SUITE DU LIVRE QUATRIÈME
Émile ou De l'éducation, Jean-Jacques Rousseau (1762)·Texte intégral, chapitre 6 sur 7·Livre complet →
« Il y a trente ans que, dans une ville d’Italie, un jeune homme expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était né Calviniste ; mais par les suites d’une étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette ville un hospice pour les Prosélytes, il y fut admis. En l’instruisant sur la controverse, on lui donna des doutes qu’il n’avait pas, et on lui apprit le mal qu’il ignorait : il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles ; il les vit, et faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l’enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes ; à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour n’avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de la violence et de l’injustice irrite un jeune cœur sans expérience, se figurent l’état du sien. Des larmes de rage coulaient de ses yeux, l’indignation l’étouffait. Il implorait le Ciel et les hommes, il se confiait à tout le monde, et n’était écouté de personne. Il ne voyait que de vils domestiques soumis à l’infâme qui l’outrageait, ou des complices du même crime, qui se raillaient de sa résistance et l’excitaient à les imiter. Il était perdu sans un honnête Ecclésiastique qui vint à l’hospice pour quelque affaire, et qu’il trouva le moyen de consulter en secret. L’Ecclésiastique était pauvre, et avait besoin de tout le monde ; mais l’opprimé avait encore plus besoin de lui, et il n’hésita pas à favoriser son évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi.
» Échappé au vice pour rentrer dans l’indigence, le jeune homme luttait sans succès contre sa destinée ; un moment il se crut au-dessus d’elle. À la première lueur de fortune, ses maux et son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de cette ingratitude, toutes ses espérances s’évanouirent : sa jeunesse avait beau le favoriser, ses idées romanesques gâtaient tout. N’ayant ni assez de talents ni assez d’adresse pour se faire un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni méchant, il prétendit à tant de choses qu’il ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa première détresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur.
» Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu ; sa vue rappelle à l’ecclésiastique une bonne action qu’il avait faite ; un tel souvenir réjouit toujours l’âme. Cet homme était naturellement humain, compatissant, il sentait les peines d’autrui par les siennes, et le bien-être n’avait point endurci son cœur ; enfin les leçons de la sagesse et une vertu éclairée avaient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte, l’y recommande ; il partage avec lui son nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l’instruit, le console, il lui apprend l’art difficile de supporter patiemment l’adversité. Gens à préjugés, est-ce d’un Prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela ?
» Cet honnête Ecclésiastique était un pauvre Vicaire Savoyard, qu’une aventure de jeunesse avait mis mal avec son Évêque, et qui avait passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquaient dans son pays. Il n’était ni sans esprit, ni sans lettres ; et avec une figure intéressante, il avait trouvé des protecteurs qui le placèrent chez un Ministre pour élever son fils. Il préférait la pauvreté à la dépendance, et il ignorait comment il faut se conduire chez les Grands. Il ne resta pas longtemps chez celui-ci ; en le quittant il ne perdit point son estime ; et comme il vivait sagement et se faisait aimer de tout le monde, il se flattait de rentrer en grâce auprès de son Évêque, et d’en obtenir quelque petite Cure dans les montagnes, pour y passer le reste de ses jours. Tel était le dernier terme de son ambition.
» Un penchant naturel l’intéressait au jeune fugitif, et le lui fit examiner avec soin. Il vit que la mauvaise fortune avait déjà flétri son cœur, que l’opprobre et le mépris avaient abattu son courage, et que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui montrait dans l’injustice et la dureté des hommes, que le vice de leur nature et la chimère de la vertu. Il avait vu que la Religion ne sert que de masque à l’intérêt, et le culte sacré de sauvegarde à l’hypocrisie : il avait vu dans la subtilité des vaines disputes, le Paradis et l’Enfer mis pour prix à des jeux de mots ; il avait vu la sublime et primitive idée de la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des hommes ; et trouvant que pour croire en Dieu il fallait renoncer au jugement qu’on avait reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules rêveries, et l’objet auquel nous les appliquons ; sans rien savoir de ce qui est, sans rien imaginer sur la génération des choses, il se plongea dans sa stupide ignorance, avec un profond mépris pour tous ceux qui pensaient en savoir plus que lui.
» L’oubli de toute religion conduit à l’oubli des devoirs de l’homme. Ce progrès était déjà plus d’à moitié fait dans le cœur du libertin. Ce n’était pas pourtant un enfant mal né ; mais l’incrédulité, la misère, étouffant peu à peu le naturel, l’entraînaient rapidement à sa perte, et ne lui préparaient que les mœurs d’un gueux et la morale d’un athée.
» Le mal, presque inévitable, n’était pas absolument consommé. Le jeune homme avait des connaissances, et son éducation n’avait pas été négligée. Il était dans cet âge heureux, où le sang en fermentation commence d’échauffer l’âme sans l’asservir aux fureurs des sens. La sienne avait encore tout son ressort. Une honte native, un caractère timide suppléaient à la gêne, et prolongeaient, pour lui, cette époque dans laquelle vous maintenez votre Élève avec tant de soins. L’exemple odieux d’une dépravation brutale et d’un vice sans charme, loin d’animer son imagination, l’avait amortie. Longtemps le dégoût lui tint lieu de vertu pour conserver son innocence ; elle ne devait succomber qu’à de plus douces séductions.
» L’ecclésiastique vit le danger et les ressources. Les difficultés ne le rebutèrent point ; il se complaisait dans son ouvrage, il résolut de l’achever, et de rendre à la vertu la victime qu’il avait arrachée à l’infamie. Il s’y prit de loin pour exécuter son projet ; la beauté du motif animait son courage, et lui inspirait des moyens dignes de son zèle. Quel que fût le succès, il était sûr de n’avoir pas perdu son temps : on réussit toujours quand on ne veut que bien faire.
» Il commença par gagner la confiance du Prosélyte en ne lui vendant point ses bienfaits, en ne se rendant point importun, en ne lui faisant point de sermons, en se mettant toujours à sa portée, en se faisant petit pour s’égaler à lui. C’était, ce me semble, un spectacle assez touchant, de voir un homme grave devenir le camarade d’un polisson, et la vertu se prêter au ton de la licence, pour en triompher plus sûrement. Quand l’étourdi venait lui faire ses folles confidences et s’épancher avec lui, le Prêtre l’écoutait, le mettait à son aise ; sans approuver le mal il s’intéressait à tout. Jamais une indiscrète censure ne venait arrêter son babil et resserrer son cœur. Le plaisir avec lequel il se croyait écouté augmentait celui qu’il prenait à tout dire. Ainsi se fit sa confession générale, sans qu’il songeât à rien confesser.
» Après avoir bien étudié ses sentiments et son caractère, le prêtre vit clairement que, sans être ignorant pour son âge, il avait oublié tout ce qu’il lui importait de savoir, et que l’opprobre où l’avait réduit la fortune, étouffait en lui tout vrai sentiment du bien et du mal. Il est un degré d’abrutissement qui ôte la vie à l’âme ; et la voix intérieure ne sait point se faire entendre à celui qui ne songe qu’à se nourrir. Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont il était si près, il commença par réveiller en lui l’amour-propre et l’estime de soi-même. Il lui montrait un avenir plus heureux dans le bon emploi de ses talents ; il ranimait dans son cœur une ardeur généreuse, par le récit des belles actions d’autrui ; en lui faisant admirer ceux qui les avaient faites, il lui rendait le désir d’en faire de semblables. Pour le détacher insensiblement de sa vie oisive et vagabonde, il lui faisait faire des extraits de livres choisis ; et feignant d’avoir besoin de ces extraits, il nourrissait en lui le noble sentiment de la reconnaissance. Il l’instruisait indirectement par ces livres ; il lui faisait reprendre assez bonne opinion de lui-même pour ne pas se croire un être inutile à tout bien, et pour ne vouloir plus se rendre méprisable à ses propres yeux.
» Une bagatelle fera juger de l’art qu’employait cet homme bienfaisant pour élever insensiblement le cœur de son disciple au-dessus de la bassesse, sans paraître songer à son instruction. L’Ecclésiastique avait une probité si bien reconnue et un discernement si sûr, que plusieurs personnes aimaient mieux faire passer leurs aumônes par ses mains, que par celles des riches curés des villes. Un jour qu’on lui avait donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui en demander. Non, dit-il, nous sommes frères, vous m’appartenez, et je ne dois pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna de son propre argent autant qu’il en avait demandé. Des leçons de cette espèce sont rarement perdues dans le cœur des jeunes gens qui ne sont pas tout à fait corrompus.
» Je me lasse de parler en tierce personne, et c’est un soin fort superflu ; car vous sentez bien, cher concitoyen, que ce malheureux fugitif c’est moi-même ; je me crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer ; et la main qui m’en tira mérite bien, qu’aux dépens d’un peu de honte, je rende, au moins quelque honneur à ses bienfaits.
» Ce qui me frappait le plus était de voir, dans la vie privée de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, l’humanité sans faiblesse, des discours toujours droits et simples, et une conduite toujours conforme à ses discours. Je ne le voyais point s’inquiéter si ceux qu’il aidait allaient à Vêpres ; s’ils se confessaient souvent ; s’ils jeûnaient les jours prescrits ; s’ils faisaient maigre ; ni leur imposer d’autres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on n’a nulle assistance à espérer des dévots.
» Encouragé par ces observations, loin d’étaler moi-même à ses yeux le zèle affecté d’un nouveau converti, je ne lui cachais point trop mes manières de penser, et ne l’en voyais pas plus scandalisé. Quelquefois j’aurais pu me dire : il me passe mon indifférence pour le culte que j’ai embrassé, en faveur de celle qu’il me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né ; il sait que mon dédain n’est plus une affaire de parti. Mais que devais-je penser, quand je l’entendais quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de l’Église romaine, et paraître estimer médiocrement toutes ses cérémonies ? Je l’aurais cru Protestant déguisé, si je l’avais vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il semblait faire assez peu de cas ; mais sachant qu’il s’acquittait sans témoin de ses devoirs de prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savais plus que juger de ces contradictions. Au défaut près, qui jadis avait attiré sa disgrâce et dont il n’était pas trop bien corrigé, sa vie était exemplaire, ses mœurs étaient irréprochables, ses discours honnêtes et judicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, j’apprenais à le respecter chaque jour davantage ; et tant de bontés m’ayant tout à fait gagné le cœur, j’attendais avec une curieuse inquiétude le moment d’apprendre sur quel principe il fondait l’uniformité d’une vie aussi singulière.
» Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s’ouvrir à son disciple, il s’efforça de faire germer les semences de raison et de bonté qu’il jetait dans son âme. Ce qu’il y avait en moi de plus difficile à détruire, était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme s’ils l’eussent été à mes dépens, et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité de la jeunesse qui regimbe contre l’humiliation, ne me donnait que trop de penchant à cette humeur colère ; et l’amour-propre que mon Mentor tâchait de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendait les hommes encore plus vils à mes yeux, et ne faisait qu’ajouter, pour eux, le mépris à la haine.
» Sans combattre directement cet orgueil, il l’empêcha de se tourner en dureté d’âme, et sans m’ôter l’estime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence et me montrant les maux réels qu’elle couvre, il m’apprenait à déplorer les erreurs de mes semblables, à m’attendrir sur leurs misères, et à les plaindre plus qu’à les envier. Ému de compassion sur les faiblesses humaines, par le profond sentiment des siennes, il voyait partout les hommes victimes de leurs propres vices et de ceux d’autrui ; il voyait les pauvres gémir sous le joug des riches, et les riches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce qui n’en a point et nous rendant sensibles à mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de l’âme consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler ; l’homme qui fait le plus cas de la vie, est celui qui sait le moins en jouir, et celui qui aspire le plus avidement au bonheur, est toujours le plus misérable.
» Ah ! quels tristes tableaux ! m’écriais-je avec amertume ! s’il faut se refuser à tout, que nous a donc servi de naître, et s’il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux ? C’est moi, répondit un jour le Prêtre, d’un ton dont je fus frappé. Heureux, vous ! si peu fortuné, si pauvre, exilé, persécuté ; vous êtes heureux ! Et qu’avez-vous fait pour l’être ? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers.
» Là-dessus il me fit entendre qu’après avoir reçu mes confessions, il voulait me faire les siennes. J’épancherai dans votre sein, me dit-il en m’embrassant, tous les sentiments de mon cœur. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entière profession de foi, quand vous connaîtrez bien l’état de mon âme, vous saurez pourquoi je m’estime heureux, et si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour l’être. Mais ces aveux ne sont pas l’affaire d’un moment ; il faut du temps pour vous exposer tout ce que je pense sur le sort de l’homme, et sur le vrai prix de la vie ; prenons une heure, un lieu commode pour nous livrer paisiblement à cet entretien.
» Je marquai de l’empressement à l’entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu’au lendemain matin. On était en été ; nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu’il baigne. Dans l’éloignement, l’immense chaîne des Alpes couronnait le paysage. Les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence, pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là, qu’après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l’homme de paix me parla ainsi. »
Profession de foi du vicaire savoyard
Mon enfant, n’attendez de moi ni des discours savants, ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand Philosophe, et je me soucie peu de l’être. Mais j’ai quelquefois du bon sens, et j’aime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre ; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours ; c’est tout ce que je vous demande. Si je me trompe, c’est de bonne foi ; cela suffit pour que mon erreur ne me soit point imputée à crime ; quand vous vous tromperiez de même, il y aurait peu de mal à cela : si je pense bien, la raison nous est commune, et nous avons le même intérêt à l’écouter ; pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?
Je suis né pauvre et paysan, destiné par mon état à cultiver la terre ; mais on crut plus beau que j’apprisse à gagner mon pain dans le métier de Prêtre, et l’on trouva le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parents, ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui était bon, véritable, utile, mais ce qu’il fallait savoir pour être ordonné. J’appris ce qu’on voulait que j’apprisse, je dis ce qu’on voulait que je disse, je m’engageai comme on voulut, et je fus fait Prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu’en m’obligeant de n’être pas homme j’avais promis plus que je ne pouvais tenir.
On nous dit que la conscience est l’ouvrage des préjugés ; cependant je sais par mon expérience qu’elle s’obstine à suivre l’ordre de la Nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours faiblement ce que nous permet la Nature bien ordonnée, à plus forte raison ce qu’elle nous prescrit. Ô bon jeune homme ! elle n’a rien dit encore à vos sens, vivez longtemps dans l’état heureux où sa voix est celle de l’innocence. Souvenez-vous qu’on l’offense encore plus quand on la prévient, que quand on la combat ; il faut commencer par apprendre à résister, pour savoir quand on peut céder sans crime.
Dès ma jeunesse j’ai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la Nature. M’étant ôté le droit de m’y soumettre, je résolus de ne le point profaner ; car malgré mes classes et mes études, ayant toujours mené une vie uniforme et simple, j’avais conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives ; les maximes du monde ne les avaient point obscurcies, et ma pauvreté m’éloignait des tentations qui dictent les sophismes du vice.
Cette résolution fut précisément ce qui me perdit ; mon respect pour le lit d’autrui laissa mes fautes à découvert. Il fallut expier le scandale ; arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence, et j’eus lieu de comprendre aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée, qu’il ne faut souvent qu’aggraver la faute pour échapper au châtiment.
Peu d’expériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j’avais du juste, de l’honnête, et de tous les devoirs de l’homme, je perdais chaque jour quelqu’une des opinions que j’avais reçues ; celles qui me restaient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu s’obscurcir dans mon esprit l’évidence des principes ; et réduit enfin à ne savoir plus que penser, je parvins au même point où vous êtes ; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif d’un âge plus mûr, s’était formée avec plus de peine, et devait être plus difficile à détruire.
J’étais dans ces dispositions d’incertitude et de doute, que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant et pénible ; il n’y a que l’intérêt du vice ou la paresse de l’âme qui nous y laisse. Je n’avais point le cœur assez corrompu pour m’y plaire ; et rien ne conserve mieux l’habitude de réfléchir, que d’être plus content de soi que de sa fortune.
Je méditais donc sur le triste sort des mortels, flottant sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu’un pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, et qui ne sait ni d’où il vient ni où il va. Je me disais : J’aime la vérité, je la cherche, et ne puis la reconnaître ; qu’on me la montre, et j’y demeure attaché : pourquoi faut-il qu’elle se dérobe à l’empressement d’un cœur fait pour l’adorer ?
Quoique j’aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n’ai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ces temps de trouble et d’anxiétés, où sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportais de mes longues méditations qu’incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être et sur la règle de mes devoirs.
Comment peut-on être sceptique par système et de bonne foi ? je ne saurais le comprendre. Ces Philosophes, ou n’existent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu’il nous importe de connaître est un état trop violent pour l’esprit humain ; il n’y résiste pas longtemps, il se décide malgré lui de manière ou d’autre, et il aime mieux se tromper que ne rien croire.
Ce qui redoublait mon embarras, était qu’étant né dans une Église qui décide tout, qui ne permet aucun doute, un seul point rejeté me faisait rejeter tout le reste, et que l’impossibilité d’admettre tant de décisions absurdes, me détachait aussi de celles qui ne l’étaient pas. En me disant : Croyez tout, on m’empêchait de rien croire, et je ne savais plus où m’arrêter.
Je consultai les Philosophes, je feuilletai leurs livres, j’examinai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n’ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres ; et ce point commun à tous, me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils n’en ont que pour détruire ; si vous comptez les voies, chacun est réduit à la sienne ; ils ne s’accordent que pour disputer : les écouter n’était pas le moyen de sortir de mon incertitude.
Je conçus que l’insuffisance de l’esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et que l’orgueil est la seconde. Nous n’avons point la mesure de cette machine immense, nous n’en pouvons calculer les rapports ; nous n’en connaissons ni les premières lois ni la cause finale ; nous nous ignorons nous-mêmes ; nous ne connaissons ni notre nature, ni notre principe actif ; à peine savons-nous si l’homme est un être simple ou composé ; des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible ; pour les percer nous croyons avoir de l’intelligence, et nous n’avons que de l’imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route qu’il croit la bonne ; nul ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connaître. La seule chose que nous ne savons point, est d’ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hasard, et croire ce qui n’est pas, que d’avouer qu’aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d’un grand tout dont les bornes nous échappent, et que son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez vains pour vouloir décider ce qu’est ce tout en lui-même, et ce que nous sommes par rapport à lui.
Quand les Philosophes seraient en état de découvrir la vérité, qui d’entre eux prendrait intérêt à elle ? Chacun sait bien que son système n’est pas mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul, qui venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le Philosophe, qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain ? Où est celui, qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer ? Pourvu qu’il s’élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu’il efface l’éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus ? L’essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée, chez les athées il serait croyant.
Le premier fruit que je tirai de ces réflexions, fut d’apprendre à borner mes recherches à ce qui m’intéressait immédiatement, à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, et à ne m’inquiéter, jusqu’au doute, que des choses qu’il m’importait de savoir.
Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les Philosophes ne feraient que multiplier ceux qui me tourmentaient, et n’en résoudraient aucun. Je pris donc un autre guide, et je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle m’égarera moins qu’ils ne m’égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu’en me livrant à leurs mensonges.
Alors en repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m’avaient tour à tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu’aucune d’elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avaient divers degrés de vraisemblance, et que l’assentiment intérieur s’y prêtait ou s’y refusait à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première et la plus commune, était aussi la plus simple et la plus raisonnable ; et qu’il ne lui manquait, pour réunir tous les suffrages, que d’avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos Philosophes anciens et modernes, ayant d’abord épuisé leurs bizarres systèmes de force, de chances, de fatalité, de nécessité, d’atomes, de monde animé, de matière vivante, de matérialisme de toute espèce ; et après eux tous l’illustre Clarke, éclairant le monde, annonçant enfin l’Être des êtres et le dispensateur des choses. Avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime n’eût point été reçu ce nouveau système si grand, si consolant, si sublime, si propre à élever l’âme, à donner une base à la vertu, et en même temps si frappant, si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l’esprit humain qu’il n’en trouve d’absurdes en tout autre système ! Je me disais : Les objections insolubles sont communes à tous, parce que l’esprit de l’homme est trop borné pour les résoudre, elles ne prouvent donc contre aucun par préférence ; mais quelle différence entre les preuves directes ! Celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré, quand il n’a pas plus de difficulté que les autres ?
Portant donc en moi l’amour de la vérité pour toute philosophie, et pour toute méthode une règle facile et simple, qui me dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprends, sur cette règle, l’examen des connaissances qui m’intéressent, résolu d’admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement ; pour vraies toutes celles qui me paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, et de laisser toutes les autres dans l’incertitude, sans les rejeter ni les admettre, et sans me tourmenter à les éclaircir, quand elles ne mènent à rien d’utile pour la pratique.
Mais qui suis-je ? Quel droit ai-je de juger des choses, et qu’est-ce qui détermine mes jugements ? S’ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point, ou se feront d’elles-mêmes, sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d’abord mes regards sur moi pour connaître l’instrument dont je veux me servir, et jusqu’à quel point je puis me fier à son usage.
J’existe, et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe, et à laquelle je suis forcé d’acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute, qu’il m’est, quant à présent, impossible de résoudre. Car étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s’il peut être indépendant d’elles ?
Mes sensations se passent en moi, puisqu’elles me font sentir mon existence ; mais leur cause m’est étrangère, puisqu’elles m’affectent malgré que j’en aie, et qu’il ne dépend de moi ni de les produire, ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, et sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.
Ainsi non seulement j’existe, mais il existe d’autres êtres, savoir les objets de mes sensations ; et quand ces objets ne seraient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.
Or, tout ce que je sens hors de moi et qui agit sur mes sens, je l’appelle matière ; et toutes les portions de matière que je conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes et des matérialistes ne signifient rien pour moi : leurs distinctions sur l’apparence et la réalité des corps sont des chimères.
Me voici déjà tout aussi sûr de l’existence de l’Univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations ; et trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué d’une force active que je ne savais pas avoir auparavant.
