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NOTES

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)·Texte intégral, chapitre 6 sur 6·Livre complet →

1.Hérodote raconte quʼaprès le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse sʼétant assemblés pour délibérer sur la forme de gouvernement quʼils donneroient à lʼEtat, Otanes opina fortement pour la république: avis dʼautant plus extraordinaire dans la bouche dʼun Satrape, quʼoutre la prétention quʼil pouvoit avoir à lʼempire, les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanes, comme on peut bien croire, ne fut point écouté, & voyant quʼon alloit procéder à lʼélection dʼun monarque, lui qui ne vouloit ni obéir ni commander, céda volontairement aux autres concurrens son droit à la couronne, demandant pour tout dédommagement dʼêtre libre & indépendant, lui & sa postérité; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendroit pas la restriction qui fut mise à ce privilége, il faudroit nécessairement la supposer; autrement Otanes, ne reconnaissant aucune sorte de loi, & nʼayant de compte à rendre à personne, auroit été tout-puissant dans lʼEtat, & plus puissant que le roi même. Mais il nʼy avoit gueres dʼapparence quʼun homme capable de se contenter, en pareil cas dʼun tel privilege, fut capable dʼen abuser. En effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni par le sage Otanes, ni par aucun de ses descendants.

2.Dès mon premier pas je mʼappuie avec confiance sur une de ces autorités respectables pour les Philosophes, parce quʼelles viennent dʼune raison solide & sublime, quʼeux seuls savent trouver & sentir.

«Quelque intérêt que nous ayons à nous connoître nous-mêmes, je ne sois si nous ne connoissons pas mieux tout ce qui nʼest pas nous. Pourvus par la nature dʼorganes uniquement destinés à notre conservation, nous ne les employons quʼà recevoir les impressions étrangeres; nous ne cherchons quʼà nous répandre au dehors, & à exister hors de nous: trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens & à augmenter lʼétendue extérieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens intérieur qui nous réduit à nos vraies dimensions, & qui sépare de nous tout ce qui nʼen est pas. Cʼest cependant de ce sens dont il faut nous servir, si nous voulons nous connoître; cʼest le seul par lequel nous puissions nous juger; mais comment donner à ce sens son activité & toute son étendue? Comment dégager notre ame, dans laquelle il réside, de toutes les illusions de notre esprit? Nous avons perdu lʼhabitude de lʼemployer, elle est demeurée sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations corporelles, elle sʼest desséchée par le feu de nos passions; le cœur, le esprit, les sens, tout a travaillé contre elle. Hist. Nat. T.4 pag. 151. de la Nat. de lʼhomme.»

3.Les changemens quʼun long usage de marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de lʼhomme, les rapports quʼon observe encore entre ses bras & les jambes antérieures des quadrupedes, & lʼinduction tirée de leur maniere de marcher, ont pu faire naître des doutes sur celle qui devoit nous être la plus naturelle. Tous les enfans commencent par marcher à quatre pieds, & ont besoin de notre exemple & de nos leçons pour apprendre à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que les Hottentots, qui, négligeant beaucoup les enfans, les laissent marcher sur les mains ai long-tems quʼils ont ensuite bien de la peine à les redresser; autant en font les enfans des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples dʼhommes quadrupedes; & je pourrois entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé en 1344 aupres de Hesse, où il avoit été nourri par des loups, & qui disoit depuis, à la cour du prince Henri, que, sʼil nʼeût tenu quʼa lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avoit tellement pris lʼhabitude de marcher comme ces animaux, quʼil falut lui attacher des pieces de bois qui le forçoient à se tenir debout & en équilibre sur eu deux pieds. Il en étoit de même de lʼenfant quʼon trouva en 1694, dans les forets de Lithuanie, & qui vivoit parmi les ours. Il ne donnoit, dit M. de Condillac, aucune marque de raison, marchoit sur ses pieds & sur ses mains, nʼavoit aucun langage, & formoit des sons qui ne ressembloient en rien à ceux dʼun homme. Le petit sauvage dʼHanovre, quʼon mena il y a plusieurs années à la cour dʼAngleterre, avoit toutes les peines du monde à sʼassujettir à marcher sur deux pieds, & lʼon trouva en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées, qui couroient par les montagnes à la maniere des quadrupedes. Quant à ce quʼon pourroit objecter que cʼest se priver de lʼusage des mains dont nous tirons tant dʼavantages; outre que lʼexemple des singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manieres, cela prouveroit seulement que lʼhomme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la nature, & non que la nature a destiné lʼhomme à marcher autrement quʼelle ne lui enseigne.

Mais il y a, ce me semble, de beaucoup meilleures raisons à dire pour soutenir que lʼhomme est un bipede. Premiérement, quand on feroit voir quʼil a pu dʼabord être conformé autrement que nous ne le voyons, & cependant devenir enfin ce quʼil est, ce nʼen seroit pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi; car après avoir montré la possibilité de ces changemens, il faudroit encore, avant que de les admettre, en montrer au moins la vraisemblance. De plus, si les bras de lʼhomme paroissent avoir pu lui servir de jambes au besoin, cʼest la seule observation favorable à ce systeme, sur un grand nombre dʼautres qui lui sont contraires. Les principales sont, que la maniere dont la tête de lʼhomme est attachée à son corps au lieu de diriger sa vue horizontalement, comme lʼont tous les autres animaux, & comme il lʼa lui-même en marchant debout, lui eût tenu, marchant à quatre pieds, les yeux directement fichés vers la terre, situation très-peu favorable à la conservation de lʼindividu; que la queue qui lui manque, & dont il nʼa que faire marchant à deux pieds, est utile aux quadrupedes, & quʼaucun deux nʼen est privé; que le sein de la femme, tres-bien situé pour un bipede qui tient son enfant dans ses bras, lʼest si mal pour un quadrupede, que nul ne lʼa placé de cette maniere; que le train de derriere étant dʼune excessive hauteur à proportion des jambes de devant, ce qui fait que marchant à quatre nous nous traînons sur les genoux, le tout eût fait un animal mal proportionné & marchant peu commodément; que sʼil eût posé le pied à plat ainsi que la main, il auroit eu dans la jambe postérieure une articulation de moins que les autres animaux, savoir celle qui joint le canon au tibia; & quʼen ne posant que la pointe du pied, comme il auroit sans doute été contraint de faire, le tarse, sans parler de la pluralité desʼos qui le composent, paroît trop gros pour tenir lieu de canon, & ses articulations avec le métatarse & le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe humaine, dans cette situation, la même flexibilité quʼont celles des quadrupedes. Lʼexemple des enfans étant pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point encore développées, ni les membres raffermis, ne conclut rien du tout, & jʼaimerois autant dire que les chiens ne sont pas destinés à marcher, parce quʼils ne font que ramper quelques semaines après leur naissance. Les faits particuliers ont encore peu de force contre la pratique universelle de tous les hommes, même des nations qui, nʼayant eu aucune communication avec les autres, nʼavoient pu rien imiter dʼelles. Un enfant abandonné dans une forêt avant que de pouvoir marcher, & nourri par quelque bête, aura suivi lʼexemple de sa nourrice, en sʼexerçant à marcher comme elle; lʼhabitude lui aura pu donner des facilités quʼil ne tenoit point de la nature; & comme des manchots parviennent, à force dʼexercice à faire avec leurs pieds tout ce que nous faisons de nos mains, il sera parvenu enfin à employer ses mains à lʼusage des pieds.

4.Sʼil se trouvoit parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre par le passage suivant.

«Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus de substance de lʼair & de lʼeau quʼils nʼen tirent de la terre, il arrive quʼen pourrissant ils rendent à la terre plus quʼils nʼen ont tiré;dʼailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en arrêtant les vapeurs. Ainsi dans un bois que lʼon conserveroit bien long-tems sans y toucher, la couche de terre qui sert à la végétation augmenteroit considérablement; mais les animaux rendant moins à la terre quʼils nʼen tirent, & les hommes faisant des consommations énormes de bois & de plantes pour le feu & pour dʼautres usages, il sʼensuit que la couche de terre végétale dʼun pays habité, doit toujours diminuer & devenir enfin comme le terrain de lʼArabic Pétrée, & comme celui de tant dʼautres provinces de lʼorient, qui est en effet le climat le plus anciennement habite, où lʼon ne trouve que du sel & des sables; car le sel fixe des plantes & des animaux reste, tandis que toutes les autres parties se volatilisent. M. de Buffon, Hist. Nat.»
On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité dʼarbres & de plantes de toute espece, dont étoient remplies presque toutes les Iles désertes qui ont été découvertes dans ces derniers siecles, & parce que lʼhistoire nous apprend des forêts immenses quʼil a falu abattre par toute la terre à mesure quʼelle sʼest peuplée ou policée. Sur quoi je ferai encore les trois remarques suivantes. Lʼune, que, sʼil y a une sorte de végétaux qui puissent compenser la déperdition de matiere végétale qui se fait par les animaux, selon le raisonnement de M. de Buffon, ce sont sur-tout les bois, dont les têtes & les feuilles rassemblent & sʼapproprient plus dʼeaux & de vapeurs que ne font les autres plantes. La seconde, que la destruction du sol, cʼest-à-dire, la perte de la substance propre à la végétation, doit sʼaccélérer à proportion que la terre est plus cultivée, & que les habitans plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions de toute espece. Ma troisieme & plus importante remarque est que les fruits des arbres fournissent à lʼanimal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire les autres végétaux; expérience que jʼai faite moi-même, en comparant les produits de deux terrains égaux en grandeur & en qualité, lʼun couvert de châtaigniers & lʼautre semé de bled.

