LIVRE QUATRIÈME
Émile ou De l'éducation, Jean-Jacques Rousseau (1762)·Texte intégral, livre 5 sur 7·Livre complet →
Que nous passons rapidement sur cette terre ! le premier quart de la vie est écoulé, avant qu’on en connaisse l’usage ; le dernier quart s’écoule encore, après qu’on a cessé d’en jouir. D’abord nous ne savons point vivre : bientôt nous ne le pouvons plus ; et, dans l’intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte, par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu de temps qu’elle dure, que parce que, de ce peu de temps, nous n’en avons presque point pour la goûter. L’instant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte, quand cet espace est mal rempli.
Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister, et l’autre pour vivre ; l’une pour l’espèce, l’autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort, sans doute ; mais l’analogie extérieure est pour eux. Jusqu’à l’âge nubile, les enfants des deux sexes n’ont rien d’apparent qui les distingue ; même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal : les filles sont des enfants, les garçons sont des enfants ; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui l’on empêche le développement ultérieur du sexe gardent cette conformité toute leur vie ; ils sont toujours de grands enfants : et les femmes ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose.
Mais l’homme en général, n’est pas fait pour rester toujours dans l’enfance. Il en sort au temps prescrit par la nature, et ce moment de crise, bien qu’assez court, a de longues influences.
Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes : une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement dans l’humeur, des emportements fréquents, une continuelle agitation d’esprit, rendent l’enfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendait docile ; c’est un lion dans sa fièvre ; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné.
Aux signes moraux d’une humeur qui s’altère, se joignent des changements sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe et s’empreint d’un caractère ; le coton rare et doux qui croît au bas de ses joues brunit et prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd : il n’est ni enfant ni homme et ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l’âme, qui n’ont rien dit jusqu’ici, trouvent un langage et de l’expression ; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur première imbécillité : il sent déjà qu’ils peuvent trop dire, il commence à savoir les baisser et rougir ; il devient sensible, avant de savoir ce qu’il sent ; il est inquiet sans raison de l’être. Tout cela peut venir lentement et vous laisser du temps encore ; mais si sa vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, s’il s’irrite et s’attendrit d’un instant à l’autre, s’il verse des pleurs sans sujet, si, près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui, son pouls s’élève et son œil s’enflamme, si la main d’une femme se posant sur la sienne le fait frissonner, s’il se trouble ou s’intimide auprès d’elle ; Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi ; les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu.
C’est ici la seconde naissance dont j’ai parlé ; c’est ici que l’homme naît véritablement à la vie, et que rien d’humain n’est étranger à lui. Jusqu’ici nos soins n’ont été que des jeux d’enfant, ils ne prennent qu’à présent une véritable importance. Cette époque, où finissent les éducations ordinaires, est proprement celle où la nôtre doit commencer : mais, pour bien exposer ce nouveau plan, reprenons de plus haut l’état des choses qui s’y rapportent.
Nos passions sont les principaux instruments de notre conservation ; c’est donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire ; c’est contrôler la nature, c’est réformer l’ouvrage de Dieu. Si Dieu disait à l’homme d’anéantir les passions qu’il lui donne, Dieu voudrait et ne voudrait pas, il se contredirait lui-même. Jamais il n’a donné cet ordre insensé, rien de pareil n’est écrit dans le cœur humain ; et ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l’écrit au fond de son cœur.
Or je trouverais celui qui voudrait empêcher les passions de naître, presque aussi fou que celui qui voudrait les anéantir ; et ceux qui croiraient que tel a été mon projet jusqu’ici, m’auraient sûrement fort mal entendu.
Mais raisonnerait-on bien, si, de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions, on allait conclure que toutes les passions que nous sentons en nous, et que nous voyons dans les autres, sont naturelles ? Leur source est naturelle, il est vrai ; mais mille ruisseaux étrangers l’ont grossie ; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse, et dans lequel on retrouverait à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très bornées ; elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent d’ailleurs ; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.
La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit, est l’amour de soi : passion primitive, innée, antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En ce sens toutes, si l’on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères, sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu ; et ces mêmes modifications, loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature, et se met en contradiction avec soi.
L’amour de soi-même est toujours bon et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est, et doit être, d’y veiller sans cesse, et comment y veillerait-il ainsi, s’il n’y prenait le plus grand intérêt ?
Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver ; il faut que nous nous aimions plus que toute chose ; et par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice : Romulus devait s’attacher à la louve qui l’avait allaité. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d’un individu l’attire, ce qui lui nuit le repousse ; ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l’attachement en amour, l’aversion en haine, c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l’impulsion qu’on leur donne ; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche ; mais ce qui nous veut servir, on l’aime : ce qui nous nuit, on le fuit ; mais ce qui nous veut nuire, on le hait.
Le premier sentiment d’un enfant est de s’aimer lui-même ; et le second, qui dérive du premier, est d’aimer ceux qui l’approchent ; car, dans l’état de faiblesse où il est, il ne connaît personne que par l’assistance et les soins qu’il reçoit. D’abord l’attachement qu’il a pour sa nourrice et sa gouvernante n’est qu’habitude. Il les cherche parce qu’il a besoin d’elles, et qu’il se trouve bien de les avoir ; c’est plutôt connaissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non seulement elles lui sont utiles, mais qu’elles veulent l’être ; et c’est alors qu’il commence à les aimer.
Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui l’approche est porté à l’assister, et qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espèce ; mais à mesure qu’il étend ses relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s’éveille, et produit celui des devoirs et des préférences. Alors l’enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à l’obéissance ; ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande, il l’attribue au caprice, à l’intention de le tourmenter, et il se mutine. Si on lui obéit à lui-même ; aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion, une intention de lui résister, il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi. L’amour de soi, qui ne regarde que nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être ; parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi ce qui rend l’homme essentiellement bon, est d’avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; et c’est en ceci, surtout, que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins plus indispensables, pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins.
L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports. Tant qu’il ne se connaît que par son être physique, il doit s’étudier par ses rapports avec les choses ; c’est l’emploi de son enfance : quand il commence à sentir son être moral, il doit s’étudier par ses rapports avec les hommes ; c’est l’emploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus.
Sitôt que l’homme a besoin d’une compagne, il n’est plus un être isolé, son cœur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres.
Le penchant de l’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre, voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l’attachement personnel sont l’ouvrage des lumières, des préjugés, de l’habitude : il faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables d’amour : on n’aime qu’après avoir jugé, on ne préfère qu’après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu’on s’en aperçoive, mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise, sera toujours honoré des hommes ; car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses et même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables sans lesquelles on serait hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d’elle ; on a fait l’amour aveugle, parce qu’il a de meilleurs yeux que nous, et qu’il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n’aurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants : c’est par lui, qu’excepté l’objet aimé, un sexe n’est plus rien pour l’autre.
La préférence qu’on accorde, on veut l’obtenir ; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable ; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins, aux yeux de l’objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables ; de là les premières comparaisons avec eux ; de là l’émulation, les rivalités, la jalousie. Un cœur plein d’un sentiment qui déborde, aime à s’épancher ; du besoin d’une maîtresse naît bientôt celui d’un ami ; celui qui sent combien il est doux d’être aimé, voudrait l’être de tout le monde, et tous ne sauraient vouloir de préférences, qu’il n’y ait beaucoup de mécontents. Avec l’amour et l’amitié naissent les dissensions, l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable, et les stupides mortels asservis à son empire, ne fonder leur propre existence que sur les jugements d’autrui.
Étendez ces idées, et vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle ; et comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites ; et, dans toutes, se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espèce de ces passions, n’ayant point son germe dans le cœur des enfants, n’y peut naître d’elle-même ; c’est nous seuls qui l’y portons, et jamais elles n’y prennent racine que par notre faute ; mais il n’en est plus ainsi du cœur du jeune homme ; quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.
Commençons par quelques réflexions importantes sur l’état critique dont il s’agit ici. Le passage de l’enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la nature qu’il ne varie dans les individus selon les tempéraments, et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds et les pays froids, et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres, mais on peut se tromper sur les causes et souvent attribuer au physique ce qu’il faut imputer au moral ; c’est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes, celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l’imagination ; dans le second, l’imagination éveille les sens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affaiblir d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue. Une observation plus générale et plus sûre que celle de l’effet des climats, est que la puberté et la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares19. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence, les mauvaises mœurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte, les leçons d’honnêteté qu’on leur donne, le voile du mystère qu’on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant d’aiguillons à leur curiosité. À la manière dont on s’y prend, il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre, et c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne, celle qui leur profite le mieux.
19.Dans les villes, dit M. de Buffon, et chez les gens aisés, les enfants, accoutumés à des nourritures abondantes et succulentes, arrivent plus tôt à cet état ; à la campagne et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qu’ils sont mal et trop peu nourris ; il leur faut deux ou trois années de plus. Hist. nat. T. IV p. 238. J’admets l’observation, mais non l’explication, puisque, dans les pays où le villageois se nourrit très bien et mange beaucoup, comme dans le Valais, et même en certains cantons montueux de l’Italie comme le Frioul, l’âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardif qu’au sein des villes, où pour satisfaire la vanité, l’on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverbe, habits de velours et ventre de son. On est étonné dans des montagnes de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la voix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles, d’ailleurs très formées, n’avoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paraît venir uniquement de ce que dans la simplicité de leurs mœurs, leur imagination plus longtemps paisible et calme fait plus tard fermenter leur sang, et rend leur tempérament moins précoce.
Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l’ouvrage de la nature et ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir ; comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps, languit et meurt avant l’automne.
Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu’à quel âge, une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchant et risible d’y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs, prolonger dans la fleur de l’âge et de la beauté des jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l’un à l’autre ; des multitudes d’enfants sains et robustes deviennent le gage d’une union que rien n’altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.
Si l’âge où l’homme acquiert la conscience de son sexe, diffère autant par l’effet de l’éducation que par l’action de la nature, il suit de là qu’on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants ; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accélère ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques ; on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là.
De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s’il convient d’éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs ? Je pense qu’il ne faut faire ni l’un ni l’autre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu, des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre, n’exigent point qu’on trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enfin si l’on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de l’enfant qu’à l’exciter.
Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paraître hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l’Élève, ruinerait à jamais tout le fruit de l’éducation.
Une ignorance absolue sur certaines matières, est, peut-être ce qui conviendrait le mieux aux enfants : mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s’éveille en aucune manière, ou qu’elle soit satisfaite avant l’âge où elle n’est plus sans danger. Votre conduite avec votre Élève dépend beaucoup, en ceci, de sa situation particulière, des sociétés qui l’environnent, des circonstances où l’on prévoit qu’il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard, et si vous n’êtes pas sûr de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu’il l’apprenne avant dix.
Je n’aime point qu’on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu’on fasse de longs détours, dont ils s’aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité ; mais des imaginations souillées par le vice rendent l’oreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter.
Quoique la pudeur soit naturelle à l’espèce humaine, naturellement les enfants n’en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connaissance du mal : et comment les enfants qui n’ont ni ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment qui en est l’effet ? Leur donner des leçons de pudeur et d’honnêteté, c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses et déshonnêtes, c’est leur donner un désir secret de connaître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à l’imagination, accélère à coup sûr l’embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable : la vraie innocence n’a honte de rien.
Les enfants n’ont pas les mêmes désirs que les hommes ; mais sujets, comme eux, à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l’esprit de la nature, qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets, et ceux des besoins dégoûtants, nous inspire les mêmes soins à différents âges, tantôt par une idée et tantôt par une autre ; à l’homme par la modestie, à l’enfant par la propreté.
