venez-vous ?
528
(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le théâtre. Il se retourne et appelle.)
529
Viens, Valvert !
530
Christian, qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom.
531
Le vicomte !
532
Ah ! je vais lui jeter à la face mon…
533
(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d’un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.)
534
Hein ?
535
Le tire-laine
536
Ay !…
537
Christian, sans le lâcher.
538
Je cherchais un gant !
539
Le tire-laine, avec un sourire piteux.
540
Vous trouvez une main.
541
(Changeant de ton, bas et vite.)
542
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
543
Christian, le tenant toujours.
544
Quel ?
545
Le tire-laine
546
Lignière…
547
Qui vous quitte…
548
Christian, de même.
549
Eh bien ?
550
Le tire-laine
551
… touche à son heure dernière.
552
Une chanson qu’il fit blessa quelqu’un de grand,
553
Et cent hommes — j’en suis — ce soir sont postés !…
554
Christian
555
Cent !
556
Par qui ?
557
Le tire-laine
558
Discrétion…
559
Christian, haussant les épaules.
560
Oh !
561
Le tire-laine, avec beaucoup de dignité.
562
Professionnelle !
563
Christian
564
Où sont-ils postés ?
565
Le tire-laine
566
À la porte de Nesle.
567
Sur son chemin. Prévenez-le !
568
Christian, qui lui lâche enfin le poignet.
569
Mais où le voir ?
570
Le tire-laine
571
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir
572
D’or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
573
Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs, — et dans chaque,
574
Laissez un petit mot d’écrit l’avertissant.
575
Christian
576
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
577
(Regardant Roxane avec amour.)
578
La quitter… elle !
579
(Avec fureur, Valvert.)
580
Et lui !… — Mais il faut que je sauve
581
Lignière !…
582
(Il sort en courant. — De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.)
583
La salle
584
Commencez.
585
Un bourgeois, dont la perruque s’envole au bout d’une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure.
586
Ma perruque !
587
Cris de joie
588
Il est chauve !…
589
Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
590
Le bourgeois, furieux, montrant le poing.
591
Petit gredin !
592
Rires et cris, qui commencent très fort et vont décroissant.
593
HA ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
594
(Silence complet.)
595
Le Bret, étonné.
596
Ce silence soudain ?…
597
(Un spectateur lui parle bas.)
598
Ah ?…
599
Le spectateur
600
La chose me vient d’être certifiée.
601
Murmures, qui courent.
602
Chut ! — Il paraît ?… — Non !… — Si ! — Dans la loge grillée.
603
— Le Cardinal ! — Le Cardinal ? — Le Cardinal !
604
Un page
605
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !…
606
(On frappe sur la scène. Tout le monde s’immobilise. Attente.)
607
La voix d’un marquis, dans le silence, derrière le rideau.
608
Mouchez cette chandelle !
609
Un autre marquis, passant la tête par la fente du rideau.
610
Une chaise !
611
(Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.)
612
Un spectateur
613
Silence !
614
(On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
615
Le Bret, à Ragueneau, bas.
616
Montfleury entre en scène ?
617
Ragueneau, bas aussi.
618
Oui, c’est lui qui commence.
619
Le Bret
620
Cyrano n’est pas là.
621
Ragueneau
622
J’ai perdu mon pari.
623
Le Bret
624
Tant mieux ! tant mieux !
625
(On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
626
Le parterre, applaudissant.
627
Bravo, Montfleury ! Montfleury !
628
Montfleury, après avoir salué, jouant le rôle de Phédon.
629
« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
630
Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
631
Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois… »
632
Une voix, au milieu du parterre.
633
Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?
634
(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
635
Voix diverses
636
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?…
637
(On se lève dans les loges, pour voir.)
638
Cuigy
639
C’est lui !
640
Le Bret, terrifié.
641
Cyrano !
642
La voix
643
Roi des pitres,
644
Hors de scène à l’instant !
645
Toute la salle, indignée.
646
Oh !
647
Montfleury
648
Mais…
649
La voix
650
Tu récalcitres ?
651
Voix diverses, du parterre, des loges.
652
Chut ! — Assez ! — Montfleury, jouez ! — Ne craignez rien !…
653
Montfleury, d’une voix mal assurée.
654
« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol… »
655
La voix, plus menaçante.
656
Eh bien ?
657
Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
658
Une plantation de bois sur vos épaules ?
659
(Une canne au bout d’un bras jaillit au-dessus des têtes.)
660
Montfleury, d’une voix de plus en plus faible.
661
« Heureux qui… »
662
(La canne s’agite.)
663
La voix
664
Sortez !
665
Le parterre
666
Oh !
667
Montfleury, s’étranglant.
668
« Heureux qui loin des cours… »
669
Cyrano, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible.
670
Ah ! je vais me fâcher !…
671
(Sensation à sa vue.)
Scène IV
672
Les Mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
673
Montfleury, aux marquis.
674
Venez à mon secours,
675
Messieurs !
676
Un marquis, nonchalamment.
677
Mais jouez donc !
678
Cyrano
679
Gros homme, si tu joues
680
Je vais être obligé de te fesser les joues !
681
Le marquis
682
Assez !
683
Cyrano
684
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
685
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
686
Tous les marquis, debout.
687
C’en est trop !… Montfleury…
688
Cyrano
689
Que Montfleury s’en aille,
690
Ou bien je l’essorille et le désentripaille !
691
Une voix
692
Mais…
693
Cyrano
694
Qu’il sorte !
695
Une autre voix
696
Pourtant…
697
Cyrano
698
Ce n’est pas encor fait ?
699
(Avec le geste de retrousser ses manches.)
700
Bon ! je vais sur la scène, en guise de buffet,
701
Découper cette mortadelle d’Italie !
702
Montfleury, rassemblant toute sa dignité.
703
En m’insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
704
Cyrano, très poli.
705
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n’êtes rien,
706
Avait l’honneur de vous connaître, croyez bien
707
Qu’en vous voyant si gros et bête comme une urne,
708
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
709
Le parterre
710
Montfleury ! — Montfleury ! — La pièce de Baro ! —
711
Cyrano, à ceux qui crient autour de lui.
712
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau :
713
Si vous continuez, il va rendre sa lame !
714
(Le cercle s’élargit.)
715
La foule, reculant.
716
Hé ! là !…
717
Cyrano, à Montfleury.
718
Sortez de scène !
719
La foule, se rapprochant et grondant.
720
Oh ! oh !
721
Cyrano, se retournant vivement.
722
Quelqu’un réclame ?
723
(Nouveau recul.)
724
Une voix, chantant au fond.
725
Monsieur de Cyrano
726
Vraiment nous tyrannise,
727
Malgré ce tyranneau
728
On jouera la Clorise.
729
Toute la salle, chantant.
730
La Clorise ! La Clorise !…
731
Cyrano
732
Si j’entends une fois encore cette chanson,
733
Je vous assomme tous.
734
Un bourgeois
735
Vous n’êtes pas Samson !
736
Cyrano
737
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
738
Une dame, dans les loges.
739
C’est inouï !
740
Un seigneur
741
C’est scandaleux !
742
Un bourgeois
743
C’est vexatoire !
744
Un page
745
Ce qu’on s’amuse !
746
Le parterre
747
Kss ! — Montfleury ! — Cyrano !
748
Cyrano
749
Silence !
750
Le parterre, en délire.
751
Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
752
Cyrano
753
Je vous…
754
Un page
755
Miâou !
756
Cyrano
757
Je vous ordonne de vous taire !
758
Et j’adresse un défi collectif au parterre !
759
— J’inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros !
760
Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! —
761
Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
762
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
763
Je l’expédie avec les honneurs qu’on lui doit !
764
— Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
765
(Silence.)
766
La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
767
Pas un nom ? — Pas un doigt ? — C’est bien. Je continue.
768
(Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.)
769
Donc, je désire voir le théâtre guéri
770
De cette fluxion. Sinon…
771
(La main à son épée.)
772
le bistouri !
773
Montfleury
774
Je…
775
Cyrano, descend de sa chaise, s’assied au milieu du rond qui s’est formé, s’installe comme chez lui.
776
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
777
Vous vous éclipserez à la troisième.
778
Le parterre, amusé.
779
Ah ?…
780
Cyrano, frappant dans ses mains.
781
Une !
782
Montfleury
783
Je…
784
Une voix, des loges.
785
Restez !
786
Le parterre
787
Restera… restera pas…
788
Montfleury
789
Je crois,
790
Messieurs…
791
Cyrano
792
Deux !
793
Montfleury
794
Je suis sûr qu’il vaudrait mieux que…
795
Cyrano
796
Trois !
797
(Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de sifflets et de huées.)
798
La salle
799
Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
800
Cyrano, épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes.
801
Qu’il revienne, s’il l’ose !
802
Un bourgeois
803
L’orateur de la troupe !
804
(Bellerose s’avance et salue.)
805
Les loges
806
Ah !… Voilà Bellerose !
807
Bellerose, avec élégance.
808
Nobles seigneurs…
809
Le parterre
810
Non ! Non ! Jodelet !
811
Jodelet, s’avance, et, nasillard.
812
Tas de veaux !
813
Le parterre
814
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
815
Jodelet
816
Pas de bravos !
817
Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
818
S’est senti…
819
Le parterre
820
C’est un lâche !
821
Jodelet
822
Il dut sortir !
823
Le parterre
824
Qu’il rentre !
825
Les uns
826
Non !
827
Les autres
828
Si !
829
Un jeune homme, à Cyrano.
830
Mais à la fin, monsieur, quelle raison
831
Avez-vous de haïr Montfleury ?
832
Cyrano, gracieux, toujours assis.
833
Jeune oison,
834
J’ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
835
Primo : c’est un acteur déplorable qui gueule,
836
Et qui soulève avec des han ! de porteur d’eau,
837
Le vers qu’il faut laisser s’envoler ! — Secundo :
838
Est mon secret…
839
Le vieux bourgeois, derrière lui.
840
Mais vous nous privez sans scrupule
841
De la Clorise ! Je m’entête…
842
Cyrano, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement.
843
Vieille mule,
844
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
845
J’interromps sans remords !
846
Les précieuses, dans les loges.
847
Ha ! — Ho ! — Notre Baro !
848
Ma chère ! — Peut-on dire ?… Ah ! Dieu !…
849
Cyrano, tournant sa chaise vers les loges, galant.
850
Belles personnes,
851
Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
852
De rêve, d’un sourire enchantez un trépas,
853
Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas !
854
Bellerose
855
Et l’argent qu’il va falloir rendre !
856
Cyrano, tournant sa chaise vers la scène.
857
Bellerose,
858
Vous avez dit la seule intelligente chose !
859
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous :
860
(Il se lève, et lançant un sac sur la scène.)
861
Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
862
La salle, éblouie.
863
Ah !… Oh !…
864
Jodelet, ramassant prestement la bourse et la soupesant.
865
À ce prix-là, monsieur, je t’autorise
866
À venir chaque jour empêcher la Clorise !…
867
La salle
868
Hu !… Hu !…
869
Jodelet
870
Dussions-nous même ensemble être hués !…
871
Bellerose
872
Il faut évacuer la salle !…
873
Jodelet
874
Évacuez !…
875
(On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d’un air satisfait. Mais la foule s’arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s’arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.)
876
Le Bret, à Cyrano.
877
C’est fou !…
878
Un fâcheux, qui s’est approché de Cyrano.
879
Le comédien Montfleury ! quel scandale !
880
Mais il est protégé par le duc de Candale !
881
Avez-vous un patron ?
882
Cyrano
883
Non !
884
Le fâcheux
885
Vous n’avez pas ?…
886
Cyrano
887
Non !
888
Le fâcheux
889
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?…
890
Cyrano, agacé.
891
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
892
Non, pas de protecteur…
893
(La main à son épée.)
894
Mais une protectrice !
895
Le fâcheux
896
Mais vous allez quitter la ville ?
897
Cyrano
898
C’est selon.
899
Le fâcheux
900
Mais le duc de Candale a le bras long !
901
Cyrano
902
Moins long
903
Que n’est le mien…
904
(Montrant son épée.)
905
quand je lui mets cette rallonge !
906
Le fâcheux
907
Mais vous ne songez pas à prétendre…
908
Cyrano
909
J’y songe.
910
Le fâcheux
911
Mais…
912
Cyrano
913
Tournez les talons, maintenant.
914
Le fâcheux
915
Mais…
916
Cyrano
917
Tournez !
918
— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
919
Le fâcheux, ahuri.
920
Je…
921
Cyrano, marchant sur lui.
922
Qu’a-t-il d’étonnant ?
923
Le fâcheux, reculant.
924
Votre Grâce se trompe…
925
Cyrano
926
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?…
927
Le fâcheux, même jeu.
928
Je n’ai pas…
929
Cyrano
930
Ou crochu comme un bec de hibou ?
931
Le fâcheux
932
Je…
933
Cyrano
934
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
935
Le fâcheux
936
Mais…
937
Cyrano
938
Ou si quelque mouche, à pas lents, s’y promène ?
939
Qu’a-t-il d’hétéroclite ?
940
Le fâcheux
941
Oh !…
942
Cyrano
943
Est-ce un phénomène ?
944
Le fâcheux
945
Mais d’y porter les yeux j’avais su me garder !
946
Cyrano
947
Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas le regarder ?
948
Le fâcheux
949
J’avais…
950
Cyrano
951
Il vous dégoûte alors ?
952
Le fâcheux
953
Monsieur…
954
Cyrano
955
Malsaine
956
Vous semble sa couleur ?
957
Le fâcheux
958
Monsieur !
959
Cyrano
960
Sa forme, obscène ?
961
Le fâcheux
962
Mais du tout !…
963
Cyrano
964
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
965
— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
966
Le fâcheux, balbutiant.
967
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
968
Cyrano
969
Hein ? comment ? m’accuser d’un pareil ridicule ?
970
Petit, mon nez ? Holà !
971
Le fâcheux
972
Ciel !
973
Cyrano
974
Énorme, mon nez !
975
— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
976
Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,
977
Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
978
D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,
979
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
980
Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,
981
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
982
Que va chercher ma main en haut de votre col,
983
Est aussi dénuée…
984
(Il le soufflette.)
985
Le fâcheux
986
Aïe !
987
Cyrano
988
De fierté, d’envol,
989
De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
990
De somptuosité, de Nez enfin, que celle…
991
(Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.)
992
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
993
Le fâcheux, se sauvant.
994
Au secours ! À la garde !
995
Cyrano
996
Avis donc aux badauds
997
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
998
Et si le plaisantin est noble, mon usage
999
Est de lui mettre, avant de le laisser s’enfuir,
1000
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
1001
De Guiche, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
1002
Mais à la fin il nous ennuie !
1003
Le vicomte de Valvert, haussant les épaules.
1004
Il fanfaronne !
1005
De Guiche
1006
Personne ne va donc lui répondre ?
1007
Le vicomte
1008
Personne ?…
1009
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !…
1010
(Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)
1011
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
1012
Cyrano, gravement.
1013
Très.
1014
Le vicomte, riant.
1015
Ha !
1016
Cyrano, imperturbable.
1017
C’est tout ?…
1018
Le vicomte
1019
Mais…
1020
Cyrano
1021
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
1022
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
1023
En variant le ton, — par exemple, tenez :
1024
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
1025
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
1026
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
1027
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
1028
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
1029
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
1030
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
1031
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
1032
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
1033
Que paternellement vous vous préoccupâtes
1034
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
1035
Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
1036
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
1037
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
1038
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
1039
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
1040
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
1041
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
1042
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
1043
Appelle Hippocampelephantocamélos
1044
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
1045
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
1046
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
1047
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
1048
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
1049
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
1050
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
1051
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
1052
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
1053
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
1054
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
1055
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
1056
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
1057
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
1058
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
1059
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
1060
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
1061
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
1062
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
1063
— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
1064
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
1065
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
1066
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
1067
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
1068
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
1069
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
1070
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
1071
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
1072
De la moitié du commencement d’une, car
1073
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
1074
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
1075
De Guiche, voulant emmener le vicomte pétrifié.
1076
Vicomte, laissez donc !
1077
Le vicomte, suffoqué.
1078
Ces grands airs arrogants !
1079
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
1080
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
1081
Cyrano
1082
Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
1083
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
1084
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
1085
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
1086
Un affront pas très bien lavé, la conscience
1087
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
1088
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
1089
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
1090
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
1091
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
1092
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
1093
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
1094
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
1095
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
1096
Sonner les vérités comme des éperons.
1097
Le vicomte
1098
Mais, monsieur…
1099
Cyrano
1100
Je n’ai pas de gants ?… La belle affaire !
1101
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
1102
— Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
1103
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
1104
Le vicomte
1105
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
1106
Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.
1107
Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
1108
De Bergerac.
1109
(Rires.)
1110
Le vicomte, exaspéré.
1111
Bouffon !
1112
Cyrano, poussant un cri comme lorsqu’on est saisi d’une crampe.
1113
Ay !…
1114
Le vicomte, qui remontait, se retournant.
1115
Qu’est-ce encor qu’il dit ?
1116
Cyrano, avec des grimaces de douleur.
1117
Il faut la remuer car elle s’engourdit…
1118
— Ce que c’est que de la laisser inoccupée ! —
1119
Ay !…
1120
Le vicomte
1121
Qu’avez-vous ?
1122
Cyrano
1123
J’ai des fourmis dans mon épée !
1124
Le vicomte, tirant la sienne.
1125
Soit !
1126
Cyrano
1127
Je vais vous donner un petit coup charmant.
1128
Le vicomte, méprisant.
1129
Poète !…
1130
Cyrano
1131
Oui, monsieur, poète ! et tellement,
1132
Qu’en ferraillant je vais — hop ! — à l’improvisade,
1133
Vous composer une ballade.
1134
Le vicomte
1135
Une ballade ?
1136
Cyrano
1137
Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?
1138
Le vicomte
1139
Mais…
1140
Cyrano, récitant comme une leçon.
1141
La ballade, donc, se compose de trois
1142
Couplets de huit vers…
1143
Le vicomte, piétinant.
1144
Oh !
1145
Cyrano, continuant.
1146
Et d’un envoi de quatre…
1147
Le vicomte
1148
Vous…
1149
Cyrano
1150
Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
1151
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
1152
Le vicomte
1153
Non !
1154
Cyrano
1155
Non ?
1156
(Déclamant.)
1157
« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
1158
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »
1159
Le vicomte
1160
Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?
1161
Cyrano
1162
C’est le titre.
1163
La salle, surexcitée au plus haut point.
1164
Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits !
1165
(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
1166
Cyrano, fermant une seconde les yeux.
1167
Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
1168
(Il fait ce qu’il dit, à mesure.)
1169
Je jette avec grâce mon feutre,
1170
Je fais lentement l’abandon
1171
Du grand manteau qui me calfeutre,
1172
Et je tire mon espadon ;
1173
Élégant comme Céladon,
1174
Agile comme Scaramouche,
1175
Je vous préviens, cher Myrmidon,
1176
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !
1177
(Premiers engagements de fer.)
1178
Vous auriez bien dû rester neutre ;
1179
Où vais-je vous larder, dindon ?…
1180
Dans le flanc, sous votre maheutre ?…
1181
Au cœur, sous votre bleu cordon ?…
1182
— Les coquilles tintent, ding-don !
1183
Ma pointe voltige : une mouche !
1184
Décidément… c’est au bedon,
1185
Qu’à la fin de l’envoi, je touche.
1186
Il me manque une rime en eutre…
1187
Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
1188
C’est pour me fournir le mot pleutre !
1189
— Tac ! je pare la pointe dont
1190
Vous espériez me faire don, —
1191
J’ouvre la ligne, — je la bouche…
1192
Tiens bien ta broche, Laridon !
1193
À la fin de l’envoi, je touche.
1194
(Il annonce solennellement :)
1195
Envoi.
1196
Prince, demande à Dieu pardon !
1197
Je quarte du pied, j’escarmouche,
1198
Je coupe, je feinte…
1199
(Se fendant.)
1200
Hé ! là, donc !
1201
(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
1202
À la fin de l’envoi, je touche.
1203
(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d’enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l’emmènent.)
1204
La foule, en un long cri.
1205
Ah !…
1206
Un chevau-léger
1207
Superbe !
1208
Une femme
1209
Joli !
1210
Ragueneau
1211
Pharamineux !
1212
Un marquis
1213
Nouveau !…
1214
Le Bret
1215
Insensé !
1216
(Bousculade autour de Cyrano. On entend.)
1217
… Compliments… félicite… bravo…
1218
Voix de femme
1219
C’est un héros !…
1220
Un mousquetaire, s’avançant vivement vers Cyrano, la main tendue.
1221
Monsieur, voulez-vous me permettre ?…
1222
C’est tout à fait très bien, et je crois m’y connaître ;
1223
J’ai du reste exprimé ma joie en trépignant !…
1224
(Il s’éloigne.)
1225
Cyrano, à Cuigy.
1226
Comment s’appelle donc ce monsieur ?
1227
Cuigy
1228
D’Artagnan.
1229
Le Bret, à Cyrano, lui prenant le bras.
1230
Çà, causons !…
1231
Cyrano
1232
Laisse un peu sortir cette cohue…
1233
(À Bellerose.)
1234
Je peux rester ?
1235
Bellerose, respectueusement.
1236
Mais oui !…
1237
(On entend des cris au dehors.)
1238
Jodelet, qui a regardé.
1239
C’est Montfleury qu’on hue !
1240
Bellerose, solennellement.
1241
Sic transit !…
1242
(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.)
1243
Balayez. Fermez. N’éteignez pas.
1244
Nous allons revenir après notre repas.
1245
Répéter pour demain une nouvelle farce.
1246
(Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
1247
Le portier, à Cyrano.
1248
Vous ne dînez donc pas ?
1249
Cyrano
1250
Moi ?… Non.
1251
(Le portier se retire.)
1252
Le Bret, à Cyrano.
1253
Parce que ?
1254
Cyrano, fièrement.
1255
Parce…
1256
(Changeant de ton en voyant que le portier est loin.)
1257
Que je n’ai pas d’argent !…
1258
Le Bret, faisant le geste de lancer un sac.
1259
Comment ! le sac d’écus ?…
1260
Cyrano
1261
Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
1262
Le Bret
1263
Pour vivre tout un mois, alors ?…
1264
Cyrano
1265
Rien ne me reste.
1266
Le Bret
1267
Jeter ce sac, quelle sottise !
1268
Cyrano
1269
Mais quel geste !…
1270
La distributrice, toussant derrière son petit comptoir.
1271
Hum !…
1272
(Cyrano et le Bret se retournent. Elle s’avance intimidée.)
1273
Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur me fend…
1274
(Montrant le buffet.)
1275
J’ai là tout ce qu’il faut…
1276
(Avec élan.)
1277
Prenez !
1278
Cyrano, se découvrant.
1279
Ma chère enfant,
1280
Encor que mon orgueil de Gascon m’interdise
1281
D’accepter de vos doigts la moindre friandise,
1282
J’ai trop peur qu’un refus ne vous soit un chagrin,
1283
Et j’accepterais donc…
1284
(Il va au buffet et choisit.)
1285
Oh ! peu de chose ! — Un grain
1286
De ce raisin…
1287
(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.)
1288
Un seul !… Ce verre d’eau…
1289
(Elle veut y verser du vin, il l’arrête.)
1290
Limpide !
1291
— Et la moitié d’un macaron !
1292
(Il rend l’autre moitié.)
1293
Le Bret
1294
Mais c’est stupide !
1295
La distributrice
1296
Oh ! quelque chose encor !
1297
Cyrano
1298
Oui. La main à baiser.
1299
(Il baise, comme la main d’une princesse, la main qu’elle lui tend.)
1300
La distributrice
1301
Merci, monsieur.
1302
(Révérence.)
1303
Bonsoir.
1304
(Elle sort.)
Scène V
1305
Cyrano, Le Bret, puis le Portier.
1306
Cyrano, à Le Bret.
1307
Je t’écoute causer.
1308
(Il s’installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.)
1309
Dîner !…
1310
(… le verre d’eau.)
1311
Boisson !…
1312
(… le grain de raisin.)
1313
Dessert !…
1314
(Il s’assied.)
1315
Là, je me mets à table !
1316
— Ah !… j’avais une faim, mon cher, épouvantable !
1317
(Mangeant.)
1318
— Tu disais ?
1319
Le Bret
1320
Que ces fats aux grands airs belliqueux
1321
Te fausseront l’esprit si tu n’écoutes qu’eux !…
1322
Va consulter des gens de bon sens, et t’informe
1323
De l’effet qu’a produit ton algarade.
1324
Cyrano, achevant son macaron.
1325
Énorme.
1326
Le Bret
1327
Le Cardinal…
1328
Cyrano, s’épanouissant.
1329
Il était là, le Cardinal ?
1330
Le Bret
1331
A dû trouver cela…
1332
Cyrano
1333
Mais très original.
1334
Le Bret
1335
Pourtant…
1336
Cyrano
1337
C’est un auteur. Il ne peut lui déplaire
1338
Que l’on vienne troubler la pièce d’un confrère.
1339
Le Bret
1340
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d’ennemis !
1341
Cyrano, attaquant son grain de raisin.
1342
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m’en être mis ?
1343
Le Bret
1344
Quarante-huit. Sans compter les femmes.
1345
Cyrano
1346
Voyons, compte !
1347
Le Bret
1348
Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
1349
Baro, l’Académie…
1350
Cyrano
1351
Assez ! tu me ravis !
1352
Le Bret
1353
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
1354
Quel système est le tien ?