Apercevoir, c’est sentir, comparer, c’est juger : juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation, les objets s’offrent à moi séparés, isolés, tels qu’ils sont dans la Nature ; par la comparaison, je les remue, je les transporte, pour ainsi dire, je les pose l’un sur l’autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de l’être actif ou intelligent, est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain, dans l’être purement sensitif, cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce ; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l’objet total formé des deux ; mais n’ayant aucune force pour les replier l’un sur l’autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.
Voir deux objets à la fois ce n’est pas voir leurs rapports, ni juger de leurs différences ; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n’est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l’idée d’un grand bâton et d’un petit bâton sans les comparer, sans juger que l’un est plus petit que l’autre, comme je puis voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts33. Ces idées comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d’un, de deux, etc. ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu’à l’occasion de mes sensations.
33.Les relations de M. de la Condamine nous parlent d’un peuple qui ne savait compter que jusqu’à trois. Cependant les hommes qui composaient ce peuple ayant des mains, avaient souvent aperçu leurs doigts, sans savoir compter jusqu’à cinq.
On nous dit que l’être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les différences qu’ont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, l’être sensitif les distingue par leurs différences : quand elles sont semblables, il les distingue parce qu’il sent les unes hors des autres. Autrement, comment, dans une sensation simultanée, distinguerait-il deux objets égaux ? Il faudrait nécessairement qu’il confondît ces deux objets et les prît pour le même, surtout dans un système où l’on prétend que les sensations représentatives de l’étendue ne sont point étendues.
Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis ; mais leur rapport n’est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n’était qu’une sensation, et me venait uniquement de l’objet, mes jugements ne me tromperaient jamais, puisqu’il n’est jamais faux que je sente ce que je sens.
Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons ? Pourquoi dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis qu’il n’en est que le quart ? Pourquoi l’image, qui est la sensation, n’est-elle pas conforme à son modèle, qui est l’objet ? C’est que je suis actif quand je juge, que l’opération qui compare est fautive, et que mon entendement qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne montrent que les objets.
Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je m’assure, quand vous y aurez pensé ; c’est que si nous étions purement passifs dans l’usage de nos sens, il n’y aurait entre eux aucune communication ; il nous serait impossible de connaître que le corps que nous touchons et l’objet que nous voyons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous, ou il y aurait pour nous cinq substances sensibles, dont nous n’aurions nul moyen d’apercevoir l’identité.
Qu’on donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche et compare mes sensations ; qu’on l’appelle attention, méditation, réflexion, ou comme on voudra ; toujours est-il vrai qu’elle est en moi et non dans les choses, que c’est moi seul qui la produis, quoique je ne la produise qu’à l’occasion de l’impression que font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou de ne pas sentir, je le suis d’examiner plus ou moins ce que je sens.
Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, et quoi qu’en dise la philosophie, j’oserai prétendre à l’honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses et non pas dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité : ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus qu’à la raison est confirmée par la raison même.
M’étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, et je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme noyé dans l’immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu’ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je les observe, et le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c’est moi-même.
Tout ce que j’aperçois par les sens est matière, et je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, et qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos34, d’où j’infère que, ni le repos, ni le mouvement ne lui sont essentiels ; mais le mouvement étant une action, est l’effet d’une cause dont le repos n’est que l’absence. Quand donc rien n’agit sur la matière, elle ne se meut point ; et par cela même qu’elle est indifférente au mouvement, son état naturel est d’être en repos.
34.Ce repos n’est, si l’on veut que relatif ; mais puisque nous observons du plus ou du moins dans le mouvement, nous concevons très clairement un des deux termes extrêmes qui est le repos, et nous le concevons si bien que nous sommes enclins même à prendre pour absolu le repos qui n’est que relatif. Or il n’est pas vrai que le mouvement soit de l’essence de la matière, si elle peut être conçue en repos.
J’aperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir ; mouvement communiqué, et mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû ; et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement d’une montre, par exemple, est spontané ; car si rien d’étranger au ressort n’agissait sur lui, il ne tendrait point à se redresser, et ne tirerait pas la chaîne. Par la même raison, je n’accorderai point, non plus, la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité35.
35.Les Chimistes regardent le Phlogistique ou l’élément du feu comme épars, immobile, et stagnant dans les mixtes dont il fait partie, jusqu’à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, et le changent en feu.
Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés ; je vous dirai que je n’en sais rien, mais que l’analogie est pour l’affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu’il y a des mouvements spontanés ; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus, sans que ce mouvement ait d’autre cause immédiate que ma volonté. C’est en vain qu’on voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence ; autant vaudrait me prouver que je n’existe pas.
S’il n’y avait aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on n’en serait que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l’état naturel de la matière est d’être en repos, et qu’elle n’a par elle-même aucune force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement je juge aussitôt, ou que c’est un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à l’idée de la matière non organisée, se mouvant d’elle-même, ou produisant quelque action.
Cependant cet univers visible est matière, matière éparse et morte36, qui n’a rien dans son tout de l’union, de l’organisation, du sentiment commun des parties d’un corps animé ; puisqu’il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même Univers est en mouvement ; et dans ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il n’a rien de cette liberté qui paraît dans les mouvements spontanés de l’homme et des animaux. Le monde n’est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ; il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n’aperçois pas ; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.
36.J’ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L’idée de la matière, sentant sans avoir des sens, me paraît inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudrait commencer par la comprendre, et j’avoue que je n’ai pas ce bonheur-là.
S’il faut admettre des lois générales dont je n’aperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé ? Ces lois n’étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui m’est inconnu. L’expérience et l’observation nous ont fait connaître les lois du mouvement, ces lois déterminent les effets sans montrer les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de l’univers. Descartes avec des dés formait le Ciel et la terre, mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu’à l’aide d’un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l’attraction, mais l’attraction seule réduirait bientôt l’univers en une masse immobile ; à cette loi, il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons ; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites.
Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière ; elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j’observe l’action et réaction des forces de la Nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que d’effets en effets, il faut toujours remonter à quelque volonté pour première cause, car supposer un progrès de causes à l’infini, c’est n’en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n’est pas produit par un autre, ne peut venir que d’un acte spontané, volontaire ; les corps inanimés n’agissent que par le mouvement, et il n’y a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu’une volonté meut l’Univers et anime la Nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.
Comment une volonté produit-elle une action physique et corporelle ? Je n’en sais rien, mais j’éprouve en moi qu’elle la produit. Je veux agir, et j’agis ; je veux mouvoir mon corps, et mon corps se meut ; mais qu’un corps inanimé et en repos vienne à se mouvoir de lui-même ou produise le mouvement, cela est incompréhensible et sans exemple. La volonté m’est connue par ses actes, non par sa nature. Je connais cette volonté comme cause motrice, mais concevoir la matière productrice du mouvement, c’est clairement concevoir un effet sans cause, c’est ne concevoir absolument rien.
Il ne m’est pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps, que comment mes sensations affectent mon âme. Je ne sais pas même pourquoi l’un de ces mystères a paru plus explicable que l’autre. Quant à moi, soit quand je suis passif, soit quand je suis actif, le moyen d’union des deux substances me paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange qu’on parte de cette incompréhensibilité même pour confondre les deux substances, comme si des opérations de natures si différentes s’expliquaient mieux dans un seul sujet que dans deux.
Le dogme que je viens d’établir est obscur, il est vrai, mais enfin il offre un sens, et il n’a rien qui répugne à la raison ni à l’observation ; en peut-on dire autant du matérialisme ? N’est-il pas clair que si le mouvement était essentiel à la matière, il en serait inséparable, il y serait toujours en même degré, toujours le même dans chaque portion de matière, il serait incommunicable, il ne pourrait ni augmenter ni diminuer, et l’on ne pourrait pas même concevoir la matière en repos. Quand on me dit que le mouvement ne lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner le change par des mots qui seraient plus aisés à réfuter, s’ils avaient un peu plus de sens. Car, ou le mouvement de la matière lui vient d’elle-même et alors il lui est essentiel, ou s’il lui vient d’une cause étrangère, il n’est nécessaire à la matière qu’autant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première difficulté.
Les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes ; jamais le jargon de la métaphysique n’a fait découvrir une seule vérité, et il a rempli la philosophie d’absurdités dont on a honte, sitôt qu’on les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d’une force aveugle répandue dans toute la Nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit ? On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, et l’on ne dit rien du tout. L’idée du mouvement n’est autre chose que l’idée du transport d’un lieu à un autre, il n’y a point de mouvement sans quelque direction ; car un être individuel ne saurait se mouvoir à la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut-elle nécessairement ? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque atome a-t-il son mouvement propre ? Selon la première idée, l’Univers entier doit former une masse solide et indivisible ; selon la seconde, il ne doit former qu’un fluide épars et incohérent, sans qu’il soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matière ? Sera-ce en droite ligne, en haut, en bas, à droite, à gauche ? Si chaque molécule de matière a sa direction particulière, quelles seront les causes de toutes ces directions et de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière ne faisait que tourner sur son propre centre, jamais rien ne sortirait de sa place, et il n’y aurait point de mouvement communiqué ; encore même faudrait-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction, c’est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner un mouvement déterminé, c’est supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières, plus j’ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je n’en puis pas même imaginer le combat, et le chaos de l’univers m’est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du monde peut n’être pas intelligible à l’esprit humain ; mais sitôt qu’un homme se mêle de l’expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.
Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence : c’est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d’un être actif et pensant : donc cet être existe. Où le voyez-vous exister, m’allez-vous dire ? Non seulement dans les Cieux qui roulent, dans l’astre qui nous éclaire ; non seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l’oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu’emporte le vent.
Je juge de l’ordre du monde quoique j’en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d’étudier leur concours, leurs rapports, d’en remarquer le concert. J’ignore pourquoi l’Univers existe ; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié ; je ne laisse pas d’apercevoir l’intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait, pour la première fois, une montre ouverte, et qui ne laisserait pas d’en admirer l’ouvrage, quoiqu’il ne connût pas l’usage de la machine et qu’il n’eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon : mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres ; j’admire l’ouvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert, que pour une fin commune qu’il m’est impossible d’apercevoir.
Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur ; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage ; à quels yeux non prévenus l’ordre sensible de l’Univers n’annonce-t-il pas une suprême Intelligence, et que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître l’harmonie des êtres, et l’admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres ? Qu’on me parle tant qu’on voudra de combinaisons et de chances ; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m’amener à la persuasion, et comment m’ôterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi ? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manières avant de prendre des formes constantes, s’il s’est formé d’abord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards ; pourquoi la Nature s’est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n’était pas d’abord assujettie ? Je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, et que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets, j’en conviens. Cependant si l’on venait me dire que des caractères d’imprimerie, projetés au hasard, ont donné l’Énéide toute arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets ; mais de ces jets-là combien faut-il que j’en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui n’en vois qu’un seul, j’ai l’infini à parier contre un que son produit n’est point l’effet du hasard. Ajoutez que des combinaisons et des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les éléments combinés, que l’organisation et la vie ne résulteront point d’un jet d’atomes, et qu’un Chimiste combinant des mixtes, ne les fera point sentir et penser dans son creuset37.
37.Croirait-on, si l’on n’en avait la preuve, que l’extravagance humaine put être portée à ce point ? Amatus Lusitanus assurait avoir vu un petit homme long d’un pouce enfermé dans un verre, que Julius Camillus, comme un autre Prométhée, avoit fait par la science Alchimique. Paracelse, de Natura rerum, enseigne la façon de produire ces petits hommes, et soutient que les Pygmées, les Faunes, les Satyres et les Nymphes ont été engendrés par la chimie. En effet je ne vois pas trop qu’il reste désormais autre chose à faire pour établir la possibilité de ces faits, si ce n’est d’avancer que la matière organique résiste à l’ardeur du feu, et que ses molécules peuvent se conserver en vie dans un fourneau de réverbère.
J’ai lu Nieuwentit avec surprise, et presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature, qui montent la sagesse de son auteur ? Son livre serait aussi gros que le monde, qu’il n’aurait pas épuisé son sujet ; et sitôt qu’on veut entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe, qui est l’harmonie et l’accord du tout. La seule génération des corps vivants et organisés est l’abîme de l’esprit humain ; la barrière insurmontable que la Nature a mise entre les diverses espèces, afin qu’elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne s’est pas contentée d’établir l’ordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ne pût le troubler.
Il n’y a pas un être dans l’univers qu’on ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu’ils sont tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres. L’esprit se confond et se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n’est confondu ni perdu dans la foule. Que d’absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l’aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement ! Ceux qui nient l’unité d’intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias d’abstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques ; quoi qu’ils fassent, il m’est impossible de concevoir un système d’êtres si constamment ordonnés que je ne conçoive une intelligence qui l’ordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivants et sentants, qu’une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent.
Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt je le sens, et cela m’importe à savoir : mais ce même monde est-il éternel ou créé ? Y a-t-il un principe unique des choses ? Y en a-t-il deux ou plusieurs, et quelle est leur nature ? Je n’en sais rien ; et que m’importe ? À mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m’efforcerai de les acquérir ; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma raison.
Souvenez-vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu’il y ait un principe passif ou qu’il n’y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une Intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Être actif par lui-même, cet Être enfin, quel qu’il soit, qui meut l’univers et ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté, que j’ai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais je n’en connais pas mieux l’Être auquel je l’ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement ; plus j’y pense, plus je me confonds ; je sais très certainement qu’il existe, et qu’il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres, je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe et mon esprit troublé n’aperçoit plus rien.
Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je n’y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires ; un homme sage ne doit s’y livrer qu’en tremblant, et sûr qu’il n’est pas fait pour les approfondir : car ce qu’il y a de plus injurieux à la Divinité n’est pas de n’y point penser, mais d’en mal penser.
Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence, je reviens à moi, et je cherche quel rang j’occupe dans l’ordre des choses qu’elle gouverne, et que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce ; car par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l’exécuter, j’ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m’environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu’aucun d’eux n’en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique, et, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l’homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l’existence commune à celui de son existence individuelle ? Qu’y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui ?
Il est donc vrai que l’homme est le roi de la terre qu’il habite ; car non seulement il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie ; mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s’approprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu’on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu ; je puis contempler l’Univers, m’élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes ? Âme abjecte, c’est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles ! ou plutôt tu veux en vain t’avilir, ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.
Pour moi, qui n’ai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d’aucun parti n’entraîne et qui n’aspire point à l’honneur d’être chef de secte, content de la place où Dieu m’a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce ; et si j’avais à choisir ma place dans l’ordre des êtres, que pourrais-je choisir de plus que d’être homme ?
Cette réflexion m’enorgueillit moins qu’elle ne me touche ; car cet état n’est point de mon choix, et il n’était pas dû au mérite d’un être qui n’existait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m’y a placé ? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l’Auteur de mon espèce, et de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. J’adore la Puissance suprême, et je m’attendris sur ses bienfaits. Je n’ai pas besoin qu’on m’enseigne ce culte, il m’est dicté par la Nature elle-même. N’est-ce pas une conséquence naturelle de l’amour de soi, d’honorer ce qui nous protège, et d’aimer ce qui nous veut du bien ?
Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j’en considère les divers rangs, et les hommes qui les remplissent, que deviens-je ? Quel spectacle ! Où est l’ordre que j’avais observé ? Le tableau de la Nature ne m’offrait qu’harmonie et proportions, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre ! Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable ! Ô ! sagesse, où sont tes lois ? Ô ! Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde ? Être bienfaisant qu’est devenu ton pouvoir ? Je vois le mal sur la terre.
Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions, et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l’âme, qui n’avaient point jusque-là résulté de mes recherches ? En méditant sur la nature de l’homme, j’y crus découvrir deux principes distincts, dont l’un l’élevait à l’étude des vérités éternelles, à l’amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l’autre le ramenait bassement en lui-même, l’asservissait à l’empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais : Non, l’homme n’est point un ; je veux et je ne veux pas, je me sens à la fois esclave et libre ; je vois le bien, je l’aime, et je fais le mal ; je suis actif quand j’écoute la raison, passif quand mes passions m’entraînent, et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j’ai pu résister.
Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l’ouvrage des préjugés, j’ai tort, sans doute, et il n’y a point de morale démontrée ; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l’homme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l’homme un être simple lève ces contradictions, et je ne reconnais plus qu’une substance.
Vous remarquerez que, par ce mot de substance, j’entends en général l’Être doué de quelque qualité primitive et abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu’une substance ; mais s’il y en a qui s’excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu’on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela ; pour moi je n’ai besoin, quoi qu’en dise Locke, de connaître la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré qu’elle ne peut penser ; et quand un Philosophe viendra me dire que les arbres sentent, et que les roches pensent38, il aura beau m’embarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui qu’un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres, que d’accorder une âme à l’homme.
38.Il me semble que loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus que des êtres sensitifs dans la nature, et toute la différence qu’elle trouve entre un homme et une pierre, est que l’homme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être sensitif qui n’en a pas. Mais s’il est vrai que toute matière sente où concevrai-je l’unité sensitive, ou le moi individuel ? sera-ce dans chaque molécule de matière, ou dans des corps agrégatifs ? Placerai-je également cette unité dans les fluides et dans les solides, dans les mixtes et dans les éléments ? Il n’y a, dit-on, que des individus dans la Nature, mais quels sont ces individus ? Cette pierre est-elle un individu ou une agrégation d’individus ? Est-elle un seul être sensitif, ou en contient-elle autant que de grains de sable ? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l’un se sent dans l’autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en un ? L’attraction peut être une loi de la Nature dont le mystère nous est inconnu ; mais nous concevons au moins que l’attraction, agissant selon les masses, n’a rien d’incompatible avec l’étendue et la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment ? Les parties sensibles sont étendues, mais l’être sensitif est invisible et un ; il ne se partage pas, il est tout entier ou nul : l’être sensitif n’est donc pas un corps. Je ne sais comment l’entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée, leur devraient faire aussi rejeter le sentiment, et je ne vois pas pourquoi ayant fait le premier pas, ils ne feraient pas aussi l’autre ; que leur en coûterait-il de plus, et puisqu’ils sont sûrs qu’ils ne pensent pas, comment osent-ils affirmer qu’ils sentent ?
Supposons un sourd qui nie l’existence des sons, parce qu’ils n’ont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner l’unisson par un autre instrument caché : le sourd voit frémir la corde ; je lui dis, c’est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même ; c’est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi : montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd ; mais, parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il que j’aille expliquer cela par vos sons, dont je n’ai pas la moindre idée ? C’est expliquer un fait obscur, par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu’ils n’existent pas.
Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l’esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d’un ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point, il n’y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment : l’espace n’est pas ta mesure, l’Univers entier n’est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.
Nul être matériel n’est actif par lui-même, et moi, je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n’est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens, je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j’ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, non la force d’exécuter. Quand je me livre aux tentations, j’agis selon l’impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n’écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s’efface en moi que quand je me déprave, et que j’empêche enfin la voix de l’âme de s’élever contre la loi du corps.
Je ne connais la volonté que par le sentiment de la mienne, et l’entendement ne m’est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour, quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n’en font qu’une, et si l’on comprend bien que l’homme est actif dans ses jugements, que son entendement n’est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n’est qu’un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là ; il choisit le bon comme il a jugé le vrai ; s’il juge faux il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté ? C’est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement ? C’est sa faculté intelligente, c’est sa puissance de juger ; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n’entends plus rien.
Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable, ou que j’estime tel, sans que rien d’étranger à moi me détermine. S’ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître d’être un autre que moi ?
Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne saurait remonter au-delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c’est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d’un principe actif, c’est vraiment supposer des effets sans cause, c’est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n’y a point de première impulsion, ou toute première impulsion n’a nulle cause antérieure, et il n’y a point de véritable volonté sans liberté. L’homme est donc libre dans ses actions, et comme tel animé d’une substance immatérielle ; c’est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter.
Si l’homme est actif et libre, il agit de lui-même ; tout ce qu’il fait librement n’entre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l’homme, en abusant de la liberté qu’elle lui donne, mais elle ne l’empêche pas de le faire ; soit que de la part d’un être si faible ce mal soit nul à ses yeux ; soit qu’elle ne pût l’empêcher sans gêner sa liberté, et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l’a fait libre afin qu’il fît, non le mal, mais le bien par choix. Elle l’a mis en état de faire ce choix, en usant bien des facultés dont elle l’a doué : mais elle a tellement borné ses forces, que l’abus de la liberté qu’elle lui laisse, ne peut troubler l’ordre général. Le mal que l’homme fait, retombe sur lui, sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l’espèce humaine elle-même ne se conserve malgré qu’elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l’empêche pas de faire le mal, c’est murmurer de ce qu’il la fit d’une nature excellente, de ce qu’il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu’il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi, c’est pour mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvait de plus en notre faveur la puissance Divine elle-même ? Pouvait-elle mettre de la contradiction dans notre nature, et donner le prix d’avoir bien fait à qui n’eut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi ! pour empêcher l’homme d’être méchant fallait-il le borner à l’instinct et le faire bête ? Non, Dieu de mon âme, je ne te reprocherai jamais de l’avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, bon et heureux comme toi.
C’est l’abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices qui nous l’ont rendu sensible. N’est-ce pas pour nous conserver que la Nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n’est-elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d’y pourvoir ? La mort… Les méchants n’empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre ? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la Nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l’homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle n’est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d’être ce que nous sommes, nous n’aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s’attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu’on sent on ajoute celui qu’on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l’accélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et l’on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la Nature, des maux qu’on s’est faits en l’offensant.
Homme, ne cherche plus l’auteur du mal ; cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n’est que dans le sentiment de l’être qui souffre ; et ce sentiment, l’homme ne l’a pas reçu de la Nature, il se l’est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n’a ni souvenir ni prévoyance. Ôtez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l’ouvrage de l’homme, et tout est bien.