Je ne vois qu’un bon moyen de conserver aux enfants leur innocence ; c’est que tous ceux qui les entourent la respectent et l’aiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâche d’user avec eux se dément tôt ou tard ; un sourire, un clin d’œil, un geste échappé, leur disent tout ce qu’on cherche à leur taire ; il leur suffit pour l’apprendre, de voir qu’on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et d’expressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant des lumières que les enfants ne doivent pas avoir, est tout à fait déplacée avec eux ; mais quand on honore vraiment leur simplicité, l’on prend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied et qui plaît à l’innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant d’une dangereuse curiosité. En lui parlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu’il reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l’imagination : on ne lui défend pas de prononcer ces mots et d’avoir ces idées ; mais on lui donne, sans qu’il y songe, de la répugnance à les rappeler ; et combien d’embarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cœur, disent toujours ce qu’il faut dire, et le disent toujours comme ils l’ont senti ?
Comment se font les enfants ? Question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfants, et dont la réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs mœurs et de leur santé pour toute leur vie. La manière la plus courte qu’une mère imagine pour s’en débarrasser sans tromper son fils, est de lui imposer silence : cela serait bon, si on l’y eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, et qu’il ne soupçonnât pas du mystère à ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tient là. C’est le secret des gens mariés, lui dira-t-elle ; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien pour tirer d’embarras la mère ; mais qu’elle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon n’aura pas un moment de repos qu’il n’ait appris le secret des gens mariés, et qu’il ne tardera pas de l’apprendre.
Qu’on me permette de rapporter une réponse bien différente que j’ai entendu faire à la même question, et qui me frappa d’autant plus, qu’elle partait d’une femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savait au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils et pour la vertu, la fausse crainte du blâme et les vains propos des plaisants. Il n’y avait pas longtemps que l’enfant avait jeté par les urines une petite pierre qui lui avait déchiré l’urètre ; mais le mal passé était oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfants ? Mon fils, répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les fous rient, que les sots soient scandalisés : mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse, et qui aille mieux à ses fins.
D’abord l’idée d’un besoin naturel, et connu de l’enfant, détourne celle d’une opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur et de la mort couvrent celle-là d’un voile de tristesse, qui amortit l’imagination et réprime la curiosité : tout porte l’esprit sur les suites de l’accouchement, et non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance, voilà les éclaircissements où mène cette réponse, si la répugnance qu’elle inspire permet à l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude des désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés ? Et cependant vous voyez que la vérité n’a point été altérée, et qu’on n’a point eu besoin d’abuser son Élève au lieu de l’instruire.
Vos enfants lisent ; ils prennent dans leurs lectures des connaissances qu’ils n’auraient pas s’ils n’avaient point lu. S’ils étudient, l’imagination s’allume et s’aiguise dans le silence du cabinet. S’ils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés ; on leur a si bien persuadé qu’ils étaient hommes, que dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir ; il faut bien que les actions d’autrui leur servent de modèle, quand les jugements d’autrui leur servent de loi. Des domestiques qu’on fait dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes mœurs ; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos, que la plus effrontée n’oserait leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu’elles ont dit ; mais ils n’oublient pas ce qu’ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les mœurs libertines ; le laquais fripon rend l’enfant débauché, et le secret de l’un sert de garant à celui de l’autre.
L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connaît d’attachements que ceux de l’habitude ; il aime sa sœur comme sa montre, et son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espèce ; l’homme et la femme lui sont également étrangers ; il ne rapporte à lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils disent ; il ne le voit ni ne l’entend, ou n’y fait nulle attention, leurs discours ne l’intéressent pas plus que leurs exemples : tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode, c’est l’ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin d’éclairer son Élève ; et c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter sans risque des leçons qu’elle lui donne. Voilà le principe : le détail des règles n’est pas de mon sujet et les moyens que je propose en vue d’autres objets, servent encore d’exemple pour celui-ci.
Voulez-vous mettre l’ordre et la règle dans les passions naissantes, étendez l’espace durant lequel elles se développent, afin qu’elles aient le temps de s’arranger à mesure qu’elles naissent. Alors ce n’est pas l’homme qui les ordonne, c’est la nature elle-même ; votre soin n’est que de la laisser arranger son travail. Si votre Élève était seul, vous n’auriez rien à faire ; mais tout ce qui l’environne, enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l’entraîne ; pour le retenir, il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l’imagination, et que la raison fasse taire l’opinion des hommes. La source de toutes les passions est la sensibilité ; l’imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports, doit être affecté quand ces rapports s’altèrent, et qu’il en imagine, ou qu’il en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs de l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des anges, s’ils en ont : car il faudrait qu’ils connussent la nature de tous les êtres pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.
Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans l’usage des passions. 1°. Sentir les vrais rapports de l’homme tant dans l’espèce que dans l’individu. 2°. Ordonner toutes les affections de l’âme selon ces rapports.
Mais l’homme est-il maître d’ordonner ses affections selon tels ou tels rapports ? sans doute, s’il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs il s’agit moins ici de ce qu’un homme peut faire sur lui-même, que de ce que nous pouvons faire sur notre Élève, par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à maintenir dans l’ordre de la nature, c’est dire assez comment il en peut sortir.
Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il n’y a rien de moral dans ses actions ; ce n’est que quand elle commence à s’étendre hors de lui, qu’il prend d’abord les sentiments, ensuite les notions du bien et du mal, qui le constituent véritablement homme et partie intégrante de son espèce. C’est donc à ce premier point qu’il faut d’abord fixer nos observations.
Elles sont difficiles, en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux, et chercher ceux où les développements successifs se font selon l’ordre de la nature.
Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en œuvre les instructions prématurées qu’il a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre, il l’accélère ; il donne à son sang une fermentation précoce ; il sait quel doit être l’objet de ses désirs longtemps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force : elle n’a plus rien à lui apprendre, en le faisant homme ; il l’était par la pensée longtemps avant de l’être en effet.
La véritable marche de la nature est plus graduelle et plus lente. Peu à peu le sang s’enflamme, les esprits s’élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique, a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en œuvre ; une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change, on désire sans savoir quoi : le sang fermente et s’agite ; une surabondance de vie cherche à s’étendre au dehors. L’œil s’anime et parcourt les autres êtres ; on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent ; on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul ; c’est ainsi que le cœur s’ouvre aux affections humaines, et devient capable d’attachement.
Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour, c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, et l’espèce l’affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l’innocence prolongée ; c’est de profiter de la sensibilité naissante, pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l’humanité. Avantage d’autant plus précieux, que c’est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.
J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les rendait impatients, vindicatifs, furieux : leur imagination pleine d’un seul objet, se refusait à tout le reste ; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde ; ils auraient sacrifié père, mère, et l’univers entier, au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité, est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s’émeut sur les peines de ses semblables ; il tressaille d’aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d’attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d’avoir offensé. Si l’ardeur d’un sang qui s’enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d’après toute la bonté de son cœur dans l’effusion de son repentir ; il pleure, il gémit sur la blessure qu’il a faite, il voudrait au prix de son sang racheter celui qu’il a versé ; tout son emportement s’éteint, toute sa fierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même ? au fort de sa fureur une excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts d’autrui d’aussi bon cœur qu’il répare les siens. L’adolescence n’est l’âge ni de la vengeance ni de la haine, elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens et je ne crains point d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né, et qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien ; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n’ont garde de savoir cela.
C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité : nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire : Dieu seul jouit d’un bonheur absolu, mais qui de nous en a l’idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien, puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n’aime rien, puisse être heureux.
Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs, que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature, et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie ; on l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas, en se faisant un bonheur exclusif ; et l’amour-propre souffre encore, en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux, s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela ? L’imagination nous met à la place du misérable, plutôt qu’à celle de l’homme heureux ; on sent que l’un de ces états nous touche de plus près que l’autre. La pitié est douce, parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L’envie est amère, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place, lui donne le regret de n’y pas être. Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre, et que l’autre nous ôte les biens dont il jouit.
Voulez-vous donc exciter et nourrir dans le cœur d’un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante, et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté ? N’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie par la trompeuse image du bonheur des hommes ; n’exposez point d’abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l’attrait des spectacles : ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées. Ne lui montrez l’extérieur de la grande société qu’après l’avoir mis en état de l’apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu’il connaisse les hommes, ce n’est pas le former ; c’est le corrompre : ce n’est pas l’instruire, c’est le tromper.
Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches. Tous sont nés nus et pauvres ; tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espèce ; enfin tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l’homme ; voilà de quoi nul mortel n’est exempt. Commencez donc par étudier, de la nature humaine, ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux l’humanité.
À seize ans l’adolescent sait ce que c’est que souffrir, car il a souffert lui-même : mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi : le voir sans le sentir, n’est pas le savoir, et comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que sentent les autres, ne connaît de maux que les siens ; mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes, et à souffrir de leurs douleurs. C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé.
Si ce moment n’est pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez-vous ? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en apprenez sitôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos leçons contre vous-même, et ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu’ils disent. Mais voyez mon Émile ; à l’âge où je l’ai conduit, il n’a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c’est qu’aimer, il n’a dit à personne : je vous aime bien ; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devait prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa mère ou de son gouverneur malade ; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avait pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne ; car il ne sait ce que c’est que mourir. La même insensibilité qu’il a dans le cœur, est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne ; tout ce qui le distingue, est qu’il ne veut point paraître en prendre, et qu’il n’est pas faux comme eux.
Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d’agiter ses entrailles, l’aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux, les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse, avant qu’il sache d’où lui viennent ces nouveaux mouvements. S’il était resté stupide et barbare, il ne les aurait pas ; s’il était plus instruit, il en connaîtrait la source : il a déjà trop comparé d’idées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir qu’il sent.
Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le cœur humain, selon l’ordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y des êtres semblables à lui, qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous, et nous identifiant avec l’animal souffrant ; en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui.
Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu’avons-nous donc à faire, si ce n’est d’offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui ; d’écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent le ressort du moi humain ? c’est-à-dire en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes, et d’empêcher de naître l’envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative, et font le tourment de celui qui les éprouve ?
Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir.
PREMIÈRE MAXIME.
Il n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.
Si l’on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache ; même en s’attachant sincèrement on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs ; mais tant qu’il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité.
On est touché du bonheur de certains états, par exemple, de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné par l’envie : on s’intéresse à eux véritablement : pourquoi cela ? parce qu’on se sent maître de descendre à cet état de paix et d’innocence, et de jouir de la même félicité : c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu’il suffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on n’en veut pas user.
Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer, par les côtés tristes, il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.
DEUXIÈME MAXIME.
On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
Non ignara mali, miseris succurrere disco.
Je ne connais rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là.
Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? c’est qu’ils comptent de n’être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres ? c’est qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? c’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? c’est que, dans leur gouvernement, tout à fait arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement et la misère comme un état étranger à eux20 ; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.
20.Cela paraît changer un peu maintenant : les états semblent devenir plus fixes, et les hommes deviennent aussi plus durs.
N’accoutumez donc pas votre Élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables, et n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre. Apprenez-lui à ne compter ni sur sa naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses, montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune, cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui, d’un état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de ces malheureux : que ce soit par leur faute ou non, ce n’est pas maintenant de quoi il est question ; sait-il seulement ce que c’est que faute ? N’empiétez jamais sur l’ordre de ses connaissances, et ne l’éclairez que par les lumières qui sont à sa portée ; il n’a pas besoin d’être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant ; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit, si dans un mois il sera riche ou pauvre, si dans un an peut-être il ne ramera point sous le nerf de bœuf dans les galères d’Alger. Surtout n’allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme : qu’il voie, qu’il sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné ; qu’il voie autour de lui tous ces abîmes, et qu’à vous les entendre décrire il se presse contre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite, mais quant à présent commençons par le rendre humain ; voilà surtout ce qui nous importe.