1355
Cyrano
1356
J’errais dans un méandre ;
1357
J’avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;
1358
J’ai pris…
1359
Le Bret
1360
Lequel ?
1361
Cyrano
1362
Mais le plus simple, de beaucoup.
1363
J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !
1364
Le Bret, haussant les épaules.
1365
Soit ! — Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
1366
Pour Montfleury, le vrai, dis-le moi !
1367
Cyrano, se levant.
1368
Ce Silène,
1369
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
1370
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
1371
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
1372
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !…
1373
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
1374
De poser son regard, sur celle… Oh ! j’ai cru voir
1375
Glisser sur une fleur une longue limace !
1376
Le Bret, stupéfait.
1377
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…
1378
Cyrano, avec un rire amer.
1379
Que j’aimasse ?…
1380
(Changement de ton et gravement.)
1381
J’aime.
1382
Le Bret
1383
Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…
1384
Cyrano
1385
Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
1386
Le rêve d’être aimé même par une laide,
1387
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
1388
Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
1389
J’aime — mais c’est forcé ! — la plus belle qui soit !
1390
Le Bret
1391
La plus belle ?…
1392
Cyrano
1393
Tout simplement, qui soit au monde !
1394
La plus brillante, la plus fine,
1395
(Avec accablement.)
1396
La plus blonde !
1397
Le Bret
1398
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…
1399
Cyrano
1400
Un danger
1401
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer.
1402
Un piège de nature, une rose muscade
1403
Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
1404
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
1405
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
1406
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
1407
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
1408
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
1409
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !…
1410
Le Bret
1411
Sapristi ! Je comprends. C’est clair !
1412
Cyrano
1413
C’est diaphane.
1414
Le Bret
1415
Magdeleine Robin, ta cousine ?
1416
Cyrano
1417
Oui, — Roxane.
1418
Le Bret
1419
Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui !
1420
Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !
1421
Cyrano
1422
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
1423
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
1424
Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! — Parbleu,
1425
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
1426
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
1427
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
1428
L’avril, — je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
1429
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
1430
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
1431
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
1432
Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
1433
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !
1434
Le Bret, ému.
1435
Mon ami !…
1436
Cyrano
1437
Mon ami, j’ai de mauvaises heures !
1438
De me sentir si laid, parfois, tout seul…
1439
Le Bret, vivement, lui prenant la main.
1440
Tu pleures ?
1441
Cyrano
1442
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
1443
Si le long de ce nez une larme coulait !
1444
Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
1445
La divine beauté des larmes se commettre
1446
Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien,
1447
Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
1448
Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
1449
Une seule, par moi, fût ridiculisée !…
1450
Le Bret
1451
Va, ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !
1452
Cyrano, secouant la tête.
1453
Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ?
1454
J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?
1455
Le Bret
1456
Mais ton courage ! ton esprit ! — Cette petite
1457
Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
1458
Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !
1459
Cyrano, saisi.
1460
C’est vrai !
1461
Le Bret
1462
Hé, bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même,
1463
Toute blême a suivi ton duel !…
1464
Cyrano
1465
Toute blême ?
1466
Le Bret
1467
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
1468
Ose, et lui parle, afin…
1469
Cyrano
1470
Qu’elle me rie au nez ?
1471
Non ! — C’est la seule chose au monde que je craigne !
1472
Le portier, introduisant quelqu’un à Cyrano.
1473
Monsieur, on vous demande…
1474
Cyrano, voyant la duègne.
1475
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
Scène VI
1476
Cyrano, Le Bret, la Duègne
1477
La duègne, avec un grand salut.
1478
De son vaillant cousin on désire savoir
1479
Où l’on peut, en secret, le voir.
1480
Cyrano, bouleversé.
1481
Me voir ?
1482
La duègne, avec une révérence.
1483
Vous voir.
1484
— On a des choses à vous dire.
1485
Cyrano
1486
Des ?…
1487
La duègne, nouvelle révérence.
1488
Des choses !
1489
Cyrano, chancelant.
1490
Ah ! mon Dieu !
1491
La duègne
1492
L’on ira, demain, aux primes roses
1493
D’aurore, — ouïr la messe à Saint-Roch.
1494
Cyrano, se soutenant sur Le Bret.
1495
Ah ! mon Dieu !
1496
La duègne
1497
En sortant, — où peut-on entrer, causer un peu ?
1498
Cyrano, affolé.
1499
Où ?… Je… mais… Ah ! mon Dieu !…
1500
La duègne
1501
Dites vite.
1502
Cyrano
1503
Je cherche !…
1504
La duègne
1505
Où ?…
1506
Cyrano
1507
Chez… chez… Ragueneau… le pâtissier…
1508
La duègne
1509
Il perche ?
1510
Cyrano
1511
Dans la rue — ah ! mon Dieu, mon Dieu ! — Saint-Honoré !…
1512
La duègne, remontant.
1513
On ira. Soyez-y. Sept heures.
1514
Cyrano
1515
J’y serai.
1516
(La duègne sort.)
Scène VII
1517
Cyrano, Le Bret, puis les Comédiens, les Comédiennes, Cuigy, Brissaille, Lignière, le Portier, les Violons.
1518
Cyrano, tombant dans les bras de Le Bret.
1519
Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…
1520
Le Bret
1521
Eh bien ! tu n’es plus triste ?
1522
Cyrano
1523
Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j’existe !
1524
Le Bret
1525
Maintenant, tu vas être calme ?
1526
Cyrano, hors de lui.
1527
Maintenant…
1528
Mais je vais être frénétique et fulminant !
1529
Il me faut une armée entière à déconfire !
1530
J’ai dix cœurs ; j’ai vingt bras ; il ne peut me suffire
1531
De pourfendre des nains…
1532
(Il crie à tue-tête.)
1533
Il me faut des géants !
1534
(Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s’agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.)
1535
Une voix, de la scène.
1536
Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
1537
Cyrano, riant.
1538
Nous partons !
1539
(Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
1540
Cuigy
1541
Cyrano !
1542
Cyrano
1543
Qu’est-ce ?
1544
Cuigy
1545
Une énorme grive
1546
Qu’on t’apporte !
1547
Cyrano, le reconnaissant.
1548
Lignière !… hé, qu’est-ce qui t’arrive ?
1549
Cuigy
1550
Il te cherche !
1551
Brissaille
1552
Il ne peut rentrer chez lui !
1553
Cyrano
1554
Pourquoi ?
1555
Lignière, d’une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné.
1556
Ce billet m’avertit… cent hommes contre moi…
1557
À cause de… chanson… grand danger me menace…
1558
Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j’y passe…
1559
Permets-moi donc d’aller coucher sous… sous ton toit !
1560
Cyrano
1561
Cent hommes, m’as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
1562
Lignière, épouvanté.
1563
Mais…
1564
Cyrano, d’une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène.
1565
Prends cette lanterne !…
1566
(Lignière saisit précipitamment la lanterne.)
1567
Et marche ! — Je te jure
1568
Que c’est moi qui ferai ce soir ta couverture !…
1569
(Aux officiers.)
1570
Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
1571
Cuigy
1572
Mais cent hommes !…
1573
Cyrano
1574
Ce soir, il ne m’en faut pas moins !
1575
(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.)
1576
Le Bret
1577
Mais pourquoi protéger…
1578
Cyrano
1579
Voilà Le Bret qui grogne !
1580
Le Bret
1581
Cet ivrogne banal ?…
1582
Cyrano, frappant sur l’épaule de Lignière.
1583
Parce que cet ivrogne,
1584
Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
1585
Fit quelque chose un jour de tout à fait joli ;
1586
Au sortir d’une messe ayant, selon le rite,
1587
Vu celle qu’il aimait prendre de l’eau bénite,
1588
Lui que l’eau fait sauver, courut au bénitier,
1589
Se pencha sur sa conque et le but tout entier !…
1590
Une comédienne, en costume de soubrette.
1591
Tiens, c’est gentil, cela !
1592
Cyrano
1593
N’est-ce pas, la soubrette ?
1594
La comédienne, aux autres.
1595
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
1596
Cyrano
1597
Marchons.
1598
(Aux officiers.)
1599
Et vous, messieurs, en me voyant charger,
1600
Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
1601
Une autre comédienne, sautant de la scène.
1602
Oh ! mais moi je vais voir !
1603
Cyrano
1604
Venez !…
1605
Une autre, sautant aussi, à un vieux comédien.
1606
Viens-tu Cassandre ?…
1607
Cyrano
1608
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
1609
Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
1610
La farce italienne à ce drame espagnol,
1611
Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
1612
L’entourer de grelots comme un tambour de basque !…
1613
Toutes les femmes, sautant de joie.
1614
Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !
1615
Jodelet
1616
Allons !
1617
Cyrano, aux violons.
1618
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
1619
(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s’empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.)
1620
Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
1621
Et vingt pas en avant…
1622
(Il se place comme il dit.)
1623
Moi, tout seul, sous la plume
1624
Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
1625
Fier comme un Scipion triplement Nasica !…
1626
— C’est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! —
1627
On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
1628
(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.)
1629
Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;
1630
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;
1631
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;
1632
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
1633
Comme un mystérieux et magique miroir,
1634
Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir !
1635
Tous
1636
À la porte de Nesle !
1637
Cyrano, debout sur le seuil.
1638
À la porte de Nesle !
1639
(Se retournant avant de sortir, à la soubrette.)
1640
Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
1641
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
1642
(Il tire l’épée et, tranquillement.)
1643
C’est parce qu’on savait qu’il est de mes amis !
1644
(Il sort. Le cortège, — Lignière zigzaguant en tête, — puis les comédiennes aux bras des officiers, — puis les comédiens gambadant, — se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.)
1645
Rideau.
Deuxième acte — La rôtisserie des poètes
1646
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Arbre-Sec qu’on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l’aube.
1647
À gauche, premier plan, comptoir surmonté d’un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.
1648
À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l’intérieur par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c’est un réduit où l’on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l’escalier, semble mener à d’autres petites salles analogues.
1649
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l’on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre de gibier.
1650
Les fours, dans l’ombre, sous l’escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C’est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d’énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces, foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d’osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
1651
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D’autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau ; il écrit.
Scène première
1652
Ragueneau, Pâtissiers, puis Lise ; Ragueneau, à la petite table, écrivant d’un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
1653
Premier pâtissier, apportant une pièce montée.
1654
Fruits en nougat !
1655
Deuxième pâtissier, apportant un plat.
1656
Flan !
1657
Troisième pâtissier, apportant un rôti paré de plumes.
1658
Paon !
1659
Quatrième pâtissier, apportant une plaque de gâteaux.
1660
Roinsoles !
1661
Cinquième pâtissier, apportant une sorte de terrine.
1662
Bœuf en daube !
1663
Ragueneau, cessant d’écrire et levant la tête.
1664
Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube !
1665
Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
1666
L’heure du luth viendra, — c’est l’heure du fourneau !
1667
(Il se lève. — À un cuisinier.)
1668
Vous, veuillez m’allonger cette sauce, elle est courte !
1669
Le cuisinier
1670
De combien ?
1671
Ragueneau
1672
De trois pieds.
1673
(Il passe.)
1674
Le cuisinier
1675
Hein !
1676
Premier pâtissier
1677
La tarte !
1678
Deuxième pâtissier
1679
La tourte !
1680
Ragueneau, devant la cheminée.
1681
Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
1682
N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
1683
(À un pâtissier, lui montrant des pains.)
1684
Vous avez mal placé la fente de ces miches :
1685
Au milieu la césure, — entre les hémistiches !
1686
(À un autre, lui montrant un pâté inachevé.)
1687
À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit…
1688
(À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.)
1689
Et toi, sur cette broche interminable, toi,
1690
Le modeste poulet et la dinde superbe,
1691
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
1692
Alternait les grands vers avec les plus petits,
1693
Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
1694
Un autre apprenti, s’avançant avec un plateau recouvert d’une assiette.
1695
Maître, en pensant à vous, dans le four, j’ai fait cuire
1696
Ceci, qui vous plaira, je l’espère.
1697
(Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
1698
Ragueneau, ébloui.
1699
Une lyre !
1700
L’apprenti
1701
En pâte de brioche.
1702
Ragueneau, ému.
1703
Avec des fruits confits !
1704
L’apprenti
1705
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
1706
Ragueneau, lui donnant de l’argent.
1707
Va boire à ma santé !
1708
(Apercevant Lise qui entre.)
1709
Chut ! ma femme ! Circule,
1710
Et cache cet argent !
1711
(À Lise, lui montrant la lyre d’un air gêné.)
1712
C’est beau ?
1713
Lise
1714
C’est ridicule !
1715
(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
1716
Ragueneau
1717
Des sacs ?… Bon. Merci.
1718
(Il les regarde.)
1719
Ciel ! Mes livres vénérés !
1720
Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
1721
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes…
1722
Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
1723
Lise, sèchement.
1724
Et n’ai-je pas le droit d’utiliser vraiment
1725
Ce que laissent ici, pour unique paiement,
1726
Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
1727
Ragueneau
1728
Fourmi !… n’insulte pas ces divines cigales !
1729
Lise
1730
Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
1731
Vous ne m’appeliez pas bacchante, — ni fourmi !
1732
Ragueneau
1733
Avec des vers, faire cela !
1734
Lise
1735
Pas autre chose.
1736
Ragueneau
1737
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
Scène II
1738
Les Mêmes, deux Enfants, qui viennent d’entrer dans la pâtisserie.
1739
Ragueneau
1740
Vous désirez, petits ?
1741
Premier enfant
1742
Trois pâtés.
1743
Ragueneau, les servant.
1744
Là, bien roux…
1745
Et bien chauds.
1746
Deuxième enfant
1747
S’il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
1748
Ragueneau, saisi, à part.
1749
Hélas ! un de mes sacs !
1750
(Aux enfants.)
1751
Que je les enveloppe ?…
1752
(Il prend un sac et au moment d’y mettre les pâtés, il lit.)
1753
« Tel Ulysses, le jour qu’il quitta Pénélope… »
1754
Pas celui-ci !…
1755
(Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d’y mettre les pâtés, il lit.)
1756
« Le blond Phœbus… » Pas celui-là !
1757
(Même jeu.)
1758
Lise, impatientée.
1759
Eh bien ! qu’attendez-vous ?
1760
Ragueneau
1761
Voilà, voilà, voilà !
1762
(Il en prend un troisième et se résigne.)
1763
Le sonnet à Philis !… mais c’est dur tout de même !
1764
Lise
1765
C’est heureux qu’il se soit décidé !
1766
(Haussant les épaules.)
1767
Nicodème !
1768
(Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
1769
Ragueneau, profitant de ce qu’elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte.
1770
Pst !… Petits !… Rendez-moi le sonnet à Philis,
1771
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
1772
(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.)
1773
« Philis !… » Sur ce doux nom, une tache de beurre !…
1774
« Philis !… »
1775
(Cyrano entre brusquement.)
Scène III
1776
Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le Mousquetaire.
1777
Cyrano
1778
Quelle heure est-il ?
1779
Ragueneau, le saluant avec empressement.
1780
Six heures.
1781
Cyrano, avec émotion.
1782
Dans une heure !
1783
(Il va et vient dans la boutique.)
1784
Ragueneau, le suivant.
1785
Bravo ? J’ai vu…
1786
Cyrano
1787
Quoi donc !
1788
Ragueneau
1789
Votre combat !…
1790
Cyrano
1791
Lequel ?
1792
Ragueneau
1793
Celui de l’Hôtel de Bourgogne !
1794
Cyrano, avec dédain.
1795
Ah !… Le duel !…
1796
Ragueneau, admiratif.
1797
Oui, le duel en vers !…
1798
Lise
1799
Il en a plein la bouche !
1800
Cyrano
1801
Allons ! tant mieux !
1802
Ragueneau, se fendant avec une broche qu’il a saisi.
1803
« À la fin de l’envoi, je touche !…
1804
À la fin de l’envoi, je touche !… » Que c’est beau !
1805
(Avec un enthousiasme croissant.)
1806
« À la fin de l’envoi… »
1807
Cyrano
1808
Quelle heure, Ragueneau ?
1809
Ragueneau, restant fendu pour regarder l’horloge.
1810
Six heures cinq !… « … Je touche ! »
1811
(Il se relève.)
1812
… Oh ! faire une ballade
1813
Lise, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main.
1814
Qu’avez-vous à la main ?
1815
Cyrano
1816
Rien. Une estafilade.
1817
Ragueneau
1818
Courûtes-vous quelque péril ?
1819
Cyrano
1820
Aucun péril.
1821
Lise, le menaçant du doigt.
1822
Je crois que vous mentez !
1823
Cyrano
1824
Mon nez remuerait-il ?
1825
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
1826
(Changeant de ton.)
1827
J’attends ici quelqu’un. Si ce n’est pas sous l’orme,
1828
Vous nous laisserez seuls.
1829
Ragueneau
1830
C’est que je ne peux pas ;
1831
Mes rimeurs vont venir…
1832
Lise, ironique.
1833
Pour leur premier repas.
1834
Cyrano
1835
Tu les éloigneras quand je te ferai signe…
1836
L’heure ?
1837
Ragueneau
1838
Six heures dix.
1839
Cyrano, s’asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier.
1840
Une plume ?…
1841
Ragueneau, lui offrant celle qu’il a à son oreille.
1842
De cygne.
1843
Un mousquetaire, superbement moustachu, entre et d’une voix de stentor.
1844
Salut !
1845
(Lise remonte vivement vers lui.)
1846
Cyrano, se retournant.
1847
Qu’est-ce ?
1848
Ragueneau
1849
Un ami de ma femme. Un guerrier
1850
Terrible, — à ce qu’il dit !…
1851
Cyrano, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau.
1852
Chut !… Écrire, — plier, —
1853
(À lui-même.)
1854
Lui donner, — me sauver…
1855
(Jetant la plume.)
1856
Lâche !… Mais que je meure,
1857
Si j’ose lui parler, lui dire un seul mot…
1858
(À Ragueneau.)
1859
L’heure ?
1860
Ragueneau
1861
Six et quart !…
1862
Cyrano, se frappant sa poitrine.
1863
…un seul mot de tous ceux que j’ai là !
1864
Tandis qu’en écrivant…
1865
(Il reprend la plume.)
1866
Eh bien ! écrivons-la,
1867
Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
1868
Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
1869
Et que mettant mon âme à côté du papier,
1870
Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.
1871
(Il écrit. — Derrière le vitrage de la porte on voit s’agiter des silhouettes maigres et hésitantes.)
Scène IV
1872
Ragueneau, Lise, le Mousquetaire, Cyrano, à la petite table écrivant, les Poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
1873
Lise, entrant, à Ragueneau.
1874
Les voici vos crottés !
1875
Premier poète, entrant, à Ragueneau.
1876
Confrère !…
1877
Deuxième poète, de même, lui secouant les mains.
1878
Cher confrère !
1879
Troisième poète
1880
Aigle des pâtissiers !
1881
(Il renifle.)
1882
Ça sent bon dans votre aire.
1883
Quatrième poète
1884
Ô Phœbus-Rôtisseur !
1885
Cinquième poète
1886
Apollon maître-queux !…
1887
Ragueneau, entouré, embrassé, secoué.
1888
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !…
1889
Premier poète
1890
Nous fûmes retardés par la foule attroupée
1891
À la porte de Nesle !…
1892
Deuxième poète
1893
Ouverts à coups d’épée,
1894
Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
1895
Cyrano, levant une seconde la tête.
1896
Huit ?… Tiens, je croyais sept.
1897
(Il reprend sa lettre.)
1898
Ragueneau, à Cyrano.
1899
Est-ce que vous savez
1900
Le héros du combat ?
1901
Cyrano, négligemment.
1902
Moi ?… Non !
1903
Lise, au mousquetaire.
1904
Et vous ?
1905
Le mousquetaire, se frisant la moustache.
1906
Peut-être !
1907
Cyrano, écrivant, à part, on l’entend murmurer de temps en temps.
1908
Je vous aime…
1909
Premier poète
1910
Un seul homme, assurait-on, sut mettre
1911
Toute une bande en fuite !…
1912
Deuxième poète
1913
Oh ! c’était curieux !
1914
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
1915
Cyrano, écrivant.
1916
…vos yeux…
1917
Troisième poète
1918
On trouvait des chapeaux jusqu’au quai des Orfèvres !
1919
Premier poète
1920
Sapristi ! ce dut être féroce…
1921
Cyrano, même jeu.
1922
…vos lèvres…
1923
Premier poète
1924
Un terrible géant, l’auteur de ces exploits !
1925
Cyrano, même jeu.
1926
…Et je m’évanouis de peur quand je vous vois.
1927
Deuxième poète, happant un gâteau.
1928
Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
1929
Cyrano, même jeu.
1930
…qui vous aime…
1931
(Il s’arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.)
1932
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
1933
Ragueneau, au deuxième poète.
1934
J’ai mis une recette en vers.
1935
Troisième poète, s’installant près d’un plateau de choux à la crème.
1936
Oyons ces vers !
1937
Quatrième poète, regardant une brioche qu’il a prise.
1938
Cette brioche a mis son bonnet de travers.
1939
(Il la décoiffe d’un coup de dent.)
1940
Premier poète
1941
Ce pain d’épice suit le rimeur famélique,
1942
De ses yeux en amande aux sourcils d’angélique !
1943
(Il happe le morceau de pain d’épice.)
1944
Deuxième poète
1945
Nous écoutons.
1946
Troisième poète, serrant légèrement un chou entre ses doigts.
1947
Ce chou bave sa crème. Il rit.
1948
Deuxième poète, mordant à même la grande lyre de pâtisserie.
1949
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
1950
Ragueneau, qui s’est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
1951
Une recette en vers…
1952
Deuxième poète, au premier, lui donnant un coup de coude.
1953
Tu déjeunes ?
1954
Premier poète, au deuxième.
1955
Tu dînes !
1956
Ragueneau
1957
Comment on fait les tartelettes amandines.
1958
Battez, pour qu’ils soient mousseux,
1959
Quelques œufs ;
1960
Incorporez à leur mousse
1961
Un jus de cédrat choisi ;
1962
Versez-y
1963
Un bon lait d’amande douce ;
1964
Mettez de la pâte à flan
1965
Dans le flanc
1966
De moules à tartelette ;
1967
D’un doigt preste, abricotez
1968
Les côtés ;
1969
Versez goutte à gouttelette
1970
Votre mousse en ces puits, puis
1971
Que ces puits
1972
Passent au four, et, blondines,
1973
Sortant en gais troupelets,
1974
Ce sont les
1975
Tartelettes amandines !
1976
Les poètes, la bouche pleine.
1977
Exquis ! Délicieux !
1978
Un poète, s’étouffant.
1979
Homph !
1980
(Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s’avance vers Ragueneau.)
1981
Cyrano
1982
Bercés par ta voix,
1983
Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?
1984
Ragueneau, plus bas, avec un sourire.
1985
Je le vois…
1986
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;
1987
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
1988
Puisque je satisfais un doux faible que j’ai
1989
Tout en laissant manger ceux qui n’ont pas mangé ?
1990
Cyrano, lui frappant sur l’épaule.
1991
Toi tu me plais !…
1992
(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.)
1993
Hé là, Lise ?
1994
(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.)
1995
Ce capitaine…
1996
Vous assiège ?
1997
Lise, offensée.
1998
Oh ! mes yeux, d’une œillade hautaine,
1999
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
2000
Cyrano
2001
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
2002
Lise, suffoquée.
2003
Mais…
2004
Cyrano, nettement.
2005
Ragueneau me plaît. C’est pourquoi, dame Lise,
2006
Je défends que quelqu’un le ridicoculise.
2007
Lise
2008
Mais…
2009
Cyrano, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.
2010
À bon entendeur…
2011
(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l’horloge.)
2012
Lise, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.
2013
Vraiment, vous m’étonnez !…
2014
Répondez… sur son nez…
2015
Le mousquetaire
2016
Sur son nez… sur son nez…
2017
(Il s’éloigne vivement, Lise le suit.)
2018
Cyrano, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d’emmener les poètes.
2019
Pst !…
2020
Ragueneau, montrant aux poètes la porte de droite.
2021
Nous serons bien mieux par là…
2022
Cyrano, s’impatientant.
2023
Pst ! pst !…
2024
Ragueneau, les entraînant.
2025
Pour lire
2026
Des vers…
2027
Premier poète, désespéré, la bouche pleine.
2028
Mais les gâteaux !…
2029
Deuxième poète
2030
Emportons-les !
2031
(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.)
Scène V
2032
Cyrano, Roxane, la Duègne
2033
Cyrano
2034
Je tire
2035
Ma lettre si je sens seulement qu’il y a
2036
Le moindre espoir !…
2037
(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.)
2038
Entrez !…
2039
(Marchant sur la duègne.)
2040
Vous, deux mots, duègna !
2041
La duègne
2042
Quatre.
2043
Cyrano
2044
Êtes-vous gourmande ?
2045
La duègne
2046
À m’en rendre malade.
2047
Cyrano, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir.
2048
Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade…
2049
La duègne, piteuse.
2050
Heu !…
2051
Cyrano
2052
…que je vous remplis de darioles.
2053
La duègne, changeant de figure.
2054
Hou !
2055
Cyrano
2056
Aimez-vous le gâteau qu’on nomme petit chou ?
2057
La duègne, avec dignité.
2058
Monsieur, j’en fais état, lorsqu’il est à la crème.
2059
Cyrano
2060
J’en plonge six pour vous dans le sein d’un poème
2061
De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain
2062
Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
2063
— Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
2064
La duègne
2065
J’en suis férue !
2066
Cyrano, lui chargeant les bras de sacs remplis.