Où tout est bien, rien n’est injuste. La justice est inséparable de la bonté. Or la bonté est l’effet nécessaire d’une puissance sans borne et de l’amour de soi, essentiel à tout être qui le sent. Celui qui peut tout, étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire et conserver sont l’acte perpétuel de la puissance ; elle n’agit point sur ce qui n’est pas ; Dieu n’est pas le Dieu des morts, il ne pourrait être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien39. Donc l’Être souverainement bon, parce qu’il est souverainement puissant, doit être aussi souverainement juste, autrement il se contredirait lui-même ; car l’amour de l’ordre qui le produit s’appelle bonté, et l’amour de l’ordre qui le conserve s’appelle justice.
39.Quand les anciens appelaient Optimus Maximus, le Dieu suprême, ils disaient très vrai ; mais en disant Maximus Optimus, ils auraient parlé plus exactement, puisque sa bonté vient de sa puissance, il est bon parce qu’il est grand.
Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures ; je crois qu’il leur doit tout ce qu’il leur promit en leur donnant l’être. Or c’est leur promettre un bien, que de leur en donner l’idée et de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste et tu seras heureux. Il n’en est rien pourtant, à considérer l’état présent des choses : le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s’allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s’élève et murmure contre son Auteur ; elle lui crie en gémissant : tu m’as trompé !
Je t’ai trompé, téméraire ! et qui te l’a dit ? Ton âme est-elle anéantie ? As-tu cessé d’exister ? Ô Brutus ! ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant : ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : La vertu n’est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourir, penses-tu ; non, tu vas vivre, et c’est alors que je tiendrai tout ce que je t’ai promis.
On dirait, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et qu’il est obligé de payer leur vertu d’avance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N’exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n’est point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c’est après qu’ils l’ont parcourue.
Si l’âme est immatérielle, elle peut survivre au corps ; et si elle lui survit la Providence est justifiée. Quand je n’aurais d’autre preuve de l’immatérialité de l’âme, que le triomphe du méchant, et l’oppression du juste en ce monde cela seul m’empêcherait d’en douter. Une si choquante dissonance dans l’harmonie universelle, me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l’ordre à la mort. J’aurais, à la vérité, l’embarras de me demander où est l’homme, quand tout ce qu’il avait de sensible est détruit. Cette question n’est plus une difficulté pour moi, sitôt que j’ai reconnu deux substances. Il est très simple que durant ma vie corporelle n’apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m’échappe. Quand l’union du corps et de l’âme est rompue, je conçois que l’un peut se dissoudre et l’autre se conserver. Pourquoi la destruction de l’un entraînerait-elle la destruction de l’autre ? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un état violent ; et quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état naturel. La substance active et vivante regagne toute la force qu’elle employait à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices ; l’homme ne vit qu’à moitié durant sa vie, et la vie de l’âme ne commence qu’à la mort du corps.
Mais quelle est cette vie, et l’âme est-elle immortelle par sa nature ? Je l’ignore. Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes ; tout ce qu’on appelle infini m’échappe. Que puis-je nier, affirmer, quels raisonnements puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir ? Je crois que l’âme survit au corps assez pour le maintien de l’ordre ; qui sait si c’est assez pour durer toujours ? Toutefois je conçois comment le corps s’use et se détruit par la division des parties, mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l’être pensant ; et n’imaginant point comment il peut mourir, je présume qu’il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n’a rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m’y livrer ?
Je sens mon âme, je la connais par le sentiment et par la pensée ; je sais qu’elle est, sans savoir quelle est son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je n’ai pas. Ce que je sais bien, c’est que l’identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d’avoir été. Or, je ne saurais me rappeler après ma mort ce que j’ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j’ai senti, par conséquent ce que j’ai fait ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons et le tourment des méchants. Ici-bas mille passions ardentes absorbent le sentiment interne, et donnent le change aux remords. Les humiliations, les disgrâces, qu’attire l’exercice des vertus, empêchent d’en sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions que nous font le corps et les sens, nous jouirons de la contemplation de l’Être suprême et des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l’ordre frappera toutes les puissances de notre âme, et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire, c’est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire ; c’est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de s’être avili, distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami, s’il y aura d’autres sources de bonheur et de peines ; je l’ignore, et c’est assez de celles que j’imagine pour me consoler de cette vie et m’en faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre un être excellent que d’exister selon sa nature ? Mais je dis qu’ils seront heureux, parce que leur Auteur, l’Auteur de toute justice les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir ; et que, n’ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n’ont pas trompé leur destination par leur faute ; ils ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l’homme, que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l’essence divine. Je ne fais que supposer les lois de l’ordre observées, et Dieu constant à lui-même40.
40.Non pas pour nous, non pas pour nous, Seigneur,
Mais pour ton nom, mais pour ton propre honneur,
Ô Dieu ! fais-nous revivre ! Ps. 115.
Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels, et s’il est de la bonté de l’Auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours. Je l’ignore encore, et n’ai point la vaine curiosité d’éclaircir des questions inutiles. Que m’importe ce que deviendront les méchants ? je prends peu d’intérêt à leur sort. Toutefois j’ai peine à croire qu’ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, ô nations ! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites, à punir les crimes qui les ont attirés. C’est dans vos cœurs insatiables, rongés d’envie, d’avarice et d’ambition, qu’au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfer dans l’autre vie ? il est dès celle-ci dans le cœur des méchants.
Où finissent nos besoins périssables, où cessent nos désirs insensés, doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seraient-ils susceptibles ? N’ayant besoin de rien, pourquoi seraient-ils méchants ? Si, destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres, ils ne sauraient vouloir que le bien ; et quiconque cesse d’être méchant, peut-il être à jamais misérable ? Voilà ce que j’ai du penchant à croire, sans prendre peine à me décider là-dessus. Ô Être clément et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore ; si tu punis éternellement les méchants, j’anéantis ma faible raison devant ta justice. Mais si les remords de ces infortunés doivent s’éteindre avec le temps, si leurs maux doivent finir, et si la même paix nous attend tous également un jour, je t’en loue. Le méchant n’est-il pas mon frère ? Combien de fois j’ai été tenté de lui ressembler ? Que, délivré de sa misère, il perde aussi la malignité qui l’accompagne ; qu’il soit heureux ainsi que moi ; loin d’exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu’ajouter au mien.
C’est ainsi que, contemplant Dieu dans ses œuvres, et l’étudiant par ceux de ses attributs qu’il m’importait de connaître, je suis parvenu à étendre et augmenter par degrés l’idée, d’abord imparfaite et bornée, que je me faisais de cet Être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. À mesure que j’approche en esprit de l’éternelle lumière, son éclat m’éblouit, me trouble, et je suis forcé d’abandonner toutes les notions terrestres qui m’aidaient à l’imaginer. Dieu n’est plus corporel et sensible ; la suprême Intelligence qui régit le monde n’est plus le monde même : j’élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence. Quand je pense que c’est elle qui donne la vie et l’activité à la substance vivante et active qui régit les corps animés ; quand j’entends dire que mon âme est spirituelle et que Dieu est un esprit, je m’indigne contre cet avilissement de l’essence divine, comme si Dieu et mon âme étaient de même nature ; comme si Dieu n’était pas le seul Être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l’activité, la volonté, la liberté, l’être ! Nous ne sommes libres que parce qu’il veut que nous le soyons, et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S’il a créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je n’en sais rien. L’idée de création me confond et passe ma portée, je la crois autant que je la puis concevoir, mais je sais qu’il a formé l’univers et tout ce qui existe, qu’il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute ; mais mon esprit peut-il embrasser l’idée de l’éternité ? Pourquoi me payer de mots sans idée ? Ce que je conçois, c’est qu’il est avant les choses, qu’il sera tant qu’elles subsisteront, et qu’il serait même au-delà, si tout devait finir un jour. Qu’un être que je ne conçois pas donne l’existence à d’autres êtres, cela n’est qu’obscur et incompréhensible ; mais que l’être et le néant se convertissent d’eux-mêmes l’un dans l’autre, c’est une contradiction palpable, c’est une claire absurdité.
Dieu est intelligent ; mais comment l’est-il ? l’homme est intelligent quand il raisonne, et la suprême Intelligence n’a pas besoin de raisonner ; il n’y a pour elle ni prémisses ni conséquences, il n’y a pas même de proposition ; elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est, et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu’une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par elle-même ; Dieu peut, parce qu’il veut, sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n’est plus manifeste : mais la bonté dans l’homme est l’amour de ses semblables, et la bonté de Dieu est l’amour de l’ordre ; car c’est par l’ordre qu’il maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste ; j’en suis convaincu, c’est une suite de sa bonté ; l’injustice des hommes est leur œuvre et non pas la sienne ; le désordre moral, qui dépose contre la Providence aux yeux des Philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l’homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, et la justice de Dieu de demander compte à chacun de ce qu’il lui a donné.
Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je n’ai nulle idée absolue, c’est par des conséquences forcées, c’est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les comprendre, et dans le fond, c’est n’affirmer rien. J’ai beau me dire, Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve ; je n’en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.
Enfin plus je m’efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois ; mais elle est, cela me suffit ; moins je la conçois, plus je l’adore. Je m’humilie, et lui dis : Être des êtres, je suis, parce que tu es ; c’est m’élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s’anéantir devant toi : c’est mon ravissement d’esprit, c’est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur.
Après avoir ainsi de l’impression des objets sensibles, et du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles, déduit les principales vérités qu’il m’importait de connaître, il me reste à chercher quelles maximes j’en dois tirer pour ma conduite, et quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l’intention de celui qui m’y a placé. En suivant toujours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes d’une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la Nature en caractères ineffaçables. Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les Casuistes est la conscience, et ce n’est que quand on marchande avec elle, qu’on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même ; cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu’en faisant notre bien aux dépens d’autrui, nous faisons mal ! Nous croyons suivre l’impulsion de la Nature, et nous lui résistons : en écoutant ce qu’elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu’elle dit à nos cœurs ; l’être actif obéit, l’être passif commande. La conscience est la voix de l’âme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent, et alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe, nous n’avons que trop acquis le droit de la récuser ; mais la conscience ne trompe jamais, elle est le vrai guide de l’homme ; elle est à l’âme ce que l’instinct est au corps41 ; qui la suit obéit à la nature, et ne craint point de s’égarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que j’allais l’interrompre ; souffrez que je m’arrête un peu plus à l’éclaircir.
41.La Philosophie moderne qui n’admet que ce qu’elle explique, n’a garde d’admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui paraît guider, sans aucune connaissance acquise, les animaux vers quelque fin. L’instinct, selon l’un de nos plus sages philosophes, n’est qu’une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant ; et de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfants réfléchissent plus que les hommes ; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d’être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom je dois donner à l’ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu’il ne mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières, et à l’habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu’elles poussent, et les tue ensuite pour les laisser là, sans que jamais personne l’ait dressé à cette chasse, et lui ait appris qu’il y avait là des taupes ? Je demande encore, et ceci est plus important, pourquoi, la première fois que j’ai menacé ce même chien, il s’est jeté le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude suppliante et la plus propre à me toucher ; posture dans laquelle il se fût bien gardé de rester, si, sans me laisser fléchir, je l’eusse battu dans cet état. Quoi ! mon chien, tout petit encore, et ne faisant presque que de naître, avait-il acquis déjà des idées morales, savait-il ce que c’était que clémence et générosité ? sur quelles lumières acquises espérait-il m’apaiser en s’abandonnant ainsi à ma discrétion ? Tous les chiens du monde font à peu près la même chose dans le même cas, et je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les Philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l’instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations et des connaissances qu’elles nous font acquérir ; qu’ils l’expliquent d’une manière satisfaisante pour tout homme sensé : alors je n’aurai plus rien à dire, et je ne parlerai plus d’instinct.
Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres ; et le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne saurait être sain d’esprit ni bien constitué, qu’autant qu’il est bon. Si elle ne l’est pas, et que l’homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l’être sans se corrompre, et la bonté n’est en lui qu’un vice contre Nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain serait un animal aussi dépravé qu’un loup pitoyable, et la vertu seule nous laisserait des remords.
Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami ! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d’autrui ? Qu’est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l’avoir fait, d’un acte de bienfaisance ou d’un acte de méchanceté ? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres ? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ; est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes ? Tout nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt ; et tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité, nous consolent dans nos peines ; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n’avions avec qui les partager. S’il n’y a rien de moral dans le cœur de l’homme, d’où lui viennent donc ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d’amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant ? Ôtez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux ; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de n’aimer que lui-même, n’a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n’humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne vit plus ; et il est déjà mort.
Mais, quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste et bon. L’iniquité ne plaît qu’autant qu’on en profite ; dans tout le reste on veut que l’innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence et d’injustice : à l’instant un mouvement de colère et d’indignation s’élève au fond du cœur, et nous porte à prendre la défense de l’opprimé ; mais un devoir plus puissant nous retient, et les lois nous ôtent le droit de protéger l’innocence. Au contraire si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas : J’en voudrais avoir fait autant ? Il nous importe sûrement fort peu qu’un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans ; et cependant le même intérêt nous affecte dans l’histoire ancienne, que si tout cela s’était passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina ? Ai-je peur d’être sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s’il était mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu’ils nous nuisent ; mais parce qu’ils sont méchants. Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d’autrui ; et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l’augmente. Enfin l’on a, malgré soi, pitié des infortunés ; quand on est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauraient perdre tout à fait ce penchant : souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants, couvre encore la nudité du pauvre ; et le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.
On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés, et les met si souvent en évidence. Hélas ! qui de nous n’entendit jamais cette importune voix ? On parle par expérience, et l’on voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la Nature, nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne, et quel charme on trouve après l’avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit ; il s’égaye en se jetant hors de lui-même ; il tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui l’amuse ; sans la satire amère, sans la raillerie insultante, il serait toujours triste ; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure ; son ris n’est point de malignité, mais de joie : il en porte la source en lui-même ; il est aussi gai seul qu’au milieu d’un cercle ; il ne tire pas son consentement de ceux qui l’approchent, il le leur communique.
Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les Histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. L’ancien paganisme enfanta des Dieux abominables qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats, et qui n’offraient pour tableau du bonheur suprême, que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d’une autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel, l’instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adorait l’impudique Vénus ; l’intrépide Romain sacrifiait à la Peur ; il invoquait le Dieu qui mutila son père, et mourait sans murmure de la main du sien : les plus méprisables Divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la Nature, plus forte que celle des Dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonne ou mauvaises ; et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience.
Mais à ce mot j’entends s’élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : erreurs de l’enfance, préjugés de l’éducation, s’écrient-ils tous de concert ! Il n’y a rien dans l’esprit humain que ce qui s’y introduit par l’expérience ; et nous ne jugeons d’aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus ; cet accord évident et universel de toutes les Nations, ils l’osent rejeter ; et contre l’éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d’eux seuls, comme si tous les penchants de la Nature étaient anéantis par la dépravation d’un peuple, et que, sitôt qu’il est des monstres, l’espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu’il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l’autorité qu’il refuse aux Écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres, fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l’induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et d’accord sur ce seul point ? Ô Montaigne ! toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un Philosophe peut l’être, et dis-moi s’il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux ; où l’homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré.
Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt ; mais d’où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu’est-ce qu’aller à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul n’agit que pour son bien ; mais s’il est un bien moral dont il faut tenir compte, on n’expliquera jamais par l’intérêt propre que les actions des méchants. Il est même à croire qu’on ne tentera point d’aller plus loin. Ce serait une trop abominable philosophie que celle où l’on serait embarrassé des actions vertueuses ; où l’on ne pourrait se tirer d’affaire qu’en leur controuvant des intentions basses et des motifs sans vertu, où l’on serait forcé d’avilir Socrate et de calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvaient germer parmi nous, la voix de la Nature, ainsi que celle de la raison s’élèveraient incessamment contre elles, et ne laisseraient jamais à un seul de leurs partisans l’excuse de l’être de bonne foi.
Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les philosophes prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage.
Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître, et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la Nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments ; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.
Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées42. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature, et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral, formé par ce double rapport, à soi-même et à ses semblables, que naît l’impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer : l’homme n’en a pas la connaissance innée ; mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer : c’est ce sentiment qui est inné.
42.À certains égards les idées sont des sentiments et les sentiments sont des idées. Les deux noms conviennent à toute perception qui nous occupe et de son objet, et de nous-mêmes qui en sommes affectés : il n’y a que l’ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lorsque premièrement occupés de l’objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c’est une idée ; au contraire quand l’impression reçue excite notre première attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l’objet qui la cause, c’est un sentiment.
Je ne crois donc pas, mon ami, qu’il soit impossible d’expliquer par des conséquences de notre nature, le principe immédiat de la conscience indépendant de la raison même ; et quand cela serait impossible, encore ne serait-il pas nécessaire : car, puisque ceux qui nient ce principe admis et reconnu par tout le genre humain, ne prouvent point qu’il n’existe pas, mais se contentent de l’affirmer ; quand nous affirmons qu’il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu’eux, et nous avons de plus le témoignage intérieur, et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et confondent d’abord les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se rouvrent, se raffermissent, et bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison, tels que nous les montrait d’abord la Nature ; ou plutôt, soyons plus simples et moins vains ; bornons-nous aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes ; puisque c’est toujours à eux que l’étude nous ramène, quand elle ne nous a point égarés.
Conscience ! conscience ! instinct divin ; immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu ; c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle, et d’une raison sans principe.
Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S’il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l’entendent ? Eh ! c’est qu’il nous parle la langue de la Nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix ; le monde et le bruit l’épouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis, elle fuit ou se tait devant eux ; leur voix bruyante étouffe la sienne, et l’empêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être éconduite ; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus ; et, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu’il en coûta de la bannir.
Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentais en moi ! Combien de fois la tristesse et l’ennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupportables ! Mon cœur aride ne donnait qu’un zèle languissant et tiède à l’amour de la vérité. Je me disais, pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n’est pas ? Le bien moral n’est qu’une chimère ; il n’y a rien de bon que les plaisirs des sens. Ô quand une fois on a perdu le goût des plaisirs de l’âme, qu’il est difficile de le reprendre ! Qu’il est plus difficile encore de le prendre quand on ne l’a jamais eu ! S’il existait un homme assez misérable pour n’avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendît content de lui-même, et bien aise d’avoir vécu, cet homme serait incapable de jamais se connaître ; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resterait méchant par force, et serait éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu’il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé, pour n’avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire ? Cette tentation est si naturelle et si douce, qu’il est impossible de lui résister toujours ; et le souvenir du plaisir qu’elle a produit une fois, suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d’abord pénible à satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, et ce prix ne s’obtient qu’après l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu, mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la Fable, elle prend d’abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui parlaient pour l’intérêt commun, et par ma raison qui rapportait tout à moi, j’aurais flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, et toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières n’eussent éclairé mon cœur ; si la vérité qui fixa mes opinions, n’eût encore assuré ma conduite et ne m’eût mis d’accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner ? La vertu, disent-ils, est l’amour de l’ordre : mais cet amour peut-il donc et doit-il l’emporter en moi sur celui de mon bien-être ? Qu’ils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots ; car je dis aussi moi, que le vice est l’amour de l’ordre, pris dans un sens différent. Il y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment et intelligence. La différence est, que le bon s’ordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses, l’autre mesure son rayon et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné, par rapport au centre commun, qui est Dieu, et par rapport à tous les cercles concentriques, qui sont les créatures. Si la Divinité n’est pas, il n’y a que le méchant qui raisonne, le bon n’est qu’un insensé.
Ô mon enfant ! puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté l’amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie, et la source du bonheur dont on a désespéré ! Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l’injustice des hommes, s’y retracent au nom de l’éternelle justice, qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l’ouvrage et l’instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes, et par le bon usage de ma liberté : j’acquiesce à l’ordre qu’il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et d’y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien ? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu’elle est passagère et qu’elle vient d’un corps qui n’est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu’elle est vue, et je prends acte pour l’autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis : l’Être juste qui régit tout, saura bien m’en dédommager ; les besoins de mon corps, les misères de ma vie me rendent l’idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter.
Pourquoi mon âme est-elle soumise à mes sens et enchaînée à ce corps qui l’asservit et la gêne ? Je n’en sais rien ; suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis : Si l’esprit de l’homme fût resté libre et pur, quel mérite aurait-il d’aimer et suivre l’ordre qu’il verrait établi et qu’il n’aurait nul intérêt à troubler ? Il serait heureux, il est vrai ; mais il manquerait à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi ; il ne serait que comme les Anges, et sans doute l’homme vertueux sera plus qu’eux. Unie à un corps mortel, par des liens non moins puissants qu’incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite l’âme à rapporter tout à lui, et lui donne un intérêt contraire à l’ordre général qu’elle est pourtant capable de voir et d’aimer ; c’est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite et la récompense, et qu’elle se prépare un bonheur inaltérable, en combattant ses passions terrestres et se maintenant dans sa première volonté.
Que si même, dans l’état d’abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes, si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d’être subjugués par eux ? Pourquoi reprochons-nous à l’Auteur des choses, les maux que nous nous faisons, et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes ? Ah ! ne gâtons point l’homme ; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords ! Les coupables qui se disent forcés au crime, sont aussi menteurs que méchants ; comment ne voient-ils point que la faiblesse dont ils se plaignent, est leur propre ouvrage ; que leur première dépravation vient de leur volonté ; qu’à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles ? Sans doute il ne dépend plus d’eux de n’être pas méchants et faibles ; mais il dépendit d’eux de ne le pas devenir. Ô que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s’ouvrir, nous savions l’occuper des objets qu’il doit connaître, pour apprécier ceux qu’il ne connaît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs ! Cette étude nous paraît ennuyeuse et pénible, parce que nous n’y songeons que déjà corrompu par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estime avant de connaître le bien et le mal ; et puis rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.