TROISIÈME MAXIME.
La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent.
On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu’il ne semble ; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie, parce qu’on ne présume pas qu’en mangeant son foin il songe aux coups qu’il a reçus et aux fatigues qui l’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paître, quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé ; parce qu’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes, et les riches se consolent du mal qu’ils font aux pauvres en les supposant assez stupides pour n’en rien sentir. En général, je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paraît faire d’eux. Il est naturel qu’on fasse bon marché du bonheur des gens qu’on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l’homme si méchant.
C’est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le même dans tous les états ; si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense toutes les distinctions civiles disparaissent : il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans l’homme illustre ; il n’y discerne que leur langage, qu’un coloris plus ou moins apprêté, et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, et n’est pas aimable ; mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; s’ils se montraient tels qu’ils sont, ils feraient horreur.
Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur et de peine dans tous les états : maxime aussi funeste qu’insoutenable ; car si tous sont également heureux, qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne ? Que chacun reste comme il est : que l’esclave soit maltraité, que l’infirme souffre, que le gueux périsse ; il n’y a rien à gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche et montrent l’inanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il n’est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. Il n’y a point d’habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l’épuisement, de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne Epictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? la lui casse-t-il moins pour cela ? il a par-dessus son mal, le mal de la prévoyance. Quand le peuple serait aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il être autre que ce qu’il est, que pourrait-il faire autre que ce qu’il fait ? Étudiez les gens de cet ordre, vous verrez que sous un autre langage ils ont autant d’esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce ; songez qu’elle est composée essentiellement de la collection des peuples, que quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il n’y paraîtrait guère, et que les choses n’en iraient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre Élève à aimer tous les hommes et même ceux qui les déprisent ; faites en sorte qu’il ne se place dans aucune classe, mais qu’il se retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l’homme.
C’est par ces routes et d’autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, qu’il convient de pénétrer dans le cœur d’un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer et l’étendre sur ses semblables ; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler à ces mouvements le moins d’intérêt personnel qu’il est possible ; surtout point de vanité, point d’émulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter, être un méchant ou un sot ; tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas ; chaque chose a son temps et son lieu ; je dis seulement qu’on ne doit pas leur aider à naître.
Voilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles ; parce qu’ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerais ne conviendrait pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence, dans l’habile maître, la véritable fonction de l’observateur et du philosophe qui sait l’art de sonder les cœurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne l’a point encore appris, à chaque objet qu’on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux, dans son geste, l’impression qu’il en reçoit ; on lit sur son visage tous les mouvements de son âme ; à force de les épier, on parvient à les prévoir, et enfin à les diriger.
On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements, l’appareil des opérations douloureuses, et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction étant plus composée, ne frappe pas de même ; l’image de la mort touche plus tard et plus faiblement, parce que nul n’a par divers soi l’expérience de mourir ; il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit, il n’y a point de spectacle plus horrible à nos yeux ; soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parce que sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.
Ces impressions diverses ont leurs modifications, leurs degrés qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes antérieures ; mais elles sont universelles, et nul n’en est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles. Ce sont celles qu’on reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; les longs et sourds gémissements d’un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage hâve et plombé, d’un œil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes ; les maux de l’âme ne sont rien pour eux ; ils sont jugés, la leur ne sent rien ; n’attendez d’eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux.
Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l’être, n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver : car encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connaissent ; et cette apparente insensibilité, qui ne vient que d’ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connaissaient pas. Pour mon Émile, s’il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr qu’il aura de l’âme et de la sensibilité dans sa jeunesse ; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.
Mais pourquoi le rappeler ici ? Plus d’un lecteur me reprochera, sans doute, l’oubli de mes premières résolutions, et du bonheur constant que j’avais promis à mon Élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur et de misère ! Quel bonheur ! quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie ! son triste instituteur qui lui destinait une éducation si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu’on dira : Que m’importe ? j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parût l’être. Est-ce ma faute, si toujours dupe de l’apparence, vous la prenez pour la réalité ?
Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L’un monte tout à coup sur l’Olympe, et se répand dans la plus brillante société. On le mène à la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, et je n’examine pas l’effet de cet accueil sur sa raison ; je suppose qu’elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l’amusent, il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux ; sa première admiration vous frappe ; vous l’estimez content, mais voyez l’état de son âme : vous croyez qu’il jouit ; moi, je crois qu’il souffre.
Qu’aperçoit-il d’abord en ouvrant les yeux ? des multitudes de prétendus biens qu’il ne connaissait pas, et dont la plupart, n’étant qu’un moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d’en être privé. Se promène-t-il dans un palais ? Vous voyez à son inquiète curiosité qu’il se demande pourquoi sa maison paternelle n’est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu’il se compare sans cesse au maître de cette maison ; et tout ce qu’il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle, aiguise sa vanité en la révoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l’avarice de ses parents. Est-il plus paré qu’un autre ? Il a la douleur de voir cet autre l’effacer ou par sa naissance ou par son esprit, et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée ? s’élève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu ? Qui est-ce qui n’a pas une disposition secrète à rabaisser l’air superbe et vain d’un jeune fat ? Tout s’unit bientôt comme de concert ; les regards inquiétants d’un homme grave, les mots railleurs d’un caustique ne tardent pas d’arriver jusqu’à lui ; et ne fût-il dédaigné que d’un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l’instant les applaudissements des autres.
Donnons-lui tout ; prodiguons-lui les agréments, le mérite ; qu’il soit bien fait, plein d’esprit, aimable ; il sera recherché des femmes ; mais en le recherchant avant qu’il les aime, elles le rendront plutôt fou qu’amoureux : il aura des bonnes fortunes, mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs, toujours prévenus, n’ayant jamais le temps de naître, au sein des plaisirs il ne sent que l’ennui de la gêne ; le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu’il le connaisse ; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité ; et quand il s’y attacherait par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.
Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparables d’une pareille vie. L’expérience du monde en dégoûte, on le sait ; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.
Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu’ici dans le sein de sa famille et de ses amis, s’est vu l’unique objet de toutes leurs attentions, d’entrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu, de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne ! Que d’affronts, que d’humiliations ne faut-il pas qu’il essuie avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens ! Enfant, tout lui cédait, tout s’empressait autour de lui ; jeune homme, il faut qu’il cède à tout le monde ; ou, pour peu qu’il s’oublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! L’habitude d’obtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, et lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte, le tente ; tout ce que d’autres ont, il voudrait l’avoir ; il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudrait dominer partout ; la vanité le ronge, l’ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune cœur, la jalousie et la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor : il en porte l’agitation dans le tumulte du monde ; il la rapporte avec lui tous les soirs ; il rentre mécontent de lui et des autres : il s’endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies ; et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, et qu’il ne possédera de sa vie. Voilà votre Élève ; voyons le mien.
Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensait l’être. Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à la fois de la pitié qu’il a pour leurs maux, et du bonheur qui l’en exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous étend au-delà de nous, et nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul n’accorde aux autres que la sensibilité dont il n’a pas actuellement besoin pour lui-même, il s’ensuit que la commisération doit être un sentiment très doux, puisqu’elle dépose en notre faveur, et qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque l’état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante, qu’il puisse accorder aux peines d’autrui.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences ; nous le supposons où il est le moins ; nous le cherchons où il ne saurait être : la gaieté n’en est qu’un signe très équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné, qui cherche à donner le change aux autres, et à s’étourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes et grondeurs chez eux, et leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n’est ni gai, ni folâtre ; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on craint de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère, et ne rit guère, il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyants, la turbulente joie voilent les dégoûts et l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances, et l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des ris.
Si d’abord la multitude et la variété des amusements paraissent contribuer au bonheur, si l’uniformité d’une vie égale paraît d’abord ennuyeuse ; en y regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l’âme consiste dans une modération de jouissance, qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L’inquiétude des désirs produit la curiosité, l’inconstance ; le vide des turbulents plaisirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de son état, quand on n’en connaît point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux ; ils passent leur vie à ne rien faire, et ne s’ennuient jamais.
L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger et mal à son aise, quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui.
Je ne puis m’empêcher de me représenter sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d’impertinent, de doucereux, d’affecté, qui déplaît, qui rebute les gens unis ; et sur celui-ci du mien, une physionomie intéressante et simple qui montre le contentement, la véritable sérénité de l’âme, qui inspire l’estime, la confiance, et qui semble n’attendre que l’épanchement de l’amitié, pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi je penserais qu’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former et prendre de la physionomie par l’impression fréquente et habituelle de certaines affections de l’âme. Ces affections se marquent sur le visage, rien n’est plus certain ; et quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, et qu’on peut quelquefois juger de l’un par l’autre, sans aller chercher des explications mystérieuses, qui supposent des connaissances que nous n’avons pas.
Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la joie et la douleur ; il rit ou il pleure, les intermédiaires ne sont rien pour lui : sans cesse il passe de l’un de ces mouvements à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante, et qu’il ne prenne de la physionomie ; mais dans l’âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire, et de l’état habituel de l’âme résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçables. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges. J’en ai vu plusieurs dans ce cas, et j’ai toujours trouvé que ceux que j’avais pu bien observer et suivre, avaient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation bien confirmée me paraîtrait décisive, et n’est pas déplacée dans un traité d’éducation, où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’âme par les signes extérieurs.
Je ne sais si, pour n’avoir pas appris à imiter des manières de convention, et feindre des sentiments qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable ; ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici ; je sais seulement qu’il sera plus aimant, et j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui, puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres, un nouveau sentiment de bonheur. Mais quant à ce sentiment même, je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, et montrer que je ne me suis pas contredit.
Je reviens donc à ma méthode, et je dis : quand l’âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les excitent ; donnez le change à leur imagination naissante par des objets, qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité. Éloignez-les des grandes villes, où la parure et l’immodestie des femmes hâtent et préviennent les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connaître que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement ; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût même, une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs ; ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu’il y a partout quelques excès à craindre et que les passions immodérées font toujours plus de mal qu’on n’en veut éviter. Il ne s’agit pas de faire de votre Élève un garde-malade, un frère de la charité, d’affliger ses regards par des objets continuels de douleurs et de souffrances, de le promener d’infirme en infirme, d’hôpital en hôpital, et de la grève aux prisons. Il faut le toucher et non l’endurcir à l’aspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions, l’habitude accoutume à tout ; ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, et ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui : c’est ainsi qu’à force de voir mourir et souffrir, les prêtres et les médecins deviennent impitoyables. Que votre Élève connaisse donc le sort de l’homme et les misères de ses semblables : mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, et montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d’attendrissement et de réflexions. Ce n’est pas tant ce qu’il voit, que son retour sur ce qu’il a vu, qui détermine le jugement qu’il en porte ; et l’impression durable qu’il reçoit d’un objet, lui vient moins de l’objet même, que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps l’aiguillon des sens, et donnerez le change à la nature, en suivant ses propres directions.
À mesure qu’il acquiert des lumières, choisissez des idées qui s’y rapportent ; à mesure que ses désirs s’allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire qui s’est distingué par ses mœurs, autant que par son courage, m’a raconté que, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir ; mais enfin malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, et sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle, où une troupe de ces malheureux expiaient, par un traitement effroyable, le désordre qui les y avait exposés. À ce hideux aspect, qui révoltait à la fois tous les sens, le jeune homme faillit à se trouver mal. Va, misérable débauché, lui dit alors le père d’un ton véhément, suis le vil penchant qui t’entraîne ; bientôt tu seras trop heureux d’être admis dans cette salle, où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton père à remercier Dieu de ta mort.
Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappait le jeune homme, lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans les garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades que d’imiter leur libertinage. J’ai été homme, me dit-il, j’ai eu des faiblesses ; mais parvenu jusqu’à mon âge, je n’ai jamais pu voir une fille publique sans horreur. Maître ! peu de discours ; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes ; puis donnez toutes vos leçons en exemples, et soyez sûr de leur effet.
L’emploi de l’enfance est peu de chose. Le mal qui s’y glisse n’est point sans remède, et le bien qui s’y fait peut venir plus tard ; mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour l’usage qu’on en doit faire, et son importance exige une attention sans relâche : voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est, de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents et sûrs ; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang et de la force aux fibres, se forment et s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de faiblesse, et l’ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération, et l’âme aussi débile que le corps n’a que des fonctions faibles et languissantes. Des membres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie, et je conçois que la force de l’âme n’accompagne pas celle du corps, quand d’ailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours faiblement, s’ils n’ont pour principe qu’un sang épuisé, appauvri, et dépourvu de cette substance qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur d’âme dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer ; et c’est, sans doute, une des raisons pourquoi les peuples qui ont des mœurs surpassent ordinairement en bon sens et en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse ; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison qui distinguent et honorent l’homme par de belles actions, par des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent guère que dans les premiers.
Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois ; mais n’est-ce pas leur faute ? Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre ? Les longs et froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son Élève l’image des plaisirs qu’il a conçus ? Banniront-ils de son cœur les désirs qui le tourmentent ? Amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage ? Ne s’irritera-t-il pas contre les obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait l’idée ; et dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice et la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter ? Est-il étrange qu’il se mutine et le haïsse à son tour ?
Je conçois bien qu’en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et conserver une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son Élève qu’en fomentant les vices qu’elle devrait réprimer ; c’est comme si pour calmer un cheval fougueux, l’écuyer le faisait sauter dans un précipice.
Loin que ce feu de l’adolescent soit un obstacle à l’éducation, c’est par lui qu’elle se consomme et s’achève ; c’est lui qui vous donne une prise sur le cœur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements ; il était libre, et je le vois asservi. Tant qu’il n’aimait rien, il ne dépendait que de lui-même et de ses besoins ; sitôt qu’il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les premiers liens qui l’unissent à son espèce. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante, ne croyez pas qu’elle embrassera d’abord tous les hommes, et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables, et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus ; mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l’habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu’il voit évidemment avoir avec lui des manières de penser et de sentir communes, ceux qu’il voit exposés aux peines qu’il a souffertes, et sensibles aux plaisirs qu’il a goûtés ; ceux, en un mot, en qui l’identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s’aimer. Ce ne sera qu’après avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments, et sur ceux qu’il observera dans les autres, qu’il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles, sous l’idée abstraite d’humanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l’identifier avec son espèce.
En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres21, et par là même, attentif aux signes de cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui ? Que de chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu’il s’en aperçût ! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui ; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge, et vous comparer aux autres gouverneurs ? Je dis quand il le verra, mais gardez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l’obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l’avez surpris : il se dira, qu’en feignant de l’obliger gratuitement, vous avez prétendu le charger d’une dette, et le lier par un contrat auquel il n’a point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’est que pour lui-même ; vous exigez, enfin ; et vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l’argent qu’on feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à l’injustice ; n’êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre Élève le prix des soins qu’il n’a point acceptés ?
21.L’attachement peut se passer de retour, jamais l’amitié. Elle est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d’ami n’a point d’autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n’est pas l’ami de son ami est très sûrement un fourbe ; car ce n’est qu’en rendant ou feignant de rendre l’amitié, qu’on peut l’obtenir.
L’ingratitude serait plus rare si les bienfaits à usure étaient moins connus. On aime ce qui nous fait du bien ; c’est un sentiment si naturel ! L’ingratitude n’est pas dans le cœur de l’homme ; mais l’intérêt y est : il y a moins d’obligés ingrats, que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix ; mais si vous feignez de donner, pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude. C’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de lui-même, en voulant l’enchaîner on le dégage, on l’enchaîne en le laissant libre.
Quand le pêcheur amorce l’eau, le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance ; mais quand, pris à l’hameçon caché sous l’appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur, le poisson est-il l’ingrat ? Voit-on jamais qu’un homme oublié par son bienfaiteur l’oublie ? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n’y songe point sans attendrissement : s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! avec quelle douce joie il se fait reconnaître ! avec quel transport il lui dit : mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de la nature ; jamais un vrai bienfait ne fit d’ingrat.
Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, et que vous n’en détruisiez pas l’effet par votre faute, assurez-vous que votre Élève, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix ; et qu’ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous l’ôter, en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c’est les lui rendre insupportables ; les oublier, c’est l’en faire souvenir. Jusqu’à ce qu’il soit temps de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté, dérobez-vous pour qu’il vous cherche, élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n’ai point voulu qu’on lui dît que ce qu’on faisait était pour son bien, avant qu’il fût en état de l’entendre, dans ce discours il n’eût vu que votre dépendance, et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il commence à sentir ce que c’est qu’aimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aime ; et dans le zèle qui vous fait occuper de lui sans cesse, il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais l’affection d’un ami. Or rien n’a tant de poids sur le cœur humain que la voix de l’amitié bien reconnue ; car on sait qu’elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu’un ami se trompe ; mais non qu’il veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les méprise.
Nous entrons enfin dans l’ordre moral : nous venons de faire un second pas d’homme. Si c’en était ici le lieu, j’essayerais de montrer comment des premiers mouvements du cœur s’élèvent les premières voix de la conscience ; et comment des sentiments d’amour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal. Je ferais voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l’entendement ; mais de véritables affections de l’âme éclairée par la raison, et qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives ; que par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle ; et que tout le droit de la nature n’est qu’une chimère, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain22. Mais je songe que je n’ai point à faire ici des traités de métaphysique et de morale, ni des cours d’étude d’aucune espèce ; il me suffit de marquer l’ordre et le progrès de nos sentiments et de nos connaissances, relativement à notre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu’indiquer ici.
22.Le précepte même d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agisse avec nous, n’a de vrai fondement que la conscience et le sentiment ; car où est la raison précise d’agir, étant moi comme si j’étais un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas ; et qui me répondra qu’en suivant bien fidèlement cette maxime j’obtiendrai qu’on la suive de même avec moi ? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice ; il est bien aise que tout le monde soit juste excepté lui. Cet accord-là, quoi qu’on en dise, n’est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d’une âme expansive m’identifie avec mon semblable et que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu’il souffre ; je m’intéresse à lui pour l’amour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m’inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D’où je conclus qu’il n’est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule ; ils ont une base plus solide et plus sûre. L’amour des hommes dérivé de l’amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l’évangile par celui de la loi.
Mon Émile n’ayant jusqu’à présent regardé que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux ; et le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison, est de désirer la première place. Voilà le point où l’amour de soi se change en amour-propre, et où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère, seront humaines et douces, ou cruelles et malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance et de commisération, ou d’envie et de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi les hommes, et quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper.
Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à l’espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle et civile, et le tableau de tout l’ordre social.
Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale, n’entendront jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, et quelles passions en doivent naître. On voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient et se resserrent. C’est moins la force des bras que la modération des cœurs, qui rend les hommes indépendants et libres. Quiconque désire peu de chose tient à peu de gens ; mais confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine, ont toujours pris les effets pour les causes, et n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements.
Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande, pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire ; et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible, rompt l’espèce d’équilibre que la nature avait mis entre eux23. De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil, entre l’apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier. Toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres, ne sont, en effet, utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et selon la raison. Reste à voir si le rang qu’ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe ; mais pour la bien faire, il faut commencer par connaître le cœur humain.
23.L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a, contre celui qui n’a rien ; cet inconvénient est inévitable, et il est sans exception.
S’il ne s’agissait que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque, on n’aurait pas besoin de le leur montrer, ils le verraient toujours de reste ; mais puisque le masque n’est pas l’homme, et qu’il ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes peignez-les leur tels qu’ils sont ; non pas afin qu’ils les haïssent, mais afin qu’ils les plaignent, et ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espèce.
Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, et d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui, que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine ; mais si respecté d’eux il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disait Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques. Les uns y tiennent boutique et ne songent qu’à leur profit ; les autres y payent de leur personne, et cherchent la gloire ; d’autres se contentent de voir les jeux, ceux-ci ne sont pas les pires.
Je voudrais qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; et qu’on lui apprît à si bien connaître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude ; qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque ; mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.
Cette méthode, il faut l’avouer, a ses inconvénients, et n’est pas facile dans la pratique ; car, s’il devient observateur de trop bonne heure, si vous l’exercez à épier de trop près les actions d’autrui, vous le rendrez médisant et satirique, décisif et prompt à juger ; il se fera plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, et à ne voir en bien, rien même de ce qui est bien. Il s’accoutumera du moins au spectacle du vice, et à voir les méchants sans horreur, comme on s’accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d’exemple ; il se dira que si l’homme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement.
Que si vous voulez l’instruire par principe, et lui faire connaître avec la nature du cœur humain l’application des causes externes qui tournent nos penchants en vices, en transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre ; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit l’expérience et l’autorité du maître à sa propre expérience, et au progrès de sa raison.
Pour lever à la fois ces deux obstacles, et pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrais lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d’autres temps ou dans d’autres lieux, et de sorte qu’il pût voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l’Histoire ; c’est par elle qu’il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c’est par elle qu’il les verra, simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.
Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler, ils montrent leurs discours et cachent leurs actions ; mais dans l’Histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier. Car comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paraître ; plus ils se déguisent, mieux on les connaît.
Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d’une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue, d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’Histoire est, qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien, elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos Histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent, ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet, nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux, sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule ; et voilà comment l’Histoire, ainsi que la Philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.
De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’Histoire, ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l’Historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène, pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé, que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable, en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l’événement d’un combat, sans que personne s’en soit aperçu ? Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or, que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue ; et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’Historien m’en donne une, mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer ; l’art de choisir entre plusieurs mensonges, celui qui ressemble le mieux à la vérité.
N’avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d’autres livres de cette espèce ? L’Auteur choisit un événement connu ; puis l’accommodant à ses vues, l’ornant de détails de son invention, de personnages qui n’ont jamais existé, et de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces Romans et vos Histoires, si ce n’est que le Romancier se livre davantage à sa propre imagination, et que l’Historien s’asservit plus à celle d’autrui ; à quoi j’ajouterai, si l’on veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais, dont l’autre ne se soucie guère.
On me dira que la fidélité de l’Histoire intéresse moins que la vérité des mœurs et des caractères ; pourvu que le cœur humain soit bien peint, il importe peu que les événements soient fidèlement rapportés ; car après tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans ? On a raison, si les portraits sont bien rendus d’après nature ; mais si la plupart n’ont leur modèle que dans l’imagination de l’Historien, n’est-ce pas retomber dans l’inconvénient que l’on voulait fuir, et rendre à l’autorité des écrivains, ce qu’on veut ôter à celle du maître ? Si mon Élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre ; ils lui seront, du moins, mieux appropriés.
Les pires Historiens pour un jeune homme, sont ceux qui jugent. Les faits, et qu’il juge lui-même ; c’est ainsi qu’il apprend à connaître les hommes. Si le jugement de l’Auteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par l’œil d’un autre ; et quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.
Je laisse à part l’Histoire moderne ; non seulement parce qu’elle n’a plus de physionomie, et que nos hommes se ressemblent tous ; mais parce que nos Historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent qu’à faire des portraits fortement coloriés, et qui souvent ne représentent rien24. Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins d’esprit et plus de sens dans leurs jugements, encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire ; et il ne faut pas d’abord prendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrais mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe ni Salluste ; Tacite est le livre des vieillards, les jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l’homme, avant d’en vouloir sonder les profondeurs ; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La Philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser ; toute son instruction doit être en règles particulières.