2067
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
2068
La duègne
2069
Mais…
2070
Cyrano, la poussant dehors.
2071
Et ne revenez qu’après avoir fini !
2072
(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s’arrête, découvert, à une distance respectueuse.)
Scène VI
2073
Cyrano, Roxane, la Duègne, un instant.
2074
Cyrano
2075
Que l’instant entre tous les instants soit béni,
2076
Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire
2077
Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ?…
2078
Roxane, qui s’est démasquée.
2079
Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat
2080
Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,
2081
C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…
2082
Cyrano
2083
De Guiche ?
2084
Roxane, baissant les yeux.
2085
Cherchait à m’imposer… comme mari…
2086
Cyrano
2087
Postiche ?
2088
(Saluant.)
2089
Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
2090
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
2091
Roxane
2092
Puis… je voulais… Mais pour l’aveu que je viens faire,
2093
Il faut que je revoie en vous le… presque frère,
2094
Avec qui je jouais, dans le parc — près du lac !…
2095
Cyrano
2096
Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !…
2097
Roxane
2098
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…
2099
Cyrano
2100
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
2101
Roxane
2102
C’était le temps des jeux…
2103
Cyrano
2104
Des mûrons aigrelets…
2105
Roxane
2106
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !…
2107
Cyrano
2108
Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…
2109
Roxane
2110
J’étais jolie, alors ?
2111
Cyrano
2112
Vous n’étiez pas vilaine.
2113
Roxane
2114
Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
2115
Vous accouriez ! — Alors, jouant à la maman,
2116
Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure :
2117
(Elle lui prend la main.)
2118
« Qu’est-ce que c’est encor que cette égratignure ? »
2119
(Elle s’arrête stupéfaite.)
2120
Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci !
2121
(Cyrano veut retirer sa main.)
2122
Non ! montrez-la !
2123
Hein ? à votre âge, encor ! — Où t’es-tu fait cela ?
2124
Cyrano
2125
En jouant, du côté de la porte de Nesle.
2126
Roxane, s’asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d’eau.
2127
Donnez !
2128
Cyrano, s’asseyant aussi.
2129
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
2130
Roxane
2131
Et, dites-moi, — pendant que j’ôte un peu le sang, —
2132
Ils étaient contre vous ?
2133
Cyrano
2134
Oh ! pas tout à fait cent.
2135
Roxane
2136
Racontez !
2137
Cyrano
2138
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
2139
Que vous n’osiez tantôt me dire…
2140
Roxane, sans quitter sa main.
2141
À présent j’ose,
2142
Car le passé m’encouragea de son parfum !
2143
Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.
2144
Cyrano
2145
Ah !…
2146
Roxane
2147
Qui ne le sait pas d’ailleurs.
2148
Cyrano
2149
Ah !…
2150
Roxane
2151
Pas encore.
2152
Cyrano
2153
Ah !…
2154
Roxane
2155
Mais qui va bientôt le savoir, s’il l’ignore.
2156
Cyrano
2157
Ah !…
2158
Roxane
2159
Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima
2160
Timidement, de loin, sans oser le dire…
2161
Cyrano
2162
Ah !…
2163
Roxane
2164
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. —
2165
Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
2166
Cyrano
2167
Ah !…
2168
Roxane, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
2169
Et figurez-vous, tenez, que, justement
2170
Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
2171
Cyrano
2172
Ah !…
2173
Roxane, riant.
2174
Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
2175
Cyrano
2176
Ah !…
2177
Roxane
2178
Il a sur son front de l’esprit, du génie,
2179
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
2180
Cyrano, se levant tout pâle.
2181
Beau !
2182
Roxane
2183
Quoi ? Qu’avez-vous ?
2184
Cyrano
2185
Moi, rien… c’est… c’est…
2186
(Il montre sa main, avec un sourire.)
2187
C’est ce bobo.
2188
Roxane
2189
Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die
2190
Que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…
2191
Cyrano
2192
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
2193
Roxane
2194
Nos yeux seuls.
2195
Cyrano
2196
Mais comment savez-vous, alors ?
2197
Roxane
2198
Sous les tilleuls
2199
De la place Royale, on cause… Des bavardes
2200
M’ont renseignée…
2201
Cyrano
2202
Il est cadet ?
2203
Roxane
2204
Cadet aux gardes.
2205
Cyrano
2206
Son nom ?
2207
Roxane
2208
Baron Christian de Neuvillette.
2209
Cyrano
2210
Hein ?…
2211
Il n’est pas aux cadets.
2212
Roxane
2213
Si, depuis ce matin
2214
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
2215
Cyrano
2216
Vite,
2217
Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite…
2218
La duègne, ouvrant la porte du fond.
2219
J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
2220
Cyrano
2221
Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
2222
(La duègne disparaît.)
2223
… Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
2224
Bel esprit, — si c’était un profane, un sauvage.
2225
Roxane
2226
Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !
2227
Cyrano
2228
S’il était aussi maldisant que bien coiffé !
2229
Roxane
2230
Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !
2231
Cyrano
2232
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
2233
— Mais si c’était un sot !…
2234
Roxane, frappant du pied.
2235
Eh bien ! j’en mourrais, là !
2236
Cyrano, après un temps.
2237
Vous m’avez fait venir pour me dire cela ?
2238
Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.
2239
Roxane
2240
Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme,
2241
Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
2242
Dans votre compagnie…
2243
Cyrano
2244
Et que nous provoquons
2245
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
2246
Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ?
2247
C’est ce qu’on vous a dit ?
2248
Roxane
2249
Et vous pensez si j’ai
2250
Tremblé pour lui !
2251
Cyrano, entre ses dents.
2252
Non sans raison !
2253
Roxane
2254
Mais j’ai songé
2255
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
2256
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, —
2257
J’ai songé : s’il voulait, lui, que tous ils craindront…
2258
Cyrano
2259
C’est bien, je défendrai votre petit baron.
2260
Roxane
2261
Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ?
2262
J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
2263
Cyrano
2264
Oui, oui.
2265
Roxane
2266
Vous serez son ami ?
2267
Cyrano
2268
Je le serai.
2269
Roxane
2270
Et jamais il n’aura de duel ?
2271
Cyrano
2272
C’est juré.
2273
Roxane
2274
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m’en aille.
2275
(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.)
2276
Mais vous ne m’avez pas raconté la bataille
2277
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !…
2278
— Dites-lui qu’il m’écrive.
2279
(Elle lui envoie un petit baiser de la main.)
2280
Oh ! je vous aime !
2281
Cyrano
2282
Oui, oui.
2283
Roxane
2284
Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. — Nous sommes
2285
De grands amis !
2286
Cyrano
2287
Oui, oui.
2288
Roxane
2289
Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
2290
Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
2291
Cent hommes ! Quel courage !
2292
Cyrano, la saluant.
2293
Oh ! j’ai fait mieux depuis.
2294
(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s’ouvre. Ragueneau passe la tête.)
Scène VII
2295
Cyrano, Ragueneau, les Poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les Cadets, la Foule, etc., puis de Guiche.
2296
Ragueneau
2297
Peut-on rentrer ?
2298
Cyrano, sans bouger.
2299
Oui…
2300
(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
2301
Carbon de Castel-Jaloux
2302
Le voilà !
2303
Cyrano, levant la tête.
2304
Mon capitaine…
2305
Carbon, exultant.
2306
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
2307
De mes cadets sont là !…
2308
Cyrano, reculant.
2309
Mais…
2310
Carbon, voulant l’entraîner.
2311
Viens ! on veut te voir !
2312
Cyrano
2313
Non !
2314
Carbon
2315
Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
2316
Cyrano
2317
Je…
2318
Carbon, remontant à la porte, et criant à la cantonade, d’une voix de tonnerre.
2319
Le héros refuse. Il est d’humeur bourrue !
2320
Une voix, au dehors.
2321
Ah ! Sandious !
2322
(Tumulte au dehors, bruits d’épées et de bottes qui se rapprochent.)
2323
Carbon, se frottant les mains.
2324
Les voici qui traversent la rue !…
2325
Les cadets, entrant dans la rôtisserie.
2326
Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious !
2327
Ragueneau, reculant épouvanté.
2328
Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !
2329
Les cadets
2330
Tous !
2331
Un cadet, à Cyrano.
2332
Bravo !
2333
Cyrano
2334
Baron !
2335
Un autre, lui secouant les mains.
2336
Vivat !
2337
Cyrano
2338
Baron !
2339
Troisième cadet
2340
Que je t’embrasse !
2341
Cyrano
2342
Baron !…
2343
Plusieurs gascons
2344
Embrassons-le !
2345
Cyrano, ne sachant auquel répondre.
2346
Baron… baron… de grâce…
2347
Ragueneau
2348
Vous êtes tous barons, messieurs ?
2349
Les cadets
2350
Tous ?
2351
Ragueneau
2352
Le sont-ils ?…
2353
Premier cadet
2354
On ferait une tour rien qu’avec nos tortils !
2355
Le Bret, entrant, et courant à Cyrano.
2356
On te cherche ! Une foule en délire conduite
2357
Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite…
2358
Cyrano, épouvanté.
2359
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
2360
Le Bret, se frottant les mains.
2361
Si !
2362
Un bourgeois, entrant suivi d’un groupe.
2363
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
2364
(Au dehors la rue s’est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s’arrêtent.)
2365
Le Bret, bas, souriant, à Cyrano.
2366
Et Roxane ?
2367
Cyrano, vivement.
2368
Tais-toi !
2369
La foule, criant dehors.
2370
Cyrano !…
2371
(Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
2372
Ragueneau, debout sur une table.
2373
Ma boutique
2374
Est envahie ! On casse tout ! C’est magnifique !
2375
Des gens, autour de Cyrano.
2376
Mon ami… mon ami…
2377
Cyrano
2378
Je n’avais pas hier
2379
Tant d’amis !…
2380
Le Bret, ravi.
2381
Le succès !
2382
Un petit marquis, accourant, les mains tendues.
2383
Si tu savais, mon cher…
2384
Cyrano
2385
Si tu ?… Tu ?… Qu’est-ce donc qu’ensemble nous gardâmes ?
2386
Un autre
2387
Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
2388
Qui là, dans mon carrosse…
2389
Cyrano, froidement.
2390
Et vous d’abord, à moi,
2391
Qui vous présentera ?
2392
Le Bret, stupéfait.
2393
Mais qu’as-tu donc ?
2394
Cyrano
2395
Tais-toi !
2396
Un homme de lettres, avec une écritoire.
2397
Puis-je avoir des détails sur ?…
2398
Cyrano
2399
Non.
2400
Le Bret, lui poussant le coude.
2401
C’est Théophraste
2402
Renaudot ! l’inventeur de la gazette.
2403
Cyrano
2404
Baste !
2405
Le Bret
2406
Cette feuille où l’on fait tant de choses tenir !
2407
On dit que cette idée a beaucoup d’avenir !
2408
Le poète, s’avançant.
2409
Monsieur…
2410
Cyrano
2411
Encor !
2412
Le poète
2413
Je veux faire un pentacrostiche
2414
Sur votre nom…
2415
Quelqu’un, s’avançant encore.
2416
Monsieur…
2417
Cyrano
2418
Assez !
2419
(Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d’officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
2420
Cuigy, à Cyrano.
2421
Monsieur de Guiche !
2422
(Murmure. Tout le monde se range.)
2423
Vient de la part du maréchal de Gassion !
2424
De Guiche, saluant Cyrano.
2425
… Qui tient à vous mander son admiration
2426
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
2427
La foule
2428
Bravo !…
2429
Cyrano, s’inclinant.
2430
Le maréchal s’y connaît en bravoure.
2431
De Guiche
2432
Il n’aurait jamais cru le fait si ces messieurs
2433
N’avaient pu lui jurer l’avoir vu.
2434
Cuigy
2435
De nos yeux.
2436
Le Bret, bas à Cyrano, qui a l’air absent.
2437
Mais…
2438
Cyrano
2439
Tais-toi !
2440
Le Bret
2441
Tu parais souffrir !
2442
Cyrano, tressaillant et se redressant vivement.
2443
Devant ce monde ?…
2444
(Sa moustache se hérisse ; il poitrine.)
2445
Moi souffrir ?… Tu vas voir !
2446
De Guiche, auquel Cuigy a parlé à l’oreille.
2447
Votre carrière abonde
2448
De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous
2449
De Gascons, n’est-ce pas ?
2450
Cyrano
2451
Aux cadets, oui.
2452
Un cadet, d’une voix terrible.
2453
Chez nous !
2454
De Guiche, regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano.
2455
Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine,
2456
Ce sont donc les fameux ?…
2457
Carbon de Castel-Jaloux
2458
Cyrano !
2459
Cyrano
2460
Capitaine ?
2461
Carbon
2462
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
2463
Veuillez la présenter au comte, s’il vous plaît.
2464
Cyrano, faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les cadets.
2465
Ce sont les cadets de Gascogne
2466
De Carbon de Castel-Jaloux ;
2467
Bretteurs et menteurs sans vergogne,
2468
Ce sont les cadets de Gascogne !
2469
Parlant blason, lambel, bastogne,
2470
Tous plus nobles que des filous,
2471
Ce sont les cadets de Gascogne
2472
De Carbon de Castel-Jaloux :
2473
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2474
Moustache de chat, dents de loups,
2475
Fendant la canaille qui grogne,
2476
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2477
Ils vont, — coiffés d’un vieux vigogne
2478
Dont la plume cache les trous ! —
2479
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
2480
Moustache de chat, dents de loups !
2481
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
2482
Sont leurs sobriquets les plus doux ;
2483
De gloire, leur âme est ivrogne !
2484
Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
2485
Dans tous les endroits où l’on cogne
2486
Ils se donnent des rendez-vous…
2487
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
2488
Sont leurs sobriquets les plus doux !
2489
Voici les cadets de Gascogne
2490
Qui font cocus tous les jaloux !
2491
Ô femme, adorable carogne,
2492
Voici les cadets de Gascogne !
2493
Que le vieil époux se renfrogne :
2494
Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
2495
Voici les cadets de Gascogne
2496
Qui font cocus tous les jaloux !
2497
De Guiche, nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté.
2498
Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne.
2499
— Voulez-vous être à moi ?
2500
Cyrano
2501
Non, Monsieur, à personne.
2502
De Guiche
2503
Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
2504
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
2505
Le Bret, ébloui.
2506
Grand Dieu !
2507
De Guiche
2508
Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
2509
Le Bret, à l’oreille de Cyrano.
2510
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
2511
De Guiche
2512
Portez-les-lui.
2513
Cyrano, tenté et un peu charmé.
2514
Vraiment…
2515
De Guiche
2516
Il est des plus experts.
2517
Il vous corrigera seulement quelques vers…
2518
Cyrano, dont le visage s’est immédiatement rembruni.
2519
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
2520
En pensant qu’on y peut changer une virgule.
2521
De Guiche
2522
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
2523
Il le paye très cher.
2524
Cyrano
2525
Il le paye moins cher
2526
Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
2527
Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
2528
De Guiche
2529
Vous êtes fier.
2530
Cyrano
2531
Vraiment, vous l’avez remarqué ?
2532
Un cadet, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées.
2533
Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai,
2534
Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
2535
Les feutres des fuyards !…
2536
Carbon
2537
Des dépouilles opimes !
2538
Tout le monde, riant.
2539
Ah ! Ah ! Ah !
2540
Cuigy
2541
Celui qui posta ces gueux, ma foi,
2542
Doit rager aujourd’hui.
2543
Brissaille
2544
Sait-on qui c’est ?
2545
De Guiche
2546
C’est moi.
2547
(Les rires s’arrêtent.)
2548
Je les avais chargés de châtier, — besogne
2549
Qu’on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne.
2550
(Silence gêné.)
2551
Le cadet, à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres.
2552
Que faut-il qu’on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ?
2553
Cyrano, prenant l’épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche.
2554
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
2555
De Guiche, se levant et d’une voix brève.
2556
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.
2557
(À Cyrano, violemment.)
2558
Vous, Monsieur !…
2559
Une voix, dans la rue, criant.
2560
Les porteurs de monseigneur le comte
2561
De Guiche !
2562
De Guiche, qui s’est dominé, avec un sourire.
2563
… Avez-vous lu Don Quichot ?
2564
Cyrano
2565
Je l’ai lu.
2566
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
2567
De Guiche
2568
Veuillez donc méditer alors…
2569
Un porteur, paraissant au fond.
2570
Voici la chaise.
2571
De Guiche
2572
Sur le chapitre des moulins !
2573
Cyrano, saluant.
2574
Chapitre treize.
2575
De Guiche
2576
Car lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…
2577
Cyrano
2578
J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
2579
De Guiche
2580
Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
2581
Vous lance dans la boue !…
2582
Cyrano
2583
Ou bien dans les étoiles !
2584
(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s’éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
Scène VIII
2585
Cyrano, Le Bret, les Cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.
2586
Cyrano, saluant d’un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer.
2587
Messieurs… Messieurs… Messieurs…
2588
Le Bret, désolé, redescendant, les bras au ciel.
2589
Ah ! dans quels jolis draps…
2590
Cyrano
2591
Oh ! toi ! tu vas grogner !
2592
Le Bret
2593
Enfin, tu conviendras
2594
Qu’assassiner toujours la chance passagère,
2595
Devient exagéré.
2596
Cyrano
2597
Hé bien oui, j’exagère !
2598
Le Bret, triomphant.
2599
Ah !
2600
Cyrano
2601
Mais pour le principe, et pour l’exemple aussi,
2602
Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.
2603
Le Bret
2604
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
2605
La fortune et la gloire…
2606
Cyrano
2607
Et que faudrait-il faire ?
2608
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
2609
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
2610
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
2611
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
2612
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
2613
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
2614
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
2615
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
2616
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
2617
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
2618
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
2619
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
2620
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
2621
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
2622
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
2623
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
2624
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
2625
Devenir un petit grand homme dans un rond,
2626
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
2627
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
2628
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
2629
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
2630
S’aller faire nommer pape par les conciles
2631
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
2632
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
2633
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
2634
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
2635
Être terrorisé par de vagues gazettes,
2636
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
2637
Dans les petits papiers du Mercure François ? »…
2638
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
2639
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
2640
Rédiger des placets, se faire présenter ?
2641
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
2642
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
2643
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
2644
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
2645
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
2646
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
2647
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
2648
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
2649
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
2650
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
2651
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
2652
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
2653
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
2654
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
2655
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
2656
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
2657
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
2658
Le Bret
2659
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
2660
As-tu donc contracté la manie effroyable
2661
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
2662
Cyrano
2663
À force de vous voir vous faire des amis,
2664
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
2665
D’une bouche empruntée au derrière des poules !
2666
J’aime raréfier sur mes pas les saluts,
2667
Et m’écrie avec joie : un ennemi de plus !
2668
Le Bret
2669
Quelle aberration !
2670
Cyrano
2671
Eh bien ! oui, c’est mon vice.
2672
Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
2673
Mon cher, si tu savais comme l’on marche mieux
2674
Sous la pistolétade excitante des yeux !
2675
Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches
2676
Le fiel des envieux et la bave des lâches !
2677
— Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
2678
Ressemble à ces grands cols d’Italie, ajourés
2679
Et flottants, dans lesquels votre cou s’effémine :
2680
On y est plus à l’aise… et de moins haute mine,
2681
Car le front n’ayant pas de maintien ni de loi,
2682
S’abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
2683
La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête
2684
La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
2685
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
2686
Qui m’ajoute une gêne, et m’ajoute un rayon :
2687
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
2688
La Haine est un carcan, mais c’est une auréole !
2689
Le Bret, après un silence, passant son bras sous le sien.
2690
Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas,
2691
Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !
2692
Cyrano, vivement.
2693
Tais-toi !
2694
(Depuis un moment, Christian est entré, s’est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s’asseoir seul à une petite table où Lise le sert.)
Scène IX
2695
Cyrano, Le Bret, Les Cadets, Christian de Neuvillette.
2696
Un cadet, assis à une table du fond, le verre en main.
2697
Hé ! Cyrano !
2698
(Cyrano se retourne.)
2699
Le récit ?
2700
Cyrano
2701
Tout à l’heure !
2702
(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
2703
Le cadet, se levant, et descendant.
2704
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
2705
Leçon
2706
(Il s’arrête devant la table où est Christian.)
2707
pour ce timide apprentif !
2708
Christian, levant la tête.
2709
Apprentif ?
2710
Un autre cadet
2711
Oui, septentrional maladif !
2712
Christian
2713
Maladif ?
2714
Premier cadet, goguenard.
2715
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose :
2716
C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause
2717
Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
2718
Christian
2719
Qu’est-ce ?
2720
Un autre cadet, d’une voix terrible.
2721
Regardez-moi !
2722
(Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.)
2723
M’avez-vous entendu ?
2724
Christian
2725
Ah ! c’est le…
2726
Un autre
2727
Chut !… jamais ce mot ne se profère !
2728
(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
2729
Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !
2730
Un autre, qui, pendant qu’il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s’asseoir sur la table, dans son dos.
2731
Deux nasillards par lui furent exterminés
2732
Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !
2733
Un autre, d’une voix caverneuse, — surgissant de sous la table où il s’est glissé à quatre pattes.
2734
On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge,
2735
La moindre allusion au fatal cartilage !
2736
Un autre, lui posant la main sur l’épaule.
2737
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
2738
Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul !
2739
(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l’air de ne rien voir.)
2740
Christian
2741
Capitaine !
2742
Carbon, se retournant et le toisant.
2743
Monsieur ?
2744
Christian
2745
Que fait-on quand on trouve
2746
Des méridionaux trop vantards ?…
2747
Carbon
2748
On leur prouve
2749
Qu’on peut être du Nord et courageux.
2750
(Il lui tourne le dos.)
2751
Christian
2752
Merci.
2753
Premier cadet, à Cyrano.
2754
Maintenant, ton récit !
2755
Tous
2756
Son récit !
2757
Cyrano, redescendant vers eux.
2758
Mon récit ?…
2759
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.)
2760
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
2761
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
2762
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
2763
S’étant mis à passer un coton nuager
2764
Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
2765
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
2766
Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
2767
Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
2768
Christian
2769
Que son nez.
2770
(Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.)
2771
Cyrano
2772
Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
2773
Un cadet, à mi-voix.
2774
C’est un homme
2775
Arrivé ce matin.
2776
Cyrano, faisant un pas vers Christian.
2777
Ce matin ?
2778
Carbon, à mi-voix.
2779
Il se nomme
2780
Le baron de Neuvil…
2781
Cyrano, vivement, s’arrêtant.
2782
Ah ! c’est bien…
2783
(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.)
2784
Je…
2785
(Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde.)
2786
Très bien…
2787
(Il reprend.)
2788
Je disais donc…
2789
(Avec un éclat de rage dans la voix.)
2790
Mordious !…
2791
(Il continue d’un ton naturel.)
2792
que l’on n’y voyait rien.
2793
(Stupeur. On se rassied en se regardant.)
2794
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
2795
J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
2796
Qui m’aurait sûrement…
2797
Christian
2798
Dans le nez…
2799
(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
2800
Cyrano, d’une voix étranglée.
2801
Une dent, —
2802
Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent,
2803
J’allais fourrer…
2804
Christian
2805
Le nez…
2806
Cyrano
2807
Le doigt… entre l’écorce
2808
Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force
2809
À me faire donner…
2810
Christian
2811
Sur le nez…
2812
Cyrano, essuyant la sueur à son front.
2813
Sur les doigts.
2814
— Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !
2815
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
2816
Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…
2817
Christian
2818
Une nasarde.
2819
Cyrano
2820
Je la pare et soudain me trouve…
2821
Christian
2822
Nez à nez…
2823
Cyrano, bondissant vers lui.
2824
Ventre-Saint-Gris !
2825
(Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.)
2826
avec cent braillards avinés
2827
Qui puaient…
2828
Christian
2829
À plein nez…
2830
Cyrano, blême et souriant.
2831
L’oignon et la litharge !
2832
Je bondis, front baissé…
2833
Christian
2834
Nez au vent !
2835
Cyrano
2836
Et je charge !
2837
J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif !
2838
Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…
2839
Christian
2840
Pif !
2841
Cyrano, éclatant.
2842
Tonnerre ! Sortez tous !
2843
(Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
2844
Premier cadet
2845
C’est le réveil du tigre !
2846
Cyrano
2847
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
2848
Deuxième cadet
2849
Bigre !
2850
On va le retrouver en hachis !
2851
Ragueneau
2852
En hachis ?
2853
Un autre cadet
2854
Dans un de vos pâtés !
2855
Ragueneau
2856
Je sens que je blanchis,
2857
Et que je m’amollis comme une serviette !
2858
Carbon
2859
Sortons !
2860
Un autre
2861
Il n’en va pas laisser une miette !
2862
Un autre
2863
Ce qui va se passer ici, j’en meurs d’effroi !
2864
Un autre, refermant la porte de droite.
2865
Quelque chose d’épouvantable !
2866
(Ils sont tous sortis, — soit par le fond, soit par les côtés, — quelques-uns ont disparu par l’escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.)
Scène X
2867
Cyrano, Christian.
2868
Cyrano
2869
Embrasse-moi !
2870
Christian
2871
Monsieur…
2872
Cyrano
2873
Brave.
2874
Christian
2875
Ah çà ! mais !…
2876
Cyrano
2877
Très brave. Je préfère.
2878
Christian
2879
Me direz-vous ?…
2880
Cyrano
2881
Embrasse-moi. Je suis son frère.
2882
Christian
2883
De qui ?
2884
Cyrano
2885
Mais d’elle !