Il est un âge, où le cœur libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu’il ne connaît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, et, trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, et croit le trouver où il n’est point. Ces illusions ont duré trop longtemps pour moi. Hélas ! je les ai trop tard connues, et n’ai pu tout à fait les détruire ; elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire, elles ne m’abusent pas ; je les connais pour ce qu’elles sont, en les suivant je les méprise. Loin d’y voir l’objet de mon bonheur, j’y vois son obstacle. J’aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, et n’aurai besoin que de moi pour être heureux ; en attendant je le suis dès cette vie, parce que j’en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que j’en peux retirer dépend de moi.
Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de bonheur, de force et de liberté, je m’exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l’ordre de l’Univers, non pour l’expliquer par de vains systèmes, mais pour l’admirer sans cesse, pour adorer le sage Auteur qui s’y fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence ; je m’attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas ; que lui demanderais-je ? qu’il changeât pour moi le cours des choses, qu’il fît des miracles en ma faveur ? Moi qui dois aimer par-dessus tout l’ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrais-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non, ce vœu téméraire mériterait d’être plutôt puni qu’exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire ; pourquoi lui demander ce qu’il m’a donné ? Ne m’a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir ? Si je fais le mal, je n’ai point d’excuse ; je le fais parce que je le veux ; lui demander de changer ma volonté, c’est lui demander ce qu’il me demande ; c’est vouloir qu’il fasse mon œuvre, et que j’en recueille le salaire ; n’être pas content de mon état, c’est ne vouloir plus être homme, c’est vouloir autre chose que ce qui est, c’est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais, j’acquiesce à ta bonté ; je crois partager d’avance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défiance de moi-même la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j’attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m’égare, et si cette erreur m’est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes, et combien d’hommes sont d’accord en tout ? L’illusion qui m’abuse a beau me venir de moi, c’est lui seul qui m’en peut guérir. J’ai fait ce que j’ai pu pour atteindre à la vérité ; mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable ? c’est à elle à s’approcher.
LE BON PRÊTRE avait parlé avec véhémence ; il était ému, je l’étais aussi. Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes, et apprendre aux hommes le culte des Dieux. Cependant je voyais des foules d’objections à lui faire ; je n’en fis pas une, parce qu’elles étaient moins solides qu’embarrassantes, et que la persuasion était pour lui. À mesure qu’il me parlait selon sa conscience, la mienne semblait me confirmer ce qu’il m’avait dit.
Les sentiments que vous venez de m’exposer, lui dis-je, me paraissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer, que par ce que vous dites croire. J’y vois, à peu de chose près, le théisme ou la religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l’athéisme ou l’irréligion, qui est la doctrine directement opposée. Mais dans l’état actuel de ma foi, j’ai plus à remonter qu’à descendre pour adopter vos opinions, et je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d’être aussi sage que vous. Pour être, au moins, aussi sincère, je veux consulter avec moi. C’est le sentiment intérieur qui doit me conduire à votre exemple, et vous m’avez appris vous-même qu’après lui avoir longtemps imposé silence, le rappeler n’est pas l’affaire d’un moment. J’emporte vos discours dans mon cœur, il faut que je les médite. Si, après m’être bien consulté, j’en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, et je serai votre prosélyte jusqu’à la mort. Continuez, cependant, à m’instruire ; vous ne m’avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation, des Écritures, de ces dogmes obscurs sur lesquels je vais errant dès mon enfance, sans pouvoir les concevoir ni les croire, et sans savoir ni les admettre ni les rejeter.
Oui, mon enfant, dit-il en m’embrassant, j’achèverai de vous dire ce que je pense ; je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi : mais le désir que vous me témoignez était nécessaire, pour m’autoriser à n’avoir aucune réserve avec vous. Je ne vous ai rien dit jusqu’ici que je ne crusse pouvoir vous être utile, et dont je ne fusse intimement persuadé. L’examen qui me reste à faire est bien différent ; je n’y vois qu’embarras, mystère, obscurité ; je n’y porte qu’incertitude et défiance. Je ne me détermine qu’en tremblant, et je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentiments étaient plus stables, j’hésiterais de vous exposer les miens ; mais dans l’état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi43. Au reste, ne donnez à mes discours que l’autorité de la raison ; j’ignore si je suis dans l’erreur. Il est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif ; mais souvenez-vous qu’ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter. Cherchez la vérité vous-même ; pour moi, je ne vous promets que de la bonne foi.
43.Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public.
Vous ne voyez dans mon exposé que la religion naturelle : il est bien étrange qu’il en faille une autre ! Par où connaîtrai-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu’il donne à mon esprit, et selon les sentiments qu’il inspire à mon cœur ? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l’homme, et honorable à son Auteur, puis-je tirer d’une doctrine positive, que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés ? Montrez-moi ce qu’on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, et pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître d’un nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien ? Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la Nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Être, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu’aux mystères inconcevables qui l’environnent ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu’ils rendent l’homme orgueilleux, intolérant, cruel ; qu’au lieu d’établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain.
On me dit qu’il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institués ; et l’on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode, et lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on n’eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y aurait jamais eu qu’une religion sur la terre.
Il fallait un culte uniforme ; je le veux bien : mais ce point était-il donc si important qu’il fallût tout l’appareil de la puissance divine pour l’établir ? Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur ; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. C’est avoir une vanité bien folle de s’imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l’habit du Prêtre, à l’ordre des mots qu’il prononce, aux gestes qu’il fait à l’autel, et à toutes ses génuflexions. Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s’il doit être uniforme pour le bon ordre, c’est purement une affaire de police ; il ne faut point de révélation pour cela.
Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de l’éducation, et par ce dangereux amour-propre qui veut toujours porter l’homme au-dessus de sa sphère, ne pouvant élever mes faibles conceptions jusqu’au grand Être, je m’efforçais de le rabaisser jusqu’à moi. Je rapprochais les rapports infiniment éloignés, qu’il a mis entre sa nature et la mienne. Je voulais des communications plus immédiates, des instructions plus particulières ; et non content de faire Dieu semblable à l’homme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulais des lumières surnaturelles ; je voulais un culte exclusif ; je voulais que Dieu m’eût dit ce qu’il n’avait pas dit à d’autres, ou ce que d’autres n’auraient pas entendu comme moi.
Regardant le point où j’étais parvenu, comme le point commun d’où partaient tous les croyants pour arriver à un culte plus éclairé, je ne trouvais dans les dogmes de la religion naturelle que les éléments de toute religion. Je considérais cette diversité de sectes qui règnent sur la terre, et qui s’accusent mutuellement de mensonge et d’erreur ; je demandais : Quelle est la bonne ? Chacun me répondait : C’est la mienne ; chacun disait : Moi seul et mes partisans pensons juste, tous les autres sont dans l’erreur. Et comment savez-vous que votre secte est la bonne ? Parce que Dieu l’a dit44. Et qui vous dit que Dieu l’a dit ? Mon Pasteur qui le sait bien. Mon pasteur me dit d’ainsi croire, et ainsi je crois ; il m’assure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent, et je ne les écoute pas.
44.Tous, dit un bon et sage Prêtre, disent qu’ils la tiennent et la croient (et tous usent de ce jargon), que non des hommes, ne d’aucune créature, ains de Dieu. Mais, à dire vrai sans rien flatter ni déguiser, il n’en est rien, elles sont, quoi qu’on die, tenues par mains et moyens humains ; témoin premièrement la manière que les religions ont été reçues au monde et sont encore tous les jours par les particuliers : la nation, le pays, le lieu donne la Religion : l’on est de celle que le lieu auquel on est né et élevé tient : nous sommes circoncis, baptisés, Juifs, Mahométans, Chrétiens, avant que nous sachions que nous sommes hommes, la religion n’est pas de notre choix et élection ; témoin après la vie et les mœurs si mal accordantes avec la Religion ; témoin que par occasions humaines et bien légères, l’on va contre la teneur de sa Religion. Charron, De la Sagesse, liv. II, chap. 5, p. 257, édit. Bordeaux, 1601. Il y a grande apparence que la sincère profession de foi du vertueux Théologal de Condom, n’eût pas été fort différente de celle du Vicaire Savoyard.
Quoi, pensais-je, la vérité n’est-elle pas une, et ce qui est vrai chez moi peut-il être faux chez vous ? Si la méthode de celui qui suit la bonne route et celle de celui qui s’égare est la même, quel mérite ou quel tort a l’un de plus que l’autre ? Leur choix est l’effet du hasard, le leur imputer est iniquité ; c’est récompenser ou punir, pour être né dans tel ou tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi, c’est outrager sa justice.
Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à Dieu, ou, s’il en est une qu’il prescrive aux hommes, et qu’il les punisse de méconnaître, il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, Européens, Indiens, Africains, Sauvages. S’il était une religion sur la terre hors de laquelle il n’y eût que peine éternelle, et qu’en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n’eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion serait le plus inique et le plus cruel des tyrans.
Cherchons-nous donc sincèrement la vérité ? Ne donnons rien au droit de la naissance et à l’autorité des pères et des pasteurs, mais rappelons à l’examen de la conscience et de la raison tout ce qu’ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : soumets ta raison ; autant m’en peut dire celui qui me trompe ; il me faut des raisons pour soumettre ma raison.
Toute la théologie que je puis acquérir de moi-même par l’inspection de l’Univers, et par le bon usage de mes facultés, se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauraient être l’autorité des hommes : car nul homme n’étant d’une autre espèce que moi, tout ce qu’un homme connaît naturellement, je puis aussi le connaître, et un autre homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je crois ce qu’il dit, ce n’est pas parce qu’il le dit, mais parce qu’il le prouve. Le témoignage des hommes n’est donc au fond que celui de ma raison même, et n’ajoute rien aux moyens naturels que Dieu m’a donnés de connaître la vérité.
Apôtre de la vérité, qu’avez-vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge ? Dieu lui-même a parlé ; écoutez sa révélation. C’est autre chose. Dieu a parlé ! voilà certes un grand mot ? Et à qui a-t-il parlé ? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc n’en ai-je rien entendu ? Il a chargé d’autres hommes de vous rendre sa parole. J’entends : ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J’aimerais mieux avoir entendu Dieu lui-même ; il ne lui en aurait pas coûté davantage, et j’aurais été à l’abri de la séduction. Il vous en garantit, en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela ? Par des prodiges. Et où sont ces prodiges ? Dans les livres. Et qui a fait ces livres ? Des hommes. Et qui a vu ces prodiges ? Des hommes qui les attestent. Quoi ! toujours des témoignages humains ! toujours des hommes qui me rapportent ce que d’autres hommes ont rapporté ? Que d’hommes entre Dieu et moi ! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. Ô si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail, l’en aurais-je servi de moins bon cœur ?
Considérez, mon ami, dans quelle horrible discussion me voilà engagé ; de quelle immense érudition j’ai besoin pour remonter dans les plus hautes antiquités ; pour examiner, peser, confronter les prophéties, les révélations, les faits, tous les monuments de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les temps, les lieux, les auteurs, les occasions ! Quelle justesse de critique m’est nécessaire pour distinguer les pièces authentiques des pièces supposées ; pour comparer les objections aux réponses, les traductions aux originaux ; pour juger de l’impartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs lumières ; pour savoir si l’on n’a rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé, falsifié ; pour lever les contradictions qui restent ; pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux ; si ces allégations leur ont été connues ; s’ils en ont fait assez de cas pour daigner y répondre ; si les livres étaient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent ; si nous avons été d’assez bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous, et pour y laisser leurs plus fortes objections, telles qu’ils les avaient faites.
Tous ces monuments reconnus pour incontestables, il faut passer ensuite aux preuves de la mission de leurs auteurs ; il faut bien savoir les lois des sorts, les probabilités éventives, pour juger quelle prédiction ne peut s’accomplir sans miracle ; le génie des langues originales pour distinguer ce qui est prédiction dans ces langues, et ce qui n’est que figure oratoire ; quels faits sont dans l’ordre de la Nature, et quels autres faits n’y sont pas ; pour dire jusqu’à quel point un homme adroit peut fasciner les yeux des simples, peut étonner même les gens éclairés ; chercher de quelle espèce doit être un prodige et quelle authenticité il doit avoir, non seulement pour être cru, mais pour qu’on soit punissable d’en douter ; comparer les preuves des vrais et des faux prodiges, et trouver les règles sûres pour les discerner ; dire enfin pourquoi Dieu choisit, pour attester sa parole, des moyens qui ont eux-mêmes si grand besoin d’attestation, comme s’il se jouait de la crédulité des hommes, et qu’il évitât à dessein les vrais moyens de les persuader.
Supposons que la Majesté divine daigne s’abaisser assez pour rendre un homme l’organe de ses volontés sacrées ; est-il raisonnable, est-il juste d’exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre, sans le lui faire connaître pour tel ? Y a-t-il de l’équité à ne lui donner pour toutes lettres de créance, que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire ? Par tous les pays du monde si l’on tenait pour vrais tous les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus, chaque secte serait la bonne, il y aurait plus de prodiges que d’événements naturels ; et le plus grand de tous les miracles serait que là où il y a des fanatiques persécutés, il n’y eût point de miracles. C’est l’ordre inaltérable de la Nature qui montre le mieux la sage main qui la régit ; s’il arrivait beaucoup d’exceptions, je ne saurais plus qu’en penser ; et pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.
Qu’un homme vienne nous tenir ce langage : Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut ; reconnaissez à ma voix celui qui m’envoie. J’ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s’aplanir, aux flots de s’élever, à la terre de prendre un autre aspect : à ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à l’instant le maître de la Nature ! Elle n’obéit point aux imposteurs ; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres ; et c’est là qu’ils ont bon marché d’un petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui m’osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi ? Si vos miracles faits pour prouver votre doctrine ont eux-mêmes besoin d’être prouvés, de quoi servent-ils ? Autant valait n’en point faire.
Reste enfin l’examen le plus important dans la doctrine annoncée ; car puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles, prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés nous ne sommes pas plus avancés qu’auparavant, et puisque les magiciens de Pharaon osaient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qu’il faisait par l’ordre exprès de Dieu, pourquoi dans son absence n’eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité ? Ainsi donc après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine45, de peur de prendre l’œuvre du Démon pour l’œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallèle ?
45.Cela est formel en mille endroits de l’Écriture, et entre autres dans le Deutéronome, chapitre XIII, où il est dit que, si un Prophète annonçant des Dieux étrangers confirme ses discours par des prodiges, et que ce qu’il prédit arrive, loin d’y avoir aucun égard on doit mettre ce Prophète à mort. Quand donc les païens mettaient à mort les apôtres leur annonçant un dieu étranger et prouvant leur mission par des prédictions et des miracles, je ne vois pas ce qu’on avait à leur objecter de solide, qu’ils ne pussent à l’instant rétorquer contre nous. Or que faire en pareil cas ? une seule chose : Revenir au raisonnement, et laisser là les miracles. Mieux eût valu n’y pas recourir. C’est là du bon sens le plus simple, qu’on n’obscurcit qu’à force de distinctions tout au moins très subtiles. Des subtilités dans le Christianisme ! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des Cieux aux simples ? il a donc eu tort de commencer le plus beau de ses discours par féliciter les pauvres d’esprit ; s’il faut tant d’esprit pour entendre sa doctrine, et pour apprendre à croire en lui ? Quand vous m’aurez prouvé que je dois me soumettre, tout ira fort bien : mais pour me prouver cela, mettez-vous à ma portée ; mesurez vos raisonnements à la capacité d’un pauvre d’esprit, ou je ne reconnais plus en vous le vrai disciple de votre maître, et ce n’est pas sa doctrine que vous m’annoncez.
Cette doctrine venant de Dieu, doit porter le sacré caractère de la Divinité ; non seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit ; mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale, et des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenait que des choses absurdes et sans raison, si elle ne nous inspirait que des sentiments d’aversion pour nos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignait qu’un Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et se vantant de punir même les innocents, mon cœur ne serait point attiré vers ce Dieu terrible, et je me garderais de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là ; car vous voyez bien qu’il faudrait nécessairement opter. Votre Dieu n’est pas le nôtre, dirais-je à ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain, n’est pas le père commun des hommes ; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures, n’est pas le Dieu clément et bon que ma raison m’a montré.
À l’égard des dogmes, elle me dit qu’ils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, c’est par l’obscurité qu’elle laisse dans les grandes vérités qu’elle nous enseigne : c’est à la révélation de nous enseigner ces vérités d’une manière sensible à l’esprit de l’homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir, afin qu’il les croie. La foi s’assure et s’affermit par l’entendement ; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire : celui qui charge de mystères, de contradictions, le culte qu’il me prêche, m’apprend par cela même à m’en défier. Le Dieu que j’adore n’est point un Dieu de ténèbres, il ne m’a point doué d’un entendement pour m’en interdire l’usage ; me dire de soumettre ma raison, c’est outrager son Auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison ; il l’éclaire.
Nous avons mis à part toute autorité humaine, et sans elle je ne saurais voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, et cherchons ce qu’ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.
L’Inspiré.
« La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie ; mais moi je vous apprends de la part de Dieu, que c’est la partie qui est plus grande que le tout.
Le Raisonneur.
» Et qui êtes-vous, pour m’oser dire que Dieu se contredit ; et à qui croirai-je par préférence, de lui qui m’apprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui m’annoncez de sa part une absurdité ?
L’Inspiré.
» À moi ; car mon instruction est plus positive, et je vais vous prouver invinciblement que c’est lui qui m’envoie.
Le Raisonneur.
» Comment ? vous me prouverez que c’est Dieu qui vous envoie déposer contre lui ? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre qu’il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche, que par l’entendement qu’il m’a donné ?
L’Inspiré.
» L’entendement qu’il vous a donné ! Homme petit et vain ! comme si vous étiez le premier impie qui s’égare dans sa raison corrompue par le péché !
Le Raisonneur.
» Homme de Dieu, vous ne seriez pas, non plus, le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.
L’Inspiré.
» Quoi ! les Philosophes disent aussi des injures !
Le Raisonneur.
» Quelquefois, quand les saints leur en donnent l’exemple.
L’Inspiré.
» Oh ! moi, j’ai le droit d’en dire, je parle de la part de Dieu.
Le Raisonneur.
» Il serait bon de montrer vos titres avant d’user de vos privilèges.
L’Inspiré.
» Mes titres sont authentiques La terre et les cieux déposeront pour moi. Suivez bien mes raisonnements je vous prie.
Le Raisonneur.
» Vos raisonnements ! vous n’y pensez pas. M’apprendre que ma raison me trompe, n’est-ce pas réfuter ce qu’elle m’aura dit pour vous ? Quiconque veut récuser la raison, doit convaincre sans se servir d’elle. Car, supposons qu’en raisonnant vous m’ayez convaincu ; comment saurai-je si ce n’est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me dites ? D’ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer, plus évidente que l’axiome qu’elle doit détruire ? Il est tout aussi croyable qu’un bon syllogisme est un mensonge, qu’il l’est, que la partie est plus grande que le tout.
L’Inspiré.
» Quelle différence ! mes preuves sont sans réplique ; elles sont d’un ordre surnaturel.
Le Raisonneur.
» Surnaturel ! Que signifie ce mot ? Je ne l’entends pas.
L’Inspiré.
» Des changements dans l’ordre de la Nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.
Le Raisonneur.
» Des prodiges, des miracles ! Je n’ai jamais rien vu de tout cela.
L’Inspiré.
» D’autres l’ont vu pour vous. Des nuées de témoins… le témoignage des peuples…
Le Raisonneur.
» Le témoignage des peuples est-il d’un ordre surnaturel ?
L’Inspiré.
» Non ; mais quand il est unanime, il est incontestable.
Le Raisonneur.
» Il n’y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et l’on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car l’attestation du genre humain n’en est pas une.
L’Inspiré.
» Ô cœur endurci ! la grâce ne vous parle point.
Le Raisonneur.
» Ce n’est pas ma faute ; car selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu d’elle.
L’Inspiré.
» Ah ! c’est ce que je fais, et vous ne m’écoutez pas : mais que dites-vous des prophéties ?
Le Raisonneur.
» Je dis premièrement que je n’ai pas plus entendu de prophéties, que je n’ai vu de miracles. Je dis de plus, qu’aucune prophétie ne saurait faire autorité pour moi.
L’Inspiré.
» Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous ?
Le Raisonneur.
» Parce que pour qu’elles la fissent, il faudrait trois choses dont le concours est impossible ; savoir que j’eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l’événement, et qu’il me fût démontré que cet événement n’a pu cadrer fortuitement avec la prophétie : car fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu’un axiome de géométrie ; puisque la clarté d’une prédiction faite au hasard n’en rend pas l’accomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l’a prédit.
» Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. À croire tout cela sur la foi d’autrui, et à soumettre à l’autorité des hommes l’autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit, pouvaient souffrir quelque atteinte, il n’y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude, et, loin d’être sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serais pas même assuré qu’il existe. »
Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce n’est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s’excluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu’une le soit. Pour la reconnaître, il ne suffit pas d’en examiner une, il faut les examiner toutes ; et dans quelque matière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre46 ; il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond. Plus un sentiment nous paraît démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d’hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudrait être bien simple pour croire qu’il suffit d’entendre les Docteurs de son parti pour s’instruire des raisons du parti contraire. Où sont les Théologiens qui se piquent de bonne foi ? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir ? Chacun brille dans son parti ; mais tel au milieu des siens est tout fier de ses preuves, qui ferait un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens d’un autre parti. Voulez-vous instruire dans les livres ? quelle érudition il faut acquérir, que de langues il faut apprendre, que de bibliothèques il faut feuilleter, quelle immense lecture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix ? Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis ; quand on les trouverait, ils seraient bientôt réfutés. L’absent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance, effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D’ailleurs souvent les livres nous trompent, et ne rendent pas fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux Protestants n’est point celle qu’on enseigne au peuple, et que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions du prône. Pour bien juger d’une religion, il ne faut pas l’étudier dans les livres de ses sectateurs, il faut aller l’apprendre chez eux ; cela est fort différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font l’esprit de sa croyance, et qu’il y faut joindre pour en juger.
46.Plutarque rapporte que les Stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties. Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée ; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive, ressemble beaucoup à celle de ces Stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l’on est injuste.