24.Voyez Davila, Guicciardin, Strada, Solis, Machiavel, et quelquefois de Thou lui-même. Vertot est presque le seul qui savait peindre sans faire de portraits.
Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des Historiens. Il rapporte les faits sans les juger ; mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du Lecteur ; loin de s’interposer entre les événements et les Lecteurs, il se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, et l’on ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir les combats. La Retraite des Dix mille, et les Commentaires de César, ont à peu près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d’intéresser et de plaire, serait, peut-être le meilleur des Historiens, si ces mêmes détails ne dégénéraient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former : il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra ; mais il est politique, il est rhéteur, il est tout ce qui ne convient pas à cet âge.
L’Histoire en général est défectueuse, en ce qu’elle ne tient registre que de faits sensibles et marqués, qu’on peut fixer par des noms, des lieux, des dates ; mais les causes lentes et progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s’assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue, la raison d’une révolution qui, même avant cette bataille, était déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà déterminés par des causes morales que les Historiens savent rarement voir.
L’esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs Écrivains de ce siècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes s’étant emparée d’eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s’accordent avec son système.
Ajoutez à toutes ces réflexions que l’Histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu’elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade ; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu. Elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis, elle ne le peint que quand il représente : c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint.
J’aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l’étude du cœur humain ; car alors l’homme a beau se dérober, l’Historien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’œil perçant du spectateur, et c’est quand l’un croit mieux se cacher, que l’autre le fait mieux connaître. Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui se passe au dedans, qu’à ce qui arrive au dehors ; ceux-là me sont plus propres ; voilà pourquoi c’est mon homme que Plutarque.
Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractère de l’homme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le cœur humain que de ne pas l’examiner aussi dans la multitude ; mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu, pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.
Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raisons que j’ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire ; et comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones25.
25.Un seul de nos Historiens qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone et quelquefois transcrire Comines dans les petits. Et cela même, qui ajoute au prix de son Livre, l’a fait critiquer parmi nous.
Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses, et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie : Agésilas à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand Roi ; César traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle sans y penser le fourbe qui disait ne vouloir qu’être l’égal de Pompée ; Alexandre avale une médecine, et ne dit pas un seul mot : c’est le plus beau moment de sa vie ; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom ; Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions : c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.
Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer ; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auraient fait connaître et aimer davantage ! Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsai n’eût eu garde d’écrire quand il l’aurait su.
Un jour d’été qu’il faisait fort chaud, le Vicomte de Turenne en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre. Un de ses gens survient, et trompé par l’habillement, le prend pour un aide de cuisine, avec lequel ce domestique était familier. Il s’approche doucement par-derrière, et d’une main qui n’était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Monseigneur, j’ai cru que c’était George... Et quand c’eût été George, s’écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n’osez dire ? misérables ! soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles : trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence : rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme, qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur d’âme qu’il montre, même dans le premier mouvement ; lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu’il était question de sa naissance et de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu’on vît bien que cet enfant était le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l’opinion, et connais l’homme.
Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures, ainsi dirigées, peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe d’autant moins, que, portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l’histoire et les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paraît naturel, parce que nous sommes hors de la Nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes : qu’on se figure mon Émile, auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement intègre et un cœur sain ; qu’on se le figure au lever de la toile, jetant pour la première fois, les yeux sur la scène du monde ; ou, plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits, et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce ; il s’indignera de voir ainsi tout le genre humain dupe de lui-même, s’avilir à ces jeux d’enfants ; il s’affligera de voir ses frères s’entre-déchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour n’avoir pas su se contenter d’être hommes.
Certainement, avec les dispositions naturelles de l’Élève, pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures, pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement, et mieux entendu, que toutes les vaines spéculations dont on brouille l’esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments ; nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe ; mais Émile y verra une réflexion très sage qu’il eût faite le premier, et qui ne s’effacera jamais de son esprit, parce qu’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’aller faire tuer par la main d’une femme ; au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d’un si grand politique, si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile, qui devait terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante ?
Tous les conquérants n’ont pas été tués ; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises ; plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires ; mais celui qui, sans s’arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs cœurs, verra leurs misères dans leurs succès mêmes, il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s’étendre et s’accroître avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes. Il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés, qui, s’engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d’eux.
Auguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé ; mais tout cet immense pouvoir l’empêchait-il de frapper les murs de sa tête, et de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées ? Quand il aurait vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auraient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissaient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentaient à sa vie, et qu’il était réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches ? L’infortuné voulut gouverner le monde, et ne sut pas gouverner sa maison ! Qu’arriva-t-il de cette négligence ? Il vit périr à la fleur de l’âge son neveu, son fils adoptif, son gendre ; son petit-fils réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie ; sa fille et sa petite-fille après l’avoir couvert de leur infamie, moururent, l’une de misère et de faim dans une île déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde ; tant célébré pour sa gloire et son bonheur : croirai-je qu’un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix ?
J’ai pris l’ambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l’Histoire pour se connaître, et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d’Antoine aura, pour le jeune homme, une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Émile ne se reconnaîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles naissent, et voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la manière dont elles pourront l’aveugler à son tour, si jamais il s’y livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées ; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes ; mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposais un autre objet ; et sûrement si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître.
Songez qu’aussitôt que l’amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s’agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables, après les avoir examinés. Je vois à la manière dont on fait lire l’histoire aux jeunes gens, qu’on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient ; qu’on s’efforce de les faire devenir, tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre, de les décourager lorsqu’ils rentrent dans eux-mêmes, de donner à chacun le regret de n’être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas ; mais quant à mon Émile, s’il arrive une seule fois dans ces parallèles qu’il aime mieux être un autre que lui, cet autre fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué ; celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s’oublier tout à fait.
Ce ne sont point les Philosophes qui connaissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie, et je ne sache aucun état où l’on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un Philosophe. Celui-ci sent ses vices, s’indigne des nôtres, et dit en lui-même : nous sommes tous méchants ; l’autre nous regarde sans s’émouvoir, et dit : vous êtes des fous. Il a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon Élève est ce sauvage, avec cette différence qu’Émile ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même, et ne juge que de ce qu’il connaît.
Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres ; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; s’ils ne nous faisaient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants, nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connaître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense et nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi ; l’objet est changé, l’inquiétude est la même : ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d’eux : mais pour le voir, il n’en faut pas avoir un semblable.
Les passions que nous partageons nous séduisent ; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, et par une inconséquence qui nous vient d’elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion et l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on ferait si l’on était à sa place.
Que faudrait-il donc pour bien observer les hommes ? Un grand intérêt à les connaître, une grande impartialité à les juger ; un cœur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne les pas éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Émile ; plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sur lui d’empire. Les passions dont il sent l’effet, n’ont point agité son cœur. Il est homme, il s’intéresse à ses frères ; il est équitable, il juge ses pairs. Or sûrement s’il les juge bien, il ne voudra être à la place d’aucun d’eux ; car le but de tous les tourments qu’ils se donnent étant fondé sur des préjugés qu’il n’a pas, lui paraît un but en l’air. Pour lui, tout ce qu’il désire est à sa portée. De qui dépendrait-il, se suffisant à lui-même, et libre de préjugés ? Il a des bras, de la santé26, de la modération, peu de besoins, et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu’il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables Rois esclaves de tout ce qui leur obéit ; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade, qui livrent leur vie entière à l’ennui, pour paraître avoir du plaisir. Il plaindrait l’ennemi qui lui ferait du mal à lui-même, car dans ses méchancetés il verrait sa misère. Il se dirait : en se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.
26.Je crois pouvoir compter hardiment la santé et la bonne constitution au nombre des avantages acquis par son éducation ; ou plutôt au nombre des dons de la Nature que son éducation lui a conservés.
Encore un pas, et nous touchons au but. L’amour-propre est un instrument utile, mais dangereux ; souvent il blesse la main qui s’en sert, et fait rarement du bien sans mal. Émile en considérant son rang dans l’espèce humaine et s’y voyant si heureusement placé, sera tenté de faire honneur à sa raison de l’ouvrage de la vôtre, et d’attribuer à son mérite l’effet de son bonheur. Il se dira, je suis sage et les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s’estimera davantage, et se sentant plus heureux qu’eux, il se croira plus digne de l’être. Voilà l’erreur la plus à craindre, parce qu’elle est la plus difficile à détruire. S’il restait dans cet état, il aurait peu gagné à tous nos soins ; et s’il fallait opter, je ne sais si je n’aimerais pas mieux encore l’illusion des préjugés que celle de l’orgueil.
Les grands hommes ne s’abusent point sur leur supériorité ; ils la voient, la sentent, et n’en sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connaissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous, qu’humiliés du sentiment de leur misère, et dans les biens exclusifs qu’ils possèdent, ils sont trop sensés pour tirer vanité d’un don qu’ils ne se sont pas fait. L’homme de bien peut être fier de sa vertu, parce qu’elle est à lui ; mais de quoi l’homme d’esprit est-il fier ? Qu’a fait Racine, pour n’être pas Pradon ? Qu’a fait Boileau, pour n’être pas Cotin ?
Ici c’est tout autre chose encore. Restons toujours dans l’ordre commun. Je n’ai supposé dans mon Élève, ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je l’ai choisi parmi les esprits vulgaires, pour montrer ce que peut l’éducation sur l’homme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc en conséquence de mes soins, Émile préfère sa manière d’être, de voir, de sentir, à celle des autres hommes, Émile a raison. Mais quand il se croit pour cela d’une nature plus excellente, et plus heureusement né qu’eux, Émile a tort. Il se trompe, il faut le détromper, ou plutôt prévenir l’erreur, de peur qu’il ne soit trop tard ensuite pour la détruire.
Il n’y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n’est pas fou, hors la vanité ; pour celle-ci, rien n’en corrige que l’expérience, si toutefois quelque chose en peut corriger ; à sa naissance au moins on peut l’empêcher de croître. N’allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à l’adolescent qu’il est homme comme les autres, et sujet aux mêmes faiblesses. Faites-le lui sentir, ou jamais il ne le saura. C’est encore ici un cas d’exception à mes propres règles ; c’est le cas d’exposer volontairement mon Élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver qu’il n’est pas plus sage que nous. L’aventure du Bateleur serait répétée en mille manières ; je laisserais aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui ; si des étourdis l’entraînaient dans quelque extravagance, je lui en laisserais courir le danger ; si des filous l’attaquaient au jeu, je le leur livrerais pour en faire leur dupe27 ; je le laisserais encenser, plumer, dévaliser par eux ; et quand, l’ayant mis à sec, ils finiraient par se moquer de lui, je les remercierais encore, en sa présence des leçons qu’ils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dont je le garantirais avec soin, seraient ceux des Courtisanes. Les seuls ménagements que j’aurais pour lui, seraient de partager tous les dangers que je lui laisserais courir, et tous les affronts que je lui laisserais recevoir. J’endurerais tout en silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot ; et soyez sûr qu’avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu’il m’aura vu souffrir pour lui fera plus d’impression sur son cœur, que ce qu’il aura souffert lui-même.
27.Au reste, notre Élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d’amusements environnent, lui qui ne s’ennuya de sa vie, et qui sait à peine à quoi sert l’argent. Les deux mobiles avec lesquels on conduit les enfants étant l’intérêt et la vanité, ces deux mêmes mobiles servent aux courtisanes et aux escrocs pour s’emparer d’eux dans la suite. Quand vous voyez exciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous les voyez applaudir à dix ans dans un acte public au Collège, vous voyez comment on leur fera laisser à vingt leur bourse dans un brelan et leur santé dans un mauvais lieu. Il y a toujours à parier que le plus savant de sa classe deviendra le plus joueur et le plus débauché. Or les moyens dont on n’usa point dans l’enfance n’ont point dans la jeunesse le même abus. Mais on doit se souvenir qu’ici ma constante maxime est de mettre partout la chose au pis. Je cherche d’abord à prévenir le vice, et puis je le suppose, afin d’y remédier.