2886
Christian
2887
Hein ?…
2888
Cyrano
2889
Mais de Roxane !
2890
Christian, courant à lui.
2891
Ciel !
2892
Vous, son frère ?
2893
Cyrano
2894
Ou tout comme : un cousin fraternel.
2895
Christian
2896
Elle vous a ?…
2897
Cyrano
2898
Tout dit !
2899
Christian
2900
M’aime-t-elle ?
2901
Cyrano
2902
Peut-être !
2903
Christian, lui prenant les mains.
2904
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
2905
Cyrano
2906
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.
2907
Christian
2908
Pardonnez-moi…
2909
Cyrano, le regardant, et lui mettant la main sur l’épaule.
2910
C’est vrai qu’il est beau, le gredin !
2911
Christian
2912
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
2913
Cyrano
2914
Mais tous ces nez que vous m’avez…
2915
Christian
2916
Je les retire !
2917
Cyrano
2918
Roxane attend ce soir une lettre…
2919
Christian
2920
Hélas !
2921
Cyrano
2922
Quoi !
2923
Christian
2924
C’est me perdre que de cesser de rester coi !
2925
Cyrano
2926
Comment ?
2927
Christian
2928
Las ! je suis sot à m’en tuer de honte.
2929
Cyrano
2930
Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte.
2931
D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.
2932
Christian
2933
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut !
2934
Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
2935
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
2936
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés…
2937
Cyrano
2938
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
2939
Christian
2940
Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! —
2941
Qui ne savent parler d’amour…
2942
Cyrano
2943
Tiens !… Il me semble
2944
Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
2945
J’aurais été de ceux qui savent en parler.
2946
Christian
2947
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
2948
Cyrano
2949
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
2950
Christian
2951
Roxane est précieuse et sûrement je vais
2952
Désillusionner Roxane !
2953
Cyrano, regardant Christian.
2954
Si j’avais
2955
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
2956
Christian, avec désespoir.
2957
Il me faudrait de l’éloquence !
2958
Cyrano, brusquement.
2959
Je t’en prête !
2960
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
2961
Et faisons à nous deux un héros de roman !
2962
Christian
2963
Quoi ?
2964
Cyrano
2965
Te sens-tu de force à répéter les choses
2966
Que chaque jour je t’apprendrai ?…
2967
Christian
2968
Tu me proposes ?…
2969
Cyrano
2970
Roxane n’aura pas de désillusion !
2971
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
2972
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
2973
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
2974
Christian
2975
Mais, Cyrano !…
2976
Cyrano
2977
Christian, veux-tu ?
2978
Christian
2979
Tu me fais peur !
2980
Cyrano
2981
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
2982
Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
2983
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
2984
Christian
2985
Tes yeux brillent !…
2986
Cyrano
2987
Veux-tu ?…
2988
Christian
2989
Quoi ! cela te ferait
2990
Tant de plaisir ?…
2991
Cyrano, avec enivrement.
2992
Cela…
2993
(Se reprenant, et en artiste.)
2994
Cela m’amuserait !
2995
C’est une expérience à tenter un poète.
2996
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
2997
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
2998
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
2999
Christian
3000
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
3001
Je ne pourrai jamais…
3002
Cyrano, sortant de son pourpoint la lettre qu’il a écrite.
3003
Tiens, la voilà, ta lettre !
3004
Christian
3005
Comment ?
3006
Cyrano
3007
Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.
3008
Christian
3009
Je…
3010
Cyrano
3011
Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
3012
Christian
3013
Vous aviez ?…
3014
Cyrano
3015
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
3016
Des épîtres à des Chloris… de nos caboches,
3017
Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont
3018
Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !…
3019
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
3020
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes :
3021
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
3022
Tu verras que je fus dans cette lettre — prends ! —
3023
D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
3024
— Prends donc, et finissons !
3025
Christian
3026
N’est-il pas nécessaire
3027
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
3028
Ira-t-elle à Roxane ?
3029
Cyrano
3030
Elle ira comme un gant !
3031
Christian
3032
Mais…
3033
Cyrano
3034
La crédulité de l’amour-propre est telle,
3035
Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !
3036
Christian
3037
Ah ! mon ami !
3038
(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
Scène XI
3039
Cyrano, Christian, les Gascons, le Mousquetaire, Lise.
3040
Un cadet, entr’ouvrant la porte.
3041
Plus rien… Un silence de mort…
3042
Je n’ose regarder…
3043
(Il passe la tête.)
3044
Hein ?
3045
Tous les cadets, entrant et voyant Cyrano et Christian qui s’embrassent.
3046
Ah !… Oh !…
3047
Un cadet
3048
C’est trop fort !
3049
(Consternation.)
3050
Le mousquetaire, goguenard.
3051
Ouais ?…
3052
Carbon
3053
Notre démon est doux comme un apôtre !
3054
Quand sur une narine on le frappe, — il tend l’autre ?
3055
Le mousquetaire
3056
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?…
3057
(Appelant Lise, d’un air triomphant.)
3058
— Eh ! Lise ! Tu vas voir !
3059
(Humant l’air avec affectation.)
3060
Oh !… oh !… c’est surprenant !
3061
Quelle odeur !…
3062
(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.)
3063
Mais monsieur doit l’avoir reniflée ?
3064
Qu’est-ce que cela sent ici ?…
3065
Cyrano, le souffletant.
3066
La giroflée !
3067
(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano ; ils font des culbutes.)
3068
Rideau.
Troisième acte — Le baiser de Roxane
3069
Une petite place dans l’ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin qui débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
3070
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.
3071
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.
3072
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d’entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.
3073
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
3074
Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d’une sorte de livrée : il termine un récit, en s’essuyant les yeux.
Scène première
3075
Ragueneau, la Duègne, puis Roxane, Cyrano et deux Pages
3076
Ragueneau
3077
… Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
3078
Seul, ruiné, je me pends. J’avais quitté la terre.
3079
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
3080
Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
3081
La duègne
3082
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
3083
Ragueneau
3084
Lise aimait les guerriers, et j’aimais les poètes !
3085
Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon
3086
— Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
3087
La duègne, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte.
3088
Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
3089
La voix de Roxane, par la fenêtre.
3090
Je passe
3091
Une mante !
3092
La duègne, à Ragueneau, lui montrant la porte d’en face.
3093
C’est là qu’on nous attend, en face.
3094
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
3095
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd’hui.
3096
Ragueneau
3097
Sur le Tendre ?
3098
La duègne, minaudant.
3099
Mais oui !…
3100
(Criant vers la fenêtre.)
3101
Roxane, il faut descendre,
3102
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
3103
La voix de Roxane
3104
Je viens !
3105
(On entend un bruit d’instruments à cordes qui se rapproche.)
3106
La voix de Cyrano, chantant dans la coulisse.
3107
La ! la ! la ! la !
3108
La duègne, surprise.
3109
On nous joue un morceau ?
3110
Cyrano, suivi de deux pages porteurs de théorbes.
3111
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
3112
Premier page, ironique.
3113
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
3114
Cyrano
3115
Je suis musicien, comme tous les disciples
3116
De Gassendi !
3117
Le page, jouant et chantant.
3118
La ! la !
3119
Cyrano, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale.
3120
Je peux continuer !…
3121
La ! la ! la ! la !
3122
Roxane, paraissant sur le balcon.
3123
C’est vous ?
3124
Cyrano, chantant sur l’air qu’il continue.
3125
Moi qui viens saluer
3126
Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !
3127
Roxane
3128
Je descends !
3129
(Elle quitte le balcon.)
3130
La duègne, montrant les pages.
3131
Qu’est-ce donc que ces deux virtuoses ?
3132
Cyrano
3133
C’est un pari que j’ai gagné sur d’Assoucy.
3134
Nous discutions un point de grammaire. — Non ! — Si ! —
3135
Quand soudain me montrant ces deux escogriffes
3136
Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
3137
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit :
3138
« Je te parie un jour de musique ! » Il perdit.
3139
Jusqu’à ce que Phœbus recommence son orbe,
3140
J’ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
3141
De tout ce que je fais harmonieux témoins !…
3142
Ce fut d’abord charmant, et ce l’est déjà moins.
3143
(Aux musiciens.)
3144
Hep !… Allez de ma part jouer une pavane
3145
À Montfleury !…
3146
(Les pages remontent pour sortir. — À la duègne.)
3147
Je viens demander à Roxane
3148
Ainsi que chaque soir…
3149
(Aux pages qui sortent.)
3150
Jouez longtemps, — et faux !
3151
(À la duègne.)
3152
… Si l’ami de son âme est toujours sans défauts ?
3153
Roxane, sortant de la maison.
3154
Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit et que je l’aime !
3155
Cyrano, souriant.
3156
Christian a tant d’esprit ?…
3157
Roxane
3158
Mon cher, plus que vous-même !
3159
Cyrano
3160
J’y consens.
3161
Roxane
3162
Il ne peut exister à mon goût
3163
Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
3164
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;
3165
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
3166
Cyrano, incrédule.
3167
Non ?
3168
Roxane
3169
C’est trop fort ! Voilà comme les hommes sont :
3170
Il n’aura pas d’esprit puisqu’il est beau garçon !
3171
Cyrano
3172
Il sait parler du cœur d’une façon experte ?
3173
Roxane
3174
Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte !
3175
Cyrano
3176
Il écrit ?
3177
Roxane
3178
Mieux encor ! Écoutez donc un peu :
3179
(Déclamant.)
3180
« Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… »
3181
(Triomphante.)
3182
Eh bien !
3183
Cyrano
3184
Peuh !…
3185
Roxane
3186
Et ceci : « Pour souffrir, puisqu’il m’en faut un autre,
3187
Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! »
3188
Cyrano
3189
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
3190
Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?…
3191
Roxane, frappant du pied.
3192
Vous m’agacez !
3193
C’est la jalousie…
3194
Cyrano, tressaillant.
3195
Hein !…
3196
Roxane
3197
… d’auteur qui vous dévore !
3198
— Et ceci, n’est-il pas du dernier tendre encore ?
3199
« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri,
3200
Et que si les baisers s’envoyaient par écrit,
3201
Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… »
3202
Cyrano, souriant malgré lui de satisfaction.
3203
Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !
3204
(Se reprenant et avec dédain.)
3205
mais bien mièvres !
3206
Roxane
3207
Et ceci…
3208
Cyrano, ravi.
3209
Vous savez donc ses lettres par cœur ?
3210
Roxane
3211
Toutes !
3212
Cyrano, frisant sa moustache.
3213
Il n’y a pas à dire : c’est flatteur !
3214
Roxane
3215
C’est un maître !
3216
Cyrano, modeste.
3217
Oh !… un maître !…
3218
Roxane, péremptoire.
3219
Un maître !…
3220
Cyrano, saluant.
3221
Soit !… un maître !…
3222
La duègne, qui était remontée, redescend vivement.
3223
Monsieur de Guiche !
3224
(À Cyrano, le poussant vers la maison.)
3225
Entrez !… car il vaut mieux, peut-être,
3226
Qu’il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait
3227
Le mettre sur la piste…
3228
Roxane, à Cyrano.
3229
Oui, de mon cher secret !
3230
Il m’aime, il est puissant, il ne faut pas qu’il sache !
3231
Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
3232
Cyrano, entrant dans la maison.
3233
Bien ! bien ! bien !
3234
(De Guiche paraît.)
Scène II
3235
Roxane, de Guiche, la Duègne à l’écart.
3236
Roxane, à de Guiche, lui faisant une révérence.
3237
Je sortais.
3238
De Guiche
3239
Je viens prendre congé.
3240
Roxane
3241
Vous partez ?
3242
De Guiche
3243
Pour la guerre.
3244
Roxane
3245
Ah !
3246
De Guiche
3247
Ce soir même.
3248
Roxane
3249
Ah !
3250
De Guiche
3251
J’ai
3252
Des ordres. On assiège Arras.
3253
Roxane
3254
Ah !… on assiège ?…
3255
De Guiche
3256
Oui… Mon départ a l’air de vous laisser de neige.
3257
Roxane, poliment.
3258
Oh !…
3259
De Guiche
3260
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ?
3261
— Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
3262
Roxane, indifférente.
3263
Bravo.
3264
De Guiche
3265
Du régiment des gardes.
3266
Roxane, saisie.
3267
Ah ! des gardes ?
3268
De Guiche
3269
Où sert votre cousin, l’homme aux phrases vantardes.
3270
Je saurai me venger de lui, là-bas.
3271
Roxane, suffoquée.
3272
Comment !
3273
Les gardes vont là-bas ?
3274
De Guiche, riant.
3275
Tiens ! c’est mon régiment !
3276
Roxane, tombant assise sur le banc, — à part.
3277
Christian !
3278
De Guiche
3279
Qu’avez-vous ?
3280
Roxane, toute émue.
3281
Ce… départ… me désespère !
3282
Quand on tient à quelqu’un, le savoir à la guerre !
3283
De Guiche, surpris et charmé.
3284
Pour la première fois me dire un mot si doux,
3285
Le jour de mon départ !
3286
Roxane, changeant de ton et s’éventant.
3287
Alors, — vous allez vous
3288
Venger de mon cousin ?…
3289
De Guiche, souriant.
3290
On est pour lui ?
3291
Roxane
3292
Non, — contre !
3293
De Guiche
3294
Vous le voyez ?
3295
Roxane
3296
Très peu.
3297
De Guiche
3298
Partout on le rencontre
3299
Avec un des cadets…
3300
(Il cherche le nom.)
3301
ce Neu… villen… viller…
3302
Roxane
3303
Un grand ?
3304
De Guiche
3305
Blond.
3306
Roxane
3307
Roux.
3308
De Guiche
3309
Beau !
3310
Roxane
3311
Peuh !
3312
De Guiche
3313
Mais bête.
3314
Roxane
3315
Il en a l’air !
3316
(Changeant de ton.)
3317
… Votre vengeance envers Cyrano, — c’est peut-être
3318
De l’exposer au feu, qu’il adore ?… Elle est piètre !
3319
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
3320
De Guiche
3321
C’est ?…
3322
Roxane
3323
Mais si le régiment, en partant, le laissait
3324
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
3325
À Paris, bras croisés !… C’est la seule manière,
3326
Un homme comme lui, de le faire enrager :
3327
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
3328
De Guiche
3329
Une femme ! une femme ! il n’y a qu’une femme
3330
Pour inventer ce tour !
3331
Roxane
3332
Il se rongera l’âme,
3333
Et ses amis les poings, de n’être pas au feu :
3334
Et vous serez vengé !
3335
De Guiche, se rapprochant.
3336
Vous m’aimez donc un peu !
3337
(Elle sourit.)
3338
Je veux voir dans ce fait d’épouser ma rancune
3339
Une preuve d’amour, Roxane !…
3340
Roxane
3341
C’en est une.
3342
De Guiche, montrant plusieurs plis cachetés.
3343
J’ai les ordres sur moi qui vont être transmis
3344
À chaque compagnie, à l’instant même, hormis…
3345
(Il en détache un.)
3346
Celui-ci ! C’est celui des cadets.
3347
(Il le met dans sa poche.)
3348
Je le garde.
3349
(Riant.)
3350
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !…
3351
— Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
3352
Roxane, le regardant.
3353
Quelquefois.
3354
De Guiche, tout près d’elle.
3355
Vous m’affolez ! Ce soir — écoutez — oui, je dois
3356
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !…
3357
Écoutez. Il y a, près d’ici dans la rue
3358
D’Orléans, un couvent fondé par le syndic
3359
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
3360
N’y peut entrer. Mais les bons Pères, je m’en charge !…
3361
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large.
3362
— Ce sont les capucins qui servent Richelieu
3363
Chez lui ; redoutant l’oncle, ils craignent le neveu. —
3364
On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
3365
Laisse-moi retarder d’un jour, chère fantasque !
3366
Roxane, vivement.
3367
Mais si cela s’apprend, votre gloire…
3368
De Guiche
3369
Bah !
3370
Roxane
3371
Mais
3372
Le siège, Arras…
3373
De Guiche
3374
Tant pis ! Permettez !
3375
Roxane
3376
Non !
3377
De Guiche
3378
Permets !
3379
Roxane, tendrement.
3380
Je dois vous le défendre !
3381
De Guiche
3382
Ah !
3383
Roxane
3384
Partez !
3385
(À part.)
3386
Christian reste.
3387
(Haut.)
3388
Je vous veux héroïque, — Antoine !
3389
De Guiche
3390
Mot céleste !
3391
Vous aimez donc celui ?…
3392
Roxane
3393
Pour lequel j’ai frémi.
3394
De Guiche, transporté de joie.
3395
Je pars !
3396
(Il lui baise la main.)
3397
Êtes-vous contente ?
3398
Roxane
3399
Oui, mon ami !
3400
(Il sort.)
3401
La duègne, lui faisant dans le dos une révérence comique.
3402
Oui mon ami !
3403
Roxane, à la duègne.
3404
Taisons ce que je viens de faire
3405
Cyrano m’en voudrait de lui voler sa guerre !
3406
(Elle appelle vers la maison.)
3407
Cousin !
Scène III
3408
Roxane, la Duègne, Cyrano.
3409
Roxane
3410
Nous allons chez Clomire.
3411
(Elle désigne la porte d’en face.)
3412
Alcandre y doit
3413
Parler, et Lysimon !
3414
La duègne, mettant son petit doigt dans son oreille.
3415
Oui ! mais mon petit doigt
3416
Dit qu’on va les manquer !
3417
Cyrano, à Roxane.
3418
Ne manquez pas ces singes.
3419
(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
3420
La duègne, avec ravissement.
3421
Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !…
3422
(Au heurtoir.)
3423
On vous a bâillonné pour que votre métal
3424
Ne troublât pas les beaux discours, — petit brutal !
3425
(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
3426
Roxane, voyant qu’on ouvre.
3427
Entrons !…
3428
(Du seuil, à Cyrano.)
3429
Si Christian vient, comme je présume,
3430
Qu’il m’attende !
3431
Cyrano, vivement comme elle va disparaître.
3432
Ah !…
3433
(Elle se retourne.)
3434
Sur quoi, selon votre coutume,
3435
Comptez-vous aujourd’hui l’interroger ?
3436
Roxane
3437
Sur…
3438
Cyrano, vivement.
3439
Sur ?
3440
Roxane
3441
Mais vous serez muet, là-dessus !
3442
Cyrano
3443
Comme un mur.
3444
Roxane
3445
Sur rien !… Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride !
3446
Improvisez. Parlez d’amour. Soyez splendide !
3447
Cyrano, souriant.
3448
Bon.
3449
Roxane
3450
Chut !…
3451
Cyrano
3452
Chut !…
3453
Roxane
3454
Pas un mot !…
3455
(Elle rentre et referme la porte.)
3456
Cyrano, la saluant, la porte une fois fermée.
3457
En vous remerciant.
3458
(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
3459
Roxane
3460
Il se préparerait !…
3461
Cyrano
3462
Diable, non !…
3463
Tous les deux, ensemble.
3464
Chut !…
3465
(La porte se ferme.)
3466
Cyrano, appelant.
3467
Christian !
Scène IV
3468
Cyrano, Christian.
3469
Cyrano
3470
Je sais tout ce qu’il faut. Prépare ta mémoire.
3471
Voici l’occasion de se couvrir de gloire.
3472
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l’air grognon.
3473
Vite, rentrons chez toi, je vais t’apprendre…
3474
Christian
3475
Non !
3476
Cyrano
3477
Hein ?
3478
Christian
3479
Non ! J’attends Roxane ici.
3480
Cyrano
3481
De quel vertige
3482
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre…
3483
Christian
3484
Non, te dis-je !
3485
Je suis las d’emprunter mes lettres, mes discours,
3486
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !…
3487
C’était bon au début ! Mais je sens qu’elle m’aime !
3488
Merci. Je n’ai plus peur. Je vais parler moi-même.
3489
Cyrano
3490
Ouais !
3491
Christian
3492
Et qui te dit que je ne saurai pas ?…
3493
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
3494
Mais, mon cher, tes leçons m’ont été profitables.
3495
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
3496
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !…
3497
(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.)
3498
— C’est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
3499
Cyrano, le saluant.
3500
Parlez tout seul, Monsieur.
3501
(Il disparaît derrière le mur du jardin.)
Scène V
3502
Christian, Roxane, quelques Précieux et Précieuses, et la Duègne, un instant.
3503
Roxane, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu’elle quitte : révérences et saluts.
3504
Barthénoïde ! — Alcandre ! —
3505
Grémione !…
3506
La duègne, désespérée.
3507
On a manqué le discours sur le Tendre !
3508
(Elle rentre chez Roxane.)
3509
Roxane, saluant encore.
3510
Urimédonte… Adieu !…
3511
(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s’éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.)
3512
C’est vous !…
3513
(Elle va à lui.)
3514
Le soir descend.
3515
Attendez. Ils sont loin. L’air est doux. Nul passant.
3516
Asseyons-nous. Parlez. J’écoute.
3517
Christian, s’assied près d’elle, sur le banc. Un silence.
3518
Je vous aime.
3519
Roxane, fermant les yeux.
3520
Oui, parlez-moi d’amour.
3521
Christian
3522
Je t’aime.
3523
Roxane
3524
C’est le thème.
3525
Brodez, brodez.
3526
Christian
3527
Je vous…
3528
Roxane
3529
Brodez !
3530
Christian
3531
Je t’aime tant.
3532
Roxane
3533
Sans doute. Et puis ?
3534
Christian
3535
Et puis… je serais si content
3536
Si vous m’aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !
3537
Roxane, avec une moue.
3538
Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
3539
Dites un peu comment vous m’aimez ?…
3540
Christian
3541
Mais… beaucoup.
3542
Roxane
3543
Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
3544
Christian, qui s’est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde.
3545
Ton cou !
3546
Je voudrais l’embrasser !…
3547
Roxane
3548
Christian !
3549
Christian
3550
Je t’aime !
3551
Roxane, voulant se lever.
3552
Encore !
3553
Christian, vivement, la retenant.
3554
Non ! je ne t’aime pas !
3555
Roxane, se rasseyant.
3556
C’est heureux.
3557
Christian
3558
Je t’adore !
3559
Roxane, se levant et s’éloignant.
3560
Oh !
3561
Christian
3562
Oui… je deviens sot !
3563
Roxane
3564
Et cela me déplaît !
3565
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
3566
Christian
3567
Mais…
3568
Roxane
3569
Allez rassembler votre éloquence en fuite !
3570
Christian
3571
Je…
3572
Roxane
3573
Vous m’aimez, je sais. Adieu.
3574
(Elle va vers la maison.)
3575
Christian
3576
Pas tout de suite !
3577
Je vous dirai…
3578
Roxane, poussant la porte pour rentrer.
3579
Que vous m’adorez… oui, je sais.
3580
Non ! non ! Allez-vous-en !
3581
Christian
3582
Mais je…
3583
(Elle lui ferme la porte au nez.)
3584
Cyrano, qui depuis un moment est rentré sans être vu.
3585
C’est un succès.
Scène VI
3586
Christian, Cyrano, les Pages, un instant.
3587
Christian
3588
Au secours !
3589
Cyrano
3590
Non, monsieur.
3591
Christian
3592
Je meurs si je ne rentre
3593
En grâce, à l’instant même…
3594
Cyrano
3595
Et comment puis-je, diantre !
3596
Vous faire à l’instant même, apprendre ?…
3597
Christian, lui saisissant le bras.
3598
Oh ! là, tiens, vois !
3599
(La fenêtre du balcon s’est éclairée.)
3600
Cyrano, ému.
3601
Sa fenêtre !
3602
Christian, criant.
3603
Je vais mourir !
3604
Cyrano
3605
Baissez la voix !
3606
Christian, tout bas.
3607
Mourir !…
3608
Cyrano
3609
La nuit est noire…
3610
Christian
3611
Eh bien ?
3612
Cyrano
3613
C’est réparable !
3614
Vous ne méritez pas… Mets-toi là, misérable !
3615
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous…
3616
Et je te soufflerai tes mots.
3617
Christian
3618
Mais…
3619
Cyrano
3620
Taisez-vous !
3621
Les pages, reparaissant au fond, à Cyrano.
3622
Hep !
3623
Cyrano
3624
Chut !…
3625
(Il leur fait signe de parler bas.)
3626
Premier page, à mi-voix.
3627
Nous venons de donner la sérénade
3628
À Montfleury !…
3629
Cyrano, bas, vite.
3630
Allez vous mettre en embuscade
3631
L’un à ce coin de rue, et l’autre à celui-ci ;
3632
Et si quelque passant gênant vient par ici,
3633
Jouez un air !
3634
Deuxième page
3635
Quel air, monsieur le gassendiste ?
3636
Cyrano
3637
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
3638
(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. — À Christian.)
3639
Appelle-la !
3640
Christian
3641
Roxane !
3642
Cyrano, ramassant des cailloux qu’il jette dans les vitres.
3643
Attends ! Quelques cailloux.
Scène VII
3644
Roxane, Christian, Cyrano, d’abord caché sous le balcon.
3645
Roxane, entrouvrant sa fenêtre.
3646
Qui donc m’appelle ?
3647
Christian
3648
Moi.
3649
Roxane
3650
Qui, moi ?
3651
Christian
3652
Christian.
3653
Roxane, avec dédain.
3654
C’est vous ?
3655
Christian
3656
Je voudrais vous parler.
3657
Cyrano, sous le balcon, à Christian.
3658
Bien. Bien. Presque à voix basse.
3659
Roxane
3660
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
3661
Christian
3662
De grâce !…
3663
Roxane
3664
Non ! Vous ne m’aimez plus !