Combien de grands peuples n’impriment point de livres et ne lisent pas les nôtres ! Comment jugeront-ils de nos opinions ? Comment jugerons-nous des leurs ? Nous les raillons, ils nous raillent : ils ne savent pas nos raisons, nous ne savons pas les leurs, et si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. Dans quel pays n’y a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi, d’honnêtes gens amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent qu’à la connaître ? Cependant chacun la voit dans son culte, et trouve absurdes les cultes des autres Nations ; donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu’ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.
Nous avons trois principales religions en Europe. L’une admet une seule révélation, l’autre en admet deux, l’autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les autres, les accuse d’aveuglement, d’endurcissement, d’opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, s’il n’a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons ? Celle qui n’admet qu’une révélation est la plus ancienne, et paraît la plus sûre ; celle qui en admet trois est la plus moderne, et paraît la plus conséquente ; celle qui en admet deux et rejette la troisième, peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle, l’inconséquence saute aux yeux.
Dans les trois révélations, les Livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n’entendent plus l’Hébreu, les Chrétiens n’entendent ni l’Hébreu ni le Grec, les Turcs ni les Persans n’entendent point l’Arabe, et les Arabes modernes, eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une manière bien simple d’instruire les hommes, de leur parler toujours une langue qu’ils n’entendent point ? On traduit ces livres, dira-t-on ; belle réponse ! Qui m’assurera que ces livres sont fidèlement traduits, qu’il est même possible qu’ils le soient, et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il qu’il ait besoin d’interprète ?
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres, et que celui qui n’est à portée ni de ces livres, ni de gens qui les entendent, soit puni d’une ignorance involontaire. Toujours des livres ! Quelle manie ! Parce que l’Europe est pleine de livres, les Européens les regardent comme indispensables, sans songer que sur les trois quarts de la terre, on n’en a jamais vu. Tous les livres n’ont-ils pas été écrits par des hommes ? Comment donc l’homme en aurait-il besoin pour connaître ses devoirs, et quels moyens avait-il de les connaître avant que ces livres fussent faits ? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de l’autorité de l’Église ; mais que gagnent-ils à cela, s’il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité, qu’aux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? L’Église décide que l’Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ? Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos discussions.
Connaissez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine d’examiner avec soin ce que le Judaïsme allègue contre eux ? Si quelques-uns en ont vu quelque chose, c’est dans les livres des Chrétiens. Bonne manière de s’instruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire ? Si quelqu’un osait publier parmi nous des livres où l’on favoriserait ouvertement le Judaïsme, nous punirions l’Auteur, l’Éditeur, le Libraire47. Cette police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.
47.Entre mille faits connus, en voici un qui n’a pas besoin de commentaire. Dans le seizième siècle, les Théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les livres des Juifs, sans distinction, l’illustre et savant Reuchlin consulté sur cette affaire, s’en attira de terribles, qui faillirent le perdre, pour avoir seulement été d’avis qu’on pouvait conserver ceux de ces livres qui ne faisaient rien contre le Christianisme, et qui traitaient de matières indifférentes à la religion.
Ceux d’entre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ; la tyrannie qu’on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l’injustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne : qu’oseront-ils dire sans s’exposer à nous faire crier au blasphème ? L’avidité nous donne du zèle, et ils sont trop riches pour n’avoir pas tort. Les plus savants, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable payé pour calomnier sa secte ; vous ferez parler quelques vils fripiers, qui céderont pour vous flatter ; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs Docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiraient en sûreté l’on eût aussi bon marché d’eux ? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les Rabbins d’Amsterdam, il est tout aussi clair qu’elles n’y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors, seulement, nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.
À Constantinople, les Turcs disent leurs raisons, mais nous n’osons dire les nôtres ; là, c’est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point, le même respect que nous exigeons pour Jésus-Christ des Juifs qui n’y croient pas davantage, les Turcs ont-ils tort, avons-nous raison ? Sur quel principe équitable résoudrons-nous cette question ?
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens, et combien de millions d’hommes n’ont jamais ouï parler de Moïse, de Jésus-Christ, ni de Mahomet ? On le nie ; on soutient que nos Missionnaires vont partout. Cela est bientôt dit : mais vont-ils dans le cœur de l’Afrique encore inconnue, et où jamais Européen n’a pénétré jusqu’à présent ? Vont-ils dans la Tartarie méditerranée suivre à cheval les Hordes ambulantes dont jamais étranger n’approche, et qui loin d’avoir ouï parler du Pape, connaissent à peine le grand Lama ? Vont-ils dans les continents immenses de l’Amérique, où des Nations entières ne savent pas encore que des peuples d’un autre monde ont mis les pieds dans le leur ? Vont-ils au Japon, dont leurs manœuvres les ont fait chasser pour jamais, et où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent, que comme des intrigants rusés, venus avec un zèle hypocrite pour s’emparer doucement de l’Empire ? Vont-ils dans les Harems des princes de l’Asie annoncer l’Évangile à des milliers de pauvres esclaves ? Qu’ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu’aucun Missionnaire ne puisse leur prêcher la Foi ? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses ?
Quand il serait vrai que l’Évangile est annoncé par toute la terre, qu’y gagnerait-on ? La veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans un pays, il y est sûrement mort quelqu’un qui n’a pu l’entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu’un-là ? N’y eût-il dans tout l’univers qu’un seul homme à qui l’on n’aurait jamais prêché Jésus-Christ, l’objection serait aussi forte pour ce seul homme, que pour le quart du genre humain.
Quand les Ministres de l’Évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu’on pût raisonnablement admettre sur leur parole, et qui ne demandât pas la plus exacte vérification ? Vous m’annoncez un Dieu né et mort il y a deux mille ans à l’autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, et vous me dites que tous ceux qui n’auront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité d’un homme que je ne connais point ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les événements dont il voulait m’obliger d’être instruit ? Est-ce un crime d’ignorer ce qui se passe aux Antipodes ? Puis-je deviner qu’il y a eu dans un autre hémisphère un peuple Hébreu et une ville de Jérusalem ? Autant vaudrait m’obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l’apprendre ; mais pourquoi n’êtes-vous pas venu l’apprendre à mon père, ou, pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n’en avoir jamais rien su ? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui était si bon, si bienfaisant, et qui ne cherchait que la vérité ? Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place : voyez si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les choses incroyables que vous me dites, et concilier tant d’injustices avec le Dieu juste que vous m’annoncez. Laissez-moi, de grâce, aller voir ce pays lointain, où s’opérèrent tant de merveilles inouïes dans celui-ci ; que j’aille savoir pourquoi les habitants de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne l’ont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu ? Que ferai-je donc, moi qui n’en ai jamais entendu parler que par vous ? Vous ajoutez qu’ils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis, qu’aucun d’eux n’approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela : mais les habitants d’aujourd’hui, que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs ? Ils le nient, ils ne reconnaissent pas non plus Dieu pour Dieu ; autant valait donc laisser les enfants des autres.
Quoi ! dans cette même ville où Dieu est mort, les anciens ni les nouveaux habitants ne l’ont point reconnu, et vous voulez que je le reconnaisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de là. Ne voyez-vous pas qu’avant que j’ajoute foi à ce livre que vous appelez sacré, et auquel je ne comprends rien, je dois savoir par d’autres que vous quand et par qui il a été fait, comment il s’est conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent, quoiqu’ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m’apprenez ? Vous sentez bien qu’il faut nécessairement que j’aille en Europe, en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même ; il faudrait que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.
Non seulement ce discours me paraît raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi, et renvoyer bien loin le Missionnaire, qui, avant la vérification des preuves veut se dépêcher de l’instruire et de le baptiser. Or je soutiens qu’il n’y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections ou d’autres équivalentes n’aient autant et plus de force que contre le Christianisme. D’où il suit que s’il n’y a qu’une religion véritable, et que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies : nul n’est exempt du premier devoir de l’homme, nul n’a droit de se fier au jugement d’autrui. L’artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, l’infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il n’y aura plus de peuple fixe et stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant, à grands frais et avec de longues fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes les cultes divers qu’on y suit. Alors adieu les métiers, les arts, les sciences humaines, et toutes les occupations civiles, il ne peut plus y avoir d’autre étude que celle de la religion : à grand’peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, le mieux employé son temps, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d’années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s’en tenir, et ce sera beaucoup s’il apprend avant sa mort dans quel culte il aurait dû vivre.
Voulez-vous mitiger cette méthode, et donner la moindre prise à l’autorité des hommes ? À l’instant vous lui rendez tout ; et si le fils d’un Chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond et impartial, la religion de son père, pourquoi le fils d’un Turc ferait-il mal de suivre de même la religion du sien ? Je défie tous les intolérants de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.
Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, et punir les innocents du péché de leur père, que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d’affaire en envoyant obligeamment un Ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, aurait vécu moralement bien. La belle invention que cet Ange ! Non contents de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d’en employer.
Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent l’orgueil et l’intolérance, quand chacun veut abonder dans son sens, et croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que j’adore et que je vous annonce, que toutes mes recherches ont été sincères ; mais voyant qu’elles étaient, qu’elles seraient toujours sans succès, et que je m’abîmais dans un océan sans rives, je suis revenu sur mes pas, et j’ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n’ai jamais pu croire que Dieu m’ordonnât, sous peine de l’enfer, d’être si savant. J’ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c’est celui de la Nature. C’est dans ce grand et sublime livre que j’apprends à servir et adorer son divin Auteur. Nul n’est excusable de n’y pas lire, parce qu’il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serais né dans une île déserte, quand je n’aurais point vu d’autre homme que moi, quand je n’aurais jamais appris ce qui s’est fait anciennement dans un coin du monde ; si j’exerce ma raison, si je la cultive, si j’use bien des facultés immédiates que Dieu me donne, j’apprendrai de moi-même à le connaître, à l’aimer, à aimer ses œuvres, à vouloir le bien qu’il veut, et à remplir, pour lui plaire tous mes devoirs sur la terre. Qu’est-ce que tout le savoir des hommes m’apprendra de plus ?
À l’égard de la révélation, si j’étais meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-être sentirais-je sa vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnaître ; mais si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour et contre, que ne sachant à quoi me déterminer, je ne l’admets ni ne la rejette ; je rejette seulement l’obligation de la reconnaître, parce que cette obligation prétendue me semble incompatible avec la justice de Dieu, et que, loin de lever par là les obstacles au salut, il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la grande partie du genre humain. À cela près, je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je n’ai pas la présomption de me croire infaillible : d’autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis ; je raisonne pour moi et non pas pour eux ; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien ; mais il n’y a pas de ma faute si ce n’est pas le mien.
Je vous avoue aussi que la majesté des Écritures m’étonne, la sainteté de l’Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des Philosophes avec toute leur pompe ; qu’ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu’un livre, à la fois si sublime et si simple, soit l’ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même ? Est-ce là le ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire ? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d’esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l’homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation ? Quand Platon peint son juste imaginaire48 couvert de tout l’opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l’ont sentie, et qu’il n’est pas possible de s’y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l’un à l’autre ! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu’au bout son personnage, et si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fût autre chose qu’un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale. D’autres avant lui l’avaient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu’ils avaient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c’était que justice ; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d’aimer la patrie ; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu’il eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure, dont lui seul a donné les leçons et l’exemple49 ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus au milieu d’un supplice affreux prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. Dirons-nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à plaisir ? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c’est reculer la difficulté sans la détruire ; il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre, qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais des Auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, et l’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait plus étonnant que le héros. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu’il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d’admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions ? Être toujours modeste et circonspect, mon enfant ; respecter en silence ce qu’on ne saurait ni rejeter, ni comprendre, et s’humilier devant le grand Être qui seul sait la vérité.
48.De Rep. Dial. 2.
49.Voyez, dans le discours sur la montagne, le parallèle qu’il fait lui-même de la morale de Moïse à la sienne. (Matth., c. 5, vers. 21 et seq.).
Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté ; mais ce scepticisme ne m’est nullement pénible, parce qu’il ne s’étend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cœur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite ; quant aux dogmes qui n’influent ni sur les actions, ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne m’en mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulières comme autant d’institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une manière uniforme d’honorer Dieu par un culte public ; et qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelque autre cause locale qui rend l’une préférable à l’autre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement : le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n’en rejette point l’hommage, quand il est sincère, sous quelque forme qu’il lui soit offert. Appelé dans celle que je professe au service de l’Église, j’y remplis, avec toute l’exactitude possible, les soins qui me sont prescrits, et ma conscience me reprocherait d’y manquer volontairement en quelque point. Après un long interdit, vous savez que j’obtins, par le crédit de M. de Mellarede, la permission de reprendre mes fonctions pour m’aider à vivre. Autrefois je disais la Messe avec la légèreté qu’on met à la longue aux choses les plus graves quand on les fait trop souvent. Depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération : je me pénètre de la majesté de l’Être suprême, de sa présence, de l’insuffisance de l’esprit humain qui conçoit si peu ce qui se rapporte à son Auteur. En songeant que je lui porte les vœux du peuple sous une forme prescrite, je suis avec soin tous les Rites ; je récite attentivement : je m’applique à n’omettre jamais ni le moindre mot, ni la moindre cérémonie ; quand j’approche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu’exige l’Église et la grandeur du sacrement ; je tâche d’anéantir ma raison devant la suprême Intelligence ; je me dis : Qui es-tu pour mesurer la Puissance infinie ? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi qu’il en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas qu’au jour du jugement je sois puni pour l’avoir jamais profané dans mon cœur.
Honoré du ministère sacré, quoique dans le dernier rang, je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne d’en remplir les sublimes devoirs. Je prêcherai toujours la vertu aux hommes, je les exhorterai toujours à bien faire ; et tant que je pourrai, je leur en donnerai l’exemple. Il ne tiendra pas à moi de leur rendre la religion aimable ; il ne tiendra pas à moi d’affermir leur foi dans les dogmes vraiment utiles et que tout homme est obligé de croire : mais à Dieu ne plaise que jamais je leur prêche le dogme cruel de l’intolérance ; que jamais je les porte à détester leur prochain, à dire à d’autres hommes, vous serez damnés ; à dire, hors de l’Église point de salut50. Si j’étais dans un rang plus remarquable, cette réserve pourrait m’attirer des affaires ; mais je suis trop petit pour avoir beaucoup à craindre, et je ne puis guère tomber plus bas que je ne suis. Quoi qu’il arrive, je ne blasphémerai point contre la Justice divine, et ne mentirai point contre le Saint-Esprit.
50.Le devoir de suivre et d’aimer la religion de son pays ne s’étend pas jusqu’aux dogmes contraires à la bonne morale, tels que celui de l’intolérance. C’est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres, et les rend tous ennemis du genre humain. La distinction entre la tolérance civile et la tolérance théologique, est puérile et vaine. Ces deux tolérances sont inséparables, et l’on ne peut admettre l’une sans l’autre. Des Anges mêmes ne vivraient pas en paix avec des hommes qu’ils regarderaient comme les ennemis de Dieu.
J’ai longtemps ambitionné l’honneur d’être Curé ; je l’ambitionne encore, mais je ne l’espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que d’être Curé. Un bon Curé est un Ministre de bonté, comme un bon Magistrat est un Ministre de justice. Un Curé n’a jamais de mal à faire ; s’il ne peut pas toujours faire le bien par lui-même, il est toujours à sa place quand il le sollicite, et souvent il l’obtient quand il sait se faire respecter. Ô si jamais dans nos montagnes j’avais quelque pauvre Cure de bonnes gens à desservir, je serais heureux ; car il me semble que je ferais le bonheur de mes paroissiens ! Je ne les rendrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté ; j’en ôterais la flétrissure et le mépris plus insupportable que l’indigence. Je leur ferais aimer la concorde et l’égalité qui chassent souvent la misère et la font toujours supporter. Quand ils verraient que je ne serais en rien mieux qu’eux, et que pourtant je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort, et à vivre contents comme moi. Dans mes instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’Église, qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses, et beaucoup d’œuvres de charité. Avant de leur enseigner ce qu’il faut faire, je m’efforcerais toujours de le pratiquer, afin qu’ils vissent bien que tout ce que je leur dis, je le pense. Si j’avais des Protestants dans mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerais point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne ; je les porterais tous également à s’entr’aimer, à se regarder comme frères, à respecter toutes les religions et à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelqu’un de quitter celle où il est né, c’est le solliciter de mal faire, et par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumières, gardons l’ordre public ; dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent, ne portons point les Citoyens à la désobéissance ; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, et nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois.
Je viens, mon jeune ami, de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cœur : vous êtes le premier à qui je l’aie faite ; vous êtes le seul peut-être à qui je la ferai jamais. Tant qu’il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu’ils ne peuvent résoudre et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches ; les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l’état où j’ai vu la vôtre, ont besoin d’être affermies et réveillées ; et pour les établir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d’arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.
Vous êtes dans l’âge critique où l’esprit s’ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme et son caractère, et où l’on se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard la substance est durcie, et les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre âme, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j’étais plus sûr de moi-même, j’aurais pris avec vous un ton dogmatique et décisif ; mais je suis homme, ignorant, sujet à l’erreur, que pouvais-je faire ? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr, je vous l’ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c’est à vous de juger : vous avez pris du temps ; cette précaution est sage, et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuadé, rejetez le reste. Vous n’êtes pas encore assez dépravé par le vice, pour risquer de mal choisir. Je vous proposerais d’en conférer entre nous ; mais sitôt qu’on dispute, on s’échauffe ; la vanité, l’obstination s’en mêlent, la bonne foi n’y est plus. Mon ami, ne disputez jamais ; car on n’éclaire par la dispute ni soi, ni les autres. Pour moi, ce n’est qu’après bien des années de méditation que j’ai pris mon parti ; je m’y tiens, ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulais recommencer un nouvel examen de mes sentiments, je n’y porterais pas un plus pur amour de la vérité, et mon esprit déjà moins actif serait moins en état de la connaître. Je resterai comme je suis, de peur qu’insensiblement le goût de la contemplation devenant une passion oiseuse, ne m’attiédît sur l’exercice de mes devoirs, et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans retrouver la force d’en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée ; je n’ai plus que le temps qu’il me faut pour en mettre à profit le reste, et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c’est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n’aime pas mon aveuglement. Dans l’impuissance de m’en tirer par mes propres lumières, le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie ; et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham, tout homme a droit d’espérer d’être éclairé lorsqu’il s’en rend digne.
Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, que mes sentiments soient les vôtres, et que nous ayons la même profession de foi, voici le conseil que je vous donne. N’exposez plus votre vie aux tentations de la misère et du désespoir, ne la traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers, et cessez de manger le vil pain de l’aumône. Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre cœur, ne la quittez plus ; elle est très simple et très sainte ; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre, celle dont la morale est la plus pure, et dont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage n’en soyez point en peine, on y pourvoira. Ne craignez pas, non plus, la mauvaise honte d’un retour humiliant ; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans l’âge où tout se pardonne, mais où l’on ne pèche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille vains obstacles disparaîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans l’incertitude où nous sommes, c’est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l’on est né, et une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle qu’on professe. Si l’on s’égare, on s’ôte une grande excuse au tribunal du Souverain Juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt l’erreur où l’on fut nourri, que celle qu’on osa choisir soi-même ?
Mon fils, tenez votre âme en état de désirer toujours qu’il y ait un Dieu, et vous n’en douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes ; qu’un cœur juste est le vrai temple de la Divinité ; qu’en tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ; qu’il n’y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; qu’il n’y a de vraiment essentiels que ceux-là ; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs, et que sans la foi nulle véritable vertu n’existe.
Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la Nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes : je le crois comme eux, et, c’est à mon avis une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité51.