Je ne puis m’empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs Élèves, affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer toujours d’eux dans tout ce qu’ils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n’épargnez rien pour leur élever l’âme ; faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent, et s’ils ne peuvent encore s’élever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n’est plus dans vous, mais dans votre Élève ; partagez ses fautes pour l’en corriger ; chargez-vous de sa honte pour l’effacer : imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldats, en criant : ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela ? tant s’en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire il l’augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. Si je recevais un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d’Émile, loin de me venger de ce soufflet, j’irais partout m’en vanter, et je doute qu’il y eût dans le monde un homme assez vil28, pour ne pas m’en respecter davantage.
28.Je me trompais, j’en ai découvert un : c’est M. Formey.
Ce n’est pas que l’Élève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes, et la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant qui ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa portée, et ne donne sa confiance qu’à ceux qui savent s’y mettre en effet. Mais un jeune homme de l’âge d’Émile, et aussi sensé que lui, n’est plus assez sot pour prendre ainsi le change, et il ne serait pas bon qu’il le prît. La confiance qu’il doit avoir en son gouverneur est d’une autre espèce ; elle doit porter sur l’autorité de la raison, sur la supériorité des lumières, sur les avantages que le jeune homme est en état de connaître, et dont il sent l’utilité pour lui. Une longue expérience l’a convaincu qu’il est aimé de son conducteur ; que ce conducteur est un homme sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d’écouter ses avis. Or si le maître se laissait tromper comme le disciple, il perdrait le droit d’en exiger de la déférence et de lui donner des leçons. Encore moins l’Élève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, et tend des embûches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients ? Ce qu’il y a de meilleur et de plus naturel, être simple et vrai comme lui, l’avertir des périls auxquels il s’expose, les lui montrer clairement, sensiblement ; mais sans exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage ; surtout sans lui donner vos avis pour des ordres, jusqu’à ce qu’ils le soient devenus, et que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S’obstine-t-il après cela, comme il fera très souvent ? Alors ne lui dites plus rien ; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, et cela gaiement, franchement ; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, s’il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter ; et cependant combien le jeune homme, témoin de votre prévoyance et de votre complaisance, ne doit-il pas être à la fois frappé de l’une et touché de l’autre ! Toutes ses fautes sont autant de liens qu’il vous fournit pour le retenir au besoin. Or ce qui fait ici le plus grand art du maître, c’est d’amener les occasions et de diriger les exhortations, de manière qu’il sache d’avance quand le jeune homme cédera, et quand il s’obstinera, afin de l’environner partout des leçons de l’expérience, sans jamais l’exposer à de trop grands dangers.
Avertissez-le de ses fautes avant qu’il y tombe ; quand il y est tombé, ne les lui reprochez point, vous ne feriez qu’enflammer et mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas. Je ne connais rien de plus inepte que ce mot : Je vous l’avais bien dit. Le meilleur moyen de faire qu’il se souvienne de ce qu’on lui a dit, est de paraître l’avoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru, effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il s’affectionnera sûrement à vous, en voyant que vous vous oubliez pour lui, et qu’au lieu d’achever de l’écraser, vous le consolez. Mais si à son chagrin vous ajoutez des reproches, il vous prendra en haine, et se fera une loi de ne vous plus écouter, comme pour vous prouver qu’il ne pense pas comme vous sur l’importance de vos avis.
Le tour de vos consolations peut encore être pour lui une instruction d’autant plus utile, qu’il ne s’en défiera pas. En lui disant, je suppose, que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte, vous le corrigez en ne paraissant que le plaindre : car pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes, c’est une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple ; c’est concevoir que le plus qu’il peut prétendre, c’est qu’ils ne valent pas mieux que lui.
Le temps des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger, on l’instruit sans l’offenser ; et il comprend alors que l’apologue n’est pas un mensonge, par la vérité dont il se fait l’application. L’enfant qu’on n’a jamais trompé par des louanges, n’entend rien à la fable que j’ai ci-devant examinée ; mais l’étourdi qui vient d’être la dupe d’un flatteur, conçoit à merveille que le corbeau n’était qu’un sot. Ainsi d’un fait il tire une maxime ; et l’expérience, qu’il eût bientôt oubliée, se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n’y a point de connaissance morale qu’on ne puisse acquérir par l’expérience d’autrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soi-même, on tire sa leçon de l’histoire. Quand l’épreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé ; puis, au moyen de l’apologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.
Je n’entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées, ni même énoncées. Rien n’est si vain, si mal entendu, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables ; comme si cette morale n’était pas ou ne devait pas être étendue dans la fable même, de manière à la rendre sensible au lecteur. Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de son chef ? Le talent d’instruire est de faire que le disciple se plaise à l’instruction. Or, pour qu’il s’y plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement passif à tout ce que vous lui dites, qu’il n’ait absolument rien à faire pour vous entendre. Il faut que l’amour-propre du maître laisse toujours quelque prise au sien ; il faut qu’il se puisse dire : je conçois, je pénètre, j’agis, je m’instruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le Pantalon de la comédie italienne, est le soin qu’il prend d’interpréter au parterre des platises qu’on n’entend déjà que trop. Je ne veux point qu’un gouverneur soit Pantalon, encore moins un Auteur. Il faut toujours se faire entendre ; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de choses, car à la fin on ne l’écoute plus. Que signifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s’enfle ? A-t-il peur qu’on ne l’ait pas compris ? A-t-il besoin, ce grand peintre, d’écrire les noms au-dessous des objets qu’il peint ? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise, il la restreint, en quelque sorte, aux exemples cités, et empêche qu’on ne l’applique à d’autres. Je voudrais qu’avant de mettre les fables de cet Auteur inimitable entre les mains d’un jeune homme, on en retranchât toutes ces conclusions par lesquelles il prend la peine d’expliquer ce qu’il vient de dire aussi clairement qu’agréablement. Si votre Élève n’entend la fable qu’à l’aide de l’explication, soyez sûr qu’il ne l’entendra pas même ainsi.
Il importerait encore de donner à ces fables un ordre plus didactique et plus conforme aux progrès des sentiments et des lumières du jeune adolescent. Conçoit-on rien de moins raisonnable que d’aller suivre exactement l’ordre numérique du livre, sans égard au besoin ni à l’occasion ? D’abord le corbeau, puis la cigale29, puis la grenouille, puis les deux mulets, etc. J’ai sur le cœur ces deux mulets, parce que je me souviens d’avoir vu un enfant élevé pour la finance, et qu’on étourdissait de l’emploi qu’il allait remplir, lire cette fable, l’apprendre, la dire, la redire cent et cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il était destiné. Non seulement je n’ai jamais vu d’enfants faire aucune application solide des fables qu’ils apprenaient ; mais je n’ai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude est l’instruction morale ; mais le véritable objet de la mère et de l’enfant, n’est que d’occuper de lui toute une compagnie tandis qu’il récite ses fables : aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsqu’il n’est plus question de les réciter, mais d’en profiter. Encore une fois, il n’appartient qu’aux hommes de s’instruire dans les fables, et voici pour Émile le temps de commencer.
29.Il faut encore appliquer ici la correction de M. Formey. C’est la cigale, puis le corbeau, etc.
Je montre de loin, car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne, afin qu’on apprenne à les éviter. Je crois qu’en suivant celle que j’ai marquée, votre Élève achètera la connaissance des hommes et de soi-même au meilleur marché qu’il est possible, que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, et d’être content de lui sans se croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur, il faut achever ; car du parterre on voit les objets tels qu’ils paraissent ; mais de la scène on les voit tels qu’ils sont. Pour embrasser le tout, il faut se mettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il d’être initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge ; il ne dispose encore que de lui-même, c’est comme s’il ne disposait de rien. L’homme est la plus vile des marchandises ; et parmi nos importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.
Quand je vois que, dans l’âge de la plus grande activité, l’on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, et qu’après, sans la moindre expérience, ils sont tout d’un coup jetés dans le monde et dans les affaires, je trouve qu’on ne choque pas moins la raison que la Nature, et je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d’esprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que l’art d’agir est compté pour rien ? On prétend nous former pour la société, et l’on nous instruit comme si chacun de nous devait passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l’air avec des indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant certaines contorsions du corps et certaines formules de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi, j’ai appris à vivre à mon Émile, car je lui ai appris à vivre avec lui-même, et de plus à savoir gagner son pain : mais ce n’est pas assez. Pour vivre dans le monde il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connaître les instruments qui donnent prise sur eux ; il faut calculer l’action et réaction de l’intérêt particulier dans la société civile, et prévoir si juste les événements, qu’on soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu’on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires, et de disposer de leur propre bien ; mais que leur serviraient ces précautions, si, jusqu’à l’âge prescrit, ils ne pouvaient acquérir aucune expérience ? Ils n’auraient rien gagné d’attendre, et seraient tout aussi neufs à vingt-cinq ans qu’à quinze. Sans doute, il faut empêcher qu’un jeune homme, aveuglé par son ignorance ou trompé par ses passions, ne se fasse du mal à lui-même ; mais à tout âge il est permis d’être bienfaisant, à tout âge on peut protéger, sous la direction d’un homme sage, les malheureux qui n’ont besoin que d’appui.
Les nourrices, les mères s’attachent aux enfants par les soins qu’elles leur rendent ; l’exercice des vertus sociales porte au fond des cœurs l’amour de l’humanité ; c’est en faisant le bien qu’on devient bon, je ne connais point de pratique plus sûre. Occupez votre Élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; que l’intérêt des indigents soit toujours le sien ; qu’il ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins ; qu’il les serve, qu’il les protège, qu’il leur consacre sa personne et son temps ; qu’il se fasse leur homme d’affaires, il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d’opprimés, qu’on n’eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l’exercice de la vertu ; quand il forcera les portes des Grands et des Riches ; quand il ira, s’il le faut, jusqu’au pied du Trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misère, et que la crainte d’être punis des maux qu’on leur fait, empêche même d’oser s’en plaindre.
Mais ferons-nous d’Émile un chevalier errant, un redresseur de torts, un paladin ? Ira-t-il s’ingérer dans les affaires publiques, faire le sage et le défenseur des lois chez les Grands, chez les Magistrats, chez le Prince, faire le solliciteur chez les Juges et l’Avocat dans les tribunaux ? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins et ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu’il sait être utile et bon. Il ne fera rien de plus, et il sait que rien n’est utile et bon pour lui, de ce qui ne convient pas à son âge. Il sait que son premier devoir est envers lui-même, que les jeunes gens doivent se défier d’eux, être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus et discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire et courageux à dire la vérité. Tels étaient ces illustres Romains, qui, avant d’être admis dans les charges, passaient leur jeunesse à poursuivre le crime et à défendre l’innocence, sans autre intérêt que celui de s’instruire, en servant la justice et protégeant les bonnes mœurs.