3665
Christian, à qui Cyrano souffle ses mots.
3666
M’accuser, — justes dieux ! —
3667
De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
3668
Roxane, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant.
3669
Tiens ! mais c’est mieux !
3670
Christian, même jeu.
3671
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
3672
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
3673
Roxane, s’avançant sur le balcon.
3674
C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
3675
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
3676
Christian, même jeu.
3677
Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
3678
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
3679
Roxane
3680
C’est mieux !
3681
Christian, même jeu.
3682
De sorte qu’il… strangula comme rien…
3683
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
3684
Roxane, s’accoudant au balcon.
3685
Ah ! c’est très bien.
3686
— Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
3687
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
3688
Cyrano, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
3689
Chut ! Cela devient trop difficile !…
3690
Roxane
3691
Aujourd’hui…
3692
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
3693
Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian.
3694
C’est qu’il fait nuit,
3695
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
3696
Roxane
3697
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
3698
Cyrano
3699
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
3700
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
3701
Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
3702
D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite,
3703
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
3704
Roxane
3705
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
3706
Cyrano
3707
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
3708
Roxane
3709
Je vous parle en effet d’une vraie altitude !
3710
Cyrano
3711
Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
3712
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
3713
Roxane, avec un mouvement.
3714
Je descends !
3715
Cyrano, vivement.
3716
Non !
3717
Roxane, lui montrant le banc qui est sous le balcon.
3718
Grimpez sur le banc, alors, vite !
3719
Cyrano, reculant avec effroi dans la nuit.
3720
Non !
3721
Roxane
3722
Comment… non ?
3723
Cyrano, que l’émotion gagne de plus en plus.
3724
Laissez un peu que l’on profite…
3725
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
3726
Se parler doucement, sans se voir.
3727
Roxane
3728
Sans se voir ?
3729
Cyrano
3730
Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine.
3731
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
3732
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été :
3733
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
3734
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
3735
Si quelquefois je fus éloquent…
3736
Roxane
3737
Vous le fûtes !
3738
Cyrano
3739
Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
3740
De mon vrai cœur…
3741
Roxane
3742
Pourquoi ?
3743
Cyrano
3744
Parce que… jusqu’ici
3745
Je parlais à travers…
3746
Roxane
3747
Quoi ?
3748
Cyrano
3749
…le vertige où tremble
3750
Quiconque est sous vos yeux !… Mais ce soir, il me semble…
3751
Que je vais vous parler pour la première fois !
3752
Roxane
3753
C’est vrai que vous avez une toute autre voix.
3754
Cyrano, se rapprochant avec fièvre.
3755
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
3756
J’ose être enfin moi-même, et j’ose…
3757
(Il s’arrête et, avec égarement.)
3758
Où en étais-je ?
3759
Je ne sais… tout ceci, — pardonnez mon émoi, —
3760
C’est si délicieux… c’est si nouveau pour moi !
3761
Roxane
3762
Si nouveau ?
3763
Cyrano, bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots.
3764
Si nouveau… mais oui… d’être sincère :
3765
La peur d’être raillé, toujours au cœur me serre…
3766
Roxane
3767
Raillé de quoi ?
3768
Cyrano
3769
Mais de… d’un élan !… Oui, mon cœur
3770
Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur :
3771
Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête
3772
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
3773
Roxane
3774
La fleurette a du bon.
3775
Cyrano
3776
Ce soir, dédaignons-la !
3777
Roxane
3778
Vous ne m’aviez jamais parlé comme cela !
3779
Cyrano
3780
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches,
3781
On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches !
3782
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
3783
Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon,
3784
Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve
3785
En buvant largement à même le grand fleuve !
3786
Roxane
3787
Mais l’esprit ?…
3788
Cyrano
3789
J’en ai fait pour vous faire rester
3790
D’abord, mais maintenant ce serait insulter
3791
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
3792
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
3793
— Laissons, d’un seul regard de ses astres, le ciel
3794
Nous désarmer de tout notre artificiel :
3795
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
3796
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
3797
Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains,
3798
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
3799
Roxane
3800
Mais l’esprit ?…
3801
Cyrano
3802
Je le hais, dans l’amour ! C’est un crime
3803
Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime !
3804
Le moment vient d’ailleurs inévitablement,
3805
— Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! —
3806
Où nous sentons qu’en nous une amour noble existe
3807
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
3808
Roxane
3809
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
3810
Quels mots me direz-vous ?
3811
Cyrano
3812
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
3813
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
3814
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe,
3815
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
3816
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
3817
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
3818
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
3819
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
3820
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
3821
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
3822
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
3823
Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
3824
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
3825
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
3826
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
3827
Roxane, d’une voix troublée.
3828
Oui, c’est bien de l’amour…
3829
Cyrano
3830
Certes, ce sentiment
3831
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
3832
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
3833
De l’amour, — et pourtant il n’est pas égoïste !
3834
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
3835
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
3836
S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
3837
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
3838
— Chaque regard de toi suscite une vertu
3839
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
3840
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
3841
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…
3842
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
3843
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
3844
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
3845
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
3846
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
3847
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
3848
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
3849
Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles
3850
Ou non, le tremblement adoré de ta main
3851
Descendre tout le long des branches du jasmin !
3852
(Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.)
3853
Roxane
3854
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
3855
Et tu m’as enivrée !
3856
Cyrano
3857
Alors, que la mort vienne !
3858
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
3859
Je ne demande plus qu’une chose…
3860
Christian, sous le balcon.
3861
Un baiser !
3862
Roxane, se rejetant en arrière.
3863
Hein ?
3864
Cyrano
3865
Oh !
3866
Roxane
3867
Vous demandez ?
3868
Cyrano
3869
Oui… je…
3870
(À Christian bas.)
3871
Tu vas trop vite.
3872
Christian
3873
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !
3874
Cyrano, à Roxane.
3875
Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
3876
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
3877
Roxane, un peu déçue.
3878
Vous n’insistez pas plus que cela ?
3879
Cyrano
3880
Si ! j’insiste…
3881
Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s’attriste !
3882
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !
3883
Christian, à Cyrano, le tirant par son manteau.
3884
Pourquoi ?
3885
Cyrano
3886
Tais-toi, Christian !
3887
Roxane, se penchant.
3888
Que dites-vous tout bas ?
3889
Cyrano
3890
Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
3891
Je me disais : tais-toi, Christian !…
3892
(Les théorbes se mettent à jouer.)
3893
Une seconde !…
3894
On vient !
3895
(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l’autre un air lugubre.)
3896
Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ?
3897
Est-ce un homme ? une femme ? — Ah ! c’est un capucin !
3898
(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.)
Scène VIII
3899
Cyrano, Christian, un Capucin.
3900
Cyrano, au capucin.
3901
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
3902
Le capucin
3903
Je cherche la maison de madame…
3904
Christian
3905
Il nous gêne !
3906
Le capucin
3907
Magdeleine Robin…
3908
Christian
3909
Que veut-il ?
3910
Cyrano, lui montrant une rue montante.
3911
Par ici !
3912
Tout droit, toujours tout droit…
3913
Le capucin
3914
Je vais pour vous
3915
Dire mon chapelet jusqu’au grain majuscule.
3916
(Il sort.)
3917
Cyrano
3918
Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
3919
(Il redescend vers Christian.)
Scène IX
3920
Cyrano, Christian.
3921
Christian
3922
Obtiens-moi ce baiser !…
3923
Cyrano
3924
Non !
3925
Christian
3926
Tôt ou tard…
3927
Cyrano
3928
C’est vrai !
3929
Il viendra, ce moment de vertige enivré
3930
Où vos bouches iront l’une vers l’autre, à cause
3931
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
3932
(À lui-même.)
3933
J’aime mieux que ce soit à cause de…
3934
(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
Scène X
3935
Cyrano, Christian, Roxane.
3936
Roxane, s’avançant sur le balcon.
3937
C’est vous ?
3938
Nous parlions de… de… d’un…
3939
Cyrano
3940
Baiser. Le mot est doux !
3941
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l’ose ;
3942
S’il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
3943
Ne vous en faites pas un épouvantement
3944
N’avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
3945
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
3946
Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
3947
Glissez encore un peu d’insensible façon :
3948
Des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson !
3949
Roxane
3950
Taisez-vous !
3951
Cyrano
3952
Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
3953
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
3954
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
3955
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
3956
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
3957
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
3958
Une communion ayant un goût de fleur,
3959
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
3960
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !
3961
Roxane
3962
Taisez-vous !
3963
Cyrano
3964
Un baiser, c’est si noble, Madame,
3965
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
3966
En a laissé prendre un, la reine même !
3967
Roxane
3968
Alors !
3969
Cyrano, s’exaltant.
3970
J’eus comme Buckingham des souffrances muettes,
3971
J’adore comme lui la reine que vous êtes,
3972
Comme lui je suis triste et fidèle…
3973
Roxane
3974
Et tu es
3975
Beau comme lui !
3976
Cyrano, à part, dégrisé.
3977
C’est vrai, je suis beau, j’oubliais !
3978
Roxane
3979
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille…
3980
Cyrano, poussant Christian vers le balcon.
3981
Monte !
3982
Roxane
3983
Ce goût de cœur…
3984
Cyrano
3985
Monte !
3986
Roxane
3987
Ce bruit d’abeille…
3988
Cyrano
3989
Monte !
3990
Christian, hésitant.
3991
Mais il me semble à présent que c’est mal !
3992
Roxane
3993
Cet instant d’infini !…
3994
Cyrano, le poussant.
3995
Monte donc, animal !
3996
(Christian s’élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu’il enjambe.)
3997
Christian
3998
Ah ! Roxane !
3999
(Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.)
4000
Cyrano
4001
Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
4002
— Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
4003
Il me vient de cette ombre une miette de toi, —
4004
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
4005
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
4006
Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
4007
(On entend les théorbes.)
4008
Un air triste, un air gai : le capucin !
4009
(Il feint de courir comme s’il arrivait de loin, et d’une voix claire.)
4010
Holà !
4011
Roxane
4012
Qu’est-ce ?
4013
Cyrano
4014
Moi. Je passais… Christian est encor là ?
4015
Christian, très étonné.
4016
Cyrano !
4017
Roxane
4018
Bonjour, cousin !
4019
Cyrano
4020
Bonjour, cousine !
4021
Roxane
4022
Je descends !
4023
(Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
4024
Christian, l’apercevant.
4025
Oh ! encor !
4026
(Il suit Roxane.)
Scène XI
4027
Cyrano, Christian, Le Capucin, Ragueneau.
4028
Le capucin
4029
C’est ici, — je m’obstine —
4030
Magdeleine Robin !
4031
Cyrano
4032
Vous aviez dit : Ro-*lin.*
4033
Le capucin
4034
Non : Bin. B, i, n, bin !
4035
Roxane, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian.
4036
Qu’est-ce ?
4037
Le capucin
4038
Une lettre.
4039
Christian
4040
Hein ?
4041
Le capucin, à Roxane.
4042
Oh ! il ne peut s’agir que d’une sainte chose !
4043
C’est un digne seigneur qui…
4044
Roxane, à Christian.
4045
C’est De Guiche !
4046
Christian
4047
Il ose ?…
4048
Roxane
4049
Oh ! mais il ne va pas m’importuner toujours !
4050
(Décachetant la lettre.)
4051
Je t’aime, et si…
4052
(À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l’écart, à voix basse.)
4053
« Mademoiselle, les tambours
4054
Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ;
4055
Il part ; moi, l’on me croit déjà parti : je reste.
4056
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
4057
Je vais venir, et vous le mande auparavant
4058
Par un religieux simple comme une chèvre
4059
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
4060
M’a trop souri tantôt : j’ai voulu la revoir.
4061
L’audacieux déjà pardonné, je l’espère,
4062
Qui signe votre très… et cætera…»
4063
(Au capucin.)
4064
Mon père,
4065
Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez.
4066
(Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.)
4067
« Mademoiselle,
4068
Il faut souscrire aux volontés
4069
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
4070
C’est la raison pourquoi j’ai fait choix, pour remettre
4071
Ces lignes en vos mains charmantes, d’un très saint,
4072
D’un très intelligent et discret capucin ;
4073
Nous voulons qu’il vous donne, et dans votre demeure,
4074
La bénédiction
4075
(Elle tourne la page.)
4076
nuptiale sur l’heure.
4077
Christian doit en secret devenir votre époux ;
4078
Je vous l’envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
4079
Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
4080
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
4081
Le respect de celui qui fut et qui sera
4082
Toujours votre très humble et très… et cætera. »
4083
Le capucin, rayonnant.
4084
Digne seigneur !… Je l’avais dit. J’étais sans crainte !
4085
Il ne pouvait s’agir que d’une chose sainte !
4086
Roxane, bas à Christian.
4087
N’est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
4088
Christian
4089
Hum !
4090
Roxane, haut, avec désespoir.
4091
Ah !… c’est affreux !
4092
Le capucin, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière.
4093
C’est vous ?
4094
Christian
4095
C’est moi !
4096
Le capucin, tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté.
4097
Mais…
4098
Roxane, vivement.
4099
Post-scriptum
4100
« Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »
4101
Le capucin
4102
Digne,
4103
Digne seigneur !
4104
(À Roxane.)
4105
Résignez-vous !
4106
Roxane, en martyre.
4107
Je me résigne !
4108
(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.)
4109
Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir !
4110
Qu’il n’entre pas tant que…
4111
Cyrano
4112
Compris !
4113
(Au capucin.)
4114
Pour les bénir
4115
Il vous faut ?…
4116
Le capucin
4117
Un quart d’heure.
4118
Cyrano, les poussant tous vers la maison.
4119
Allez ! moi, je demeure !
4120
Roxane, à Christian.
4121
Viens !…
4122
(Ils entrent.)
Scène XII
4123
Cyrano, seul.
4124
Cyrano
4125
Comment faire perdre à De Guiche un quart d’heure ?
4126
(Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.)
4127
Là !… Grimpons !… J’ai mon plan !…
4128
(Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.)
4129
Ho ! c’est un homme !
4130
(Le trémolo devient sinistre.)
4131
Ho ! ho !
4132
Cette fois, c’en est un !…
4133
(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.)
4134
Non, ce n’est pas trop haut…
4135
(Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d’un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s’y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.)
4136
Je vais légèrement troubler cette atmosphère !…
Scène XIII
4137
Cyrano, de Guiche.
4138
De Guiche, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit.
4139
Qu’est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
4140
Cyrano
4141
Diable ! et ma voix ?… S’il la reconnaissait ?
4142
(Lâchant d’une main, il a l’air de tourner une invisible clef.)
4143
Cric ! Crac !
4144
(Solennellement.)
4145
Cyrano, reprenez l’accent de Bergerac !…
4146
De Guiche, regardant la maison.
4147
Oui, c’est là. J’y vois mal. Ce masque m’importune !
4148
(Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c’était de très haut, et s’aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière.)
4149
Hein ? quoi ?
4150
(Quand il lève les yeux, la branche s’est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.)
4151
D’où tombe cet homme ?
4152
Cyrano, se mettant sur son séant, et avec l’accent de Gascogne.
4153
De la lune !
4154
De Guiche
4155
De la ?…
4156
Cyrano, d’une voix de rêve.
4157
Quelle heure est-il ?
4158
De Guiche
4159
N’a-t-il plus sa raison ?
4160
Cyrano
4161
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
4162
De Guiche
4163
Mais…
4164
Cyrano
4165
Je suis étourdi !
4166
De Guiche
4167
Monsieur…
4168
Cyrano
4169
Comme une bombe
4170
Je tombe de la lune !
4171
De Guiche, impatienté.
4172
Ah çà ! Monsieur !
4173
Cyrano, se relevant, d’une voix terrible.
4174
J’en tombe !
4175
De Guiche, reculant.
4176
Soit ! soit ! vous en tombez !… c’est peut-être un dément !
4177
Cyrano, marchant sur lui.
4178
Et je n’en tombe pas métaphoriquement !…
4179
De Guiche
4180
Mais…
4181
Cyrano
4182
Il y a cent ans, ou bien une minute,
4183
— J’ignore tout à fait ce que dura ma chute ! —
4184
J’étais dans cette boule à couleur de safran !
4185
De Guiche, haussant les épaules.
4186
Oui. Laissez-moi passer !
4187
Cyrano, s’interposant.
4188
Où suis-je ? Soyez franc !
4189
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
4190
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
4191
De Guiche
4192
Morbleu !…
4193
Cyrano
4194
Tout en cheyant je n’ai pu faire choix
4195
De mon point d’arrivée, — et j’ignore où je chois !
4196
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
4197
Que vient de m’entraîner le poids de mon postère ?
4198
De Guiche
4199
Mais je vous dis, Monsieur…
4200
Cyrano, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche.
4201
Ha ! grand Dieu !… je crois voir
4202
Qu’on a dans ce pays le visage tout noir !
4203
De Guiche, portant la main à son visage.
4204
Comment ?
4205
Cyrano, avec une peur emphatique.
4206
Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?…
4207
De Guiche, qui a senti son masque.
4208
Ce masque !…
4209
Cyrano, feignant de se rassurer un peu.
4210
Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
4211
De Guiche, voulant passer.
4212
Une dame m’attend !…
4213
Cyrano, complètement rassuré.
4214
Je suis donc à Paris.
4215
De Guiche, souriant malgré lui.
4216
Le drôle est assez drôle !
4217
Cyrano
4218
Ah ! vous riez ?
4219
De Guiche
4220
Je ris,
4221
Mais veux passer !
4222
Cyrano, rayonnant.
4223
C’est à Paris que je retombe !
4224
(Tout à fait à son aise, riant, s’époussetant, saluant.)
4225
J’arrive — excusez-moi ! — Par la dernière trombe.
4226
Je suis un peu couvert d’éther. J’ai voyagé !
4227
J’ai les yeux tout remplis de poudre d’astres. J’ai
4228
Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
4229
(Cueillant quelque chose sur sa manche.)
4230
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !…
4231
(Il souffle comme pour le faire envoler.)
4232
De Guiche, hors de lui.
4233
Monsieur !…
4234
Cyrano, au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et l’arrête.
4235
Dans mon mollet je rapporte une dent
4236
De la Grande Ourse, — et comme, en frôlant le Trident,
4237
Je voulais éviter une de ses trois lances,
4238
Je suis allé tomber assis dans les Balances, —
4239
Dont l’aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
4240
(Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.)
4241
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
4242
Il jaillirait du lait !
4243
De Guiche
4244
Hein ? du lait ?…
4245
Cyrano
4246
De la Voie
4247
Lactée !…
4248
De Guiche
4249
Oh ! par l’enfer !
4250
Cyrano
4251
C’est le ciel qui m’envoie !
4252
(Se croisant les bras.)
4253
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
4254
Que Sirius, la nuit, s’affuble d’un turban ?
4255
(Confidentiel.)
4256
L’autre Ourse est trop petite encor pour qu’elle morde !
4257
(Riant.)
4258
J’ai traversé la Lyre en cassant une corde !
4259
(Superbe.)
4260
Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
4261
Et les étoiles d’or qu’en mon manteau roussi
4262
Je viens de rapporter à mes périls et risques,
4263
Quand on l’imprimera, serviront d’astérisques !
4264
De Guiche
4265
À la parfin, je veux…
4266
Cyrano
4267
Vous, je vous vois venir !
4268
De Guiche
4269
Monsieur !
4270
Cyrano
4271
Vous voudriez de ma bouche tenir
4272
Comment la lune est faite, et si quelqu’un habite
4273
Dans la rotondité de cette cucurbite ?
4274
De Guiche, criant.
4275
Mais non ! Je veux…
4276
Cyrano
4277
Savoir comment j’y suis monté.
4278
Ce fut par un moyen que j’avais inventé.
4279
De Guiche, découragé.
4280
C’est un fou !
4281
Cyrano, dédaigneux.
4282
Je n’ai pas refait l’aigle stupide
4283
De Regiomontanus, ni le pigeon timide
4284
D’Archytas !…
4285
De Guiche
4286
C’est un fou, — mais un fou savant.
4287
Cyrano
4288
Non, je n’imitai rien de ce qu’on fit avant !
4289
(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l’empoigner.)
4290
J’inventai six moyens de violer l’azur vierge !
4291
De Guiche, se retournant.
4292
Six ?
4293
Cyrano, avec volubilité.
4294
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
4295
Le caparaçonner de fioles de cristal
4296
Toutes pleines des pleurs d’un ciel matutinal,
4297
Et ma personne, alors, au soleil exposée,
4298
L’astre l’aurait humée en humant la rosée !
4299
De Guiche, surpris et faisant un pas vers Cyrano.
4300
Tiens ! Oui, cela fait un !
4301
Cyrano, reculant pour l’entraîner de l’autre côté.
4302
Et je pouvais encor
4303
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
4304
En raréfiant l’air dans un coffre de cèdre
4305
Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
4306
De Guiche, fait encor un pas.
4307
Deux !
4308
Cyrano, reculant toujours.
4309
Ou bien, machiniste autant qu’artificier,
4310
Sur une sauterelle aux détentes d’acier,
4311
Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
4312
Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
4313
De Guiche, le suivant, sans s’en douter, et comptant sur ses doigts.
4314
Trois !
4315
Cyrano
4316
Puisque la fumée a tendance à monter,
4317
En souffler dans un globe assez pour m’emporter !
4318
De Guiche, même jeu, de plus en plus étonné.
4319
Quatre !
4320
Cyrano
4321
Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
4322
Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m’en oindre !
4323
De Guiche, stupéfait.
4324
Cinq !
4325
Cyrano, qui en parlant l’a amené jusqu’à l’autre côté de la place, près d’un banc.
4326
Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
4327
Prendre un morceau d’aimant et le lancer en l’air !
4328
Ça, c’est un bon moyen : le fer se précipite,
4329
Aussitôt que l’aimant s’envole, à sa poursuite
4330
On relance l’aimant bien vite, et cadédis !
4331
On peut monter ainsi indéfiniment.
4332
De Guiche
4333
Six !
4334
— Mais voilà six moyens excellents !… Quel système
4335
Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
4336
Cyrano
4337
Un septième !
4338
De Guiche
4339
Par exemple ! Et lequel ?
4340
Cyrano
4341
Je vous le donne en cent !
4342
De Guiche
4343
C’est que ce mâtin-là devient intéressant !
4344
Cyrano, faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux.
4345
Houüh ! houüh !
4346
De Guiche
4347
Eh bien !
4348
Cyrano
4349
Vous devinez ?
4350
De Guiche
4351
Non !
4352
Cyrano
4353
La marée !…
4354
À l’heure où l’onde par la lune est attirée,
4355
Je me mis sur le sable — après un bain de mer —
4356
Et la tête partant la première, mon cher,
4357
— Car les cheveux, surtout, gardent l’eau dans leur frange ! —
4358
Je m’enlevai dans l’air, droit, tout droit, comme un ange.
4359
Je montais, je montais, doucement, sans efforts,
4360
Quand je sentis un choc !… Alors…
4361
De Guiche, entraîné par la curiosité et s’asseyant sur le banc.
4362
Alors ?
4363
Cyrano
4364
Alors…
4365
(Reprenant sa voix naturelle.)
4366
Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre
4367
Le mariage est fait.
4368
De Guiche, se relevant d’un bond.
4369
Çà, voyons, je suis ivre !…
4370
Cette voix ?
4371
(La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.)
4372
Et ce nez !… Cyrano ?
4373
Cyrano, saluant.
4374
Cyrano.
4375
— Ils viennent à l’instant d’échanger leur anneau.
4376
De Guiche
4377
Qui cela ?
4378
(Il se retourne. — Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.)
4379
Ciel !
Scène XIV
4380
Les Mêmes, Roxane, Christian, Le Capucin, Ragueneau, Laquais, la Duègne.
4381
De Guiche, à Roxane.
4382
Vous !
4383
(Reconnaissant Christian avec stupeur.)
4384
Lui ?
4385
(Saluant Roxane avec admiration.)
4386
Vous êtes des plus fines !
4387
(À Cyrano.)
4388
Mes compliments, Monsieur l’inventeur des machines :
4389
Votre récit eût fait s’arrêter au portail
4390
Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
4391
Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
4392
Cyrano, s’inclinant.
4393
Monsieur, c’est un conseil que je m’engage à suivre.
4394
Le capucin, montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche.
4395
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
4396
De Guiche, le regardant d’un œil glacé.
4397
Oui.
4398
(À Roxane.)
4399
Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
4400
Roxane
4401
Comment ?
4402
De Guiche, à Christian.
4403
Le régiment déjà se met en route.
4404
Joignez-le !
4405
Roxane
4406
Pour aller à la guerre ?
4407
De Guiche
4408
Sans doute !
4409
Roxane
4410
Mais, Monsieur, les cadets n’y vont pas !
4411
De Guiche
4412
Ils iront.
4413
(Tirant le papier qu’il avait mis dans sa poche.)
4414
Voici l’ordre.
4415
(À Christian.)
4416
Courez le porter, vous, baron.
4417
Roxane, se jetant dans les bras de Christian.
4418
Christian !
4419
De Guiche, ricanant, à Cyrano.
4420
La nuit de noce est encore lointaine !
4421
Cyrano, à part.
4422
Dire qu’il croit me faire énormément de peine !
4423
Christian, à Roxane.
4424
Oh ! tes lèvres encor !
4425
Cyrano
4426
Allons, voyons, assez !
4427
Christian, continuant à embrasser Roxane.
4428
C’est dur de la quitter… Tu ne sais pas…
4429
Cyrano, cherchant à l’entraîner.
4430
Je sais.
4431
(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
4432
De Guiche, qui est remonté au fond.