5.Parmi les quadrupedes, les deux distinctions les plus universelles des especes voraces se tirent, lʼune de la figure des dents, & lʼautre de la conformation des intestins. Les animaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le cheval, le bœuf, le mouton, le lievre; mais les voraces les ont pointues, comme le chat, le chien, le loup, le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le colon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que lʼhomme, ayant les dents & les intestins comme les ont les animaux frugivores, devroit naturellement être range dans cette classe; & non-seulement les observations anatomiques confirment cette opinion, mais les monumens de lʼantiquité y sont encore très favorables. "Dicéarque, dit S. Jérôme, rapporte dans ses livres des antiquités grecques que, sous le regne de Saturne, où la terre étoit encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeoit de chair, mais que tous vivoient des fruits & des légumes qui croissoient naturellement." (liv. 2. adv. Jovinian.) Cette opinion se peut encore appuyer sur les relations de plusieurs Voyageurs modernes; François Corréal témoigne, entrʼautres que la plupart des habitans des Lucayes que les Espagnols transporterent aux Iles de Cuba, de St. Domingue & ailleurs, moururent pour avoir mangé de la chair. On peut voir par là que je néglige bien desavantages que je pourrois faire valoir. Car la proie étant presque lʼunique sujet de combat entre les animaux carnaciers, & les frugivores vivant entrʼeux dans une paix continuelle, si lʼespece humaine étoit de ce dernier genre, il est clair quʼelle auroit eu beaucoup plus de facilité à subsister dans lʼétat de nature, beaucoup moins de besoin & dʼoccasions dʼen sortir.

6.Toutes les connoissances qui demandent de la réflexion, toutes celles qui ne sʼacquierent que par lʼenchaînement des idées & ne se perfectionnent que successivement, semblent être tout-à-fait hors de la portée de lʼhomme sauvage, faute de communication avec ses semblables, cʼest-à-dire, faute de lʼinstrument qui sert a cette communication & des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir & son industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre. Mais sʼil ne sait que ces choses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous qui nʼen avons pas le même besoin que lui; & comme elles dépendent uniquement de lʼexercice du corps, & ne sont susceptibles dʼaucune communication, ni dʼaucun progrès dʼun individu à lʼautre, le premier homme a pu y être, tout aussi habile que ses derniers descendans.

Les relations des Voyageurs sont pleines dʼexemples de la force & de la vigueur des hommes chez les nations barbares & sauvages; elles ne vantent gueres moins leur adresse & leur légereté; & comme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, rien nʼempêche quʼon nʼajoute foi à ce que certifient là-dessus des témoins oculaires; jʼen tire au hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la main.
«Les Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que les Européens du Cap. Leur habileté est égale au filet, à lʼhameçon & au dard, dans les anses comme dans les rivieres. Ils ne prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont dʼune adresse incomparable à la nage. Leur maniere de nager a quelque chose de surprenant & qui leur est tout-à-fait propre. Ils nagent le corps droit & les mains étendues hors de lʼeau, de sorte quʼils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grande agitation de la mer & lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent en quelque sort sur le dos des vagues, montant & descendant comme un morceau de liége.»
«Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont dʼune adresse surprenante à la chasse, & la légéreté de leur course passe lʼimagination." Il sʼétonne quʼils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant quelquefois, comme on peut juger par lʼexemple quʼil en donne. "Un matelot Hollandois, en débarquant au Cap, chargea, dit-il, un Hottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de tabac dʼenviron vingt livres. Lorsquʼils furent tous deux à quelque distance de la troupe, le Hottentot demanda au matelot sʼil savoit courir? Courir! répond le Hollandais, oui, fort bien.Voyons, reprit lʼAfricain, & fuyant avec le tabac, il disparut presque aussi-tôt. Le matelot confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa point à le poursuivre, & ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.»
«Ils ont la vue si prompte & la main si certaine que les Européens nʼen approchent point. A cent pas ils toucheront dʼun coup de pierre une marque de la grandeur dʼun demi-sol, & ce quʼil y a de plus étonnant, cʼest quʼau lieu de fixer comme nous les yeux sur le but, ils font des mouvemens & des contorsions continuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une main invisible.»
Le P. du Tertre dit à-peu-pres sur les Sauvages des Antilles les mêmes choses quʼon vient de lire sur les Hottentots du Cap de Bonne-Espérance. Il vante sur-tout leur justesse à tirer avec leurs fleches les oiseaux au vol & les poissons à la nage, quʼils prennent ensuite en plongeant. Les Sauvages de lʼAmérique septentrionale ne sont pas moins célebres par leur force & par leur adresse; & voici un exemple qui pourra faire juger de celles des Indiens de lʼAmérique méridionale.
En lʼannée 1746, un Indien de Buénos-Aires ayant été condamné aux galeres à Cadix, proposa au Gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans une fête publique. Il promit quʼil attaqueroit seul le plus furieux taureau sans autre arme en main quʼune corde, quʼil le terrasseroit, quʼil le saisiroit avec sa corde par telle partie quʼon indiqueroit; quʼil le selleroit, le brideroit, le monteroit, & combattroit, ainsi monté, deux autres taureaux des plus furieux quʼon feroit sortir du Torillo, & quʼil les mettroit tous à mort lʼun après lʼautre dans lʼinstant quʼon le lui commanderoit, & sans le secours de personne; ce qui lui fût accordé. Lʼindien tint parole & réussit dans tout ce quʼil avoit promis; sur la maniere dont il sʼy prit & sur tout le détail du combat, on peut consulter le premier Tome in-12 des Observations sur lʼHistoire Naturelle de M. Gautier, dʼoù ce fait est tiré, page 262.

7.«La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est, comme dans toutes les autres especes dʼanimaux, proportionnée à la durée du tems de leur accroissement. Lʼhomme, qui est quatorze ans à croître peut vivre six ou sept fois autant de tems, cʼest-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans; le cheval, dont lʼaccroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou sept fois autant, cʼest-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les exemples qui pourroient être contraires à cette regle sont si rares, quʼon ne doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse tirer des conséquences; & comme les gros chevaux prennent leur accroissement en moins de tems que les chevaux fins, ils vivent aussi moins de tems & sont vieux des lʼâge de quinze ans.»

8.Je crois voir entre les animaux carnaciers & les frugivores une autre différence encore plus générale que celle que jʼai remarquée dans la note (5), puisque celle-ci sʼétend jusquʼaux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits, qui nʼexcede jamais deux à chaque portée pour les especes qui ne vivent que de végétaux, & qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé de connoître à cet égard la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui nʼest que de deux dans chaque femelle de la premiere espece, comme la jument, la vache, la chevre, la biche, la brebis, &c. & qui est toujours de six ou de huit dans les autres femelles, comme la chienne, la chatte, la louve, la tigresse, &c. La poule, lʼoie, la canne, qui sont toutes des oiseaux voraces, ainsi que lʼaigle, lʼépervier, la chouette, pondent aussi & couvent un grand nombre dʼœufs, ce qui nʼarrive jamais à la colombe, à la tourterelle, ni aux oiseaux qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne pondent & ne couvent gueres que deux œufs à la fois. La raison quʼon peut donner de cette différence est que les animaux qui ne vivent que dʼherbes & de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture & étant forcés dʼemployer beaucoup de tems à se nourrir, ne pourroient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu que les voraces faisant leur repas presquʼen un instant, peuvent plus aisément & plus souvent retourner à leurs petits & à leur chasse, & réparer la dissipation dʼune si grande quantité de lait. Il y auroit à tout ceci bien des observations particulieres & des réflexions à faire; mais ce nʼen est pas ici le lieu, & il me suffit dʼavoir montré dans cette partielle systeme le plus géneral de la nature, systême qui fournit une nouvelle raison de tirer lʼhomme de la classe des animaux carnaciers & de le ranger parmi les especes frugivores.

9.Un auteur célebre, calculant les biens & les maux de la vie humaine, & comparant les deux sommes, a trouvé que la derniere surpassoit lʼautre de beaucoup, & quʼà tout prendre, la vie étoit pour lʼhomme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion; il a tiré tous ses raisonnemens de la constitution de lʼhomme civil: sʼil fût remonté jusquʼà lʼhomme naturel, on peut juger quʼil eût trouvé des résultats très-différens, quʼil eût aperçu que lʼhomme nʼa gueres de maux que ceux quʼil sʼest donnés lui-même, & que la nature eût été justifiée. Ce nʼest pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand dʼun côté lʼon considere les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant dʼarts inventés, tant de forces employées, des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtimens énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux & de matelots; & que de lʼautre, on recherche avec un peu de méditation, les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de lʼespece humaine, on ne peut quʼêtre frappé de lʼétonnante disproportion qui regne entre ces choses, & déplorer lʼaveuglement de lʼhomme, qui, pour nourrir son fol orgueil & je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les miseres dont il est susceptible, & que la bienfaisante nature avoit pris soin dʼécarter de lui.