Émile n’aime ni le bruit ni les querelles, non seulement entre les hommes30, pas même entre les animaux. Il n’excita jamais deux chiens à se battre ; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui, n’ayant point fomenté l’amour-propre et la haute opinion de lui-même, l’a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination, et dans le malheur d’autrui. Il souffre quand il voit souffrir ; c’est un sentiment naturel. Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit et se complaît à voir tourmenter un être sensible, c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu’on a garanti de ce tour d’esprit, ne saurait tomber dans le vice qui en est l’ouvrage. Émile aime donc la paix. L’image du bonheur le flatte ; et quand il peut contribuer à le produire, c’est un moyen de plus de le partager. Je n’ai pas supposé, qu’en voyant des malheureux, il n’aurait pour eux que cette pitié stérile et cruelle, qui se contente de plaindre les maux qu’elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières, qu’avec un cœur plus dur il n’eût point acquises, ou qu’il eût acquises beaucoup plus tard. S’il voit régner la discorde entre ses camarades, il cherche à les réconcilier : s’il voit des affligés, il s’informe du sujet de leurs peines ; s’il voit deux hommes se haïr, il veut connaître la cause de leur inimitié ; s’il voit un opprimé gémir des vexations du puissant et du riche, il cherche de quelles manœuvres se couvrent ces vexations ; et dans l’intérêt qu’il prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui. Qu’avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d’une manière convenable à son âge ? De régler ses soins et ses connaissances, et d’employer son zèle à les augmenter.
30.Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira-t-il ? Je réponds qu’il n’aura jamais de querelle, qu’il ne s’y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais enfin poursuivra-t-on, qui est-ce qui est à l’abri d’un soufflet ou d’un démenti de la part d’un brutal, d’un ivrogne ou d’un brave coquin, qui pour avoir le plaisir de tuer son homme, commence par le déshonorer ? C’est autre chose ; il ne faut point que l’honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d’un brutal, d’un ivrogne ou d’un brave coquin, et l’on ne peut pas plus se préserver d’un pareil accident que de la chute d’une tuile. Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils, que nulle sagesse ne peut prévenir et dont nul Tribunal ne peut venger l’offensé. L’insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance ; il est alors seul Magistrat, seul Juge entre l’offenseur et lui : il est seul Interprète et Ministre de la Loi Naturelle ; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n’y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l’être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu’il doive s’aller battre, c’est une extravagance ; je dis qu’il se doit justice et qu’il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains Édits contre les duels, si j’étais souverain, je réponds qu’il n’y aurait jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes États, et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleraient point. Quoi qu’il en soit, Émile sait en pareil cas la justice qu’il se doit à lui-même, et l’exemple qu’il doit à la sûreté des gens d’honneur. Il ne dépend pas de l’homme le plus ferme d’empêcher qu’on ne l’insulte, mais il dépend de lui d’empêcher qu’on ne se vante longtemps de l’avoir insulté.
Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu’en discours. Qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que l’expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler sans sujet de rien dire ; de croire leur faire sentir, sur les bancs d’un Collège, l’énergie du langage des passions, et toute la force de l’art de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous les préceptes de la Rhétorique ne semblent qu’un pur verbiage à quiconque n’en sent pas l’usage pour son profit. Qu’importe à un écolier de savoir comment s’y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes ? Si, au lieu de ces magnifiques harangues vous lui disiez comment il doit s’y prendre pour porter son Préfet à lui donner congé, soyez sûr qu’il serait plus attentif à vos règles.
Si je voulais enseigner la Rhétorique à un jeune homme, dont toutes les passions fussent déjà développées, je lui présenterais sans cesse des objets propres à flatter ces passions, et j’examinerais avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes, pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Émile n’est pas dans une situation si avantageuse à l’art oratoire. Borné presque au seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres n’ont besoin de lui ; et n’ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu’il veut leur persuader ne le touche pas d’assez près pour l’émouvoir excessivement. Il suit de là qu’en général il doit avoir un langage simple et peu figuré. Il parle ordinairement au propre, et seulement pour être entendu. Il est peu sentencieux, parce qu’il n’a pas appris à généraliser ses idées ; il a peu d’images, parce qu’il est rarement passionné.
Ce n’est pas pourtant qu’il soit tout à fait flegmatique et froid. Ni son âge, ni ses mœurs, ni ses goûts ne le permettent. Dans le feu de l’adolescence, les esprits vivifiants, retenus, et cohobés dans son sang, portent à son jeune cœur une chaleur qui brille dans ses regards, qu’on sent dans ses discours, qu’on voit dans ses actions. Son langage a pris de l’accent et quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l’inspire lui donne de la force et de l’élévation ; pénétré du tendre amour de l’humanité, il transmet en parlant les mouvements de son âme ; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que l’artificieuse éloquence des autres, ou plutôt lui seul est véritablement éloquent, puisqu’il n’a qu’à montrer ce qu’il sent pour le communiquer à ceux qui l’écoutent.
Plus j’y pense, plus je trouve qu’en mettant ainsi la bienfaisance en action et tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de connaissances utiles qu’on ne puisse cultiver dans l’esprit d’un jeune homme, et qu’avec tout le vrai savoir qu’on peut acquérir dans les Collèges, il acquerra de plus une science plus importante encore, qui est l’application de cet acquis aux usages de la vie. Il n’est pas possible que, prenant tant d’intérêt à ses semblables, il n’apprenne de bonne heure à peser et apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs plaisirs, et à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne s’intéressant à personne, ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires, se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls et réglant sur leur seul intérêt les idées du bien et du mal, ils se remplissent l’esprit de mille préjugés ridicules, et dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aussitôt le bouleversement de tout l’univers.
Étendons l’amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il n’y a point de cœur d’homme dans lequel cette vertu n’ait sa racine. Moins l’objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l’illusion de l’intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, et l’amour du genre humain n’est autre chose en nous que l’amour de la justice. Voulons-nous donc qu’Émile aime la vérité, voulons-nous qu’il la connaisse ? Dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au bonheur d’autrui, plus ils seront éclairés et sages, et moins il se trompera sur ce qui est bien ou mal : mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle, fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d’injustes préventions. Et pourquoi nuirait-il à l’un pour servir l’autre ? Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu’il concoure au plus grand bonheur de tous : c’est le premier intérêt du sage, après l’intérêt privé ; car chacun est partie de son espèce, et non d’un autre individu.
Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser, et l’étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s’y livre qu’autant qu’elle est d’accord avec la justice, parce que de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain, et c’est une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.
Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon Élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui ; puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu’en le rendant bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.
J’ai d’abord donné les moyens, et maintenant j’en montre l’effet. Quelles grandes vues je vois s’arranger peu à peu dans sa tête ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions ! Quelle netteté de judiciaire ! Quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés, de l’expérience qui concentre les vœux d’une âme grande dans l’étroite borne des possibles et fait qu’un homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à sa mesure, sait s’abaisser à la leur ! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l’ordre se gravent dans son entendement ; il voit la place de chaque chose et la cause qui l’en écarte ; il voit ce qui peut faire le bien et ce qui l’empêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines, il connaît leurs illusions et leur jeu.
J’avance, attiré par la force des choses, mais sans m’en imposer sur les jugements des Lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères ; moi, je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m’écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit ; je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu’il me force à m’écarter d’elles, instruit par l’expérience, je me tiens déjà pour dit qu’ils ne m’imiteront pas ; je sais que s’obstinant à n’imaginer possible que ce qu’ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique, parce qu’il diffère de ceux auxquels ils le comparent ; sans songer qu’il faut bien qu’il en diffère, puisqu’élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires, instruit tout autrement qu’eux, il serait beaucoup plus surprenant qu’il leur ressemblât que d’être tel que je le suppose. Ce n’est pas l’homme de l’homme, c’est l’homme de la Nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage, je ne supposais rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce qu’il est un point, savoir la naissance de l’homme, duquel nous partons tous également ; mais plus nous avançons, moi pour cultiver la Nature, et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon Élève à six ans différait peu des vôtres que vous n’aviez pas encore eu le temps de défigurer ; maintenant ils n’ont plus rien de semblable, et l’âge de l’homme – fait dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n’ai pas perdu tous mes soins. La quantité d’acquis est peut-être assez égale de part et d’autre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l’un des sentiments sublimes dont les autres n’ont pas le moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous Philosophes et Théologiens, avant qu’Émile sache seulement ce que c’est que philosophie et qu’il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venait me dire : rien de ce que vous supposez n’existe ; les jeunes gens ne sont point faits ainsi ; ils ont telle ou telle passion ; ils font ceci ou cela ; c’est comme si l’on niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu’on n’en voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges si prompts à la censure, de considérer que ce qu’ils disent là je le sais tout aussi bien qu’eux, que j’y ai probablement réfléchi plus longtemps, et que n’ayant nul intérêt à leur en imposer, j’ai droit d’exiger qu’ils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe : qu’ils examinent bien la constitution de l’homme, qu’ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d’un autre par la force de l’éducation, qu’ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne, et qu’ils disent en quoi j’ai mal raisonné, je n’aurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirmatif, et je crois plus excusable de l’être, c’est qu’au lieu de me livrer à l’esprit de système, je donne le moins qu’il est possible au raisonnement, et ne me fie qu’à l’observation. Je ne me fonde point sur ce que j’ai imaginé, mais sur ce que j’ai vu. Il est vrai que je n’ai pas renfermé mes expériences dans l’enceinte des murs d’une ville, ni dans un seul ordre de gens : mais après avoir comparé tout autant de rangs et de peuples que j’en ai pu voir dans une vie passée à les observer, j’ai retranché, comme artificiel, ce qui était d’un peuple et non pas d’un autre, d’un état et non pas d’un autre ; et n’ai regardé, comme appartenant incontestablement à l’homme, que ce qui était commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, et dans quelque nation que ce fût.
Or, si, selon cette méthode vous suivez dès l’enfance un jeune homme qui n’aura point reçu de forme particulière, et qui tiendra le moins qu’il est possible à l’autorité et à l’opinion d’autrui, à qui de mon Élève ou des vôtres pensez-vous qu’il ressemblera le plus ? Voilà, ce me semble, la question qu’il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.
L’homme ne commence pas aisément à penser ; mais sitôt qu’il commence il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours ; et l’entendement une fois exercé à la réflexion, ne peut plus rester en repos. On pourrait donc croire que l’esprit humain n’est point naturellement si prompt à s’ouvrir, et qu’après lui avoir donné des facilités qu’il n’a pas, je le tiens trop longtemps inscrit dans un cercle d’idées qu’il doit avoir franchi.
Mais considérez premièrement que, voulant former l’homme de la Nature, il ne s’agit pas pour cela d’en faire un sauvage, et de le reléguer au fond des bois ; mais qu’enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par les passions, ni par les opinions des hommes, qu’il voie par ses yeux, qu’il sente par son cœur, qu’aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison. Dans cette position, il est clair que la multitude d’objets qui le frappent, les fréquents sentiments dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels, doivent lui donner beaucoup d’idées qu’il n’aurait jamais eues, ou qu’il eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à l’esprit est accéléré, mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts, doit devenir raisonnable et sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien n’est plus propre à rendre sage que les folies qu’on voit sans les partager ; et celui même qui les partage s’instruit encore, pourvu qu’il n’en soit pas la dupe, et qu’il n’y porte pas l’erreur de ceux qui les font.
Considérez aussi que, bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n’offrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie et aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps auquel nous sommes si fortement attachés, ou faire d’objet en objet un progrès graduel et lent, ou enfin franchir rapidement et presque d’un saut l’intervalle, par un pas de géant dont l’enfance n’est pas capable, et pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons ; mais j’ai bien de la peine à voir comment on s’avise de les construire.
L’Être incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde, et forme tout le système des êtres, n’est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens. L’ouvrage se montre, mais l’ouvrier se cache. Ce n’est pas une petite affaire de connaître enfin qu’il existe, et quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons quel est-il, où est-il ? notre esprit se confond, s’égare, et nous ne savons plus que penser.