4433
Le régiment qui part !
4434
Roxane, à Cyrano, en retenant Christian qu’il essaye toujours d’entraîner.
4435
Oh !… je vous le confie !
4436
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
4437
En danger !
4438
Cyrano
4439
J’essaierai… mais ne peux cependant
4440
Promettre…
4441
Roxane, même jeu.
4442
Promettez qu’il sera très prudent !
4443
Cyrano
4444
Oui, je tâcherai, mais…
4445
Roxane, même jeu.
4446
Qu’à ce siège terrible
4447
Il n’aura jamais froid !
4448
Cyrano
4449
Je ferai mon possible.
4450
Mais…
4451
Roxane, même jeu.
4452
Qu’il sera fidèle !
4453
Cyrano
4454
Eh oui ! sans doute, mais…
4455
Roxane, même jeu.
4456
Qu’il m’écrira souvent !
4457
Cyrano, s’arrêtant.
4458
Ça, — je vous le promets !
4459
Rideau.
Quatrième acte — Les cadets de Gascogne
4460
Le poste qu’occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d’Arras.
4461
Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s’aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d’Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
4462
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. — Le jour va se lever. Jaune Orient. — Sentinelles espacées. Feux.
4463
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
Scène première
4464
Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, Les Cadets, puis Cyrano.
4465
Le Bret
4466
C’est affreux !
4467
Carbon
4468
Oui, plus rien.
4469
Le Bret
4470
Mordious !
4471
Carbon, lui faisant signe de parler plus bas.
4472
Jure en sourdine !
4473
Tu vas les réveiller.
4474
(Aux cadets.)
4475
Chut ! Dormez !
4476
(À Le Bret.)
4477
Qui dort dîne !
4478
Le Bret
4479
Quand on a l’insomnie on trouve que c’est peu !
4480
Quelle famine !
4481
(On entend au loin quelques coups de feu.)
4482
Carbon
4483
Ah ! maugrébis des coups de feu !…
4484
Ils vont me réveiller mes enfants !
4485
(Aux cadets qui lèvent la tête.)
4486
Dormez !
4487
(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
4488
Un cadet, s’agitant.
4489
Diantre !
4490
Encore ?
4491
Carbon
4492
Ce n’est rien ! C’est Cyrano qui rentre !
4493
(Les têtes qui s’étaient relevées se recouchent.)
4494
Une sentinelle, au dehors.
4495
Ventrebieu ! qui va là ?
4496
La voix de Cyrano
4497
Bergerac !
4498
La sentinelle, qui est sur le talus.
4499
Ventrebieu !
4500
Qui va là ?
4501
Cyrano, paraissant sur la crête.
4502
Bergerac, imbécile !
4503
(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.)
4504
Le Bret
4505
Ah ! grand Dieu !
4506
Cyrano, lui faisant signe de ne réveiller personne.
4507
Chut !
4508
Le Bret
4509
Blessé ?
4510
Cyrano
4511
Tu sais bien qu’ils ont pris l’habitude
4512
De me manquer tous les matins !
4513
Le Bret
4514
C’est un peu rude,
4515
Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
4516
De risquer !
4517
Cyrano, s’arrêtant devant Christian.
4518
J’ai promis qu’il écrirait souvent !
4519
(Il le regarde.)
4520
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
4521
Savait qu’il meurt de faim… Mais toujours beau !
4522
Le Bret
4523
Va vite
4524
Dormir !
4525
Cyrano
4526
Ne grogne pas, Le Bret !… Sache ceci :
4527
Pour traverser les rangs espagnols, j’ai choisi
4528
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu’ils sont ivres.
4529
Le Bret
4530
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
4531
Cyrano
4532
Il faut être léger pour passer ! — Mais je sais
4533
Qu’il y aura ce soir du nouveau. Les Français
4534
Mangeront ou mourront, — si j’ai bien vu…
4535
Le Bret
4536
Raconte !
4537
Cyrano
4538
Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
4539
Carbon
4540
Quelle honte,
4541
Lorsqu’on est assiégeant, d’être affamé !
4542
Le Bret
4543
Hélas !
4544
Rien de plus compliqué que ce siège d’Arras :
4545
Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes, pris au piège,
4546
Le cardinal infant d’Espagne nous assiège…
4547
Cyrano
4548
Quelqu’un devrait venir l’assiéger à son tour.
4549
Le Bret
4550
Je ne ris pas.
4551
Cyrano
4552
Oh ! oh !
4553
Le Bret
4554
Penser que chaque jour
4555
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
4556
Pour porter…
4557
(Le voyant qui se dirige vers une tente.)
4558
Où vas-tu ?
4559
Cyrano
4560
J’en vais écrire une autre.
4561
(Il soulève la toile et disparaît.)
Scène II
4562
Les Mêmes, moins Cyrano.
4563
(Le jour s’est un peu levé. Lueurs roses. La ville d’Arras se dore à l’horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d’une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D’autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s’éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d’officiers.)
4564
Carbon, avec un soupir.
4565
La diane !… Hélas !
4566
(Les cadets s’agitent dans leurs manteaux, s’étirent.)
4567
Sommeil succulent, tu prends fin !…
4568
Je sais trop quel sera leur premier cri !
4569
Un cadet, se mettant sur son séant.
4570
J’ai faim !
4571
Un autre
4572
Je meurs !
4573
Tous
4574
Oh !
4575
Carbon
4576
Levez-vous !
4577
Troisième cadet
4578
Plus un pas !
4579
Quatrième cadet
4580
Plus un geste !
4581
Le premier, se regardant dans un morceau de cuirasse.
4582
Ma langue est jaune : l’air du temps est indigeste !
4583
Un autre
4584
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
4585
Un autre
4586
Moi, si l’on ne veut pas fournir à mon gaster
4587
De quoi m’élaborer une pinte de chyle,
4588
Je me retire sous ma tente, — comme Achille !
4589
Un autre
4590
Oui, du pain !
4591
Carbon, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix.
4592
Cyrano !
4593
D’autres
4594
Nous mourrons !
4595
Carbon, toujours à mi-voix, à la porte de la tente.
4596
Au secours !
4597
Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
4598
Viens les ragaillardir !
4599
Deuxième cadet, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose.
4600
Qu’est-ce que tu grignotes ?
4601
Le premier
4602
De l’étoupe à canon que dans les bourguignotes
4603
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.
4604
Les environs d’Arras sont très peu giboyeux !
4605
Un autre, entrant.
4606
Moi je viens de chasser !
4607
Un autre, même jeu.
4608
J’ai pêché dans la Scarpe !
4609
Tous, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus.
4610
Quoi ? — Que rapportez-vous ? — Un faisan ? — Une carpe ? —
4611
Vite, vite, montrez !
4612
Le pêcheur
4613
Un goujon !
4614
Le chasseur
4615
Un moineau !
4616
Tous, exaspérés.
4617
Assez ! — Révoltons-nous !
4618
Carbon
4619
Au secours, Cyrano !
4620
(Il fait maintenant tout à fait jour.)
Scène III
4621
Les Mêmes, Cyrano.
4622
Cyrano, sortant de sa tente, tranquille, une plume à l’oreille, un livre à la main.
4623
Hein ?
4624
(Silence. Au premier cadet.)
4625
Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
4626
Le cadet
4627
J’ai quelque chose dans les talons qui me gêne !…
4628
Cyrano
4629
Et quoi donc ?
4630
Le cadet
4631
L’estomac !
4632
Cyrano
4633
Moi de même, pardi !
4634
Le cadet
4635
Cela doit te gêner ?
4636
Cyrano
4637
Non, cela me grandit.
4638
Deuxième cadet
4639
J’ai les dents longues !
4640
Cyrano
4641
Tu n’en mordras que plus large.
4642
Un troisième
4643
Mon ventre sonne creux !
4644
Cyrano
4645
Nous y battrons la charge.
4646
Un autre
4647
Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
4648
Cyrano
4649
Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu mens !
4650
Un autre
4651
Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !
4652
Cyrano, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main.
4653
Ta salade.
4654
Un autre
4655
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
4656
Cyrano, lui jetant le livre qu’il tient à la main.
4657
L’*Iliade*.
4658
Un autre
4659
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
4660
Cyrano
4661
Il devrait t’envoyer du perdreau ?
4662
Le même
4663
Pourquoi pas ?
4664
Et du vin !
4665
Cyrano
4666
Richelieu, du bourgogne, if you please ?
4667
Le même
4668
Par quelque capucin !
4669
Cyrano
4670
L’éminence qui grise ?
4671
Un autre
4672
J’ai des faims d’ogre !
4673
Cyrano
4674
Eh ! bien !… tu croques le marmot !
4675
Le premier cadet, haussant les épaules.
4676
Toujours le mot, la pointe !
4677
Cyrano
4678
Oui, la pointe, le mot !
4679
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
4680
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
4681
— Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
4682
Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
4683
Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,
4684
Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
4685
Cris de tous
4686
J’ai faim !
4687
Cyrano, se croisant les bras.
4688
Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à manger ?…
4689
— Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
4690
Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres,
4691
Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres
4692
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
4693
Dont chaque note est comme une petite sœur,
4694
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
4695
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
4696
Que le hameau natal exhale de ses toits,
4697
Ces airs dont la musique a l’air d’être un patois !…
4698
(Le vieux s’assied et prépare son fifre.)
4699
Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige,
4700
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
4701
Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau,
4702
Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
4703
Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse
4704
L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !…
4705
(Le vieux commence à jouer des airs languedociens.)
4706
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
4707
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
4708
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
4709
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
4710
Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
4711
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
4712
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
4713
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
4714
(Toutes les têtes se sont inclinées ; — tous les yeux rêvent ; — et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.)
4715
Carbon, à Cyrano, bas.
4716
Mais tu les fais pleurer !
4717
Cyrano
4718
De nostalgie !… Un mal
4719
Plus noble que la faim !… pas physique : moral !
4720
J’aime que leur souffrance ait changé de viscère,
4721
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
4722
Carbon
4723
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
4724
Cyrano, qui a fait signe au tambour d’approcher.
4725
Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leur sang
4726
Sont vite réveillés ! Il suffit…
4727
(Il fait un geste. Le tambour roule.)
4728
Tous, se levant et se précipitant sur leurs armes.
4729
Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce ?
4730
Cyrano, souriant.
4731
Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse !
4732
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour…
4733
Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
4734
Un cadet, qui regarde au fond.
4735
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
4736
Tous les cadets, murmurant.
4737
Hou…
4738
Cyrano, souriant.
4739
Murmure
4740
Flatteur !
4741
Un cadet
4742
Il nous ennuie !
4743
Un autre
4744
Avec, sur son armure,
4745
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
4746
Un autre
4747
Comme si l’on portait du linge sur du fer !
4748
Le premier
4749
C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
4750
Le deuxième
4751
Encore un courtisan !
4752
Un autre
4753
Le neveu de son oncle !
4754
Carbon
4755
C’est un Gascon pourtant !
4756
Le premier
4757
Un faux !… Méfiez-vous !
4758
Parce que, les Gascons… ils doivent être fous :
4759
Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
4760
Le Bret
4761
Il est pâle !
4762
Un autre
4763
Il a faim… autant qu’un pauvre diable !
4764
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
4765
Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
4766
Cyrano, vivement.
4767
N’ayons pas l’air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
4768
Vos pipes et vos dés…
4769
(Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.)
4770
Et moi, je lis Descartes.
4771
(Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu’il a tiré de sa poche. — Tableau. — De Guiche entre. Tout le monde a l’air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
Scène IV
4772
Les Mêmes, de Guiche.
4773
De Guiche, à Carbon.
4774
Ah ! — Bonjour !
4775
(Ils s’observent tous les deux. À part, avec satisfaction.)
4776
Il est vert.
4777
Carbon, de même.
4778
Il n’a plus que les yeux.
4779
De Guiche, regardant les cadets.
4780
Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs,
4781
Il me revient de tous côtés qu’on me brocarde
4782
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
4783
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
4784
N’ont pour leur colonel pas assez de dédain,
4785
M’appellent intrigant, courtisan, — qu’il les gêne
4786
De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, —
4787
Et qu’ils ne cessent pas de s’indigner entre eux
4788
Qu’on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
4789
(Silence. On joue. On fume.)
4790
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
4791
Non.
4792
Carbon
4793
D’ailleurs, je suis libre et n’inflige de peine…
4794
De Guiche
4795
Ah ?
4796
Carbon
4797
J’ai payé ma compagnie, elle est à moi.
4798
Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.
4799
De Guiche
4800
Ah ?… Ma foi !
4801
Cela suffit.
4802
(S’adressant aux cadets.)
4803
Je peux mépriser vos bravades.
4804
On connaît ma façon d’aller aux mousquetades ;
4805
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
4806
J’ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;
4807
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
4808
J’ai chargé par trois fois !
4809
Cyrano, sans lever le nez de son livre.
4810
Et votre écharpe blanche ?
4811
De Guiche, surpris et satisfait.
4812
Vous savez ce détail ?… En effet, il advint,
4813
Durant que je faisais ma caracole afin
4814
De rassembler mes gens pour la troisième charge,
4815
Qu’un remous de fuyards m’entraîna sur la marge
4816
Des ennemis ; j’étais en danger qu’on me prît
4817
Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit
4818
De dénouer et de laisser couler à terre
4819
L’écharpe qui disait mon grade militaire ;
4820
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
4821
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
4822
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
4823
— Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
4824
(Les cadets n’ont pas l’air d’écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l’air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.)
4825
Cyrano
4826
Qu’Henri quatre
4827
N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant,
4828
À se diminuer de son panache blanc.
4829
(Joie silencieuse. Les cartes s’abattent. Les dés tombent. La fumée s’échappe.)
4830
De Guiche
4831
L’adresse a réussi, cependant !
4832
(Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
4833
Cyrano
4834
C’est possible.
4835
Mais on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.
4836
(Cartes, dés, fumées, s’abattent, tombent, s’envolent avec une satisfaction croissante.)
4837
Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula
4838
— Nos courages, monsieur, diffèrent en cela —
4839
Je l’aurais ramassée et me la serais mise.
4840
De Guiche
4841
Oui, vantardise, encor, de gascon !
4842
Cyrano
4843
Vantardise ?…
4844
Prêtez-la moi. Je m’offre à monter, dès ce soir,
4845
À l’assaut, le premier, avec elle en sautoir.
4846
De Guiche
4847
Offre encor de gascon ! Vous savez que l’écharpe
4848
Resta chez l’ennemi, sur les bords de la Scarpe,
4849
En un lieu que depuis la mitraille cribla, —
4850
Où nul ne peut aller la chercher !
4851
Cyrano, tirant de sa poche l’écharpe blanche et la lui tendant.
4852
La voilà.
4853
(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l’un d’eux sifflote avec indifférence l’air montagnard joué par le fifre.)
4854
De Guiche, prenant l’écharpe.
4855
Merci. Je vais, avec ce bout d’étoffe claire,
4856
Pouvoir faire un signal, — que j’hésitais à faire.
4857
(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l’écharpe en l’air.)
4858
Tous
4859
Hein !
4860
La sentinelle, en haut du talus.
4861
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !…
4862
De Guiche, redescendant.
4863
C’est un faux espion espagnol. Il nous rend
4864
De grands services. Les renseignements qu’il porte
4865
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
4866
Que l’on peut influer sur leurs décisions.
4867
Cyrano
4868
C’est un gredin !
4869
De Guiche, se nouant nonchalamment son écharpe.
4870
C’est très commode. Nous disions ?…
4871
— Ah ! J’allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
4872
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
4873
Le maréchal s’en fut vers Dourlens, sans tambours ;
4874
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
4875
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,
4876
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
4877
Que l’on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant :
4878
La moitié de l’armée est absente du camp !
4879
Carbon
4880
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
4881
Mais ils ne savent pas ce départ ?
4882
De Guiche
4883
Ils le savent.
4884
Ils vont nous attaquer.
4885
Carbon
4886
Ah !
4887
De Guiche
4888
Mon faux espion
4889
M’est venu prévenir de leur agression.
4890
Il ajouta : « J’en peux déterminer la place ;
4891
Sur quel point voulez-vous que l’attaque se fasse ?
4892
Je dirai que de tous c’est le moins défendu,
4893
Et l’effort portera sur lui. » — J’ai répondu :
4894
« C’est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne :
4895
Ce sera sur le point d’où je vous ferai signe. »
4896
Carbon, aux cadets.
4897
Messieurs préparez-vous !
4898
(Tous se lèvent. Bruit d’épées et de ceinturons qu’on boucle.)
4899
De Guiche
4900
C’est dans une heure.
4901
Premier cadet
4902
Ah !… bien !…
4903
(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
4904
De Guiche, à Carbon.
4905
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
4906
Carbon
4907
Et pour gagner du temps ?
4908
De Guiche
4909
Vous aurez l’obligeance
4910
De vous faire tuer.
4911
Cyrano
4912
Ah ! voilà la vengeance ?
4913
De Guiche
4914
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
4915
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
4916
Comme à votre bravoure on n’en compare aucune,
4917
C’est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
4918
Cyrano, saluant.
4919
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
4920
De Guiche, saluant.
4921
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
4922
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
4923
(Il remonte, avec Carbon.)
4924
Cyrano, aux cadets.
4925
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
4926
Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or,
4927
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
4928
(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.)
4929
Cyrano, lui mettant la main sur l’épaule.
4930
Christian ?
4931
Christian, secouant la tête.
4932
Roxane !
4933
Cyrano
4934
Hélas !
4935
Christian
4936
Au moins, je voudrais mettre
4937
Tout l’adieu de mon cœur dans une belle lettre !…
4938
Cyrano
4939
Je me doutais que ce serait pour aujourd’hui.
4940
(Il tire un billet de son pourpoint.)
4941
Et j’ai fait tes adieux.
4942
Christian
4943
Montre !…
4944
Cyrano
4945
Tu veux ?…
4946
Christian, lui prenant la lettre.
4947
Mais oui !
4948
(Il l’ouvre, lit et s’arrête.)
4949
Tiens !…
4950
Cyrano
4951
Quoi ?
4952
Christian
4953
Ce petit rond ?…
4954
Cyrano, reprenant la lettre vivement, et regardant d’un air naïf.
4955
Un rond ?…
4956
Christian
4957
C’est une larme !
4958
Cyrano
4959
Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
4960
Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant
4961
Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
4962
Christian
4963
Pleurer ?…
4964
Cyrano
4965
Oui… parce que… mourir n’est pas terrible.
4966
Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible !
4967
Car enfin je ne la…
4968
(Christian le regarde.)
4969
nous ne la…
4970
(Vivement.)
4971
tu ne la…
4972
Christian, lui arrachant la lettre.
4973
Donne-moi ce billet !
4974
(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
4975
La voix d’une sentinelle
4976
Ventrebieu, qui va là ?
4977
(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
4978
Carbon
4979
Qu’est-ce ?…
4980
La sentinelle, qui est sur le talus.
4981
Un carrosse !
4982
(On se précipite pour voir.)
4983
Cris
4984
Quoi ? Dans le camp ? — Il y entre !
4985
— Il a l’air de venir de chez l’ennemi ! — Diantre !
4986
Tirez ! — Non ! le cocher a crié ! — Crié quoi ? —
4987
Il a crié : Service du Roi !
4988
(Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.)
4989
De Guiche
4990
Hein ? Du Roi !…
4991
(On redescend, on s’aligne.)
4992
Carbon
4993
Chapeau bas, tous !
4994
De Guiche, à la cantonnade.
4995
Du Roi ! — Rangez-vous, vile tourbe,
4996
Pour qu’il puisse décrire avec pompe sa courbe !
4997
(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s’arrête net.)
4998
Carbon, criant.
4999
Battez aux champs !
5000
(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
5001
De Guiche
5002
Baissez le marchepied !
5003
(Deux hommes se précipitent. La portière s’ouvre.)
5004
Roxane, sautant du carrosse.
5005
Bonjour !
5006
(Le son d’une voix de femme relève d’un seul coup tout ce monde profondément incliné. — Stupeur.)
Scène V
5007
Les Mêmes, Roxane.
5008
De Guiche
5009
Service du Roi ! Vous ?
5010
Roxane
5011
Mais du seul roi, l’Amour !
5012
Cyrano
5013
Ah ! grand Dieu !
5014
Christian
5015
Vous ! Pourquoi ?
5016
Roxane
5017
C’était trop long, ce siège !
5018
Christian
5019
Pourquoi ?…
5020
Roxane
5021
Je te dirai !
5022
Cyrano, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle.
5023
Dieu ! La regarderai-je ?
5024
De Guiche
5025
Vous ne pouvez rester ici !
5026
Roxane, gaiement.
5027
Mais si ! mais si !
5028
Voulez-vous m’avancer un tambour ?…
5029
(Elle s’assied sur un tambour qu’on avance.)
5030
Là, merci !
5031
(Elle rit.)
5032
On a tiré sur mon carrosse !
5033
(Fièrement.)
5034
Une patrouille !
5035
— Il a l’air d’être fait avec une citrouille,
5036
N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
5037
Avec des rats.
5038
(Envoyant des lèvres un baiser à Christian.)
5039
Bonjour !
5040
(Les regardant tous.)
5041
Vous n’avez pas l’air gais !
5042
— Savez-vous que c’est loin, Arras ?
5043
(Apercevant Cyrano.)
5044
Cousin, charmée !
5045
Cyrano, s’avançant.
5046
Ah çà ! comment ?…
5047
Roxane
5048
Comment j’ai retrouvé l’armée ?
5049
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple : j’ai
5050
Marché tant que j’ai vu le pays ravagé.
5051
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
5052
Pour y croire ! Messieurs, si c’est là le service
5053
De votre Roi, le mien vaut mieux !
5054
Cyrano
5055
Voyons, c’est fou !
5056
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
5057
Roxane
5058
Par où ?
5059
Par chez les Espagnols.
5060
Premier cadet
5061
Ah ! Qu’elles sont malignes !
5062
De Guiche
5063
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
5064
Le Bret
5065
Cela dut être très difficile !…
5066
Roxane
5067
Pas trop.
5068
J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
5069
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
5070
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
5071
Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français,
5072
Les plus galantes gens du monde, — je passais !
5073
Carbon
5074
Oui, c’est un passeport, certes que ce sourire !
5075
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
5076
Où vous alliez ainsi, madame ?
5077
Roxane
5078
Fréquemment.
5079
Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. »
5080
— Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce
5081
Refermait gravement la porte du carrosse,
5082
D’un geste de la main à faire envie au Roi
5083
Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,
5084
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
5085
L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue,
5086
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
5087
S’inclinait en disant : « Passez, señorita ! »
5088
Christian
5089
Mais, Roxane…
5090
Roxane
5091
J’ai dit : mon amant, oui… pardonne !
5092
Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne
5093
Ne m’eût laissé passer !
5094
Christian
5095
Mais…
5096
Roxane
5097
Qu’avez-vous ?
5098
De Guiche
5099
Il faut
5100
Vous en aller d’ici !
5101
Roxane
5102
Moi ?
5103
Cyrano
5104
Bien vite !
5105
Le Bret
5106
Au plus tôt !
5107
Christian
5108
Oui !
5109
Roxane
5110
Mais comment ?
5111
Christian, embarrassé.
5112
C’est que…
5113
Cyrano, de même.
5114
Dans trois quarts d’heure…
5115
De Guiche, de même.
5116
… ou quatre…
5117
Carbon, de même.
5118
Il vaut mieux…
5119
Le Bret, de même.
5120
Vous pourriez…
5121
Roxane
5122
Je reste. On va se battre.
5123
Tous
5124
Oh ! non !
5125
Roxane
5126
C’est mon mari !
5127
(Elle se jette dans les bras de Christian.)
5128
Qu’on me tue avec toi !
5129
Christian
5130
Mais quels yeux vous avez !
5131
Roxane
5132
Je te dirai pourquoi !
5133
De Guiche, désespéré.
5134
C’est un poste terrible !
5135
Roxane, se retournant.
5136
Hein ! terrible ?
5137
Cyrano
5138
Et la preuve
5139
C’est qu’il nous l’a donné !
5140
Roxane, à de Guiche.
5141
Ah ! vous me vouliez veuve ?
5142
De Guiche
5143
Oh ! je vous jure !…
5144
Roxane
5145
Non ! Je suis folle à présent !
5146
Et je ne m’en vais plus ! D’ailleurs, c’est amusant.
5147
Cyrano
5148
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
5149
Roxane
5150
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
5151
Un cadet
5152
Nous vous défendrons bien !
5153
Roxane, enfiévrée de plus en plus.
5154
Je le crois, mes amis !
5155
Un autre, avec enivrement.
5156
Tout le camp sent l’iris !
5157
Roxane
5158
Et j’ai justement mis
5159
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !…
5160
(Regardant de Guiche.)
5161
Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille :
5162
On pourrait commencer.
5163
De Guiche
5164
Ah ! c’en est trop ! Je vais
5165
Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez
5166
Le temps encor : changez d’avis !
5167
Roxane
5168
Jamais !
5169
(De Guiche sort.)
Scène VI
5170
Les Mêmes, moins de Guiche.
5171
Christian, suppliant.
5172
Roxane !…
5173
Roxane
5174
Non !
5175
Premier cadet, aux autres.
5176
Elle reste !
5177
Tous, se précipitant, se bousculant, s’astiquant.
5178
Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane
5179
Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! —
5180
Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !
5181
Roxane, à Cyrano qui la supplie encore.
5182
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
5183
Carbon, après s’être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s’avance vers Roxane, et cérémonieusement.
5184
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
5185
Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs
5186
Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux.