51.Les deux partis s’attaquent réciproquement par tant de sophismes, que ce serait une entreprise immense et téméraire de vouloir les relever tous ; c’est déjà beaucoup d’en noter quelques-uns à mesure qu’ils se présentent. Un des plus familiers au parti philosophiste est d’opposer un peuple supposé de bons Philosophes à un peuple de mauvais Chrétiens ; comme si un peuple de vrais Philosophes était plus facile à faire qu’un peuple de vrais Chrétiens ? Je ne sais si, parmi les individus, l’un est plus facile à trouver que l’autre ; mais je sais bien que, dès qu’il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie, et cela me paraît changer beaucoup l’état de la question. Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l’athéisme ; et cela est incontestable ; mais ce qu’il n’a eu garde de dire, et qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus ; au lieu que l’irréligion, et en général l’esprit raisonneur et philosophique, attache à la vie, effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé. Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c’est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien ; comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu’il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes : mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu’à la vertu. L’indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l’État sous le despotisme : c’est la tranquillité de la mort ; elle est plus destructive que la guerre même. Ainsi le Fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats, que ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit philosophique, l’est beaucoup moins dans ses conséquences. D’ailleurs il est aisé d’étaler de belles maximes dans des livres : mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; et c’est ce qui n’a point paru clair jusqu’ici. Reste à savoir encore si la philosophie à son aise et sur le Trône commanderait bien à la gloriole, à l’intérêt, à l’ambition, aux petites passions de l’homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume à la main. Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien, que la religion ne le fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la Philosophie ne saurait faire. Par la pratique, c’est autre chose ; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une ; cela est vrai : la plupart n’en ont guère et ne suivent point du tout celle qu’ils ont ; cela est encore vrai : mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moins en partie, et il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, et obtiennent d’eux des vertus, des actions louables, qui n’auraient point eu lieu sans ces motifs. Qu’un Moine nie un dépôt ; que s’ensuit-il, sinon qu’un sot le lui avait confié ? Si Pascal en eût nié un, cela prouverait que Pascal était un hypocrite, et rien de plus. Mais un Moine!... Les gens qui font trafic de la religion sont-ils donc ceux qui en ont ? Tous les crimes qui se font dans le Clergé, comme ailleurs, ne prouvent point que la religion soit inutile, mais que très peu de gens ont de la religion. Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au Christianisme leur plus solide autorité, et leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires ; cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue écartant le fanatisme a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n’est point l’ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé, l’humanité n’en a pas été plus respectée ; les cruautés des Athéniens, des Égyptiens, des Empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’Évangile ! Que de restitutions, de réparations la confession ne fait-elle point faire chez les Catholiques ? Chez nous combien les approches des temps de communion n’opèrent-elles point de réconciliations et d’aumônes ? Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il pas les usurpateurs moins avides ? Que de misères ne prévenait-il pas ? La fraternité légale unissait toute la nation ; on ne voyait pas un mendiant chez eux, on n’en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables. Ils sont par principe de religion hospitaliers même envers les ennemis de leur culte. « Les mahométans disent, selon Chardin, qu’après l’examen qui suivra la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé Poul-Serrho, qui est jeté sur le feu éternel, pont qu’on peut appeler, disent-ils, le troisième et dernier examen et le vrai jugement final, parce que c’est là où se fera la séparation des bons d’avec les méchants... etc. « Les Persans, (poursuit Chardin,) sont fort infatués de ce pont, et lorsque quelqu’un souffre une injure dont, par aucune voie, ni dans aucun temps, il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh bien ! par le Dieu vivant, tu me le payeras au double au dernier jour, tu ne passeras point le Poul-Serrho, que tu ne me satisfasses auparavant, je m’attacherai au bord de ta veste et me jetterai à tes jambes. J’ai vu beaucoup de gens éminents, et de toutes sortes de professions, qui, appréhendant qu’on ne criât ainsi Haro sur eux au passage de ce pont redoutable, sollicitaient ceux qui se plaignaient d’eux de leur pardonner : cela m’est arrivé cent fois à moi-même. Des gens de qualité qui m’avaient fait faire, par importunité, des démarches autrement que je n’eusse voulu, m’abordaient au bout de quelque temps, qu’ils pensaient que le chagrin en étoit passé, et me disaient : je te prie, halal becon antchifra, c’est-à-dire, rends-moi cette affaire licite ou juste. Quelques-uns même m’ont fait des présents et rendu des services, afin que je leur pardonnasse en déclarant que je le faisais de bon cœur ; de quoi la cause n’est autre que cette créance qu’on ne passera point le pont de l’Enfer qu’on n’ait rendu le dernier quatrin à ceux qu’on a oppressés. » T. 7, in-12, p. 50. Croirai-je que l’idée de ce pont qui répare tant d’iniquités n’en prévient jamais ? Que si l’on ôtait aux Persans cette idée, en leur persuadant qu’il n’y a ni Poul-Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n’est-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort à leur aise, et les délivrerait du soin d’apaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fût pas nuisible ; elle ne serait donc pas la vérité. Philosophe, tes lois morales sont fort belles, mais montre-m’en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Serrho.
Bon jeune homme, soyez sincère et vrai sans orgueil ; sachez être ignorant, vous ne tromperez ni vous ni les autres. Si jamais vos talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur parlez jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser s’ils vous applaudiront. L’abus du savoir, produit l’incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire ; chacun en veut avoir un à soi. L’orgueilleuse philosophie mène à l’esprit fort, comme l’aveugle dévotion mène au fanatisme. Évitez ces extrémités ; restez toujours ferme dans la voie de la vérité, ou de ce qui vous paraîtra l’être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par faiblesse. Osez confesser Dieu chez les Philosophes ; osez prêcher l’humanité aux intolérants. Vous serez seul de votre parti, peut-être ; mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu’ils vous aiment ou vous haïssent, qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à l’homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi. Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe ; il n’y a que l’espoir du juste qui ne trompe point.
AMEN
J’ai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion, mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son Élève, pour ne point s’écarter de la méthode que j’ai tâché d’établir. Tant qu’on ne donne rien à l’autorité des hommes, ni aux préjugés du pays où l’on est né, les seules lumières de la raison ne peuvent dans l’institution de la Nature nous mener plus loin que la religion naturelle, et c’est à quoi je me borne avec mon Émile. S’il en doit avoir une autre, je n’ai plus en cela le droit d’être son guide ; c’est à lui seul de la choisir.
Nous travaillons de concert avec la Nature, et tandis qu’elle forme l’homme physique, nous tâchons de former l’homme moral ; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déjà robuste et fort, que l’âme est encore languissante et faible ; et quoi que l’art humain puisse faire, le tempérament précède toujours la raison. C’est à retenir l’un et à exciter l’autre, que nous avons jusqu’ici donné tous nos soins, afin que l’homme fût toujours un, le plus qu’il était possible. En développant le naturel, nous avons donné le change à sa sensibilité naissante ; nous l’avons réglé en cultivant la raison. Les objets intellectuels modéraient l’impression des objets sensibles. En remontant au principe des choses, nous l’avons soustrait à l’empire des sens ; il était simple de s’élever de l’étude de la Nature à la recherche de son Auteur.
Quand nous en sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre Élève ! que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cœur ! C’est alors seulement qu’il trouve son véritable intérêt à être bon, à faire le bien loin des regards des hommes et sans y être forcé par les lois, à être juste entre Dieu et lui, à remplir son devoir, même aux dépens de sa vie, et à porter dans son cœur la vertu, non seulement pour l’amour de l’ordre auquel chacun préfère toujours l’amour de soi ; mais pour l’amour de l’Auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi ; pour jouir enfin du bonheur durable que le repos d’une bonne conscience et la contemplation de cet Être suprême lui promettent dans l’autre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu’injustice, hypocrisie et mensonge parmi les hommes ; l’intérêt particulier qui, dans la concurrence, l’emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d’eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur, que tout se rapporte à moi seul, que tout le genre humain meure, s’il le faut, dans la peine et dans la misère pour m’épargner un moment de douleur ou de faim ; tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie ; quiconque a dit dans son cœur : Il n’y a point de Dieu, et parle autrement, n’est qu’un menteur, ou un insensé.
Lecteur, j’aurai beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Émile sous les mêmes traits ; vous vous le figurez toujours semblable à vos jeunes gens ; toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, d’amusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un Philosophe, un vrai Théologien d’un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l’âge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit toujours sa chimère ; en nous donnant un Élève de sa façon, il ne le forme pas seulement ; il le crée, il le tire de son cerveau, et, croyant toujours suivre la Nature, il s’en écarte à chaque instant. Moi, comparant mon Élève aux vôtres, je trouve à peine ce qu’ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c’est presque un miracle s’il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté qu’ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfants ; cette règle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils n’y voient que la longue tyrannie des maîtres, ils croient ne sortir de l’enfance qu’en secouant toute espèce de joug52 ; ils se dédommagent alors de la longue contrainte où on les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite et fléchit ses membres.
52.Il n’y a personne qui voie l’enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n’y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d’affectation que ceux où l’inégalité n’est pas grande, et où chacun craint toujours d’être confondu avec son inférieur.
Émile, au contraire, s’honore de se faire homme et de s’assujettir au joug de la raison naissante ; son corps déjà formé n’a plus besoin des mêmes mouvements, et commence à s’arrêter de lui-même, tandis que son esprit à moitié développé cherche à son tour à prendre l’essor. Ainsi l’âge de raison n’est pour les uns que l’âge de la licence, pour l’autre, il devient l’âge du raisonnement.
Voulez-vous savoir lesquels d’eux ou de lui sont mieux en cela dans l’ordre de la Nature ? Considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois, et voyez s’ils sont aussi pétulants que les vôtres. Durant l’enfance des sauvages, dit le sieur Le Beau, on les voit toujours actifs, et s’occupant sans cesse à différents jeux qui leur agitent le corps ; mais à peine ont-ils atteint l’âge de l’adolescence, qu’ils deviennent tranquilles, rêveurs ; ils ne s’appliquent plus guère qu’à des jeux sérieux ou de hasard53. Émile ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et s’arrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est qu’au lieu d’agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a dans ses travaux et dans ses jeux appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je l’introduis ; les sujets de réflexion que je lui présente irritent sa curiosité, parce qu’ils sont beaux par eux-mêmes, qu’ils sont tout nouveaux pour lui, et qu’il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseraient-ils pas à l’application d’esprit qu’on leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on n’a cessé de les accabler, aux méditations sur l’Auteur de leur être, dont on a fait l’ennemi de leurs plaisirs ? Ils n’ont conçu pour tout cela qu’aversion, dégoût ; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais qu’ils s’y livrent quand ils commencent à disposer d’eux ? Il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu’on dit aux enfants. C’est la même chose pour mon Élève ; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme et ne lui dis que des choses nouvelles ; c’est précisément parce qu’elles ennuient les autres qu’il doit les trouver de son goût.
53.Aventures du sieur C. Le Beau, Avocat au parlement. T.II, pag. 70.
Voilà comme je lui fais doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la Nature ; mais ai-je en effet retardé ce progrès ? Non ; je n’ai fait qu’empêcher l’imagination de l’accélérer ; j’ai balancé par des leçons d’une autre espèce les leçons précoces que le jeune homme reçoit d’ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l’entraîne, l’attirer en sens contraire par d’autres institutions, ce n’est pas l’ôter de sa place, c’est l’y maintenir.
Le vrai moment de la Nature arrive enfin ; il faut qu’il arrive. Puisqu’il faut que l’homme meure, il faut qu’il se reproduise, afin que l’espèce dure et que l’ordre du monde soit conservé. Quand par les signes dont j’ai parlé, vous pressentirez le moment critique, à l’instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C’est votre disciple encore, mais ce n’est plus votre Élève. C’est votre ami, c’est un homme ; traitez-le désormais comme tel.
Quoi ! faut-il abdiquer mon autorité lorsqu’elle m’est le plus nécessaire ? Faut-il abandonner l’adulte à lui-même au moment qu’il sait le moins se conduire, et qu’il fait les plus grands écarts ? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j’en use ? Vos droits ! Qui vous dit d’y renoncer ? Ce n’est qu’à présent qu’ils commencent pour lui. Jusqu’ici vous n’en obteniez rien que par force ou par ruse ; l’autorité, la loi du devoir lui étaient inconnues ; il fallait le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais vous voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison, l’amitié, la reconnaissance, mille affections lui parlent d’un ton qu’il ne peut méconnaître. Le vice ne l’a point encore rendu sourd à leur voix. Il n’est sensible encore qu’aux passions de la Nature. La première de toutes, qui est l’amour de soi, le livre à vous ; l’habitude vous le livre encore. Si le transport d’un moment vous l’arrache, le regret vous le ramène à l’instant ; le sentiment qui l’attache à vous est le seul permanent ; tous les autres passent et s’effacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera toujours docile ; il ne commence d’être rebelle que quand il est déjà perverti.
J’avoue bien que si, heurtant de front ses désirs naissants, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui, vous ne seriez pas longtemps écouté ; mais sitôt que vous quitterez ma méthode, je ne vous réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le Ministre de la Nature ; vous n’en serez jamais l’ennemi.
Mais quel parti prendre ? On ne s’attend ici qu’à l’alternative de favoriser ses penchants, ou de les combattre, d’être son tyran, ou son complaisant : et tous deux ont de si dangereuses conséquences, qu’il n’y a que trop à balancer sur le choix.
Le premier moyen qui s’offre pour résoudre cette difficulté, est de le marier bien vite ; c’est incontestablement l’expédient le plus sûr et le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile : je dirai ci-après mes raisons ; en attendant, je conviens qu’il faut marier les jeunes gens à l’âge nubile ; mais cet âge vient pour eux avant le temps ; c’est nous qui l’avons rendu précoce ; on doit le prolonger jusqu’à la maturité.
S’il ne fallait qu’écouter les penchants et suivre les indications, cela serait bientôt fait ; mais il y a tant de contradictions entre les droits de la Nature, et nos lois sociales, que pour les concilier, il faut gauchir et tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout à fait artificiel.
Sur les raisons ci-devant exposées, j’estime que, par les moyens que j’ai donnés, et d’autres semblables, on peut au moins étendre jusqu’à vingt ans l’ignorance des désirs et la pureté des sens ; cela est si vrai, que chez les Germains, un jeune homme qui perdait sa virginité avant cet âge, en restait diffamé : et les auteurs attribuent, avec raison, à la continence de ces peuples durant leur jeunesse, la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs enfants.
On peut même beaucoup prolonger cette époque, et il y a peu de siècles que rien n’était plus commun dans la France même. Entre autres exemples connus, le père de Montaigne, homme non moins scrupuleux et vrai que fort et bien constitué, jurait s’être marié vierge à trente-trois ans, après avoir servi longtemps dans les guerres d’Italie ; et l’on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur et quelle gaîté conservait le père à plus de soixante ans. Certainement l’opinion contraire tient plus à nos mœurs et à nos préjugés, qu’à la connaissance de l’espèce en général.
Je puis donc laisser à part l’exemple de notre Jeunesse, il ne prouve rien pour qui n’a pas été élevé comme elle. Considérant que la Nature n’a point là-dessus de terme fixe qu’on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi, supposer Émile resté jusque-là par mes soins dans sa primitive innocence, et je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissants, il va m’échapper, quoi que je fasse. À la première occasion, (et cette occasion ne tardera pas à naître), il va suivre l’aveugle instinct des sens ; il y a mille à parier contre un qu’il va se perdre. J’ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes, pour ne pas voir l’influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule et feins de ne rien voir, il se prévaut de ma faiblesse ; croyant me tromper, il me méprise, et je suis le complice de sa perte. Si j’essaye de le ramener, il n’est plus temps, il ne m’écoute plus ; je lui deviens incommode, odieux, insupportable ; il ne tardera guère à se débarrasser de moi. Je n’ai donc plus qu’un parti raisonnable à prendre ; c’est de le rendre comptable de ses actions à lui-même ; de le garantir au moins des surprises de l’erreur, et de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu’ici je l’arrêtais par son ignorance ; c’est maintenant par des lumières qu’il faut l’arrêter.
Ces nouvelles instructions sont importantes, et il convient de reprendre les choses de plus haut. Voici l’instant de lui rendre, pour ainsi dire, mes comptes ; de lui montrer l’emploi de son temps et du mien ; de lui déclarer ce qu’il est et ce que je suis, ce que j’ai fait, ce qu’il a fait, ce que nous nous devons l’un à l’autre, toutes ses relations morales, tous les engagements qu’il a contractés, tous ceux qu’on a contractés avec lui, à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés, quel chemin lui reste à faire, les difficultés qu’il y trouvera, les moyens de franchir ces difficultés, en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormais s’aider, enfin le point critique où il se trouve, les nouveaux périls qui l’environnent, et toutes les solides raisons qui doivent l’engager à veiller attentivement sur lui-même avant d’écouter ses désirs naissants.
Songez que, pour conduire un adulte, il faut prendre le contre-pied de tout ce que vous avez fait pour conduire un enfant. Ne balancez point à l’instruire de ces dangereux mystères que vous lui avez cachés si longtemps avec tant de soin. Puisqu’il faut enfin qu’il les sache, il importe qu’il ne les apprenne ni d’un autre, ni de lui-même, mais de vous seul : puisque le voilà désormais forcé de combattre, il faut, de peur de surprise, qu’il connaisse son ennemi.
Jamais les jeunes gens qu’on trouve savants sur ces matières, sans savoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscrète instruction ne pouvant avoir un objet honnête, souille au moins l’imagination de ceux qui la reçoivent, et les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n’est pas tout ; des domestiques s’insinuent ainsi dans l’esprit d’un enfant, gagnent sa confiance, lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste et fâcheux, et l’un des sujets favoris de leurs secrets colloques, est de médire de lui. Quand l’Élève en est là, le maître peut se retirer, il n’a plus rien de bon à faire.
Mais pourquoi l’enfant se choisit-il des confidents particuliers ? Toujours par la tyrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se cacherait-il d’eux, s’il n’était forcé de s’en cacher ? Pourquoi s’en plaindrait-il, s’il n’avait nul sujet de s’en plaindre ? Naturellement ils sont ses premiers confidents ; on voit à l’empressement avec lequel il vient leur dire ce qu’il pense, qu’il croit ne l’avoir pensé qu’à moitié jusqu’à ce qu’il le leur ait dit. Comptez que si l’enfant ne craint de votre part, ni sermon, ni réprimande, il vous dira toujours tout, et qu’on n’osera lui rien confier qu’il vous doive taire, quand on sera bien sûr qu’il ne vous taira rien.
Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode, c’est qu’en suivant ses effets le plus exactement qu’il m’est possible, je ne vois pas une situation dans la vie de mon Élève qui ne me laisse de lui quelque image agréable. Au moment même où les fureurs du tempérament l’entraînent, et où, révolté contre la main qui l’arrête, il se débat et commence à m’échapper, dans ses agitations, dans ses emportements, je retrouve encore sa première simplicité ; son cœur aussi pur que son corps ne connaît pas plus le déguisement que le vice ; les reproches ni le mépris ne l’ont point rendu lâche ; jamais la vile crainte ne lui apprit à se déguiser : il a toute l’indiscrétion de l’innocence, il est naïf sans scrupule, il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son âme, que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; et souvent les sentiments qu’il éprouve me sont connus plus tôt qu’à lui.
Tant qu’il continue de m’ouvrir ainsi librement son âme, et de me dire avec plaisir ce qu’il sent, je n’ai rien à craindre ; mais s’il devient plus timide, plus réservé, que j’aperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte ; déjà l’instinct se développe, il n’y a plus un moment à perdre ; et si je ne me hâte de l’instruire, il sera bientôt instruit malgré moi.
Plus d’un lecteur, même en adoptant mes idées, pensera qu’il ne s’agit ici que d’une conversation prise au hasard, et que tout est fait. Oh ! que ce n’est pas ainsi que le cœur humain se gouverne ! ce qu’on dit ne signifie rien si l’on n’a préparé le moment de le dire. Avant de semer, il faut labourer la terre : la semence de la vertu lève difficilement, il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles, est qu’on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement et sans choix. Comment peut-on penser que le même sermon convienne à tant d’auditeurs si diversement disposés, si différents d’esprit, d’humeurs, d’âges, de sexes, d’états et d’opinions ? Il n’y en a peut-être pas deux auxquels ce qu’on dit à tous puisse être convenable ; et toutes nos affections ont si peu de constance, qu’il n’y a peut-être pas deux moments dans la vie de chaque homme, où le même discours fît sur lui la même impression. Jugez si, quand les sens enflammés aliènent l’entendement et tyrannisent la volonté, c’est le temps d’écouter les graves leçons de la sagesse. Ne parlez donc jamais raison aux jeunes gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de l’entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres que par celle des disciples. Le pédant et l’instituteur disent à peu près les mêmes choses ; mais le premier les dit à tout propos ; le second ne les dit que quand il est sûr de leur effet.
Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d’un précipice, dans lequel il tomberait s’il était éveillé tout à coup, ainsi mon Émile, dans le sommeil de l’ignorance, échappe à des périls qu’il n’aperçoit point ; si je l’éveille en sursaut il est perdu. Tâchons premièrement de l’éloigner du précipice, et puis nous l’éveillerons pour le lui montrer de plus loin.
La lecture, la solitude, l’oisiveté, la vie molle et sédentaire, le commerce des femmes et des jeunes gens ? voilà les sentiers dangereux à frayer à son âge, et qui le tiennent sans cesse à côté du péril. C’est par d’autres objets sensibles que je donne le change à ses sens ; c’est en traçant un autre cours aux esprits, que je les détourne de celui qu’ils commençaient à prendre ; c’est en exerçant son corps à des travaux pénibles, que j’arrête l’activité de l’imagination qui l’entraîne. Quand les bras travaillent beaucoup, l’imagination se repose ; quand le corps est bien las, le cœur ne s’échauffe point. La précaution la plus prompte et la plus facile, est de l’arracher au danger local. Je l’emmène d’abord hors des villes, loin des objets capables de le tenter. Mais ce n’est pas assez ; dans quel désert, dans quel sauvage asile échappera-t-il aux images qui le poursuivent ? Ce n’est rien d’éloigner les objets dangereux, si je n’en éloigne aussi le souvenir, si je ne trouve l’art de le détacher de tout, si je ne le distrais de lui-même ; autant valait le laisser où il était.
Émile sait un métier, mais ce métier n’est pas ici notre ressource ; il aime et entend l’agriculture, mais l’agriculture ne nous suffit pas ; les occupations qu’il connaît deviennent une routine, en s’y livrant il est comme ne faisant rien ; il pense à toute autre chose, la tête et les bras agissent séparément. Il lui faut une occupation nouvelle qui l’intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l’applique, qui l’exerce ; une occupation dont il se passionne, et à laquelle il soit tout entier. Or la seule qui me paraît réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l’homme, c’est à présent qu’il y faut avoir recours. Émile a tout ce qu’il faut pour y réussir ; il est robuste, adroit, patient, infatigable. Infailliblement il prendra du goût pour cet exercice ; il y mettra toute l’ardeur de son âge ; il y perdra, du moins pour un temps, les dangereux penchants qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps ; elle accoutume au sang, à la cruauté. On a fait Diane ennemie de l’amour, et l’allégorie est très juste : les langueurs de l’amour ne naissent que dans un doux repos ; un violent exercice étouffe les sentiments tendres. Dans les bois, dans les lieux champêtres, l’amant, le chasseur sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, les bocages, les doux asiles du premier, ne sont pour l’autre que des viandis, des forts, des remises : où l’un n’entend que rossignols, que ramages, l’autre se figure les cors, et les cris des chiens ; l’un n’imagine que Dryades et Nymphes, l’autre que piqueurs, meutes et chevaux. Promenez-vous en campagne avec ces deux sortes d’hommes, à la différence de leur langage, vous connaîtrez bientôt que la terre n’a pas pour eux un aspect semblable, et que le tour de leurs idées et aussi divers que le choix de leurs plaisirs.
Je comprends comment ces goûts se réunissent, et comment on trouve enfin du temps pour tout. Mais les passions de la jeunesse ne se partagent pas ainsi : donnez-lui une seule occupation qu’elle aime, et tout le reste sera bientôt oublié. La variété des désirs vient de celle des connaissances, et les premiers plaisirs qu’on connaît sont longtemps les seuls qu’on recherche. Je ne veux pas que toute la jeunesse d’Émile se passe à tuer des bêtes, et je ne prétends pas même justifier en tout cette féroce passion ; il me suffit qu’elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang-froid parlant d’elle, et me donner le temps de la peindre sans l’exciter.