Les hommes sont méchants; une triste & continuelle expérience dispense de la preuve; cependant lʼhomme est naturellement bon, je crois lʼavoir démontré; quʼest-ce donc qui peut lʼavoir dépravé à ce point, sinon les changemens survenus dans sa constitution, les progrès quʼil a faits, & les connoissances quʼil a acquises? Quʼon admire tant quʼon voudra la société humaine, il nʼen sera pas moins vrai quʼelle porte nécessairement les hommes à sʼentre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparens & à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser dʼun commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la société, & où chacun trouve son compte dans le malheur dʼautrui? Il nʼy a peut-être pas un homme aisé à qui des héritiers avides & souvent ses propres enfans ne souhaitent la mort en secret; pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fût une bonne nouvelle pour quelque négociant; pas une maison quʼun débiteur de mauvaise foi ne voulût voir brûler avec tous les papiers quʼelle contient; pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. Cʼest ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables, & que la perte de lʼun fait presque toujours la prospérité de lʼautre: mais ce quʼil y a de plus dangereux encore, cʼest que les calamités publiques font lʼattente & lʼespoir dʼune multitude de particuliers. Les uns veulent des maladies, dʼautres la mortalité, dʼautres la guerre, dʼautres la famine; jʼai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences dʼune année fertile, & le grand & funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. Je sais que Montaigne blâme lʼAthénien Démadés dʼavoir fait punir un ouvrier qui, vendant fort cher des cercueils, gagnoit beaucoup à la mort des Citoyens: mais la raison que Montaigne allegue étant quʼil faudroit punir tout le monde, il est évident quʼelle confirme les miennes. Quʼon pénetre donc au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance, ce qui se passe au fond des cœurs, & quʼon réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser & de se détruire mutuellement, & où ils naissent ennemis par devoir & fourbes par intérêt. Si lʼon me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela seroit fort bien, sʼil ne gagnoit encore plus à leur nuire. Il nʼy a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par celui quʼon peut faire illégitimement, & le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne sʼagit donc plus que de trouver les moyens de sʼassurer lʼimpunité, & cʼest à quoi les puissans emploient toutes leurs forces, & les foibles toutes leurs ruses.
Lʼhomme Sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature & lʼami de tous ses semblables. Sʼagit-il quelquefois de disputer son repas? il nʼen vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance; & comme lʼorgueil ne se mêle pas du combat, il se termine par quelques coups de poing; le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, & tout est pacifié. Mais chez lʼhomme en société ce sont bien dʼautres affaires; il sʼagit premiérement de pourvoir au nécessaire, & puis au superflu, ensuite viennent les délices, & puis les immenses richesses, & puis des sujets, & puis des esclaves; il nʼa pas un moment de relâche; ce quʼil y a de plus singulier, cʼest que moins les besoins sont naturels & pressans, plus les passions augmentent, &, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire; de sorte quʼapres de longues prospérités, après avoir englouti bien des trésors & désolé bien des hommes, mon héros finira par tout égorger jusquʼà ce quʼil soit lʼunique maître de lʼunivers. Tel est en abrégé le tableau moral, sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secretes du cœur de tout homme civilisé.
Comparez sans préjugés lʼétat de lʼhomme Civil avec celui de lʼhomme Sauvage, & recherchez, si vous le pouvez, combien, outre sa méchanceté, ses besoins & ses miseres, le premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur & à la mort. Si vous considérez les peines dʼesprit qui nous consument, les passions violentes qui nous épuisent & nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surcharges, la mollesse encore plus dangereuse à laquelle les riches sʼabandonnent, & qui font mourir les uns de leurs besoins & les autres de leurs excès. Si vous songez aux monstrueux mélanges des alimens, à leurs pernicieux assaisonnemens, aux denrées corrompues, aux drogues falsifiées, aux friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui les administrent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare; si vous faites attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes dʼhommes rassemblés, a celles quʼoccasionnent la délicatesse de notre maniere de vivre, les passages alternatifs de lʼintérieur de nos maisons au grand air, lʼusage des habillemens pris ou quittés avec trop peu de précaution, & tous les soins que notre sensualité excessive a tournés en habitudes nécessaires, & dont la négligence ou la privation nous coûte ensuite la vie ou la santé; si vous mettez en ligne de compte les incendies & les tremblemens de terre qui, consumant ou renversant des villes entieres, en font périr les habitans par milliers; en un mot, si vous réunissez les dangers que toutes ces causes assemblent continuellement sur nos têtes, vous sentirez combien la nature nous fait payer cher mépris que nous avons fait de ses leçons.
Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que jʼen ai dit ailleurs; mais je voudrois que les gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public, le détail des horreurs qui se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres & des hôpitaux: on verroit que leurs manœuvres, non trop secretes, par lesquelles les plus brillantes armées se fondent en moins de rien, font plus périr de soldats que nʼen moissonne le fer ennemi; cʼest encore un calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer engloutit tous les ans, soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates, soit par le feu, soit par les naufrages. Il est clair quʼil faut mettre aussi sur le compte de la propriété établie, & par conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnemens, les vols de grands chemins, & les punitions mêmes de ces crimes, punitions nécessaires pour prévenir de plus grands maux, mais qui, pour le meurtre dʼun homme, coûtant la vie à deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de lʼespece humaine. Combien de moyens honteux dʼempêcher la naissance des hommes & de tromper la nature! Soit par ces goûts brutaux & dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage, goûts que les Sauvages ni les animaux ne connurent jamais, & qui ne sont nés dans les pays policés que dʼune imagination corrompue; soit par ces avortemens secrets, dignes fruits de la débauche & de lʼhonneur vicieux; soit par lʼexposition ou le meurtre dʼune multitude dʼenfans, victimes de la misere de leurs parens ou de la honte barbare de leurs meres; soit enfin par la mutilation de ces malheureux dont une partie de lʼexistence & toute la postérité sont sacrifiées à de vaines chansons, ou, ce qui est pis encore, à la brutale jalousie de quelques hommes: mutilation qui, dans ce dernier cas, outrage doublement la nature, & par le traitement que reçoivent ceux qui la souffrent, & par lʼusage auquel ils sont destinés!
Mais nʼest-il pas mille cas plus fréquens & plus dangereux encore, où les droits paternels offensent ouvertement lʼhumanité? Combien de talens enfouis & dʼinclinations forcées par lʼimprudente contrainte des Peres! Combien dʼhommes se seroient distingués dans un état sortable, qui meurent malheureux & déshonorés dans un autre état pour lequel ils nʼavoient aucun goût! Combien de mariages heureux mais inégaux ont été rompus ou troublés, & combien de chastes épouses déshonorées par cet ordre des conditions toujours en contradiction avec celui de la nature! Combien dʼautres unions bizarres formées par lʼintérêt & désavouées par lʼamour & par la raison! Combien même dʼépoux honnêtes & vertueux font mutuellement leur supplice pour avoir été mal assortis! Combien de jeunes & malheureuses victimes de lʼavarice de leurs Parens, se plongent dans le vice ou passent leurs tristes jours dans les larmes, & gémissent dans des liens indissolubles que le cœur repousse & que lʼor seul a formés! Heureuses quelquefois celles que leur courage & leur vertu même arrachent à la vie, avant quʼune violence barbare les force à la passer dans le, crime ou dans le désespoir. Pardonnez-le moi, Pere & Mere à jamais déplorables: jʼaigris à regret vos douleurs; mais puissent-elles servir dʼexemple éternel & terrible à quiconque ose, au nom même de la nature, violer le plus sacré de ses droits!
Si je nʼai parlé que de ces nœuds mal formés qui sont lʼouvrage de notre police; pense-t-on que ceux où lʼamour & la sympathie ont présidé soient eux-mêmes exempts dʼinconvéniens? Que seroit-ce si jʼentreprenois de montrer lʼespece humaine attaquée dans sa source même, & jusques dans le plus saint de tous les liens, où lʼon nʼose plus écouter la nature quʼapres avoir consulté la fortune, & où le désordre civil confondant les vertus & les vices, la continence devient une précaution criminelle, & le refus de donner la vie à son semblable un acte dʼhumanité? Mais sans déchirer le voile qui couvre tant dʼhorreurs, contentons-nous dʼindiquer le mal auquel dʼautres doivent apporter le remede.
Quʼon ajoute à tout cela cette quantité de métiers mal-sains qui abrégent les jours ou détruisent le tempérament, tels que sont les travaux des mines, les diverses préparations des métaux, des minéraux, sur-tout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de lʼarsenic, du réalgar; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à quantité dʼouvriers, les uns couvreurs, dʼautres charpentiers, dʼautres maçons, dʼautres travaillant aux carrieres; quʼon réunisse, dis-je, tous ces objets, & lʼon pourra voir dans lʼétablissement & la perfection des sociétés les raisons de la diminution de lʼespece, observée par plus dʼun philosophe.
Le luxe, impossible à prévenir chez des hommes avides de leurs propres commodités & de la considération des autres, acheve bientôt le mal que les sociétés ont commencé, & sous prétexte de faire vivre les pauvres quʼil nʼeût pas falu faire, il appauvrit tout le reste, & dépeuple lʼEtat tôt ou tard.
Le luxe est un remede beaucoup pire que le mal quʼil prétend guérir; ou plutôt il est lui-même le pire de tous les maux, dans quelque Etat grand ou petit que ce puisse être, & qui pour nourrir des foules de valets & de misérables quʼil a faits, accable & ruine le laboureur & le citoyen: semblable à ces vents brûlans du midi qui couvrant lʼherbe & la verdure dʼinsectes dévorans, ôtent la subsistance aux animaux utiles, & portent la disette & la mort dans tous les lieux ou ils se font sentir.
De la société & du luxe quʼelle engendre, naissent les arts libéraux & mécaniques, le commerce, les lettres, & toutes ces inutilités qui font fleurir lʼindustrie, enrichissent & perdent les Etats. La raison de ce dépérissement est très-simple. Il est aisé de voir que par sa nature lʼagriculture doit être le moins lucratif de tous les arts; parce que son produit étant de lʼusage le plus indispensable pour tous les hommes, le prix en doit être proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer cette regle, quʼen général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité, & que les plus nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où lʼon voit ce quʼil faut penser des vrais avantages de lʼindustrie & de lʼeffet réel qui résulte de ses progres.
Telles sont les causes sensibles de toutes les miseres où lʼopulence précipite enfin les nations les plus admirées. A mesure que lʼindustrie & les arts sʼétendent & fleurissent, le cultivateur méprisé, chargé dʼimpôts nécessaries à lʼentretien du luxe, & condamné à passer sa vie entre le travail & la faim, abandonne ses champs pour aller chercher dans les villes le pain quʼil y devroit porter. Plus les capitales frappent dʼadmiration les yeux stupides du peuple, plus il faudroit gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche, & les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenus mendians ou voleurs, & destinés à finir un jour leur misere sur la roue ou sur un fumier. Cʼest ainsi que lʼEtat sʼenrichissant dʼun côté sʼaffoiblit & se dépeuple de lʼautre, & que les plus puissantes monarchies, après bien des travaux pour se rendre opulentes & désertez, finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la funeste tentation de les envahir, & qui sʼenrichissent & sʼaffoiblissent à leur tour, jusquʼà ce quʼelles soient elles-mêmes envahies & détruites par dʼautres.
Quʼon daigne nous expliquer une fois ce qui avoit pu produire ces nuées de Barbares qui, durant tant de siecles, ont inondé lʼEurope, lʼAsie & lʼAfrique. Etoit-ce à lʼindustrie de leurs arts, à la sagesse de leurs loix, à lʼexcellence de leur police, quʼils devoient cette prodigieuse population? Que nos savans veuillent bien nous dire pourquoi, loin de multiplier à ce point, ces hommes féroces & brutaux, sans lumieres, sans frein, sans éducation, ne sʼentrʼégorgent pas tous à chaque instant, pour se disputer leur pâture ou leur chasse? Quʼils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions, avec une si belle discipline militaire, de si beaux codes, & de si sages loix? Enfin pourquoi, depuis que la société sʼest perfectionnée dans les pays du nord, & quʼon y a tant pris de peine pour apprendre aux hommes leurs devoirs mutuels & lʼart de vivre agréablement & paisiblement ensemble, on nʼen voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes dʼhommes quʼil produisoit autrefois? Jʼai bien peur que quelquʼun ne sʼavise à la fin de me répondre que toutes ces grandes choses, savoir, les arts, les sciences & les loix, ont été très-sagement inventées par les hommes, comme une peste salutaire pour prévenir lʼexcessive multiplication de lʼespece, de peur que ce monde, qui nous est destiné, ne devint à la fin trop petit pour ses habitans.
Quoi donc! faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien & le mien, & retourner vivre dans les forêts avec les ours? Conséquence à la maniere de mes adversaires, que jʼaime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. O vous, à qui la voix céleste ne sʼest point fait entendre, & qui ne reconnoissez pour votre espece dʼautre destination que dʼachever en paix cette courte vie; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus & vos désirs effrénés, reprenez, puisquʼil dépend de vous, votre antique & premiere innocence; allez dans les bois perdre la vue & la mémoire des crimes de vos contemporains, & ne craignez point dʼavilir votre espece en renonçant à ses lumieres pour renoncer à ses vices. Quant aux hommes semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours lʼoriginelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir dʼherbe & de glands, ni se passer de loix & de chefs; ceux qui furent honorés dans leur premier pere de leçons surnaturelles; ceux qui verront dans lʼintention de donner dʼabord aux actions humaines une moralité quʼelles nʼeussent de long-tems acquise, la raison dʼun précepte indifférent par lui-même & inexplicable dans tout autre systême; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre-humain aux lumieres & au bonheur des célestes Intelligences; tous ceux-là tâcheront, par lʼexercice des vertus quʼils sʼobligent à pratiquer en apprenant à les connoître, à mériter le prix éternel quʼils en doivent attendre; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres; ils aimeront leurs semblables & les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux loix, & aux hommes qui en sont les auteurs & les ministres; ils honoreront sur-tout les bons & sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule dʼabus & de maux toujours prêts à nous accabler; ils animeront le zele de ces dignes chefs, en leur montrant sans crainte & sans flatterie la grandeur de leur tâche & la rigueur de leur devoir: mais ils nʼen mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir quʼà lʼaide de tant de gens respectables, quʼon désire plus souvent quʼon ne les obtient, & de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que dʼavantages apparens.