Locke veut qu’on commence par l’étude des esprits, et qu’on passe ensuite à celle des corps : cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l’erreur : ce n’est point celle de la raison, ni même de la Nature bien ordonnée, c’est se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits et soupçonner qu’ils existent. L’ordre contraire ne sert qu’à établir le matérialisme.
Puisque nos sens sont les premiers instruments de nos connaissances, les êtres corporels et sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement l’idée. Ce mot esprit, n’a aucun sens pour quiconque n’a pas philosophé. Un esprit n’est qu’un corps pour le peuple et pour les enfants. N’imaginent-ils pas des esprits qui crient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit ? or on m’avouera que des esprits qui ont des bras et des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les Juifs, se sont fait des Dieux corporels. Nous-mêmes, avec nos termes d’Esprit, de Trinité, de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites. J’avoue qu’on nous apprend à dire que Dieu est partout : mais nous croyons aussi que l’air est partout, au moins dans notre atmosphère, et le mot esprit dans son origine ne signifie lui-même que souffle et vent. Sitôt qu’on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre, il est facile, après cela, de leur faire dire tout ce qu’on veut.
Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d’abord nous faire croire que quand ils agissaient sur nous, c’était d’une manière semblable à celle dont nous agissons sur eux. Ainsi l’homme a commencé par animer tous les êtres dont il sentait l’action. Se sentant moins fort que la plupart de ces êtres, faute de connaître les bornes de leurs puissance, il l’a supposée illimitée, et il en fit des dieux aussitôt qu’il en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes, effrayés de tout, n’ont rien vu de mort dans la nature. L’idée de la matière n’a pas été moins lente à se former en eux que celle de l’esprit, puisque cette première idée est une abstraction elle-même. Ils ont ainsi rempli l’univers de dieux sensibles. Les astres, les vents, les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les maisons même, tout avait son âme, son dieu, sa vie. Les marmousets de Laban, les manitous des Sauvages, les fétiches des Nègres, tous les ouvrages de la nature et des hommes ont été les premières divinités des mortels : le polythéisme a été leur première religion, et l’idolâtrie leur premier culte. Ils n’ont pu reconnaître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une seule idée, et de donner un sens au mot substance, lequel est au fond la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins anthropomorphite ; et quand une fois l’imagination a vu Dieu, il est bien rare que l’entendement le conçoive. Voilà précisément l’erreur où mène l’ordre de Locke.
Parvenu, je ne sais comment, à l’idée abstraite de la substance, on voit que, pour admettre une substance unique, il lui faudrait supposer des qualités incompatibles qui s’excluent mutuellement, telles que la pensée et l’étendue, dont l’une est essentiellement divisible, et dont l’autre exclut toute divisibilité. On conçoit d’ailleurs que la pensée, ou si l’on veut le sentiment, est une qualité primitive et inséparable de la substance à laquelle elle appartient ; qu’il en est de même de l’étendue par rapport à sa substance. D’où l’on conclut que les êtres qui perdent une de ces qualités, perdent la substance à laquelle elle appartient ; que par conséquent la mort n’est qu’une séparation de substances, et que les êtres où ces deux qualités sont réunies, sont composés de deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.
Or, considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances et celle de la nature divine ; entre l’idée incompréhensible de l’action de notre âme sur notre corps, et l’idée de l’action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d’annihilation, d’ubiquité, d’éternité, de toute-puissance, celle des attributs divins, toutes ces idées qu’il appartient à si peu d’hommes de voir aussi confuses et aussi obscures qu’elles le sont, et qui n’ont rien d’obscur pour le peuple, parce qu’il n’y comprend rien du tout, comment se présenteront-elles dans toute leur force, c’est-à-dire, dans toute leur obscurité, à de jeunes esprits encore occupés aux premières opérations des sens, et qui ne conçoivent que ce qu’ils touchent ? C’est en vain que les abîmes de l’infini sont ouverts tout autour de nous ; un enfant n’en sait point être épouvanté, ses faibles yeux n’en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants, ils ne savent mettre de bornes à rien ; non qu’ils fassent la mesure fort longue, mais parce qu’ils ont l’entendement court. J’ai même remarqué qu’ils mettent l’infini moins au-delà qu’en deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense, bien plus par leurs pieds que par leurs yeux ; il ne s’étendra pas pour eux plus loin qu’ils ne pourront voir, mais plus loin qu’ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils l’estimeront presque aussi fort que leur père. En toute chose leur connaissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu’on leur dit toujours moindre que ce qu’ils savent. Tels sont les jugements naturels à l’ignorance et à la faiblesse d’esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, et défie Jupiter au combat, parce qu’il connaît Achille, et ne connaît pas Jupiter. Un paysan suisse qui se croyait le plus riche des hommes, et à qui l’on tâchait d’expliquer ce que c’était qu’un Roi, demandait d’un air fier si le Roi pourrait bien avoir cent vaches à la montagne.
Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon Élève sans lui parler de religion. À quinze ans il ne savait s’il avait une âme, et peut-être à dix-huit n’est-il pas encore temps qu’il l’apprenne ; car s’il l’apprend plus tôt qu’il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.
Si j’avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants ; si je voulais rendre un enfant fou, je l’obligerais d’expliquer ce qu’il dit en disant son catéchisme. On m’objectera que la plupart des dogmes du Christianisme étant des mystères, attendre que l’esprit humain soit capable de les concevoir, ce n’est pas attendre que l’enfant soit homme, c’est attendre que l’homme ne soit plus. À cela je réponds premièrement, qu’il y a des mystères qu’il est non seulement impossible à l’homme de concevoir, mais de croire, et que je ne vois pas ce qu’on gagne à les enseigner aux enfants, si ce n’est de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus, que pour admettre les mystères, il faut comprendre au moins qu’ils sont incompréhensibles ; et les enfants ne sont pas même capables de cette conception-là. Pour l’âge où tout est mystère, il n’y a pas de mystères proprement dits.
Il faut croire en Dieu pour être sauvé.
Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire intolérance, et la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup mortel à la raison humaine en l’accoutumant à se payer de mots. Sans doute, il n’y a pas un moment à perdre pour mériter le salut éternel : mais si pour l’obtenir il suffit de répéter certaines paroles, je ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le Ciel de sansonnets et de pies, tout aussi bien que d’enfants.
L’obligation de croire en suppose la possibilité. Le Philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu’il use mal de la raison qu’il a cultivée, et qu’il est en état d’entendre les vérités qu’il rejette. Mais l’enfant qui professe la religion chrétienne, que croitil ? ce qu’il conçoit, et il conçoit si peu ce qu’on lui fait dire, que si vous lui dites le contraire, il l’adoptera tout aussi volontiers. La foi des enfants et de beaucoup d’hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d’être nés à Rome plutôt qu’à la Mecque ? On dit à l’un que Mahomet est le prophète de Dieu, et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à l’autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu’affirme l’autre s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer l’un en Paradis et l’autre en Enfer ? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’est pas en Dieu qu’il croit, c’est à Pierre ou à Jacques qui lui disent qu’il y a quelque chose qu’on appelle Dieu ; et il le croit à la manière d’Euripide :
Ô Jupiter ! car de toi rien sinon
Je ne connais seulement que le nom31.
31.Plutarque, Traité de l’Amour, traduction d’Amyot. C’est ainsi que commençait d’abord la tragédie de Ménalippe ; mais les clameurs du Peuple d’Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement.
Nous tenons que nul enfant mort avant l’âge de raison ne sera privé du bonheur éternel ; les Catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême, quoiqu’ils n’aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où l’on peut être sauvé sans croire en Dieu, et ces cas ont lieu, soit dans l’enfance, soit dans la démence, quand l’esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnaître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre vous et moi, est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans cette capacité, et que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que j’aie tort ou raison, il ne s’agit pas ici d’un article de foi, mais d’une simple observation d’histoire naturelle.
Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu jusqu’à la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l’autre vie si son aveuglement n’a pas été volontaire, et je dis qu’il ne l’est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu’une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité d’homme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur Créateur. Pourquoi donc n’en pas convenir pour ceux qui, séquestrés de toute société dès leur enfance, auraient mené une vie absolument sauvage, privés des lumières qu’on n’acquiert que dans le commerce des hommes32 ? Car il est d’une impossibilité démontrée, qu’un pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu’à la connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu’un homme n’est punissable que par les fautes de sa volonté, et qu’une ignorance invincible ne lui saurait être imputée à crime. D’où il suit que devant la justice éternelle tout homme qui croirait, s’il avait les lumières nécessaires, est réputé croire, et qu’il n’y aura d’incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité.
32.Sur l’état naturel de l’esprit humain et sur la lenteur de ses progrès : Voyez la première partie du Discours sur l’inégalité.
Gardons-nous d’annoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de l’entendre, car c’est vouloir y substituer l’erreur. Il vaudrait mieux n’avoir aucune idée de la Divinité que d’en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d’elle ; c’est un moindre mal de la méconnaître que de l’outrager. J’aimerais mieux, dit le bon Plutarque, qu’on crût qu’il n’y a point de Plutarque au monde, que si l’on disait que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, et si tyran, qu’il exige plus qu’il ne laisse le pouvoir de faire.
Le grand mal des images difformes de la Divinité qu’on trace dans l’esprit des enfants, est qu’elles y restent toute leur vie, et qu’ils ne conçoivent plus, étant hommes d’autre Dieu que celui des enfants. J’ai vu en Suisse une bonne et pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, qu’elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que content de cette instruction grossière, il n’en négligeât une meilleure à l’âge de raison. Cet enfant n’entendait jamais parler de Dieu qu’avec recueillement et révérence, et sitôt qu’il en voulait parler lui-même on lui imposait silence, comme sur un sujet trop sublime et trop grand pour lui. Cette réserve excitait sa curiosité, et son amour-propre aspirait au moment de connaître ce mystère qu’on lui cachait avec tant de soin. Moins on lui parlait de Dieu, moins on souffrait qu’il en parlât lui-même, et plus il s’en occupait : cet enfant voyait Dieu partout. Et ce que je craindrais de cet air de mystère indiscrètement affecté, serait qu’en allumant trop l’imagination d’un jeune homme, on n’altérât sa tête, et qu’enfin l’on n’en fît un fanatique au lieu d’en faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Émile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la plus profonde indifférence les choses qu’il n’entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire, cela n’est pas de mon ressort, qu’une de plus ne l’embarrasse guère ; et quand il commence à s’inquiéter de ces grandes questions, ce n’est pas pour les avoir entendu proposer, mais c’est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.
Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mystères, et je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré ; si l’on n’accélérait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c’est alors qu’on sortirait véritablement de l’ordre de la Nature, et que l’équilibre serait rompu. Quand on n’est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre, en sorte que l’ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé, et que l’homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ses facultés, et à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté je vois s’élever ici ! difficulté d’autant plus grande, qu’elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n’osent la résoudre : commençons, au moins, par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père ; on lui prouve toujours très bien que cette religion, quelle qu’elle soit, est la seule véritable, que toutes les autres ne sont qu’extravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument, sur ce point, du pays où l’on les propose. Qu’un Turc, qui trouve le Christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le Mahométisme à Paris : c’est surtout en matière de religion que l’opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l’autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu’il ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion l’élèverons-nous ? à quelle secte agrégerons-nous l’homme de la nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l’agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.
Incedo per ignes
Suppositos cineri doloso.
N’importe : le zèle et la bonne foi m’ont jusqu’ici tenu lieu de prudence. J’espère que ces garants ne m’abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes d’un ami de la vérité : je n’oublierai jamais ma devise ; mais il m’est trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés ; ils sont réellement arrivés à l’auteur du papier que je vais transcrire : c’est à vous de voir si l’on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s’agit. Je ne vous propose point le sentiment d’un autre ou le mien pour règle ; je vous l’offre à examiner.
Fin du Livre quatrième