Il est des époques dans la vie humaine, qui sont faites pour n’être jamais oubliées. Telle est, pour Émile, celle de l’instruction dont je parle ; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire, en sorte qu’elle ne s’en efface point. Une des erreurs de notre âge, est d’employer la raison trop nue, comme si les hommes n’étaient qu’esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l’imagination, l’on a perdu le plus énergique des langages. L’impression de la parole est toujours faible, et l’on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes, nous n’avons rien mis dans les actions. La seule raison n’est point active ; elle retient quelquefois, rarement elle excite, et jamais elle n’a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage ; c’est par ce langage qu’on persuade et qu’on fait agir.
J’observe que dans les siècles modernes, les hommes n’ont plus de prise les uns sur les autres que par la force et par l’intérêt, au lieu que les anciens agissaient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de l’âme, parce qu’ils ne négligeaient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passaient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fût établie, les Dieux étaient les Magistrats du genre humain ; c’est par-devant eux que les particuliers faisaient leurs traités, leurs alliances, prononçaient leurs promesses ; la face de la terre était le livre où s’en conservaient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, et rendus respectables aux hommes barbares, étaient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant et voyant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin ; voilà quels étaient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats ; nul n’eût osé d’une main sacrilège attenter à ces monuments, et la foi des hommes était plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu’elle ne l’est aujourd’hui par toute la vaine rigueur des lois.
Dans le gouvernement, l’auguste appareil de la puissance royale en imposait aux sujets. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étaient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendaient vénérable l’homme qu’ils en voyaient orné ; sans soldats, sans menaces, sitôt qu’il parlait il était obéi. Maintenant qu’on affecte d’abolir ces signes54, qu’arrive-t-il de ce mépris ? Que la majesté royale s’efface de tous les cœurs, que les Rois ne se font plus obéir qu’à force de troupes, et que le respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment. Les Rois n’ont plus la peine de porter leur diadème, ni les Grands les marques de leurs dignités, mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu’à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.
54.Le clergé romain les a très habilement conservés, et à son exemple, quelques Républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le Gouvernement Vénitien, malgré la chute de l’État, jouit-il encore sous l’appareil de son antique majesté, de toute l’affection, de toute l’adoration du peuple ; et après le Pape, orné de sa Tiare, il n’y a peut-être ni Roi, ni Potentat, ni homme au monde aussi respecté que le Doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous la corne ducale d’une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure, qui fait tant rire les sots, ferait verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyrannique Gouvernement.
Ce que les anciens ont fait avec l’éloquence est prodigieux ; mais cette éloquence ne consistait pas seulement en beaux discours bien arrangés, et jamais elle n’eut plus d’effet que quand l’orateur parlait le moins. Ce qu’on disait le plus vivement ne s’exprimait pas par des mots, mais par des signes ; on ne le disait pas, on le montrait. L’objet qu’on expose aux yeux ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit dans l’attente de ce qu’on va dire, et souvent cet objet seul a tout dit. Trasibule et Tarquin coupant des têtes de pavots, Alexandre appliquant son sceau sur la bouche de son favori, Diogène marchant devant Zénon, ne parlaient-ils pas mieux que s’ils avaient fait de longs discours ? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées ? Darius engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes un oiseau, une grenouille, une souris et cinq flèches. L’ambassadeur remet son présent, et s’en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes ; plus elle sera menaçante, et moins elle effrayera : ce ne sera qu’une fanfaronnade dont Darius n’eût fait que rire.
Que d’attention chez les Romains à la langue des signes ! Des vêtements divers selon les âges, selon les conditions ; des toges, des saies, des prétextes, des bulles, des laticlaves, des chaires, des licteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d’or, d’herbes, de feuilles, des ovations, des triomphes, tout chez eux était appareil, représentation, cérémonie, et tout faisait impression sur les cœurs des citoyens. Il importait à l’État que le peuple s’assemblât en tel lieu plutôt qu’en tel autre ; qu’il vît ou ne vît pas le Capitole ; qu’il fût ou ne fût pas tourné du côté du Sénat ; qu’il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changeaient d’habit, les Candidats en changeaient ; les guerriers ne vantaient pas leurs exploits, ils montraient leurs blessures. À la mort de César, j’imagine un de nos orateurs, voulant émouvoir le peuple, épuiser tous les lieux communs de l’art, pour faire une pathétique description de ses plaies, de son sang, de son cadavre : Antoine, quoique éloquent, ne dit point tout cela ; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique !
Mais cette digression m’entraîne insensiblement loin de mon sujet, ainsi que font beaucoup d’autres, et mes écarts sont trop fréquents pour pouvoir être longs et tolérables : je reviens donc.
Ne raisonnez jamais sèchement avec la Jeunesse. Revêtez la raison d’un corps, si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l’esprit, afin qu’il se fasse entendre. Je le répète, les arguments froids peuvent déterminer nos opinions, non nos actions ; ils nous font croire et non pas agir ; on démontre ce qu’il faut penser, et non ce qu’il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes, à plus forte raison l’est-il pour les jeunes gens, encore enveloppés dans leurs sens, et qui ne pensent qu’autant qu’ils imaginent.
Je me garderai donc bien, même après les préparations dont j’ai parlé, d’aller tout d’un coup dans la chambre d’Émile, lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l’instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination ; je choisirai le temps, le lieu, les objets les plus favorables à l’impression que je veux faire ; j’appellerai, pour ainsi dire, toute la Nature à témoin de nos entretiens ; j’attesterai l’Être éternel, dont elle est l’ouvrage, de la vérité de mes discours ; je le prendrai pour juge entre Émile et moi ; je marquerai la place où nous sommes, les rochers, les bois, les montagnes qui nous entourent, pour monuments de ses engagements et des miens ; je mettrai dans mes yeux, dans mon accent, dans mon geste, l’enthousiasme et l’ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parlerai et il m’écoutera, je m’attendrirai et il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs, je lui rendrai les siens plus respectables ; j’animerai la force du raisonnement d’images et de figures ; je ne serai point long et diffus en froides maximes, mais abondant en sentiments qui débordent ; ma raison sera grave et sentencieuse, mais mon cœur n’aura jamais assez dit. C’est alors qu’en lui montrant tout ce que j’ai fait pour lui, je le lui montrerai comme fait pour moi-même : il verra dans ma tendre affection la raison de tous mes soins. Quelle surprise, quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup de langage ! au lieu de lui rétrécir l’âme en lui parlant toujours de son intérêt, c’est du mien seul que je lui parlerai désormais, et je le toucherai davantage ; j’enflammerai son jeune cœur de tous les sentiments d’amitié, de générosité, de reconnaissance, que j’ai fait naître, et qui sont si doux à nourrir. Je le presserai contre mon sein, en versant sur lui des larmes d’attendrissement ; je lui dirai : Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage, c’est de ton bonheur que j’attends le mien ; si tu frustres mes espérances, tu me voles vingt ans de ma vie, et tu fais le malheur de mes vieux jours. C’est ainsi qu’on se fait écouter d’un jeune homme, et qu’on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu’on lui dit.
Jusqu’ici j’ai tâché de donner des exemples dans la manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J’ai tenté d’en faire autant dans celle-ci ; mais, après bien des essais, j’y renonce, convaincu que la langue Française est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.
La langue Française est, dit-on, la plus chaste des langues ; je la crois, moi, la plus obscène : car il me semble que la chasteté d’une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnêtes, mais à ne les pas avoir. En effet, pour les éviter, il faut qu’on y pense ; et il n’y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la Française. Le Lecteur, toujours plus habile à trouver des sens obscènes que l’Auteur à les écarter, se scandalise et s’effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracterait-il pas leur souillure ? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses ; et ces termes sont toujours honnêtes, parce qu’ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible d’imaginer un langage plus modeste que celui de la Bible, précisément parce que tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses, il suffit de les traduire en Français. Ce que je dois dire à mon Émile n’aura rien que d’honnête et de chaste à son oreille ; mais, pour le trouver tel à la lecture, il faudrait avoir un cœur aussi pur que le sien.
Je penserais même que des réflexions sur la véritable pureté du discours et sur la fausse délicatesse du vice, pourraient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit ; car en apprenant le langage de l’honnêteté, il doit apprendre aussi celui de la décence, et il faut bien qu’il sache pourquoi ces deux langages sont si différents. Quoi qu’il en soit, je soutiens qu’au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le temps les oreilles de la jeunesse, et dont elle se moque à l’âge où ils seraient de raison ; si l’on attend, si l’on prépare le moment de se faire entendre ; qu’alors on lui expose les lois de la Nature dans toute leur vérité ; qu’on lui montre la sanction de ces mêmes lois dans les maux physiques et moraux qu’attire leur infractions sur les coupables ; qu’en lui parlant de cet inconcevable mystère de la génération, l’on joigne à l’idée de l’attrait que l’Auteur de la Nature donne à cet acte, celle de l’attachement exclusif qui le rend délicieux, celle des devoirs de fidélité, de pudeur qui l’environnent, et qui redoublent son charme en remplissant son objet ; qu’en lui peignant le mariage, non seulement comme la plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable et le plus saint de tous les contrats, on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent un nœud si sacré respectable à tous les hommes, et qui couvre de haine et de malédictions quiconque ose en souiller la pureté ; qu’on lui fasse un tableau frappant et vrai des horreurs de la débauche, de son stupide abrutissement, de la pente insensible par laquelle un premier désordre conduit à tous, et traîne enfin celui qui s’y livre, à sa perte ; si, dis-je, on lui montre avec évidence comment, au goût de la chasteté, tiennent la santé, la force, le courage, les vertus, l’amour même, et tous les vrais biens de l’homme ; je soutiens qu’alors on lui rendra cette même chasteté désirable et chère, et qu’on trouvera son esprit docile aux moyens qu’on lui donnera pour la conserver : car tant qu’on la conserve, on la respecte ; on ne la méprise qu’après l’avoir perdue.
Il n’est point vrai que le penchant au mal soit indomptable, et qu’on ne soit pas maître de le vaincre avant d’avoir pris l’habitude d’y succomber. Aurélius Victor dit que plusieurs hommes transportés d’amour, achetèrent volontairement de leur vie une nuit de Cléopâtre, et ce sacrifice n’est pas impossible à l’ivresse de la passion. Mais supposons que l’homme le plus furieux, et qui commande le moins à ses sens, vît l’appareil du supplice, sûr d’y périr dans les tourments un quart d’heure après ; non seulement cet homme, dès cet instant, deviendrait supérieur aux tentations, il lui en coûterait même peu de leur résister : bientôt l’image affreuse dont elles seraient accompagnées le distrairait d’elles ; et toujours rebutées, elles se lasseraient de revenir. C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse, et l’on est toujours fort pour faire ce qu’on veut fortement : Volenti nihil difficile. Oh ! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie, nous nous abstiendrions aussi aisément d’un crime agréable que d’un poison mortel dans un mets délicieux !
Comment ne voit-on pas que si toutes les leçons qu’on donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès, c’est qu’elles sont sans raison pour son âge, et qu’il importe à tout âge de revêtir la raison des formes qui la fassent aimer ? Parlez-lui gravement quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. Ne combattez pas ses désirs avec sécheresse, n’étouffez pas son imagination, guidez-la de peur qu’elle n’engendre des monstres. Parlez-lui de l’amour, des femmes, des plaisirs ; faites qu’il trouve dans vos conversations un charme qui flatte son jeune cœur ; n’épargnez rien pour devenir son confident, ce n’est qu’à ce titre que vous serez vraiment son maître : alors ne craignez plus que vos entretiens l’ennuient ; il vous fera parler plus que vous ne voudrez.
Je ne doute pas un instant que, si sur ces maximes j’ai su prendre toutes les précautions nécessaires, et tenir à mon Émile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l’a fait arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le conduire, qu’il ne se mette avec empressement sous ma sauvegarde, et qu’il ne me dise avec toute la chaleur de son âge, frappé des dangers dont il se voit environné : Ô mon ami, mon protecteur, mon maître ! reprenez l’autorité que vous voulez déposer au moment qu’il m’importe le plus qu’elle vous reste ; vous ne l’aviez jusqu’ici que par ma faiblesse, vous l’aurez maintenant par ma volonté, et elle m’en sera plus sacrée. Défendez-moi de tous les ennemis qui m’assiègent, et surtout de ceux que je porte avec moi, et qui me trahissent ; veillez sur votre ouvrage, afin qu’il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos lois, je le veux toujours, c’est ma volonté constante ; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi ; rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence ; empêchez-moi d’être leur esclave, et forcez-moi d’être mon propre maître en n’obéissant point à mes sens, mais à ma raison.
Quand vous aurez amené votre Élève à ce point (et s’il n’y vient pas, ce sera votre faute), gardez-vous de le prendre trop vite au mot, de peur que si jamais votre empire lui paraît trop rude, il ne se croie en droit de s’y soustraire en vous accusant de l’avoir surpris. C’est en ce moment que la réserve et la gravité sont à leur place ; et ce ton lui en imposera d’autant plus, que ce sera la première fois qu’il vous l’aura vu prendre.
Vous lui direz donc : Jeune homme, vous prenez légèrement des engagements pénibles : il faudrait les connaître pour être en droit de les former ; vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre des vices sous l’attrait du plaisir. Vous n’avez point une âme abjecte, je le sais bien ; vous ne violerez jamais votre foi, mais combien de fois, peut-être, vous vous repentirez de l’avoir donnée ! Combien de fois vous maudirez celui qui vous aime, quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent, il se verra forcé de vous déchirer le cœur ! Tel qu’Ulysse, ému du chant des Sirènes, criait à ses conducteurs de le déchaîner ; séduit par l’attrait des plaisirs vous voudrez briser les liens qui vous gênent ; vous m’importunerez de vos plaintes ; vous me reprocherez ma tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous ; en ne songeant qu’à vous rendre heureux je m’attirerai votre haine. Ô mon Émile ! je ne supporterai jamais la douleur de t’être odieux ; ton bonheur même est trop cher à ce prix. Bon jeune homme, ne voyez-vous pas qu’en vous obligeant à m’obéir, vous m’obligez à vous conduire, à m’oublier, pour me dévouer à vous, à n’écouter ni vos plaintes, ni vos murmures, à combattre incessamment vos désirs et les miens ? Vous m’imposez un joug plus dur que le vôtre. Avant de nous en charger tous deux, consultons nos forces ; prenez du temps, donnez-m’en pour y penser, et sachez que le plus lent à promettre est toujours le plus fidèle à tenir.
Sachez aussi vous-même que plus vous vous rendez difficile sur l’engagement, et plus vous en facilitez l’exécution. Il importe que le jeune homme sente qu’il promet beaucoup, et que vous promettez encore plus. Quand le moment sera venu, et qu’il aura, pour ainsi dire, signé le contrat, changez alors de langage, mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Vous lui direz : Mon jeune ami, l’expérience vous manque, mais j’ai fait en sorte que la raison ne vous manquât pas. Vous êtes en état de voir partout les motifs de ma conduite ; il ne faut pour cela qu’attendre que vous soyez de sang-froid. Commencez toujours par obéir, et puis demandez-moi compte de mes ordres, je serai prêt à vous en rendre raison sitôt que vous serez en état de m’entendre, et je ne craindrai jamais de vous prendre pour juge entre vous et moi. Vous promettez d’être docile, et moi je promets de n’user de cette docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J’ai pour garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu’ici. Trouvez quelqu’un de votre âge qui ait passé une vie aussi douce que la vôtre, et je ne vous promets plus rien.
Après l’établissement de mon autorité, mon premier soin sera d’écarter la nécessité d’en faire usage. Je n’épargnerai rien pour m’établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre de plus en plus le confident de son cœur et l’arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchants de son âge, je les consulterai pour en être le maître ; j’entrerai dans ses vues pour les diriger, je ne lui chercherai point, aux dépens du présent, un bonheur éloigné. Je ne veux point qu’il soit heureux une fois, mais toujours, s’il est possible.
Ceux qui veulent conduire sagement la Jeunesse pour la garantir des pièges des sens, lui font horreur de l’amour, et lui feraient volontiers un crime d’y songer à son âge, comme si l’amour était fait pour les vieillards. Toutes ces leçons trompeuses que le cœur dément ne persuadent point. Le jeune homme conduit par un instinct plus sûr, rit en secret des tristes maximes auxquelles il feint d’acquiescer, et n’attend que le moment de les rendre vaines. Tout cela est contre la Nature. En suivant une route opposée, j’arriverai plus sûrement au même but. Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide ; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet ; en le lui peignant je veux qu’il s’y livre. En lui faisant sentir quel charme ajoute à l’attrait des sens l’union des cœurs, je le dégoûterai du libertinage, et je le rendrai sage en le rendant amoureux.
Qu’il faut être borné pour ne voir dans les désirs naissants d’un jeune homme qu’un obstacle aux leçons de la raison ! Moi, j’y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n’a de prise sur les passions, que par les passions ; c’est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie, et c’est toujours de la Nature elle-même qu’il faut tirer les instruments propres à la régler.
Émile n’est pas fait pour rester toujours solitaire ; membre de la société, il en doit remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes, il doit les connaître. Il connaît l’homme en général ; il lui reste à connaître les individus. Il sait ce qu’on fait dans le monde ; il lui reste à voir comment on y vit. Il est temps de lui montrer l’extérieur de cette grande scène dont il connaît déjà tous les jeux cachés. Il n’y portera plus l’admiration stupide d’un jeune étourdi, mais le discernement d’un esprit droit et juste. Ses passions pourront l’abuser, sans doute ; quand est-ce qu’elles n’abusent pas ceux qui s’y livrent ? Mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S’il les voit, il les verra de l’œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples, ni séduit par leurs préjugés.
Comme il y a un âge propre à l’étude des sciences, il y en a un pour bien saisir l’usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune, le suit toute sa vie, sans choix, sans réflexion, et quoique avec suffisance, sans jamais bien savoir ce qu’il fait. Mais celui qui l’apprend, et qui en voit les raisons, le suit avec plus de discernement, et par conséquent avec plus de justesse et de grâce. Donnez-moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge, avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, et que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde ; bien conduit, il sera dans un an plus aimable et plus judicieusement poli, que celui qu’on y aura nourri dès son enfance ; car le premier étant capable de sentir les raisons de tous les procédés relatifs à l’âge, à l’état, au sexe qui constituent cet usage, les peut réduire en principes, et les étendre aux cas non prévus ; au lieu que l’autre n’ayant que sa routine pour toute règle, est embarrassé sitôt qu’on l’en sort.
Les jeunes demoiselles françaises sont toutes élevées dans des Couvents jusqu’à ce qu’on les marie. S’aperçoit-on qu’elles aient peine alors à prendre ces manières qui leur sont si nouvelles, et accusera-t-on les femmes de Paris d’avoir l’air gauche et embarrassé, d’ignorer l’usage du monde, pour n’y avoir pas été mises dès leur enfance ? Ce préjugé vient des gens du monde eux-mêmes, qui, ne connaissant rien de plus important que cette petite science, s’imaginent faussement qu’on ne peut s’y prendre de trop bonne heure pour l’acquérir.
Il est vrai qu’il ne faut pas non plus trop attendre. Quiconque a passé toute sa jeunesse loin du grand monde, y porte le reste de sa vie un air embarrassé, contraint, un propos toujours hors de propos, des manières lourdes et maladroites, dont l’habitude d’y vivre ne le défait plus, et qui n’acquièrent qu’un nouveau ridicule par l’effort de s’en délivrer. Chaque sorte d’instruction a son temps propre qu’il faut connaître, et ses dangers qu’il faut éviter. C’est surtout pour celle-ci qu’ils se réunissent, mais je n’y expose pas non plus mon Élève sans précaution pour l’en garantir.
Quand ma méthode remplit d’un même objet toutes les vues, et quand parant un inconvénient elle en prévient un autre, je juge alors qu’elle est bonne, et que je suis dans le vrai. C’est ce que je crois voir dans l’expédient qu’elle me suggère ici. Si je veux être austère et sec avec mon disciple, je perdrai sa confiance, et bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d’être sous ma garde ? Je ne fais qu’autoriser son désordre, et soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je l’introduis dans le monde avec le seul projet de l’instruire, il s’instruira plus que je ne veux. Si je l’en tiens éloigné jusqu’à la fin, qu’aura-t-il appris de moi ? Tout, peut-être, hors l’art le plus nécessaire à l’homme et au citoyen, qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilité trop éloignée, elle sera pour lui comme nulle, il ne fait cas que du présent ; si je me contente de lui fournir des amusements, quel bien lui fais-je ? Il s’amollit et ne s’instruit point.
Rien de tout cela. Mon expédient seul pourvoit à tout. Ton cœur, dis-je au jeune homme, a besoin d’une compagne : allons chercher celle qui te convient ; nous ne la trouverons pas aisément peut-être, le vrai mérite est toujours rare ; mais ne nous pressons ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une, et nous la trouverons à la fin, ou du moins celle qui en approche le plus. Avec un projet si flatteur pour lui je l’introduis dans le monde ; qu’ai-je besoin d’en dire davantage ? Ne voyez-vous pas que j’ai tout fait ?
En lui peignant la maîtresse que je lui destine, imaginez si je saurai m’en faire écouter ; si je saurai lui rendre agréables et chères les qualités qu’il doit aimer ; si je saurai disposer tous ses sentiments à ce qu’il doit rechercher ou fuir. Il faut que je sois le plus maladroit des hommes, si je ne le rends d’avance passionné sans savoir de qui. Il n’importe que l’objet que je lui peindrai soit imaginaire, il suffit qu’il le dégoûte de ceux qui pourraient le tenter ; il suffit qu’il trouve partout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimère aux objets réels qui le frapperont, et qu’est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n’est chimère, mensonge, illusion ? On aime bien plus l’image qu’on se fait, que l’objet auquel on l’applique. Si l’on voyait ce qu’on aime exactement tel qu’il est, il n’y aurait plus d’amour sur la terre. Quand on cesse d’aimer, la personne qu’on aimait reste la même qu’auparavant, mais on ne la voit plus la même. Le voile du prestige tombe et l’amour s’évanouit. Or, en fournissant l’objet imaginaire, je suis maître des comparaisons, et j’empêche aisément l’illusion des objets réels.