10.Parmi les hommes que nous connoissons, ou par nous-mêmes, ou par les historiens ou par les voyageurs, les uns sont noirs, les autres blancs, les autres rouges; les uns portent de longs cheveux, les autres nʼont que de la laine frisée; les uns sont presque tout velus, les autres nʼont pas même de barbe; il y a eu & il y a peut-être encore des nations dʼhommes dʼune taille gigantesque; & laissant à part la fable des pygmées, qui peut bien nʼêtre quʼune exagération, on sait que les Lapons & sur-tout les Groenlandois sont fort au-dessous de la taille moyenne de lʼhomme; on prétend même quʼil y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupedes; & sans ajouter une foi aveugle aux relations dʼHérodote & de Ctésias, on en peut du moins tirer cette opinion très-vraisemblable, que si lʼon avoit pu faire de bonnes observations dans ces tems anciens où les peuples divers suivoient des manieres de vivre plus différentes entrʼelles quʼils ne font aujourdʼhui, on y auroit aussi remarqué, dans la figure & lʼhabitude du corps, des variétés beaucoup plus frappantes. Tous ces faits, dont il est aisé de fournir des preuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent, & qui ignorent les puissans effets de la diversité des climats, de lʼair, des alimens, de la maniere de vivre, des habitudes en général, & sur-tout la force étonnante des mêmes causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites de générations. Aujourdʼhui que le commerce, les voyages & les conquêtes, réunissent davantage les peuples divers, & que leurs manieres de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente communication, on sʼapperçoit que certaines différences nationales ont diminué, & par exemple, chacun peut remarquer que les François dʼaujourdʼhui ne sont plus ces grands corps blancs & blonds décrits par les historiens latins, quoique le tems joint au mélange des Francs & des Normands, blancs & blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avoit pu ôter à lʼinfluence du climat, dans la constitution naturelle & le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés que mille causes peuvent produire & ont produites en effet dans lʼespece humaine, me font douter si divers animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sans beaucoup dʼexamen, ou à cause de quelques différences quʼils remarquoient dans la conformation extérieure, ou seulement parce que ces animaux ne parloient pas, ne seroient point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois nʼavoit eu occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, nʼavoit acquis aucun degré de perfection, & se trouvoit encore dans lʼétat primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.