5187
(Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente :)
5188
Baron de Peyrescous de Colignac !
5189
Le cadet, saluant.
5190
Madame…
5191
Carbon, continuant.
5192
Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame
5193
De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. —
5194
Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot
5195
De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…
5196
Roxane
5197
Mais combien avez-vous de noms chacun ?
5198
Le baron Hillot
5199
Des foules !
5200
Carbon, à Roxane.
5201
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
5202
Roxane, ouvre la main et le mouchoir tombe.
5203
Pourquoi ?
5204
(Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le ramasser.)
5205
Carbon, le ramassant vivement.
5206
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
5207
C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
5208
Roxane, souriant.
5209
Il est un peu petit.
5210
Carbon, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine.
5211
Mais il est en dentelle !
5212
Un cadet, aux autres.
5213
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
5214
Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…
5215
Carbon, qui l’a entendu, indigné.
5216
Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…
5217
Roxane
5218
Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame :
5219
Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà !
5220
— Voulez-vous m’apporter tout cela !
5221
(Consternation.)
5222
Un cadet
5223
Tout cela !
5224
Un autre
5225
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
5226
Roxane, tranquillement.
5227
Dans mon carrosse.
5228
Tous
5229
Hein ?…
5230
Roxane
5231
Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse !
5232
Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs,
5233
Et vous reconnaîtrez un homme précieux :
5234
Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !
5235
Les cadets, se ruant vers le carrosse.
5236
C’est Ragueneau !
5237
(Acclamations.)
5238
Oh ! Oh !
5239
Roxane, les suivant des yeux.
5240
Pauvres gens !
5241
Cyrano, lui baisant la main.
5242
Bonne fée !
5243
Ragueneau, debout sur le siège comme un charlatan en place publique.
5244
Messieurs !…
5245
(Enthousiasme.)
5246
Les cadets
5247
Bravo ! Bravo !
5248
Ragueneau
5249
Les Espagnols n’ont pas,
5250
Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas !
5251
(Applaudissements.)
5252
Cyrano, bas à Christian.
5253
Hum ! hum ! Christian !
5254
Ragueneau
5255
Distraits par la galanterie
5256
Ils n’ont pas vu…
5257
(Il tire de son siège un plat qu’il élève.)
5258
La galantine !
5259
(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
5260
Cyrano, bas à Christian.
5261
Je t’en prie,
5262
Un seul mot !…
5263
Ragueneau
5264
Et Vénus sut occuper leur œil
5265
Pour que Diane, en secret, pût passer…
5266
(Il brandit un gigot.)
5267
son chevreuil !
5268
(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
5269
Cyrano, bas à Christian.
5270
Je voudrais te parler !
5271
Roxane, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles.
5272
Posez cela par terre !
5273
(Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)
5274
Roxane, à Christian, au moment où Cyrano allait l’entraîner à part.
5275
Vous, rendez-vous utile !
5276
(Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de Cyrano.)
5277
Ragueneau
5278
Un paon truffé !
5279
Premier cadet, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon.
5280
Tonnerre !
5281
Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard
5282
Sans faire un gueuleton…
5283
(Se reprenant vivement en voyant Roxane.)
5284
pardon ! un balthazar !
5285
Ragueneau, lançant les coussins du carrosse.
5286
Les coussins sont remplis d’ortolans !
5287
(Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.)
5288
Troisième cadet
5289
Ah ! Viédaze !
5290
Ragueneau, lançant des flacons de vin rouge.
5291
Des flacons de rubis !…
5292
(De vin blanc.)
5293
Des flacons de topaze !
5294
Roxane, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano.
5295
Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !
5296
Ragueneau, brandissant une lanterne arrachée.
5297
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
5298
Cyrano, bas à Christian, pendant qu’ils arrangent la nappe ensemble.
5299
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
5300
Ragueneau, de plus en plus lyrique.
5301
Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !
5302
Roxane, versant du vin, servant.
5303
Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
5304
Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons !
5305
Et si de Guiche vient, personne ne l’invite !
5306
(Allant de l’un à l’autre.)
5307
Là, vous avez le temps. — Ne mangez pas si vite ! —
5308
Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?
5309
Premier cadet
5310
C’est trop bon !
5311
Roxane
5312
Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon !
5313
— Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ?
5314
— Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?
5315
Cyrano, qui la suit, les bras chargés de plats, l’aidant à servir.
5316
Je l’adore !
5317
Roxane, allant à Christian.
5318
Vous ?
5319
Christian
5320
Rien.
5321
Roxane
5322
Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !
5323
Christian, essayant de la retenir.
5324
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
5325
Roxane
5326
Je me dois
5327
À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…
5328
Le Bret, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d’une lance, un pain à la sentinelle du talus.
5329
De Guiche !
5330
Cyrano
5331
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
5332
Hop ! — N’ayons l’air de rien !…
5333
(À Ragueneau.)
5334
Toi, remonte d’un bond
5335
Sur ton siège ! — Tout est caché ?…
5336
(En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. — De Guiche entre vivement — et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. — Silence.)
Scène VII
5337
Les Mêmes, de Guiche.
5338
De Guiche
5339
Cela sent bon.
5340
Un cadet, chantonnant d’un air détaché.
5341
To lo lo !…
5342
De Guiche, s’arrêtant et le regardant.
5343
Qu’avez-vous, vous ?… Vous êtes tout rouge !
5344
Le cadet
5345
Moi ?… Mais rien. C’est le sang. On va se battre : il bouge !
5346
Un autre
5347
Poum… poum… poum…
5348
De Guiche, se retournant.
5349
Qu’est cela ?
5350
Le cadet, légèrement gris.
5351
Rien ! C’est une chanson !
5352
Une petite…
5353
De Guiche
5354
Vous êtes gai, mon garçon !
5355
Le cadet
5356
L’approche du danger !
5357
De Guiche, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre.
5358
Capitaine ! je…
5359
(Il s’arrête en le voyant.)
5360
Peste !
5361
Vous avez bonne mine aussi !
5362
Carbon, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif.
5363
Oh !…
5364
De Guiche
5365
Il me reste
5366
Un canon que j’ai fait porter…
5367
(Il montre un endroit dans la coulisse.)
5368
là, dans ce coin,
5369
Et vos hommes pourront s’en servir au besoin.
5370
Un cadet, se dandinant.
5371
Charmante attention !
5372
Un autre, lui souriant gracieusement.
5373
Douce sollicitude !
5374
De Guiche
5375
Ah çà ! mais ils sont fous ! —
5376
(Sèchement.)
5377
N’ayant pas l’habitude
5378
Du canon, prenez garde au recul.
5379
Le premier cadet
5380
Ah ! pfftt !
5381
De Guiche, allant à lui, furieux.
5382
Mais !…
5383
Le cadet
5384
Le canon des Gascons ne recule jamais !
5385
De Guiche, le prenant par le bras et le secouant.
5386
Vous êtes gris !… De quoi ?
5387
Le cadet, superbe.
5388
De l’odeur de la poudre !
5389
De Guiche, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane.
5390
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
5391
Roxane
5392
Je reste !
5393
De Guiche
5394
Fuyez !
5395
Roxane
5396
Non !
5397
De Guiche
5398
Puisqu’il en est ainsi,
5399
Qu’on me donne un mousquet !
5400
Carbon
5401
Comment ?
5402
De Guiche
5403
Je reste aussi.
5404
Cyrano
5405
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
5406
Premier cadet
5407
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
5408
Roxane
5409
Quoi… !
5410
De Guiche
5411
Je ne quitte pas une femme en danger.
5412
Deuxième cadet, au premier.
5413
Dis donc ! Je crois qu’on peut lui donner à manger !
5414
(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
5415
De Guiche, dont les yeux s’allument.
5416
Des vivres !
5417
Un troisième cadet
5418
Il en sort de sous toutes les vestes !
5419
De Guiche, se maîtrisant, avec hauteur.
5420
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !
5421
Cyrano, saluant.
5422
Vous faites des progrès !
5423
De Guiche, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d’accent.
5424
Je vais me battre à jeun !
5425
Premier cadet, exultant de joie.
5426
À jeung ! Il vient d’avoir l’accent !
5427
De Guiche, riant.
5428
Moi !
5429
Le cadet
5430
C’en est un !
5431
(Ils se mettent tous à danser.)
5432
Carbon, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête.
5433
J’ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
5434
(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
5435
De Guiche, à Roxane, en s’inclinant.
5436
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?…
5437
(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.)
5438
Christian, allant à Cyrano, vivement.
5439
Parle vite !
5440
(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s’élève : elle s’incline.)
5441
Les piquiers, au-dehors.
5442
Vivat !
5443
Christian
5444
Quel était ce secret !
5445
Cyrano
5446
Dans le cas où Roxane…
5447
Christian
5448
Eh bien ?
5449
Cyrano
5450
Te parlerait
5451
Des lettres ?
5452
Christian
5453
Oui, je sais !…
5454
Cyrano
5455
Ne fais pas la sottise
5456
De t’étonner…
5457
Christian
5458
De quoi ?
5459
Cyrano
5460
Il faut que je te dise !…
5461
Oh ! mon Dieu, c’est tout simple, et j’y pense aujourd’hui
5462
En la voyant. Tu lui…
5463
Christian
5464
Parle vite !
5465
Cyrano
5466
Tu lui…
5467
As écrit plus souvent que tu ne crois.
5468
Christian
5469
Hein ?
5470
Cyrano
5471
Dame !
5472
Je m’en étais chargé : J’interprétais ta flamme !
5473
J’écrivais quelquefois sans te dire : j’écris !
5474
Christian
5475
Ah ?
5476
Cyrano
5477
C’est tout simple !
5478
Christian
5479
Mais comment t’y es-tu pris,
5480
Depuis qu’on est bloqué pour ?…
5481
Cyrano
5482
Oh !… avant l’aurore
5483
Je pouvais traverser…
5484
Christian, se croisant les bras.
5485
Ah ! c’est tout simple encore ?
5486
Et qu’ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? — Trois ?…
5487
Quatre ? —
5488
Cyrano
5489
Plus.
5490
Christian
5491
Tous les jours ?
5492
Cyrano
5493
Oui, tous les jours. — Deux fois.
5494
Christian, violemment.
5495
Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle
5496
Que tu bravais la mort…
5497
Cyrano, voyant Roxane qui revient.
5498
Tais-toi ! Pas devant elle !
5499
(Il rentre vivement dans sa tente.)
Scène VIII
5500
Roxane, Christian ; au fond, allées et venues de Cadets. Carbon et de Guiche donnent des ordres.
5501
Roxane, courant à Christian.
5502
Et maintenant, Christian !…
5503
Christian, lui prenant les mains.
5504
Et maintenant, dis-moi
5505
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
5506
À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
5507
Tu m’as rejoint ici ?
5508
Roxane
5509
C’est à cause des lettres !
5510
Christian
5511
Tu dis ?
5512
Roxane
5513
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
5514
Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez
5515
Combien depuis un mois vous m’en avez écrites,
5516
Et plus belles toujours !
5517
Christian
5518
Quoi ! pour quelques petites
5519
lettres d’amour…
5520
Roxane
5521
Tais-toi !… Tu ne peux pas savoir !
5522
Mon Dieu, je t’adorais, c’est vrai, depuis qu’un soir,
5523
D’une voix que je t’ignorais, sous ma fenêtre,
5524
Ton âme commença de se faire connaître…
5525
Eh bien ! tes lettres, c’est, vois-tu, depuis un mois,
5526
Comme si tout le temps, je l’entendais, ta voix
5527
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
5528
Tant pis pour toi, j’accours. La sage Pénélope
5529
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
5530
Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
5531
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu’Hélène,
5532
Envoyé promener ses pelotons de laine !…
5533
Christian
5534
Mais…
5535
Roxane
5536
Je lisais, je relisais, je défaillais,
5537
J’étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
5538
Était comme un pétale envolé de ton âme.
5539
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
5540
L’amour puissant, sincère…
5541
Christian
5542
Ah ! sincère et puissant ?
5543
Cela se sent, Roxane ?…
5544
Roxane
5545
Oh ! si cela se sent !
5546
Christian
5547
Et vous venez ?
5548
Roxane
5549
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
5550
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
5551
À vos genoux, c’est donc mon âme que j’y mets,
5552
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
5553
Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure
5554
De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !)
5555
De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité,
5556
L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !
5557
Christian, avec épouvante.
5558
Ah ! Roxane !
5559
Roxane
5560
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
5561
— Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, —
5562
Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
5563
Je t’aimais pour les deux ensemble !…
5564
Christian
5565
Et maintenant ?
5566
Roxane
5567
Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
5568
Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
5569
Christian, reculant.
5570
Ah ! Roxane !
5571
Roxane
5572
Sois donc heureux. Car n’être aimé
5573
Que pour ce dont on est un instant costumé,
5574
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
5575
Mais ta chère pensée efface ta figure,
5576
Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
5577
Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
5578
Christian
5579
Oh !…
5580
Roxane
5581
Tu doutes encor d’une telle victoire ?…
5582
Christian, douloureusement.
5583
Roxane !
5584
Roxane
5585
Je comprends, tu ne peux pas y croire,
5586
À cet amour ?…
5587
Christian
5588
Je ne veux pas de cet amour !
5589
Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
5590
Roxane
5591
Pour
5592
Ce qu’en vous elles ont aimé jusqu’à cette heure ?
5593
Laissez-vous donc aimer d’une façon meilleure !
5594
Christian
5595
Non ! c’était mieux avant !
5596
Roxane
5597
Ah ! tu n’y entends rien !
5598
C’est maintenant que j’aime mieux, que j’aime bien !
5599
C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore,
5600
Et moins brillant…
5601
Christian
5602
Tais-toi !
5603
Roxane
5604
Je t’aimerais encore !
5605
Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait…
5606
Christian
5607
Oh ! ne dis pas cela !
5608
Roxane
5609
Si ! je le dis !
5610
Christian
5611
Quoi ? laid ?
5612
Roxane
5613
Laid ! je le jure !
5614
Christian
5615
Dieu !
5616
Roxane
5617
Et ta joie est profonde ?
5618
Christian, d’une voix étouffée.
5619
Oui…
5620
Roxane
5621
Qu’as-tu ?…
5622
Christian, la repoussant doucement.
5623
Rien. Deux mots à dire : une seconde…
5624
Roxane
5625
Mais ?…
5626
Christian, lui montrant un groupe de cadets, au fond.
5627
À ces pauvres gens mon amour t’enleva
5628
Va leur sourire un peu puisqu’ils vont mourir… va !
5629
Roxane, attendrie.
5630
Cher Christian !
5631
(Elle remonte vers les Gascons qui s’empressent respectueusement autour d’elle.)
Scène IX
5632
Christian, Cyrano ; au fond Roxane, causant avec Carbon et quelques cadets.
5633
Christian, appelant vers la tente de Cyrano.
5634
Cyrano ?
5635
Cyrano, reparaissant, armé pour la bataille.
5636
Qu’est-ce ? Te voilà blême !
5637
Christian
5638
Elle ne m’aime plus !
5639
Cyrano
5640
Comment ?
5641
Christian
5642
C’est toi qu’elle aime !
5643
Cyrano
5644
Non !
5645
Christian
5646
Elle n’aime plus que mon âme !
5647
Cyrano
5648
Non !
5649
Christian
5650
Si !
5651
C’est donc bien toi qu’elle aime, — et tu l’aimes aussi !
5652
Cyrano
5653
Moi ?
5654
Christian
5655
Je le sais.
5656
Cyrano
5657
C’est vrai.
5658
Christian
5659
Comme un fou.
5660
Cyrano
5661
Davantage.
5662
Christian
5663
Dis-le-lui !
5664
Cyrano
5665
Non !
5666
Christian
5667
Pourquoi ?
5668
Cyrano
5669
Regarde mon visage !
5670
Christian
5671
Elle m’aimerait laid !
5672
Cyrano
5673
Elle te l’a dit !
5674
Christian
5675
Là !
5676
Cyrano
5677
Ah ! je suis bien content qu’elle t’ait dit cela !
5678
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
5679
— Mon Dieu, je suis content qu’elle ait eu la pensée
5680
De la dire, — mais va, ne la prends pas au mot,
5681
Va, ne deviens pas laid : elle m’en voudrait trop !
5682
Christian
5683
C’est ce que je veux voir !
5684
Cyrano
5685
Non, non !
5686
Christian
5687
Qu’elle choisisse !
5688
Tu vas lui dire tout !
5689
Cyrano
5690
Non, non ! Pas ce supplice.
5691
Christian
5692
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
5693
C’est trop injuste !
5694
Cyrano
5695
Et moi, je mettrais au tombeau
5696
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
5697
J’ai le don d’exprimer… ce que tu sens peut-être ?
5698
Christian
5699
Dis-lui tout !
5700
Cyrano
5701
Il s’obstine à me tenter, c’est mal !
5702
Christian
5703
Je suis las de porter en moi-même un rival !
5704
Cyrano
5705
Christian !
5706
Christian
5707
Notre union — sans témoins — clandestine,
5708
— Peut se rompre, — si nous survivons !
5709
Cyrano
5710
Il s’obstine !…
5711
Christian
5712
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
5713
— Je vais voir ce qu’on fait, tiens ! Je vais jusqu’au bout
5714
Du poste ; je reviens : parle, et qu’elle préfère
5715
L’un de nous deux !
5716
Cyrano
5717
Ce sera toi !
5718
Christian
5719
Mais… je l’espère !
5720
(Il appelle.)
5721
Roxane !
5722
Cyrano
5723
Non ! Non !
5724
Roxane, accourant.
5725
Quoi ?
5726
Christian
5727
Cyrano vous dira
5728
Une chose importante…
5729
(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
Scène X
5730
Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les Cadets, Ragueneau, de Guiche, etc…
5731
Roxane
5732
Importante ?
5733
Cyrano, éperdu.
5734
Il s’en va !…
5735
(À Roxane.)
5736
Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! —
5737
De l’importance à rien !
5738
Roxane, vivement.
5739
Il a douté peut-être
5740
De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…
5741
Cyrano, lui prenant la main.
5742
Mais vous avez bien dit, d’ailleurs, la vérité ?
5743
Roxane
5744
Oui, oui, je l’aimerais même…
5745
(Elle hésite une seconde.)
5746
Cyrano, souriant tristement.
5747
Le mot vous gêne
5748
Devant moi ?
5749
Roxane
5750
Mais…
5751
Cyrano
5752
Il ne me fera pas de peine !
5753
— Même laid ?
5754
Roxane
5755
Même laid !
5756
(Mousqueterie au-dehors.)
5757
Ah ! tiens, on a tiré !
5758
Cyrano, ardemment.
5759
Affreux ?
5760
Roxane
5761
Affreux !
5762
Cyrano
5763
Défiguré ?
5764
Roxane
5765
Défiguré !
5766
Cyrano
5767
Grotesque ?
5768
Roxane
5769
Rien ne peut me le rendre grotesque !
5770
Cyrano
5771
Vous l’aimeriez encore ?
5772
Roxane
5773
Et davantage presque !
5774
Cyrano, perdant la tête, à part.
5775
Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
5776
(À Roxane.)
5777
Je… Roxane… écoutez !…
5778
Le Bret, entrant rapidement, appelle à mi-voix.
5779
Cyrano !
5780
Cyrano, se retournant.
5781
Hein ?
5782
Le Bret
5783
Chut !
5784
(Il lui dit un mot tout bas.)
5785
Cyrano, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri.
5786
Ah !…
5787
Roxane
5788
Qu’avez-vous ?
5789
Cyrano, à lui-même, avec stupeur.
5790
C’est fini.
5791
(Détonations nouvelles.)
5792
Roxane
5793
Quoi ? Qu’est-ce encore ? On tire ?
5794
(Elle remonte pour regarder au-dehors.)
5795
Cyrano
5796
C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
5797
Roxane, voulant s’élancer.
5798
Que se passe-t-il ?
5799
Cyrano, vivement, l’arrêtant.
5800
Rien !
5801
(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu’ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d’approcher.)
5802
Roxane
5803
Ces hommes ?
5804
Cyrano, l’éloignant.
5805
Laissez-les !…
5806
Roxane
5807
Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…
5808
Cyrano
5809
Ce que j’allais
5810
Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame !
5811
(Solennellement.)
5812
Je jure que l’esprit de Christian, que son âme
5813
Étaient…
5814
(Se reprenant avec terreur.)
5815
sont les plus grands…
5816
Roxane
5817
Étaient ?
5818
(Avec un grand cri.)
5819
Ah !…
5820
(Elle se précipite et écarte tout le monde.)
5821
Cyrano
5822
C’est fini.
5823
Roxane, voyant Christian couché dans son manteau.
5824
Christian !
5825
Le Bret, à Cyrano.
5826
Le premier coup de feu de l’ennemi !
5827
(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
5828
Carbon, l’épée au poing.
5829
C’est l’attaque ! Aux mousquets !
5830
(Suivi des cadets, il passe de l’autre côté du talus.)
5831
Roxane
5832
Christian !
5833
La voix de Carbon, derrière le talus.
5834
Qu’on se dépêche !
5835
Roxane
5836
Christian !
5837
Carbon
5838
Alignez-vous !
5839
Roxane
5840
Christian !
5841
Carbon
5842
Mesurez… mèche !
5843
(Ragueneau est accouru, apportant de l’eau dans un casque.)
5844
Christian, d’une voix mourante.
5845
Roxane !…
5846
Cyrano, vite et bas à l’oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.
5847
J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !
5848
(Christian ferme les yeux.)
5849
Roxane
5850
Quoi, mon amour ?
5851
Carbon
5852
Baguette haute !
5853
Roxane, à Cyrano.
5854
Il n’est pas mort ?…
5855
Carbon
5856
Ouvrez la charge avec les dents !
5857
Roxane
5858
Je sens sa joue
5859
Devenir froide, là, contre la mienne !
5860
Carbon
5861
En joue !
5862
Roxane
5863
Une lettre sur lui !
5864
(Elle l’ouvre.)
5865
Pour moi !
5866
Cyrano, à part.
5867
Ma lettre !
5868
Carbon
5869
Feu !
5870
(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
5871
Cyrano, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.
5872
Mais, Roxane on se bat !
5873
Roxane, le retenant.
5874
Restez encore un peu.
5875
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
5876
(Elle pleure doucement.)
5877
— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
5878
Merveilleux ?
5879
Cyrano, debout, tête nue.
5880
Oui, Roxane.
5881
Roxane
5882
Un poète inouï,
5883
Adorable ?
5884
Cyrano
5885
Oui, Roxane.
5886
Roxane
5887
Un esprit sublime ?
5888
Cyrano
5889
Oui,
5890
Roxane !
5891
Roxane
5892
Un cœur profond, inconnu du profane,
5893
Une âme magnifique et charmante ?
5894
Cyrano, fermement.
5895
Oui, Roxane !
5896
Roxane, se jetant sur le corps de Christian.
5897
Il est mort !
5898
Cyrano, à part, tirant l’épée.
5899
Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,
5900
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
5901
(Trompettes au loin.)
5902
De Guiche, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d’une voix tonnante.
5903
C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
5904
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
5905
Tenez encore un peu !
5906
Roxane
5907
Sur la lettre, du sang,
5908
Des pleurs !
5909
Une voix, au-dehors criant.
5910
Rendez-vous !
5911
Voix des cadets
5912
Non !
5913
Ragueneau, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus.
5914
Le péril va croissant !
5915
Cyrano, à de Guiche lui montrant Roxane.
5916
Emportez-la ! Je vais charger !
5917
Roxane, baisant la lettre, d’une voix mourante.
5918
Son sang ! ses larmes !…
5919
Ragueneau, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle.
5920
Elle s’évanouit !
5921
De Guiche, sur le talus, aux cadets, avec rage.
5922
Tenez bon !
5923
Une voix, au-dehors.
5924
Bas les armes !
5925
Voix des cadets
5926
Non !
5927
Cyrano, à de Guiche.
5928
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur :
5929
(Lui montrant Roxane.)
5930
Fuyez en la sauvant !
5931
De Guiche, qui court à Roxane et l’enlève dans ses bras.
5932
Soit ! Mais on est vainqueur
5933
Si vous gagnez du temps !
5934
Cyrano
5935
C’est bon !
5936
(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.)
5937
Adieu, Roxane !
5938
(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
5939
Carbon
5940
Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !
5941
Cyrano, criant aux Gascons.
5942
Hardi ! Reculès pas, drollos !
5943
(À Carbon, qu’il soutient.)
5944
N’ayez pas peur !
5945
J’ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !
5946
(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.)
5947
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
5948
(Il la plante en terre ; il crie aux cadets.)
5949
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
5950
(Au fifre.)
5951
Un air de fifre !
5952
(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d’hommes, se hérisse d’arquebuses, se transforme en redoute.)
5953
Un cadet, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie :
5954
Ils montent le talus !
5955
(et tombe mort.)
5956
Cyrano
5957
On va les saluer !
5958
(Le talus se couronne en un instant d’une rangée terrible d’ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.)
5959
Cyrano
5960
Feu !
5961
(Décharge générale.)
5962
Cri, dans les rangs ennemis.
5963
Feu !
5964
(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
5965
Un officier espagnol, se découvrant.
5966
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
5967
Cyrano, récitant debout au milieu des balles.
5968
Ce sont les cadets de Gascogne
5969
De Carbon de Castel-Jaloux ;
5970
Bretteurs et menteurs sans vergogne…
5971
(Il s’élance, suivi des quelques survivants.)
5972
Ce sont les cadets…
5973
(Le reste se perd dans la bataille.)
5974
Rideau.