«On trouve, dit le traducteur de lʼhist. des Voyages, dans le royaume de Congo, quantité de ces grands animaux quʼon nomme Orangs-Outangs aux Indes Orientales, qui tiennent comme le milieu entre lʼespece humaine & les Babouins. Battel raconte que dans les forêts de Mayomba, au royaume de Loango, on voit deux sortes de monstres dont les plus grande se nomment Pongos & les autres Enjokos. Les premiers ont une ressemblance exacte avec lʼhomme; mais ils sont beaucoup plus gros, & de fort haute taille. Avec un visage humain, ils ont les yeux fort enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles, sont sans poil, à lʼexception des sourcils quʼils ont fort longs. Quoiquʼils aient le reste du corps assez velu, le poil nʼen est pas fort épais, & sa couleur est brune. Enfin la seule partie qui les distingue des hommes est la jambe quʼils ont sans mollet. Ils marchent droits, en se tenant de la main le poil du cou; leur retraite est dans les bois; ils dorment sur les arbres, & sʼy font une espece de toît qui les met à couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. Lʼusage des Negres qui traversent les forêts, est dʼy allumer des feux pendant la nuit. Ils remarquent que le matin, à leur départ, les Pongos prennent leur place autour du feu, & ne se retirent pas quʼil ne soit éteint: car avec beaucoup dʼadresse, ils nʼont point assez de sens pour lʼentretenir en y apportant du bois.»
«Ils marchent quelquefois en troupes & tuent les Negres qui traversent les forêts. Ils tombent même sur les éléphans qui viennent paître dans les lieux quʼils habitent, & les incommodent si fort à coups de poing, ou de bâtons, quʼils les forcent à prendre la fuite en poussant des cris. On ne prend jamais de Pongos en vie, parce quʼils sont si robustes que dix hommes ne suffiroient pas pour les arrêter: mais les Negres en prennent quantité de jeunes après avoir tué la mere, au corps de laquelle le petit sʼattache fortement. Lorsquʼun de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps dʼun amas de branches ou de feuillages. Purchass ajoute que dans les conversations quʼil avoit eues avec Battel, il avoit appris de lui-même quʼun Pongos lui enleva un petit Negre qui passa un mais entier dans la société de ces animaux; car ils ne font aucun mal aux hommes quʼils surprennent, du moins lorsque ceux-ci ne les regardent point, comme le petit negre lʼavoit observé. Battel nʼa point décrit la seconde espece de monstre.»
«Dapper confirme que le royaume de Congo est plein de ces animaux qui portent aux Indes le nom dʼOrangs-Outangs, cʼest-à-dire, habitans des bois, & que les Africains nomment Quojas-Morros. Cette bête, dit-il, est si semblable à lʼhomme, quʼil est tombé dans lʼesprit à quelques voyageurs quʼelle pouvoit être sortie dʼune femme & dʼun singe: chimere que les Negres mêmes rejettent. Un de ces animaux fut transporté du Congo en Hollande, & présenté au prince dʼOrange, Frédéric Henri. Il étoit de la hauteur dʼun enfant de trois ans, & dʼun embon point médiocre, mais quarré & bien proportionné, fort agile, & fort vif; les jambes charnues & robustes, tout le devant du corps nud, mais le derriere couvert de poils noirs. A la premiere vue, son visage ressembloit à celui dʼun homme, mais il avoit le nez plat & recourbé; ses oreilles étoient aussi celles de lʼespece humaine; son sein, car cʼétoit une femelle, étoit potelé, son nombril enfoncé, ses épaules fort bien jointes, ses mains divisées en doigts & en pouces, ses mollets & ses talons gras & charnus. Il marchoit souvent droit sur ses jambes, il étoit capable de lever & porter des fardeaux assez lourds. Lorsquʼil vouloit boire, il prenoit dʼune main le couverele du pot, & tenoit le fond de lʼautre. Ensuite il sʼessuyoit gracieusement les levres. Il se couchoit pour dormir, la tête sur un coussin, se couvrant avec tant dʼadresse quʼon lʼauroit pris pour un homme au lit. Les Negres font dʼétranges récits de cet animal. Ils assurent non-seulement quʼil force les femmes & les filles, mais quʼil ose attaquer des hommes armés; en un mot il y a beaucoup dʼapparence que cʼest le satyre des anciens. Merolla ne parle peut-être que de ces animaux, lorsquʼil raconte que les Negres prennent quelquefois dans leurs chasses des hommes & des femmes sauvages.»
Il est encore parlé de ces especes dʼanimaux anthropoformes dans le troisieme Tome de la même histoire des Voyages sous le nom de Beggos & de Mandrills: mais, pour nous en tenir aux relations précédentes, on trouve dans la description de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec lʼespece humaine, & des différences moindres que celles quʼon pourroit assigner dʼhomme à homme. On ne voit point dans ces passages les raisons sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux en question le nom dʼhommes sauvages; mais il est aisé de conjecturer que cʼest à cause de leur stupidité, & aussi parce quʼils ne parloient pas: raisons foibles pour ceux qui savent que, quoique lʼorgane de la parole soit naturel à lʼhomme, la parole elle-même ne lui est pourtant pas naturelle, & qui connoissent jusquʼà quel point sa perfectibilité peut avoir élevé lʼhomme civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre de lignes que contiennent ces descriptions nous peut faire juger combien ces animaux ont été mal observés & avec quels préjugés ils ont été vus. Par exemple, ils sont qualifiés de monstres, & cependant on convient quʼils engendrent. Dans un endroit, Battel dit que les Pongos tuent les Negres qui traversent les forêts, dans un autre, Purchass ajoute quʼils ne leur font aucun mal, même quand ils les surprennent; du moins lorsque les Negres ne sʼattachent pas à les regarder. Les Pongos sʼassemblent autour des feux allumés par les Negres quand ceux-ci se retirent, & se retirent à leur tour quand le feu est éteint; voilà le fait, voici maintenant le commentaire de lʼobservateur, car avec beaucoup dʼadresse, ils nʼont point assez de sens pour lʼentretenir en y apportant du bois. Je voudrois deviner comment Battel, ou Purchass son compilateur a pu savoir que la retraite des Pongos étoit un effet de leur bêtise plutôt que de leur volonté. Dans un climat tel que Loango, le feu nʼest pas une chose fort nécessaire aux animaux, & si les Negres en allument, cʼest moins contre le froid que pour effrayer les bêtes féroces; il est donc très-simple quʼapres avoir été quelque tems réjouis par la flamme, ou sʼêtre bien réchauffés, les Pongos sʼennuient de rester toujours à la même place, & sʼen aillent à leur nature, qui demande plus de tems que sʼils mangeoient de la chair. Dʼailleurs, on sait que la plupart des animaux, sans en excepter lʼhomme, sont naturellement paresseux, & quʼils se refusent à toutes sortes de soins qui ne sont pas dʼune absolue nécessité. Enfin il paroît fort étrange que les Pongos dont on vante lʼadresse & la force, les Pongos qui savent enterrer leurs morts & se faire des toîts de branchages, ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens dʼavoir vu un singe faire cette même manœuvre quʼon ne veut pas que les Pongos puissent faire; il est vrai que, mes idées nʼétant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même la faute que je reproche à nos voyageurs, je négligeai dʼexaminer si lʼintention du singe étoit en effet dʼentretenir le feu, ou simplement, comme je crois, dʼimiter lʼaction dʼun homme. Quoi quʼil en soit, il est bien démontré que le singe nʼest pas une variété de lʼhomme; non-seulement parce quʼil est privé de la faculté de parler, mais sur-tout parce quʼon est sûr que son espece nʼa point celle de se perfectionner, qui est le caractere spécifique de lʼespece humaine. Expériences qui ne paroissent pas avoir été faites sur le Pongos & lʼOrang-Outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y auroit pourtant un moyen par lequel, si lʼOrang-Outang ou dʼautres étoient de lʼespece humaine, les observateurs les plus grossiers pourroient sʼen assurer même avec démonstration; mais outre quʼune seule génération ne suffiroit pas pour cette expérience, elle doit passer pour impraticable, parce quʼil faudroit que ce qui nʼest quʼune supposition fût démontré vrai, avant que lʼépreuve qui devroit constater le fait pût être tentée innocemment.
Les jugemens précipités, & qui ne sont point le fruit dʼune raison éclairée, sont sujets à donner dans lʼexces. Nos voyageurs font sans façon des bêtes, sous les noms de Pongos, de Mandrills, dʼOrangs-Outangs, de ces mêmes êtres dont, sous les noms de Satyres, de Faunes, de Silvains, les anciens faisoient des divinités. Peut-être, après des recherches plus exactes, trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux, mais des hommes. En attendant, il me paroît quʼil y a bien autant de raison de sʼen rapporter là-dessus à Merolla, religieux lettré, témoin oculaire, & qui, avec toute sa naïveté, ne laissoit pas dʼêtre homme dʼesprit, quʼau marchand Battel, à Dapper, à Purchass & aux autres compilateurs.
Quel jugement pense-t-on quʼeussent porté de pareils observateurs sur lʼenfant trouvé en 1694, dont jʼai déjà parlé ci-devant, qui ne donnoit aucune marque de raison, marchoit sur ses pieds & sur ses mains, nʼavoit aucun langage & formoit des sons qui ne ressembloient en rien à ceux dʼun homme. Il fut long-tems, continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il dʼune maniere barbare. Aussi-tôt quʼil put parler, on lʼinterrogea sur son premier état, mais il ne sʼen souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos voyageurs, on ne peut douter quʼapres avoir remarqué son silence & sa stupidité, ils nʼeussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de lʼenfermer dans une ménagerie; après quoi ils en auroient savamment parlé dans de belles relations, comme dʼune bête fort curieuse qui ressembloit assez à lʼhomme.
Depuis trois ou quatre cents ans que les habitans de lʼEurope inondent les autres parties du monde, & publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages & de relations, je suis persuadé que nous ne connoissons dʼhommes que les seuls Européens; encore paroît-il, aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints même parmi les gens de lettres, que chacun ne fait guere sous le nom pompeux dʼétude de lʼhomme que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller & venir, il semble que la philosophie ne voyage point: aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées: y a gueres que quatre sortes dʼhommes qui fassent des voyages de long cours, les marins, les marchands, les soldats & les missionnaires; or, on ne doit gueres sʼattendre que les trois premieres classes fournissent de bons observateurs, & quant à ceux de la quatrieme, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seroient pas sujets à des préjugés dʼétat comme tous les autres, on doit croire quʼils ne se livreroient pas volontiers à des recherches qui paroissent de pure curiosité, & qui les détourneroient des travaux plus importans auxquels ils se destinent. Dʼailleurs, pour prêcher utilement lʼEvangile, il ne faut que du zele, & Dieu donne le reste; mais pour étudier les hommes, il faut des talens que Dieu ne sʼengage à donner à personne, & qui ne sont pas toujours le partage des saints. On nʼouvre pas un livre de voyages ou lʼon ne trouve des descriptions de caracteres & de moeurs; mais on est tout étonné dʼy voir que ces gens qui ont tant décrit de choses, nʼont dit que ce que chacun savoit déjà, nʼont su appercevoir à lʼautre bout du monde que ce quʼil nʼeût tenu quʼà eux de remarquer sans sortir de leur rue, & que ces traits vrais qui distinguent les nations, & qui frappent les yeux faits pour voir, ont presque toujours échappé aux leurs. De-là est venu ce bel adage de morale, si rebattu par la tourbe des philosophes, que les hommes sont par-tout les mêmes, quʼayant par-tout les mêmes passions & les mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériser les différens peuples; ce qui est à-peu-pres aussi bien raisonné que si lʼon disoit quʼon ne sauroit distinguer Pierre dʼavec Jacques, parce quʼils ont tous deux un nez, une bouche & des yeux.
Ne verra-t-on jamais renaître ces tems heureux où les peuples ne se mêloient point de philosopher, mais où les Platons, les Thales & les Pythagoras, épris dʼun ardent désir de savoir, entre-prenoient les plus grands voyages uniquement pour sʼinstruire, & alloient au loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connoître les hommes par leurs conformités & par leurs différences, & acquérir ces connoissances universelles qui ne sont point celles dʼun siecle ou dʼun pays exclusivement, mais qui étant de tous les tems & de tous les lieux, sont pour ainsi dire, la science commune des sages?
On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à grands frois des voyages en Orient avec des savans & des peintres, pour y dessiner des masures & déchiffrer ou copier des inscriptions; mais jʼai peine à concevoir comment dans un siecle où lʼon se pique de belles connoissances, il ne se trouve pas deux hommes bien unis, riches, lʼun en argent, lʼautre en génie, tous deux aimant la gloire & aspirant à lʼimmortalité, dont lʼun sacrifie vingt mille écus de son bien & lʼautre dix ans de sa vie à un célebre voyage autour du monde; pour y étudier, non toujours des pierres & des plantes, mais une fois les hommes & les moeurs, & qui, après tant de siecles employés à mesurer & considérer la maison, sʼavisent enfin dʼen vouloir connoître les habitans.
Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de lʼEurope, & méridionales de lʼAmérique, avoient plus pour objet de les visiter en géometres quʼen philosophes. Cependant, comme ils étoient à la fois lʼun & lʼautre, on ne peut pas regarder comme tout-à-fait inconnues les régions qui ont été vues & décrites par les la Condamine & les Maupertuis. Le joaillier Chardin, qui a voyagé comme Platon, nʼa rien laissé à dire sur la Perse: la Chine paroît avoir été bien observée par les Jésuites. Kempfer donne une idée passable du peu quʼil a vu dans le Japon. à ces relations près, nous ne connoissons point les peuples des Indes Orientales, fréquentées uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes. LʼAfrique entiere & ses nombreux habitans, aussi singuliers par leur caractere que par leur couleur, sont encore à examiner; toute la terre est couverte de nations dont nous ne connoissons que les noms, & nous nous mêlons de juger le genre-humain! Supposons un Montesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un dʼAlembert, un Condillac, ou des hommes de cette trempe voyageant pour instruire leurs compatriotes, observant & décrivant, comme ils savent faire, la Turquie, lʼEgypte, la Barbarie, lʼempire de Maroc, la Guinée, le pays des Caffres, lʼintérieur de lʼAfrique & ses côtes orientales, les Malabares, le Mogol, les rives du Gange, les royaumes de Siam, de Pégu & dʼAva, la Chine, la Tartarie & sur-tout le Japon: puis dans lʼautre hémisphere le Mexique, le Pérou, le Chili, les terres Magellaniques, sans oublier les Patagons vrais ou faux, le Tucuman, le Paraguai, sʼil étoit possible, le Brésil, enfin les Caraïbes, la Floride & toutes les contrées sauvages, voyage le plus important de tous, & celui quʼil faudroit faire avec le plus de soin: supposons que ces nouveaux Hercules, de retour de ces courses mémorables, fissent ensuite à loisir lʼhistoire naturelle, morale & politique de ce quʼils auroient vu, nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume, & nous apprendrions ainsi à connoître le nôtre: je dis que quand de pareils observateurs affirmeront dʼun tel animal que cʼest un homme, & dʼun autre que cʼest une bête, il faudra les en croire; mais ce seroit une grande simplicité de sʼen rapporter là-dessus à des voyageurs grossiers, sur lesquels on seroit quelquefois tenté de faire la même question quʼils se mêlent de résoudre sur dʼautres animaux.

11.Cela me paroît de la derniere évidence, & je ne saurois concevoir dʼoù nos philosophes peuvent faire naître toutes les passions quʼils prêtent à lʼhomme naturel. Excepté le seul nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres besoins ne sont tels que par lʼhabitude, avant laquelle ils nʼétoient point des besoins, ou par nos désirs, & lʼon ne désire point ce quʼon nʼest pas en état de connoître. Dʼoù il suit que lʼhomme sauvage ne désirant que les choses quʼil connoît, & ne connoissant que celles dont la possession est en son pouvoir, ou facile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que son ame & rien si borné que son esprit.

12.Je trouve dans le Gouvernement civil de Locke une objection qui me paroît trop spécieuse pour quʼil me soit permis de la dissimuler. «La fin de la société entre le mâle & la femelle, dit ce philosophe, nʼétant pas simplement de procréer, mais de continuer lʼespece, cette société doit durer, même après la procréation, du moins aussi long-tems quʼil est nécessaire pour la nourriture & la conservation des procréés; cʼest-à-dire, jusquʼà ce quʼils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cette regle, que la sagesse infinie du créateur a établie sur les œuvres de ses mains; nous voyons que les créatures inférieures à lʼhomme lʼobservent constamment & avec exactitude. Dans ces animaux qui vivent dʼherbe, la société entre le mâle & la femelle ne dure pas plus long-tems que chaque acte de copulation, parce que les mamelles de la mere étant suffisantes pour nourrir les petits jusquʼà ce quʼils soient capables de paître lʼherbe, le mâle se contente dʼengendrer, & il ne se mêle plus après cela de la femelle ni des petits, à la subsistance desquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêtes de proie, la société dure plus long-tems, à cause que, la mere ne pouvant pas bien pourvoir à sa subsistance propre & nourrir en même-tems ses petits par sa seule proie, qui est une voie de se nourrir & plus laborieuse & plus dangereuse que nʼest celle de se nourrir dʼherbe, lʼassistance du mâle est tout-à-fait nécessaire pour le maintien de leur commune famille, si lʼon peut user de ce terme; laquelle jusquʼà ce quʼelle puisse aller chercher quelque proie ne sauroit subsister que par les soins du mâle & de la femelle. On remarque la même chose dans tous les oiseaux, si lʼon excepte quelques oiseaux domestiques qui se trouvent dans des lieux où la continuelle abondance de nourriture exempte le mâle du soin de nourrir les petits; on voit que pendant que les petits dans leur nid ont besoin dʼalimens, le mâle & la femelle y en portent, jusquʼà ce que ces petits-là puissent voler & pourvoir à leur subsistance.»