Cinquième acte — La gazette de Cyrano
5975
Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix occupaient à Paris.
5976
Superbes ombrages. À gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d’une petite place ovale. À droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
5977
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d’une chapelle entrevue parmi les branches. À travers le double rideau d’arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d’autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.
5978
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.
5979
C’est l’automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.
5980
Entre le banc de droite et l’arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d’écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
5981
Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d’une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.
Scène première
5982
Mère Marguerite, sœur Marthe, sœur Claire, les Sœurs.
5983
Sœur Marthe, à Mère Marguerite
5984
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
5985
Sa cornette, devant la glace.
5986
Mère Marguerite, à sœur Claire.
5987
C’est très laid.
5988
Sœur Claire
5989
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
5990
Ce matin : je l’ai vu.
5991
Mère Marguerite, à sœur Marthe.
5992
C’est très vilain, sœur Marthe.
5993
Sœur Claire
5994
Un tout petit regard !
5995
Sœur Marthe
5996
Un tout petit pruneau !
5997
Mère Marguerite, sévèrement.
5998
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
5999
Sœur Claire, épouvantée.
6000
Non ! il va se moquer !
6001
Sœur Marthe
6002
Il dira que les nonnes
6003
Sont très coquettes !
6004
Sœur Claire
6005
Très gourmandes !
6006
Mère Marguerite, souriant.
6007
Et très bonnes.
6008
Sœur Claire
6009
N’est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
6010
Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans ?
6011
Mère Marguerite
6012
Et plus !
6013
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
6014
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
6015
Qui chez nous vint s’abattre, il y a quatorze ans,
6016
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
6017
Sœur Marthe
6018
Lui seul, depuis qu’elle a pris chambre dans ce cloître,
6019
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
6020
Toutes les sœurs
6021
Il est si drôle ! — C’est amusant quand il vient !
6022
— Il nous taquine ! — Il est gentil ! — Nous l’aimons bien !
6023
— Nous fabriquons pour lui des pâtes d’angélique !
6024
Sœur Marthe
6025
Mais enfin, ce n’est pas un très bon catholique !
6026
Sœur Claire
6027
Nous le convertirons.
6028
Les sœurs
6029
Oui ! Oui !
6030
Mère Marguerite
6031
Je vous défends
6032
De l’entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
6033
Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !
6034
Sœur Marthe
6035
Mais… Dieu !…
6036
Mère Marguerite
6037
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.
6038
Sœur Marthe
6039
Mais chaque samedi, quand il vient d’un air fier,
6040
Il me dit en entrant : « Ma sœur j’ai fait gras, hier ! »
6041
Mère Marguerite
6042
Ah ! il vous dit cela ?… Eh bien ! la fois dernière
6043
Il n’avait pas mangé depuis deux jours.
6044
Sœur Marthe
6045
Ma Mère !
6046
Mère Marguerite
6047
Il est pauvre.
6048
Sœur Marthe
6049
Qui vous l’a dit ?
6050
Mère Marguerite
6051
Monsieur Le Bret.
6052
Sœur Marthe
6053
On ne le secourt pas ?
6054
Mère Marguerite
6055
Non, il se fâcherait.
6056
(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d’elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.)
6057
— Allons il faut rentrer… Madame Madeleine,
6058
Avec un visiteur, dans le parc se promène.
6059
Sœur Marthe, bas à sœur Claire.
6060
C’est le duc-maréchal de Grammont ?
6061
Sœur Claire, regardant.
6062
Oui, je crois.
6063
Sœur Marthe
6064
Il n’était plus venu la voir depuis des mois !
6065
Les sœurs
6066
Il est très pris ! — La cour ! — Les camps !
6067
Sœur Claire
6068
Les soins du monde !
6069
(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s’arrêtent près du métier. Un temps.)
Scène II
6070
Roxane, Le Duc de Grammont ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
6071
Le duc
6072
Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
6073
Toujours en deuil ?
6074
Roxane
6075
Toujours.
6076
Le duc
6077
Aussi fidèle ?
6078
Roxane
6079
Aussi.
6080
Le duc, après un temps.
6081
Vous m’avez pardonné ?
6082
Roxane, simplement, regardant la croix du couvent.
6083
Puisque je suis ici.
6084
(Nouveau silence.)
6085
Le duc
6086
Vraiment c’était un être ?…
6087
Roxane
6088
Il fallait le connaître !
6089
Le duc
6090
Ah ! Il fallait ?… Je l’ai trop peu connu, peut-être !
6091
…Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
6092
Roxane
6093
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
6094
Le duc
6095
Même mort, vous l’aimez ?
6096
Roxane
6097
Quelquefois il me semble
6098
Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
6099
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
6100
Le duc, après un silence encore.
6101
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
6102
Roxane
6103
Oui, souvent.
6104
— Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
6105
Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
6106
On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
6107
En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends
6108
— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne
6109
Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
6110
De ma tapisserie éternelle ; il me fait
6111
La chronique de la semaine, et…
6112
(Le Bret paraît sur le perron.)
6113
Tiens, Le Bret !
6114
(Le Bret descend.)
6115
Comment va notre ami ?
6116
Le Bret
6117
Mal.
6118
Le duc
6119
Oh !
6120
Roxane, au duc.
6121
Il exagère !
6122
Le Bret
6123
Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère !…
6124
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
6125
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
6126
Les faux braves, les plagiaires, — tout le monde.
6127
Roxane
6128
Mais son épée inspire une terreur profonde.
6129
On ne viendra jamais à bout de lui.
6130
Le duc, hochant la tête.
6131
Qui sait ?
6132
Le Bret
6133
Ce que je crains, ce n’est pas les attaques, c’est
6134
La solitude, la famine, c’est Décembre
6135
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre :
6136
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
6137
— Il serre chaque jour, d’un cran, son ceinturon.
6138
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
6139
Il n’a plus qu’un petit habit de serge noire.
6140
Le duc
6141
Ah ! celui-là n’est pas parvenu ! — C’est égal,
6142
Ne le plaignez pas trop.
6143
Le Bret, avec un sourire amer.
6144
Monsieur le maréchal !…
6145
Le duc
6146
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
6147
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
6148
Le Bret, de même.
6149
Monsieur le duc !…
6150
Le duc, hautainement.
6151
Je sais, oui : j’ai tout ; il n’a rien…
6152
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
6153
(Saluant Roxane.)
6154
Adieu.
6155
Roxane
6156
Je vous conduis.
6157
(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
6158
Le duc, s’arrêtant, tandis qu’elle monte.
6159
Oui, parfois, je l’envie.
6160
— Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
6161
On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —
6162
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
6163
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
6164
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
6165
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
6166
Un bruit d’illusions sèches et de regrets,
6167
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
6168
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
6169
Roxane, ironique.
6170
Vous voilà bien rêveur ?…
6171
Le duc
6172
Eh ! oui !
6173
(Au moment de sortir, brusquement.)
6174
Monsieur Le Bret !
6175
(À Roxane.)
6176
Vous permettez ? Un mot.
6177
(Il va à Le Bret, et à mi-voix.)
6178
C’est vrai : nul n’oserait
6179
Attaquer votre ami ; mais beaucoup l’ont en haine ;
6180
Et quelqu’un me disait, hier, au jeu, chez la Reine :
6181
« Ce Cyrano pourrait mourir d’un accident. »
6182
Le Bret
6183
Ah ?
6184
Le duc
6185
Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit prudent.
6186
Le Bret, levant les bras au ciel.
6187
Prudent !
6188
Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…
6189
Roxane, qui est restée sur le perron, à une sœur qui s’avance vers elle.
6190
Qu’est-ce ?
6191
La sœur
6192
Ragueneau veut vous voir, Madame.
6193
Roxane
6194
Qu’on le laisse
6195
Entrer.
6196
(Au duc et à Le Bret.)
6197
Il vient crier misère. Étant un jour
6198
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
6199
Chantre…
6200
Le Bret
6201
Étuviste…
6202
Roxane
6203
Acteur…
6204
Le Bret
6205
Bedeau…
6206
Roxane
6207
Perruquier…
6208
Le Bret
6209
Maître
6210
De théorbe…
6211
Roxane
6212
Aujourd’hui, que pourrait-il bien être ?
6213
Ragueneau, entrant précipitamment.
6214
Ah ! Madame !
6215
(Il aperçoit Le Bret.)
6216
Monsieur !
6217
Roxane, souriant.
6218
Racontez vos malheurs
6219
À Le Bret. Je reviens.
6220
Ragueneau
6221
Mais, Madame…
6222
(Roxane sort sans l’écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.)
Scène III
6223
Le Bret, Ragueneau.
6224
Ragueneau
6225
D’ailleurs,
6226
Puisque vous êtes là, j’aime mieux qu’elle ignore !
6227
— J’allais voir votre ami tantôt. J’étais encore
6228
À vingt pas de chez lui… quand je le vois de loin,
6229
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
6230
De la rue… et je cours… lorsque d’une fenêtre
6231
Sous laquelle il passait — est-ce un hasard ?… peut-être ! —
6232
Un laquais laisse choir une pièce de bois.
6233
Le Bret
6234
Les lâches !… Cyrano !
6235
Ragueneau
6236
J’arrive et je le vois…
6237
Le Bret
6238
C’est affreux !
6239
Ragueneau
6240
Notre ami, Monsieur, notre poète,
6241
Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
6242
Le Bret
6243
Il est mort ?
6244
Ragueneau
6245
Non ! mais… Dieu ! je l’ai porté chez lui.
6246
Dans sa chambre… Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
6247
Le Bret
6248
Il souffre ?
6249
Ragueneau
6250
Non, Monsieur, il est sans connaissance.
6251
Le Bret
6252
Un médecin ?
6253
Ragueneau
6254
Il en vint un par complaisance.
6255
Le Bret
6256
Mon pauvre Cyrano ! — Ne disons pas cela
6257
Tout d’un coup à Roxane ! — Et ce docteur ?
6258
Ragueneau
6259
Il a
6260
Parlé, — je ne sais plus, — de fièvre, de méninges !…
6261
Ah ! si vous le voyiez — la tête dans des linges !…
6262
Courons vite ! — Il n’y a personne à son chevet ! —
6263
C’est qu’il pourrait mourir, Monsieur, s’il se levait !
6264
Le Bret, l’entraînant vers la droite.
6265
Passons par là ! Viens, c’est plus court ! Par la chapelle !
6266
Roxane, paraissant sur le perron et voyant Le Bret s’éloigner par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle.
6267
Monsieur Le Bret !
6268
(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.)
6269
Le Bret s’en va quand on l’appelle ?
6270
C’est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
6271
(Elle descend le perron.)
Scène IV
6272
Roxane seule, puis deux Sœurs, un instant.
6273
Roxane
6274
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
6275
Ma tristesse sourit. Elle qu’Avril offusque,
6276
Se laisse décider par l’automne, moins brusque.
6277
(Elle s’assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l’arbre.)
6278
Ah ! voici le fauteuil classique où vient s’asseoir
6279
Mon vieil ami !
6280
Sœur Marthe
6281
Mais c’est le meilleur du parloir !
6282
Roxane
6283
Merci, ma sœur.
6284
(Les sœurs s’éloignent.)
6285
Il va venir.
6286
(Elle s’installe. On entend sonner l’heure.)
6287
Là… l’heure sonne.
6288
— Mes écheveaux ! — L’heure a sonné ? Ceci m’étonne !
6289
Serait-il en retard pour la première fois ?
6290
La sœur tourière doit — mon dé ?… là, je le vois ! —
6291
L’exhorter à la pénitence.
6292
(Un temps.)
6293
Elle l’exhorte !
6294
— Il ne peut plus tarder. — Tiens ! une feuille morte ! —
6295
(Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.)
6296
D’ailleurs, rien ne pourrait. — Mes ciseaux ?… dans mon sac ! —
6297
L’empêcher de venir !
6298
Une sœur, paraissant sur le perron.
6299
Monsieur de Bergerac.
Scène V
6300
Roxane, Cyrano et, un moment, Sœur Marthe.
6301
Roxane, sans se retourner.
6302
Qu’est-ce que je disais ?…
6303
(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l’a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s’appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.)
6304
Ah ! ces teintes fanées…
6305
Comment les rassortir ?
6306
(À Cyrano, sur un ton d’amicale gronderie.)
6307
Depuis quatorze années,
6308
Pour la première fois, en retard !
6309
Cyrano, qui est parvenu au fauteuil et s’est assis, d’une voix gaie contrastant avec son visage.
6310
Oui, c’est fou !
6311
J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !…
6312
Roxane
6313
Par ?
6314
Cyrano
6315
Par une visite assez inopportune.
6316
Roxane, distraite, travaillant.
6317
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
6318
Cyrano
6319
Cousine, c’était une
6320
Fâcheuse.
6321
Roxane
6322
Vous l’avez renvoyée ?
6323
Cyrano
6324
Oui, j’ai dit :
6325
Excusez-moi, mais c’est aujourd’hui samedi,
6326
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
6327
Rien ne m’y fait manquer : repassez dans une heure !
6328
Roxane, légèrement.
6329
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir :
6330
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
6331
Cyrano, avec douceur.
6332
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
6333
(Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l’aperçoit, lui fait un petit signe de tête.)
6334
Roxane, à Cyrano.
6335
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
6336
Cyrano, vivement, ouvrant les yeux.
6337
Si !
6338
(Avec une grosse voix comique.)
6339
Sœur Marthe !
6340
Approchez !
6341
(La sœur glisse vers lui.)
6342
Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
6343
Sœur Marthe, levant les yeux en souriant.
6344
Mais…
6345
(Elle voit sa figure et fait un geste d’étonnement.)
6346
Oh !
6347
Cyrano, bas, lui montrant Roxane.
6348
Chut ! Ce n’est rien !
6349
(D’une voix fanfaronne. Haut.)
6350
Hier, j’ai fait gras.
6351
Sœur Marthe
6352
Je sais.
6353
(À part.)
6354
C’est pour cela qu’il est si pâle !
6355
(Vite et bas.)
6356
Au réfectoire
6357
Vous viendrez tout à l’heure, et je vous ferai boire
6358
Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?
6359
Cyrano
6360
Oui, oui, oui.
6361
Sœur Marthe
6362
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd’hui !
6363
Roxane, qui les entend chuchoter.
6364
Elle essaie de vous convertir !
6365
Sœur Marthe
6366
Je m’en garde !
6367
Cyrano
6368
Tiens, c’est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
6369
Vous ne me prêchez pas ? c’est étonnant, ceci !…
6370
(Avec une fureur bouffonne.)
6371
Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
6372
Tenez, je vous permets…
6373
(Il a l’air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.)
6374
Ah ! la chose est nouvelle ?…
6375
De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
6376
Roxane
6377
Oh ! oh !
6378
Cyrano, riant.
6379
Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
6380
Sœur Marthe, doucement.
6381
Je n’ai pas attendu votre permission.
6382
(Elle rentre.)
6383
Cyrano, revenant à Roxane, penchée sur son métier.
6384
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
6385
Voir ta fin !
6386
Roxane
6387
J’attendais cette plaisanterie.
6388
(À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.)
6389
Cyrano
6390
Les feuilles !
6391
Roxane, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées.
6392
Elles sont d’un blond vénitien.
6393
Regardez-les tomber.
6394
Cyrano
6395
Comme elles tombent bien !
6396
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
6397
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
6398
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
6399
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
6400
Roxane
6401
Mélancolique, vous ?
6402
Cyrano, se reprenant.
6403
Mais pas du tout, Roxane !
6404
Roxane
6405
Allons, laissez tomber les feuilles de platane…
6406
Et racontez un peu ce qu’il y a de neuf.
6407
Ma gazette ?
6408
Cyrano
6409
Voici !
6410
Roxane
6411
Ah !
6412
Cyrano, de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur.
6413
Samedi, dix-neuf :
6414
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
6415
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette
6416
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
6417
Et cet auguste pouls n’a plus fébricité !
6418
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
6419
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
6420
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l’Autrichien ;
6421
On a pendu quatre sorciers ; le petit chien
6422
De madame d’Athis a dû prendre un clystère…
6423
Roxane
6424
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
6425
Cyrano
6426
Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.
6427
Roxane
6428
Oh !
6429
Cyrano, dont le visage s’altère de plus en plus.
6430
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
6431
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque :
6432
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, — ou presque !
6433
Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;
6434
Et samedi, vingt-six…
6435
(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
6436
Roxane, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée.
6437
Il est évanoui ?
6438
(Elle court vers lui en criant.)
6439
Cyrano !
6440
Cyrano, rouvrant les yeux, d’une voix vague.
6441
Qu’est-ce ?… Quoi ?…
6442
(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.)
6443
Non ! non ! je vous assure,
6444
Ce n’est rien. Laissez-moi !
6445
Roxane
6446
Pourtant…
6447
Cyrano
6448
C’est ma blessure
6449
D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…
6450
Roxane
6451
Pauvre ami !
6452
Cyrano
6453
Mais ce n’est rien. Cela va finir.
6454
(Il sourit avec effort.)
6455
C’est fini.
6456
Roxane, debout près de lui.
6457
Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
6458
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
6459
(Elle met la main sur sa poitrine.)
6460
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
6461
Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !
6462
(Le crépuscule commence à venir.)
6463
Cyrano
6464
Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
6465
Vous me la feriez lire ?
6466
Roxane
6467
Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?
6468
Cyrano
6469
Oui… Je veux… Aujourd’hui…
6470
Roxane, lui donnant le sachet pendu à son cou.
6471
Tenez !
6472
Cyrano, le prenant.
6473
Je peux ouvrir ?
6474
Roxane
6475
Ouvrez… lisez !…
6476
(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
6477
Cyrano, lisant.
6478
« Roxane, adieu, je vais mourir !… »
6479
Roxane, s’arrêtant, étonnée.
6480
Tout haut ?
6481
Cyrano, lisant.
6482
«C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
6483
« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
6484
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
6485
«Mes regards dont c’était… »
6486
Roxane
6487
Comme vous la lisez,
6488
Sa lettre !
6489
Cyrano, continuant.
6490
« …dont c’était les frémissantes fêtes,
6491
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
6492
« J’en revois un petit qui vous est familier
6493
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »
6494
Roxane, troublée.
6495
Comme vous la lisez, — cette lettre !
6496
(La nuit vient insensiblement.)
6497
Cyrano
6498
« Et je crie :
6499
« Adieu !… »
6500
Roxane
6501
Vous la lisez…
6502
Cyrano
6503
« Ma chère, ma chérie,
6504
« Mon trésor… »
6505
Roxane, rêveuse.
6506
D’une voix…
6507
Cyrano
6508
« Mon amour !… »
6509
Roxane
6510
D’une voix…
6511
(Elle tressaille.)
6512
Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
6513
(Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. — L’ombre augmente.)
6514
Cyrano
6515
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
6516
« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
6517
« Celui qui vous aima sans mesure, celui… »
6518
Roxane, lui posant la main sur l’épaule.
6519
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
6520
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)
6521
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
6522
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
6523
Cyrano
6524
Roxane !
6525
Roxane
6526
C’était vous.
6527
Cyrano
6528
Non, non, Roxane, non !
6529
Roxane
6530
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
6531
Cyrano
6532
Non ! ce n’était pas moi !
6533
Roxane
6534
C’était vous !
6535
Cyrano
6536
Je vous jure…
6537
Roxane
6538
J’aperçois toute la généreuse imposture :
6539
Les lettres, c’était vous…
6540
Cyrano
6541
Non !
6542
Roxane
6543
Les mots chers et fous,
6544
C’était vous…
6545
Cyrano
6546
Non !
6547
Roxane
6548
La voix dans la nuit, c’était vous.
6549
Cyrano
6550
Je vous jure que non !
6551
Roxane
6552
L’âme, c’était la vôtre !
6553
Cyrano
6554
Je ne vous aimais pas.
6555
Roxane
6556
Vous m’aimiez !
6557
Cyrano, se débattant.
6558
C’était l’autre !
6559
Roxane
6560
Vous m’aimiez !
6561
Cyrano, d’une voix qui faiblit.
6562
Non !
6563
Roxane
6564
Déjà vous le dites plus bas !
6565
Cyrano
6566
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
6567
Roxane
6568
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
6569
— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
6570
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
6571
Ces pleurs étaient de vous ?
6572
Cyrano, lui tendant la lettre.
6573
Ce sang était le sien.
6574
Roxane
6575
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
6576
Se briser aujourd’hui ?
6577
Cyrano
6578
Pourquoi ?…
6579
(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
Scène VI
6580
Les Mêmes, Le Bret et Ragueneau.
6581
Le Bret
6582
Quelle imprudence !
6583
Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !
6584
Cyrano, souriant et se redressant.
6585
Tiens, parbleu !
6586
Le Bret
6587
Il s’est tué, Madame, en se levant !
6588
Roxane
6589
Grand Dieu !
6590
Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?… cette ?…
6591
Cyrano
6592
C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :
6593
… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
6594
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
6595
(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.)
6596
Roxane
6597
Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…
6598
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
6599
Cyrano
6600
« D’un coup d’épée,
6601
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
6602
— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…
6603
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
6604
Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
6605
C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
6606
Ragueneau
6607
Ah ! Monsieur !…
6608
Cyrano
6609
Ragueneau, ne pleure pas si fort !…
6610
(Il lui tend la main.)
6611
Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
6612
Ragueneau, à travers ses larmes.
6613
Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
6614
Cyrano
6615
Molière !
6616
Ragueneau
6617
Mais je veux le quitter, dès demain ;
6618
Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin,
6619
Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
6620
Le Bret
6621
Entière !
6622
Ragueneau
6623
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »
6624
Le Bret, furieux.
6625
Molière te l’a pris !
6626
Cyrano
6627
Chut ! chut ! Il a bien fait !…
6628
(À Ragueneau.)
6629
La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?
6630
Ragueneau, sanglotant.
6631
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
6632
Cyrano
6633
Oui, ma vie
6634
Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
6635
(À Roxane.)
6636
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
6637
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :
6638
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
6639
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
6640
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
6641
Molière a du génie et Christian était beau !
6642
(À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l’allée, les religieuses se rendant à l’office.)
6643
Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
6644
Roxane, se relevant pour appeler.
6645
Ma sœur ! ma sœur !
6646
Cyrano, la retenant.
6647
Non ! non ! n’allez chercher personne :
6648
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
6649
(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l’orgue.)
6650
Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.
6651
Roxane
6652
Je vous aime, vivez !
6653
Cyrano
6654
Non ! car c’est dans le conte
6655
Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,
6656
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
6657
Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
6658
Roxane
6659
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
6660
Cyrano
6661
Vous ?… au contraire !
6662
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
6663
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
6664
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
6665
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
6666
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
6667
Le Bret, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches.
6668
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
6669
Cyrano, souriant à la lune.
6670
Je vois.
6671
Roxane
6672
Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !
6673
Cyrano
6674
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
6675
Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…
6676
Roxane
6677
Que dites-vous ?
6678
Cyrano
6679
Mais oui, c’est là, je vous le dis,
6680
Que l’on va m’envoyer faire mon paradis.
6681
Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée,
6682
Et je retrouverai Socrate et Galilée !
6683
Le Bret, se révoltant.
6684
Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est trop
6685
Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
6686
Mourir ainsi !… Mourir !…
6687
Cyrano
6688
Voilà Le Bret qui grogne !
6689
Le Bret, fondant en larmes.
6690
Mon cher ami…
6691
Cyrano, se soulevant, l’œil égaré.
6692
Ce sont les cadets de Gascogne…
6693
— La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic…
6694
Le Bret
6695
Sa science… dans son délire !
6696
Cyrano
6697
Copernic
6698
A dit…
6699
Roxane
6700
Oh !
6701
Cyrano
6702
Mais aussi que diable allait-il faire,
6703
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?…
6704
Philosophe, physicien,
6705
Rimeur, bretteur, musicien,
6706
Et voyageur aérien,
6707
Grand riposteur du tac au tac,
6708
Amant aussi — pas pour son bien ! —
6709
Ci-gît Hercule-Savinien
6710
De Cyrano de Bergerac
6711
Qui fut tout, et qui ne fut rien.
6712
… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre :
6713
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
6714
(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles :)
6715
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
6716
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
6717
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
6718
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
6719
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
6720
Roxane
6721
Je vous jure !…
6722
Cyrano, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.
6723
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
6724
(On veut s’élancer vers lui.)
6725
— Ne me soutenez pas ! — Personne !
6726
(Il va s’adosser à l’arbre.)
6727
Rien que l’arbre !
6728
(Silence.)
6729
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
6730
— Ganté de plomb !
6731
(Il se raidit.)
6732
Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
6733
Je l’attendrai debout,
6734
(Il tire l’épée.)
6735
et l’épée à la main !
6736
Le Bret
6737
Cyrano !
6738
Roxane, défaillante.
6739
Cyrano !
6740
(Tous reculent épouvantés.)
6741
Cyrano
6742
Je crois qu’elle regarde…
6743
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
6744
(Il lève son épée.)
6745
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
6746
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
6747
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
6748
— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
6749
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
6750
Le Mensonge ?
6751
(Il frappe de son épée le vide.)
6752
Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
6753
Les Préjugés, les Lâchetés !…
6754
(Il frappe.)
6755
Que je pactise ?
6756
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
6757
— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
6758
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
6759
(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)
6760
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
6761
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
6762
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
6763
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
6764
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
6765
J’emporte malgré vous,
6766
(Il s’élance l’épée haute.)
6767
et c’est…
6768
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
6769
Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.
6770
C’est ?…
6771
Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.
6772
Mon panache.
6773
Rideau.