«Et en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce nʼest la seule raison pourquoi le mâle & la femelle dans le genre-humain sont obligés à une société plus longue que nʼentretiennent les autres créatures. Cette raison est que la femme est capable de concevoir, & est pour lʼordinaire derechef grosse & fait un nouvel enfant, long-tems avant que le précédent soit hors dʼétat de se passer du secours de ses parens, & puisse lui-même pourvoir à ses besoins. Ainsi un pere étant obligé de prendre soin de ceux quʼil a engendrés, & de prendre ce soin-là pendant long-tems, il est aussi dans lʼobligation de continuer à vivre dans la société conjugale avec la même femme de qui il les a eus, & de demeurer dans cette société beaucoup plus long-tems que les autres créatures, dont les petits pouvant subsister dʼeux-mêmes avant que le tems dʼune nouvelle procréation vienne, le lien du mâle & de la femelle ne rompt de lui-même, & lʼun & lʼautre se trouvent dans une pleine liberté, jusquʼà ce que cette saison qui a coutume de solliciter les animaux à se joindre ensemble, les oblige à se choisir de nouvelles compagnes. Et ici lʼon ne sauroit admirer assez la sagesse du créateur, qui, ayant donné à lʼhomme des qualités propres pour pourvoir à lʼavenir aussi-bien quʼau présent, a voulu & a fait en sorte que la société de lʼhomme durât beaucoup plus long-tems que celle du mâle & de la femelle parmi les autres créatures, afin que par là lʼindustrie de lʼhomme & de la femme fût plus excitée, & que leurs intérêts fussent mieux unis, dans la vue de faire des provisions pour leurs enfans & de leur laisser du bien; rien ne pouvant être plus préjudiciable à des enfans quʼune conjonction incertaine & vague, ou une dissolution facile & fréquente de la société conjugale.»
Le même amour de la vérité qui mʼa fait exposer sincerement cette objection, mʼexcite à lʼaccompagner de quelques remarques, sinon pour la résoudre, au moins pour lʼéclaircir.
1. Jʼobserverai dʼabord que les preuves morales nʼont pas une grande force en matiere de physique, & quʼelles servent plutôt à rendre raison des faits existans quʼà constater lʼexistence réelle de ces faits. Or tel est le genre de preuve que M. Locke emploie dans le passage que je viens de rapporter; car quoiquʼil puisse être avantageux à lʼespece humaine que lʼunion de lʼhomme & de la femme soit permanente, il ne sʼensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature; autrement il faudroit dire quʼelle a aussi institué la société civile, les arts, le commerce & tout ce quʼon prétend être utile aux hommes.
2. Jʼignore où M. Locke a trouvé quʼentre les animaux de proie la société du mâle & de la femelle dure plus long-tems que parmi ceux qui vivent dʼherbe, & que lʼun aide à lʼautre à nourrir les petits; car on ne voit pas que le chien, le chat, lʼours, ni le loup reconnoissent leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf, ni tous les autres quadrupedes ne reconnoissent la leur. Il semble au contraire que, si le secours du mâle étoit nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce seroit sur-tout dans les especes qui ne vivent que dʼherbes, parce quʼil faut fort long-tems à la mere pour paître, & que durant tout cet intervalle elle est forcés de négliger sa portée, au lieu que la proie dʼune ourse ou dʼune louve est dévorée en un instant, & quʼelle a, sans souffrir la faim, plus de tems pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur le nombre relatif de mamelles & de petits qui distingue les especes carnassieres des frugivores, & dont jʼai parlé dans la note (8). Si cette observation est juste & générale, la femme nʼayant que deux mamelles, & ne faisant gueres quʼun enfant à la fois, voilà une forte raison de plus pour douter que lʼespece humaine soit naturellement carnaciere, de sorte quʼil semble que, pour tirer la conclusion de Locke, il faudroit retourner tout-à-fait son raisonnement. Il nʼy a pas plus de solidité dans la même distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que lʼunion du mâle & de la femelle soit plus durable parmi les vautours & les corbeaux que parmi les tourterelles? Nous avons deux especes dʼoiseaux domestiques, la cane & le pigeon, qui nous fournissent des exemples directement contraires au systeme de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle, & ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard, dont la voracité est connue, ne reconnoît ni sa femelle ni ses petits, & nʼaide en rien à leur subsistance; & parmi les poules, espece qui nʼest gueres moins carnaciere, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans dʼautres especes le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, cʼest que les oiseaux, qui dʼabord ne peuvent voler & que la mere ne peut allaiter, sont beaucoup moins en état de se passer de lʼassistance du pere que les quadrupedes, à qui suffit la mamelle de la mere, au moins durant quelque tems.
3. Il y a bien de lʼincertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Locke: car pour savoir, si comme il prétend, dans le pur état de nature la femme est pour lʼordinaire derechef grosse & fait un nouvel enfant long-tems avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudroit des expériences quʼassurément Locke nʼavoit pas faites & que personne nʼest à portée de faire. La cohabitation continuelle du mari & de la femme est une occasion si prochaine de sʼexposer à une nouvelle grossesse, quʼil est bien difficile de croire que la rencontre fortuite ou la seule impulsion du tempérament produisît des effets aussi fréquens dans le pur état de nature que dans celui de la société conjugale; lenteur qui contribueroit peut-être à rendre les enfans plus robustes; & qui dʼailleurs pourroit être compensée par la faculté de concevoir, prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui en auroient moins abusé dans leur jeunesse. A lʼégard des enfans; il y a bien des raisons de croire que leurs forces & leurs organes se développent plus tard parmi nous quʼils ne faisoient dans lʼétat primitif dont je parle. La foiblesse originelle quʼils tirent de la constitution des parens, les soins quʼon prend dʼenvelopper & gêner tous leurs membres, la mollesse dans laquelle ils sont élevés, peut-être lʼusage dʼun autre lait que celui de leur mere, tout contrarie & retarde en eux les premiers progrès de la nature. Lʼapplication quʼon les oblige de donner à mille choses sur lesquelles on fixe continuellement leur attention, tandis quʼon ne donne aucun exercice à leurs forces corporelles, peut encore faire une diversion considérable à leur accroissement; de sorte que, si au lieu de surcharger & fatiguer dʼabord leurs esprits de mille manieres, on laissoit exercer leurs corps aux mouvemens continuels que la nature semble leur demander, il est à croire quʼils seroient beaucoup plutôt en état de marcher, dʼagir & de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.
4. Enfin M. Locke prouve tout au plus quʼil pourroit bien y avoir dans lʼhomme un motif de demeurer attaché à la femme lorsquʼelle a un enfant; mais il ne prouve nullement quʼil a dû sʼy attacher avant lʼaccouchement & pendant les neuf mois de la grossesse. Si telle femme est indifférente à lʼhomme pendant ces neuf mois, si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après lʼaccouchement? Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant quʼil ne sait pas seulement lui appartenir, & dont il nʼa résolu ni prévu la naissance? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question: car il ne sʼagit pas de savoir pourquoi lʼhomme demeurera attaché à la femme après lʼaccouchement, mais pourquoi il sʼattachera à elle après la conception. Lʼappétit satisfait, lʼhomme nʼa plus besoin de telle femme, ni la femme de tel homme. Celui-ci nʼa pas le moindre souci, ni peut-être la moindre idée des suites de son action. Lʼun sʼen va dʼun côté, lʼautre dʼun autre, & il nʼy a pas dʼapparence quʼau bout de neuf mois ils aient la mémoire de sʼêtre connus: car cette espece de mémoire par laquelle un individu donne la préférence à un individu pour lʼacte de la génération, exige, comme je le prouve dans le texte, plus de progrès ou de corruption dans lʼentendement humain, quʼon ne peut lui en supposer dans lʼétat dʼanimalité dont il sʼagit ici. Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de lʼhomme aussi commodément que celle quʼil a déjà connue, & un autre homme contenter de même la femme, supposé quʼelle soit pressée du même appétit pendant lʼétat de grossesse, de quoi lʼon peut raisonnablement douter. Que si dans lʼétat de nature la femme ne ressent plus la passion de lʼamour après la conception de lʼenfant, lʼobstacle à sa société avec lʼhomme en devient encore beaucoup plus grand, puisquʼalors elle nʼa plus besoin ni de lʼhomme qui lʼa fécondée, ni dʼaucun autre. Il nʼy a donc dans lʼhomme aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme aucune raison de rechercher le même homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine, & toute la dialectique de ce philosophe ne lʼa pas garanti de la faute que Hobbes & dʼautres ont commise. Ils avoient à expliquer un fait de lʼétat de nature, cʼest-à-dire dʼun état où les hommes vivoient isolés, & où tel homme nʼavoit aucun motif de demeurer à côté de tel homme, ni peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres, ce qui est bien pis; & ils nʼont pas songé à se transporter au-delà des siecles de société, cʼest-à-dire de ces tems où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, & où tel homme a souvent une raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.

13.Je me garderai bien de mʼembarquer dans les réflexions philosophiques quʼil y auroit à faire sur les avantages & les inconvéniens de cette institution des langues: ce nʼest pas à moi quʼon permet dʼattaquer les erreurs vulgaires, & le peuple lettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons donc parler des gens à qui lʼon nʼa point fait un crime dʼoser prendre quelquefois le parti de la raison contre lʼavis de la multitude. Nec quidquam felicitati humani generis decederet, si, pulsa tot linguarum peste & confusione, unam artem callerent mortales, & signis, motibus, gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc verÒ ita comparatum est, ut animalium quae vulgÒ bruta creduntur, melior longè quàm nostra hâc parte videatur conditio, utpotè quae promptius & forsan felicius, sensus & cogitationes suas sine interprete significent, quàm ulli queant mortales, praesertim si peregrino utantur sermone. Is. Vossius, de Poemat. Cant. & viribus Rythmi, p. 66.

14.Platon, montrant combien les idées de la quantité discrete & de ses rapports sont nécessaires dans les moindres arts, se moque avec raison des auteurs de son tems qui prétendoient que Palamede avoit inventé les nombres au siege de Troye, comme si, dit ce philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avoit de jambes? En effet, on sent impossibilité que la société & les arts fussent parvenus où ils étoient déjà du tems du siege de Troye, sans que les hommes eussent lʼusage des nombres & du calcul: mais la nécessité de connoître les nombres avant que acquérir dʼautres connoissances, nʼen rend pas lʼinvention plus aisée à imaginer; les noms des nombres une fois connus, il est aisé dʼen expliquer le sens & dʼexciter les idées que ces noms représentent; mais, pour les inventer il falut, avant que de concevoir ces mêmes idées, sʼêtre pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques, sʼêtre exercé à considérer les êtres par leur seule essence & indépendamment de toute autre perception, abstraction très-pénible, très-métaphysique, très-peu naturelle, & sans laquelle cependant ces idées nʼeussent jamais pu se transporter dʼune espece ou dʼun genre à un autre, ni les nombres devenir universels. Un sauvage pouvoit considérer séparément sa jambe droite & sa jambe gauche, ou les regarder ensemble sous lʼidée indivisible dʼune couple sans jamais penser quʼil en avoit deux; car autre chose est lʼidée représentative qui nous peint un objet, & autre chose lʼidée numérique qui le détermine. Moins encore pouvoit-il calculer jusquʼà cinq, & quoique appliquant ses mains lʼune sur lʼautre, il eût pu remarquer que les doigts se répondoient exactement, il étoit bien loin de songer à leur égalité numérique; il ne savoit pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux; & si, après lui avoir fait entendre ce que cʼest que nombres, quelquʼun lui eût dit quʼil avoit autant de doigts aux pieds quʼaux mains, il eût peut-être été fort surpris, en les comparant, de trouver que cela étoit vrai.

15.Il ne faut pas confondre lʼamour-propre & lʼamour de soi-même, deux passions très-différentes par leur nature & par leurs effets. Lʼamour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, & qui, dirigé dans lʼhomme par la raison & modifié par la pitié, produit lʼhumanité & la vertu. Lʼamour-propre nʼest quʼun sentiment relatif, factice, & né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux quʼils se font mutuellement, & qui est la véritable source de lʼhonneur.

Ceci bien entendu, je dis que, dans notre état primitif, dans le véritable état de nature, lʼamour-propre nʼexiste pas; car chaque homme en particulier ne regardant lui-même comme le seul spectateur quʼil observe, comme le seul être dans lʼunivers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il nʼest pas possible quʼun sentiment, qui prend sa source dans des comparaisons quʼil nʼest pas à portée de faire, puisse germer dans son ame: par la même raison cet homme ne sauroit avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de lʼopinion de quelque offense reçue; & comme cʼest le mépris ou lʼintention de nuire & non le mal, qui constitue lʼoffense, des hommes qui ne savent ni sʼapprécier ni se comparer peuvent se faire beaucoup de violences mutuelles, quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais sʼoffenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant gueres ses semblables que comme il verroit des animaux dʼune autre espece, peut ravir la proie au plus foible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événemens naturels, sans le moindre mouvement dʼinsolence ou de dépit, & sans autre passion que la douleur ou la joie dʼun bon ou mauvais succès.

16.Cʼest une chose extrêmement remarquable que, depuis tant dʼannées que les Européens se tourmentent pour amener les Sauvages de diverses contrées du monde à leur maniere de vivre, ils nʼoient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la faveur du christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter lʼinvincible répugnance quʼils ont à prendre nos moeurs & vivre à notre maniere. Si ces pauvres Sauvages sont aussi malheureux quʼon le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation, ou apprendre à vivre heureux parmi nous; tandis quʼon lit en mille endroits que des François & dʼautres Européens ne sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entiere, sans pouvoir plus quitter une si étrange maniere de vivre, & quʼon voit même des missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes & innocens quʼils ont passés chez ces peuples si méprisés? Si lʼon répond quʼils nʼont pas assez de lumieres pour juger sainement de leur état & du nôtre, je répliquerai que lʼestimation du bonheur est moins lʼaffaire de la raison que du sentiment. Dʼailleurs, cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore; car il y a plus loin de nos idées à la disposition dʼesprit où il faudroit être, pour concevoir le goût que trouvent les Sauvages à leur maniere de vivre, que des idées des Sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets: savoir, pour soi les commodités de la vie, & la considération parmi les autres. mais le moyen pour nous dʼimaginer la sorte de plaisir quʼun Sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche; ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton & sans se soucier de lʼapprendre?

On a plusieurs fois amené des Sauvages à Paris, à Londres, & dans dʼautres villes; on sʼest empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, & tous nos arts les plus utiles & les plus curieux; tout cela nʼa jamais excité chez eux quʼune admiration stupide, sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entrʼautres de lʼhistoire dʼun chef de quelques Américains septentrionaux quʼon mena à la cour dʼAngleterre, il y a une trentaine dʼannées. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire, sans quʼon trouvât rien dont il parût se soucier. Nos armes lui sembloient lourdes & incommodes, nos souliers lui blessoient les pieds, nos habits le gênoient, il rebutoit tout; enfin on sʼapperçut quʼayant pris une couverture de laine, il sembloit prendre plaisir à sʼen envelopper les épaules; vous conviendrez, au moins, lui dit-on aussi-tôt, de lʼutilité de ce meuble? Oui, répondit-il, cela me paroît presque aussi bon quʼune peau de bête. Encore nʼeût-il pas dit cela, sʼil eût porté lʼune & lʼautre à la pluie.
Peut-être me dira-t-on que cʼest lʼhabitude qui attachant chacun à sa maniere de vivre, empêche les Sauvages de sentir ce quʼil y a de bon dans la nôtre: & sur ce pied-là, il doit paroître au moins fort extraordinaire que lʼhabitude ait plus de force pour maintenir les Sauvages dans le goût de leur misere que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette derniere objection une réponse à laquelle il nʼy ait pas un mot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes Sauvages quʼon nʼest vainement efforcé de civiliser: sans parler des Groenlandois & des habitans de lʼIslande, quʼon a tenté dʼelever & nourrir en Danemark, & que la tristesse & le désespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la mer où ils avoient tenté de regagner leur pays à la nage, je me contenterai de citer un seul exemple bien attesté, & que je donne à examiner aux admirateurs de la police Européenne.
«Tous les efforts des missionnaires Hollandois du Cap de Bonne-Espérance nʼont jamais été capables de convertir un seul Hottentot. Van der Stel, gouverneur du Cap, en ayant pris un des lʼenfance le fit élever dans les principes de la religion chrétienne, & dans la pratique des usages de lʼEurope. On le vêtit richement; on lui fit apprendre plusieurs langues, & ses progrès répondirent fort bien aux soins quʼon prit pour son éducation. Le gouverneur espérant beaucoup de son esprit, lʼenvoya aux Indes avec un Commissaire-général qui lʼemploya utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort du Commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite quʼil rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se dépouiller de sa parure Européenne pour se revêtir dʼune peau de brebis. Il retourna au Fort dans ce nouvel ajustement, chargé dʼun paquet qui contenoit ses anciens habits, & les présentant au Gouverneur il lui tint ce discours*. Ayez la bonté, monsieur, de faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne, ma résolution est de vivre & de mourir dans la religion, la manieres & les usages de mes ancêtres. Lʼunique grâce que je vous demande est de me laisser le collier & le coutelas que je porte. Je les garderai pour lʼamour de vous. Aussi-tôt, sans attendre la réponse de Van der Stel, il se déroba par la fuite, & jamais on ne le revit au Cap.» Histoire des voyages, tome 5. p.175.

*Voyez le frontispice.

17.On pourroit mʼobjecter que, dans un pareil désordre, les hommes, au lieu de sʼentrʼégorger opiniâtrément, se seroient dispersés, sʼil nʼy avoit point eu de bornes leur dispersion. Mais premierement, ces bornes eussent au moins été celles du monde, & si lʼon pense à lʼexcessive population qui résulte de lʼétat de nature, on jugera que la terre dans cet état, nʼeût pas tardé à être couverte dʼhommes ainsi forcés à se tenir rassemblés. Dʼailleurs, ils se seroient dispersés, si le mal avoit été rapide & que cʼeût été un changement fait du jour au lendemain, mais ils naissoient sous le joug; ils avoient lʼhabitude de le porter quand ils en sentoient la pesanteur, & ils se contentoient dʼattendre lʼoccasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçoient à se tenir rassemblés, la dispersion nʼétoit plus si facile que dans les premiers tems où nul nʼayant besoin que de soi-même, chacun prenoit son parti sans attendre le consentement dʼun autre.

18.Le maréchal de V**** contoit que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries dʼun entrepreneur des vivres ayant fait souffrir & murmurer lʼarmée, il le tança vertement & le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, & je suis bien aise de vous dire quʼon ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutoit naïvement le maréchal; mais en effet il ne fut point pendu, quoi quʼil eût cent fois mérité de lʼêtre.

19.La justice distributive sʼopposeroit même à cette égalité rigoureuse de lʼétat de nature, quand elle seroit praticable dans la société civile & comme tous les membres de lʼEtat lui doivent des services proportionnés à leurs talens & à leurs forces, les citoyens à leur tour doivent être distingués & favorisés à proportion de leurs services. Cʼest en ce sens quʼil faut entendre un passage dʼIsocrate, dans lequel il loue les premiers Athéniens dʼavoir bien su distinguer quelle étoit la plus avantageuse des deux sortes dʼégalité, dont lʼune consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens indifféremment, & lʼautre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles politiques, ajoute lʼorateur, bannissant cette injuste égalité qui ne met aucune différence entre les méchans & les gens de bien, sʼattacherent inviolablement à celle qui récompense & punit chacun selon son mérite. Mais premierement il nʼa jamais existé de société, à quelque degré de corruption quʼelles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fît aucune différence des méchans & des gens de bien; & dans les matieres de moeurs, où la loi ne peut fixer de mesure assez exacte pour servir de regle au magistrat, cʼest très-sagement que, pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à sa discrétion, elle lui interdit le jugement des personnes pour ne lui laisser que celui des actions. Il nʼy a que des moeurs aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs; & de pareils tribunaux auroient bientôt tout bouleversé parmi nous: cʼest à lʼestime publique à mettre de la différence entre les méchans & les gens de bien; le magistrat nʼest juge que du droit rigoureux; mais le peuple est le véritable juge des moeurs, juge integre & même éclairé sur ce point, quʼon abuse quelquefois, mais quʼon ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés, non sur leur mérite personnel, ce qui seroit laisser aux magistrat le moyen de faire une application presque arbitraire de la loi; mais sur les services réels quʼils rendent à lʼEtat & qui sont susceptibles dʼune estimation plus exacte.

FIN.