Je ne veux pas pour cela qu’on trompe un jeune homme en peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister ; mais je choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu’ils lui conviennent, qu’ils lui plaisent, et qu’ils servent à corriger les siens. Je ne veux pas non plus qu’on lui mente, en affirmant faussement que l’objet qu’on lui peint existe ; mais s’il se complaît à l’image, il lui souhaitera bientôt un original. Du souhait à la supposition, le trajet est facile ; c’est l’affaire de quelques descriptions adroites, qui sous des traits plus sensibles, donneront à cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrais aller jusqu’à le nommer : je dirais en riant : Appelons Sophie votre future maîtresse : Sophie est un nom de bon augure ; si celle que vous choisirez ne le porte pas, elle sera digne au moins de le porter ; nous pouvons lui en faire honneur d’avance. Après tous ces détails, si, sans affirmer, sans nier, on s’échappe par des défaites, ses soupçons se changeront en certitude ; il croira qu’on lui fait mystère de l’épouse qu’on lui destine, et qu’il la verra quand il sera temps. S’il en est une fois là, et qu’on ait bien choisi les traits qu’il faut lui montrer, tout le reste est facile ; on peut l’exposer dans le monde presque sans risque ; défendez-le seulement de ses sens, son cœur est en sûreté.
Mais, soit qu’il personnifie ou non le modèle que j’aurai su lui rendre aimable, ce modèle, s’il est bien fait, ne l’attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble, et ne lui donnera pas moins d’éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas, que s’il avait un objet réel. Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée, pour réprimer ses sens par son imagination, pour l’arracher surtout à ces donneuses d’éducation, qui la font payer si cher et ne forment un jeune homme à la politesse qu’en lui ôtant toute honnêteté ! Sophie est si modeste ! De quel œil verra-t-il leurs avances ? Sophie a tant de simplicité ! Comment aimera-t-il leurs airs ? Il y a trop loin de ses idées à ses observations, pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.
Tous ceux qui parlent du gouvernement des enfants, suivent les mêmes préjugés et les mêmes maximes, parce qu’ils observent mal et réfléchissent plus mal encore. Ce n’est ni par le tempérament ni par les sens que commence l’égarement de la Jeunesse, c’est par l’opinion. S’il était ici question des garçons qu’on élève dans les Collèges, et des filles qu’on élève dans les Couvents, je ferais voir que cela est vrai, même à leur égard ; car les premières leçons que prennent les uns et les autres, les seules qui fructifient, sont celles du vice, et ce n’est pas la nature qui les corrompt, c’est l’exemple ; mais abandonnons les pensionnaires des Collèges et des Couvents à leurs mauvaises mœurs, elles seront toujours sans remède. Je ne parle que de l’éducation domestique. Prenez un jeune homme élevé sagement dans la maison de son père en province, et l’examinez au moment qu’il arrive à Paris, ou qu’il entre dans le monde ; vous le trouverez pensant bien sur les choses honnêtes, et ayant la volonté même aussi saine que la raison. Vous lui trouverez du mépris pour le vice, et de l’horreur pour la débauche. Au nom seul d’une prostituée, vous verrez dans ses yeux le scandale de l’innocence. Je soutiens qu’il n’y en a pas un qui pût se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses, quand même il en saurait l’usage, et qu’il en sentirait le besoin.
À six mois de là, considérez de nouveau le même jeune homme ; vous ne le reconnaîtrez plus. Des propos libres, des maximes du haut ton, des airs dégagés le feraient prendre pour un autre homme, si ses plaisanteries sur sa première simplicité, sa honte, quand on la lui rappelle, ne montraient qu’il est le même et qu’il en rougit. Ô combien il s’est formé dans peu de temps ! D’où vient un changement si grand et si brusque ? Du progrès du tempérament ? Son tempérament n’eût-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle, et sûrement il n’y eût pris ni ce ton, ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens ? Tout au contraire. Quand on commence à s’y livrer, on est craintif, inquiet, on fuit le grand jour et le bruit. Les premières voluptés sont toujours mystérieuses ; la pudeur les assaisonne et les cache : la première maîtresse ne rend pas effronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui, le jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble toujours de le perdre. S’il est bruyant, il n’est ni voluptueux ni tendre ; tant qu’il se vante, il n’a pas joui.
D’autres manières de penser ont produit seules ces différences. Son cœur est encore le même ; mais ses opinions ont changé. Ses sentiments, plus lents à s’altérer, s’altéreront enfin par elles, et c’est alors seulement qu’il sera véritablement corrompu. À peine est-il entré dans le monde qu’il y prend une seconde éducation tout opposée à la première, par laquelle il apprend à mépriser ce qu’il estimait, et à estimer ce qu’il méprisait : on lui fait regarder les leçons de ses parents et de ses maîtres, comme un jargon pédantesque, et les devoirs qu’ils lui ont prêchés, comme une morale puérile qu’on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à changer de conduite ; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d’avoir pris du goût pour les mauvaises, et se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n’oublierai jamais l’aveu d’un jeune Officier aux Gardes-Suisses qui s’ennuyait beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades, et n’osait s’y refuser de peur d’être moqué d’eux : « Je m’exerce à cela, disait-il, comme à prendre du tabac malgré ma répugnance ; le goût viendra par l’habitude ; il ne faut pas toujours être enfant. »
Ainsi donc c’est bien moins de la sensualité, que de la vanité qu’il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde ; il cède plus aux penchants d’autrui qu’aux siens, et l’amour-propre fait plus de libertins que l’amour.
Cela posé, je demande s’il en est un sur la terre entière mieux armé que le mien, contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments, ses principes ? S’il en est un plus en état de résister au torrent ? Car, contre quelle séduction n’est-il pas en défense ? Si ses désirs l’entraînent vers le sexe, il n’y trouve point ce qu’il cherche, et son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l’agitent et le pressent, où trouvera-t-il à les contenter ? L’horreur de l’adultère et de la débauche l’éloigne également des filles publiques et des femmes mariées, et c’est toujours par l’un de ces deux états que commencent les désordres de la Jeunesse. Une fille à marier peut être coquette : mais elle ne sera pas effrontée, elle n’ira pas se jeter à la tête d’un jeune homme qui peut l’épouser s’il la croit sage ; d’ailleurs, elle aura quelqu’un pour la surveiller. Émile de son côté ne sera pas tout à fait livré à lui-même ; tous deux auront, au moins, pour gardes, la crainte et la honte, inséparables des premiers désirs ; ils ne passeront point tout d’un coup aux dernières familiarités, et n’auront pas le temps d’y venir par degrés sans obstacles. Pour s’y prendre autrement, il faut qu’il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu’il ait appris d’eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu’Émile ? Quel homme se mène moins par le ton plaisant, que celui qui n’a point de préjugés et ne sait rien donner à ceux des autres ? J’ai travaillé vingt ans à l’armer contre les moqueurs, il leur faudra plus d’un jour pour en faire leur dupe ; car le ridicule n’est à ses yeux que la raison des sots, et rien ne rend plus insensible à la raillerie, que d’être au-dessus de l’opinion. Au lieu de plaisanteries, il lui faut des raisons, et tant qu’il en sera là, je n’ai pas peur que de jeunes fous me l’enlèvent ; j’ai pour moi la conscience et la vérité. S’il faut que le préjugé s’y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne lui fera jamais croire que je l’aie ennuyé de vaines leçons ; et, dans un cœur droit et sensible, la voix d’un ami fidèle et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n’est alors question que de lui montrer qu’ils le trompent et qu’en feignant de le traiter en homme, ils le traitent réellement en enfant ; j’affecterai d’être toujours simple, mais grave et clair dans mes raisonnements, afin qu’il sente que c’est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : « Vous voyez que votre seul intérêt, qui est le mien, dicte mes discours, je n’en peux avoir aucun autre ; mais pourquoi ces jeunes gens veulent-ils vous persuader ? C’est qu’ils veulent vous séduire ; ils ne vous aiment point, ils ne prennent aucun intérêt à vous ; ils ont pour tout motif, un dépit secret de voir que vous valez mieux qu’eux ; ils veulent vous rabaisser à leur petite mesure, et ne vous reprochent de vous laisser gouverner, qu’afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous croire qu’il y eût à gagner pour vous dans ce changement ? Leur sagesse est-elle donc si supérieure, et leur attachement d’un jour est-il plus fort que le mien ? Pour donner quelque poids à leur raillerie, il faudrait en pouvoir donner à leur autorité, et quelle expérience ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des nôtres ? Ils n’ont fait qu’imiter d’autres étourdis, comme ils veulent être imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des prétendus préjugés de leurs pères, ils s’asservissent à ceux de leurs camarades ; je ne vois point ce qu’ils gagnent à cela, mais je vois qu’ils y perdent sûrement deux grands avantages ; celui de l’affection paternelle, dont les conseils sont tendres et sincères, et celui de l’expérience qui fait juger de ce qu’on connaît ; car les pères ont été enfants, et les enfants n’ont pas été pères.
» Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs folles maximes ? Pas même cela, cher Émile ; ils se trompent pour vous tromper, ils ne sont point d’accord avec eux-mêmes. Leur cœur les dément sans cesse, et souvent leur bouche les contredit. Tel d’entre eux tourne en dérision tout ce qui est honnête, qui serait au désespoir que sa femme pensât comme lui. Tel autre poussera cette indifférence de mœurs, jusqu’à celles de la femme qu’il n’a point encore, ou pour comble d’infamie, à celles de la femme qu’il a déjà ; mais allez plus loin, parlez-lui de sa mère, et voyez s’il passera volontiers pour être un enfant d’adultère et le fils d’une femme de mauvaise vie, pour prendre à faux le nom d’une famille, pour en voler le patrimoine à l’héritier naturel ; enfin s’il se laissera patiemment traiter de bâtard ! Qui d’entre eux voudra qu’on rende à sa fille le déshonneur dont il couvre celle d’autrui ? Il n’y en a pas un qui n’attentât même à votre vie, si vous adoptiez avec lui, dans la pratique, tous les principes qu’il s’efforce de vous donner. C’est ainsi qu’ils décèlent enfin leur inconséquence, et qu’on sent qu’aucun d’eux ne croit ce qu’il dit. Voilà des raisons, cher Émile, pesez les leurs, s’ils en ont, et comparez. Si je voulais user comme eux de mépris et de raillerie, vous les verriez prêter le flanc au ridicule, autant peut-être et plus que moi. Mais je n’ai pas peur d’un examen sérieux. Le triomphe des moqueurs est de courte durée ; la vérité demeure et leur rire insensé s’évanouit. »
Vous n’imaginez pas comment à vingt ans Émile peut être docile. Que nous pensons différemment ! Moi, je ne conçois pas comment il a pu l’être à dix ; car quelle prise avais-je sur lui à cet âge ? Il m’a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne l’élevais pas alors, je le préparais pour être élevé ; il l’est maintenant assez pour être docile, il reconnaît la voix de l’amitié, et il sait obéir à la raison. Je lui laisse, il est vrai, l’apparence de l’indépendance ; mais jamais il ne me fut mieux assujetti, car il l’est parce qu’il veut l’être. Tant que je n’ai pu me rendre maître de sa volonté, je le suis demeuré de sa personne ; je ne le quittais pas d’un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l’embrasse, et je lui dis d’un air assuré : Émile, je te confie à mon ami ; je te livre à son cœur honnête ; c’est lui qui me répondra de toi.
Ce n’est pas l’affaire d’un moment, de corrompre des affections saines qui n’ont reçu nulle altération précédente, et d’effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s’y fait durant mon absence, elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi, pour que je n’aperçoive pas le danger avant le mal, et que je ne sois pas à temps d’y porter remède. Comme on ne se déprave pas tout d’un coup, on n’apprend pas tout d’un coup à dissimuler ; et si jamais homme est maladroit en cet art, c’est Émile, qui n’eut de sa vie une seule occasion d’en user.
Par ces soins et d’autres semblables, je le crois si bien garanti des objets étrangers et des maximes vulgaires, que j’aimerais mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris, que seul dans sa chambre ou dans un parc, livré à toute l’inquiétude de son âge. On a beau faire, de tous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme, le plus dangereux et le seul qu’on ne peut écarter, c’est lui-même : cet ennemi, pourtant, n’est dangereux que par notre faute ; car comme je l’ai dit mille fois, c’est par la seule imagination que s’éveillent les sens. Leur besoin proprement n’est point un besoin physique ; il n’est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n’eût frappé nos yeux ; si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être, ce prétendu besoin ne fût fait sentir à nous, et nous serions demeurés chastes sans tentations, sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la Jeunesse, sans qu’elle sache démêler elle-même la cause de cette première inquiétude, qui n’est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaître. Pour moi, plus je réfléchis à cette importante crise et à ses causes prochaines ou éloignées, plus je me persuade qu’un solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instructions et sans femmes, y mourrait vierge à quelque âge qu’il fût parvenu.
Mais il n’est pas ici question d’un sauvage de cette espèce. En élevant un homme parmi ses semblables, et pour la société, il est impossible, il n’est même pas à propos, de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance ; et ce qu’il y a de pis pour la sagesse, est d’être savant à demi. Le souvenir des idées qui nous ont frappés, les idées que nous avons acquises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous, d’images plus séduisantes que les objets mêmes, et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte, qu’elle est utile à celui qui s’y maintient toujours seul.
Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le reste ; mais c’est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit, couchez, tout au moins, dans sa chambre. Qu’il ne se mette au lit qu’accablé de sommeil ; et qu’il en sorte à l’instant qu’il s’éveille. Défiez-vous de l’instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus, il est bon tant qu’il agit seul, il est suspect dès qu’il se mêle aux institutions des hommes ; il ne faut pas le détruire, il faut le régler, et cela peut-être, est plus difficile que de l’anéantir. Il serait très dangereux qu’il apprît à votre Élève à donner le change à ses sens, et à suppléer aux occasions de les satisfaire ; s’il connaît une fois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès lors il aura toujours le corps et le cœur énervés, il portera jusqu’au tombeau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il vaudrait mieux encore… Si les fureurs d’un tempérament ardent deviennent invincibles, mon cher Émile, je te plains ; mais je ne balancerai pas un moment, je ne souffrirai point que la fin de la Nature soit éludée. S’il faut qu’un tyran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer ; quoi qu’il arrive, je t’arracherai plus aisément aux femmes qu’à toi.
Jusqu’à vingt ans le corps croît, il a besoin de toute sa substance ; la continence est alors dans l’ordre de la Nature, et l’on n’y manque guère qu’aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale ; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même, à rester le maître de ses appétits, mais les devoirs moraux ont leurs modifications, leurs exceptions, leurs règles. Quand la faiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre ; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.
Souvenez-vous que ce n’est plus de mon Élève que je parle ici, c’est du vôtre. Ses passions que vous avez laissées fermenter vous subjuguent ; cédez-leur donc ouvertement, et sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son jour, il en sera moins fier que honteux, et vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement, pour lui faire, au moins, éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne le sache et ne le veuille, pas même ce qui est mal ; et il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute et se trompe, que s’il était trompé par son Élève, et que la faute se fît sans qu’il en sût rien. Qui croit devoir fermer les yeux sur quelque chose, se voit bientôt forcé de les fermer sur tout ; le premier abus toléré en amène un autre, et cette chaîne ne finit plus qu’au renversement de tout ordre et au mépris de toute loi.
Une autre erreur que j’ai déjà combattue, mais qui ne sortira jamais des petits esprits, c’est d’affecter toujours la dignité magistrale, et de vouloir passer pour un homme parfait dans l’esprit de son disciple. Cette méthode est à contresens. Comment ne voient-ils pas qu’en voulant affermir leur autorité ils la détruisent, que pour faire écouter ce qu’on dit il faut se mettre à la place de ceux à qui l’on s’adresse, et qu’il faut être homme pour savoir parler au cœur humain ? Tous ces gens parfaits ne touchent ni ne persuadent ; on se dit toujours qu’il leur est bien aisé de combattre des passions qu’ils ne sentent pas. Montrez vos faiblesses à votre Élève, si vous voulez le guérir des siennes ; qu’il voie en vous les mêmes combats qu’il éprouve, qu’il apprenne à se vaincre à votre exemple, et qu’il ne dise pas comme les autres : Ces vieillards dépités de n’être plus jeunes, veulent traiter les jeunes gens en vieillards, et parce que tous leurs désirs sont éteints, ils nous font un crime des nôtres.
Montaigne dit qu’il demandait un jour au Seigneur de Langey combien de fois, dans ses négociations d’Allemagne, il s’était enivré pour le service du roi. Je demanderais volontiers au gouverneur de certain jeune homme combien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour le service de son Élève. Combien de fois ? je me trompe. Si la première n’ôte à jamais au libertin le désir d’y rentrer ; s’il n’en rapporte le repentir et la honte ; s’il ne verse dans votre sein des torrents de larmes, quittez-le à l’instant ; il n’est qu’un monstre, ou vous n’êtes qu’un imbécile ; vous ne lui servirez jamais à rien. Mais laissons ces expédients extrêmes aussi tristes que dangereux, et qui n’ont aucun rapport à notre éducation.
Que de précautions à prendre avec un jeune homme bien né, avant de l’exposer au scandale des mœurs du siècle ! Ces précautions sont pénibles, mais elles sont indispensables ; c’est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse ; c’est par le désordre du premier âge que les hommes dégénèrent, et qu’on les voit devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Vils et lâches dans leurs vices mêmes, ils n’ont que de petites âmes, parce que leurs corps usés ont été corrompus de bonne heure ; à peine leur reste-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées marquent des esprits sans étoffe, ils ne savent rien sentir de grand et de noble ; ils n’ont ni simplicité ni vigueur. Abjects en toute chose, et bassement méchants, ils ne sont que vains, fripons, faux ; ils n’ont pas même assez de courage pour être d’illustres scélérats. Tels sont les méprisables hommes que forme la crapule de la Jeunesse ; s’il s’en trouvait un seul qui sût être tempérant et sobre, qui sût, au milieu d’eux, préserver son cœur, son sang, ses mœurs de la contagion de l’exemple, à trente ans il écraserait tous ces insectes, et deviendrait leur maître avec moins de peine qu’il n’en eut à rester le sien.
Pour peu que la naissance ou la fortune eût fait pour Émile, il serait cet homme s’il voulait l’être ; mais il les mépriserait trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d’eux, entrant dans le monde, non pour y primer, mais pour le connaître, et pour y trouver une compagne digne de lui.
Dans quelque rang qu’il puisse être né, dans quelque société qu’il commence à s’introduire, son début sera simple et sans éclat ; à Dieu ne plaise qu’il soit assez malheureux pour y briller : les qualités qui frappent au premier coup d’œil ne sont pas les siennes, il ne les a ni ne les veut avoir. Il met trop peu de prix aux jugements des hommes pour en mettre à leurs préjugés, et ne se soucie point qu’on l’estime avant que de le connaître. Sa manière de se présenter n’est ni modeste ni vaine, elle est naturelle et vraie ; il ne connaît ni gêne, ni déguisement, et il est au milieu d’un cercle, ce qu’il est seul et sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux, sans attention pour personne ? Tout au contraire ; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compterait-il pour rien, vivant avec eux ? Il ne les préfère point à lui dans ses manières, parce qu’il ne les préfère pas à lui dans son cœur ; mais il ne leur montre pas non plus, une indifférence qu’il est bien éloigné d’avoir : s’il n’a pas les formules de la politesse, il a les soins de l’humanité. Il n’aime à voir souffrir personne, il n’offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublié, il juge que cet oubli le mortifie ; car, il en coûtera moins à mon jeune homme de rester debout volontairement, que de voir l’autre y rester par force.
Quoique en général Émile n’estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris, parce qu’il les plaint et s’attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de l’opinion dont ils se contentent, de peur que les leur ôtant à pure perte, il ne les rendît plus malheureux qu’auparavant. Il n’est donc point disputeur, ni contredisant ; il n’est pas, non plus, complaisant et flatteur ; il dit son avis sans combattre celui de personne, parce qu’il aime la liberté par-dessus toute chose, et que la franchise en est un des plus beaux droits.
Il parle peu parce qu’il ne se soucie guère qu’on s’occupe de lui ; par la même raison, il ne dit que des choses utiles : autrement, qu’est-ce qui l’engagerait à parler ? Émile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à l’esprit, dont je parlerai ci-après, ou du prix qu’on donne à des bagatelles, dont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous. Celui qui connaît assez de choses, pour donner à toutes leur véritable prix, ne parle jamais trop ; car il sait apprécier aussi l’attention qu’on lui donne, et l’intérêt qu’on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu, parlent beaucoup, et les gens qui savent beaucoup, parlent peu : il est simple qu’un ignorant trouve important tout ce qu’il sait, et le dise à tout le monde. Mais un homme instruit, n’ouvre pas aisément son répertoire : il aurait trop à dire, et il voit encore plus à dire après lui ; il se tait.
Loin de choquer les manières des autres, Émile s’y conforme assez volontiers ; non, pour paraître instruit des usages, ni pour affecter les airs d’un homme poli, mais au contraire, de peur qu’on ne le distingue, pour éviter d’être aperçu ; et jamais il n’est plus à son aise, que quand on ne prend pas garde à lui.
Quoique entrant dans le monde, il en ignore absolument les manières : il n’est pas pour cela timide et craintif ; s’il se dérobe, ce n’est point par embarras, c’est que pour bien voir il faut n’être pas vu : car ce qu’on pense de lui, ne l’inquiète guère, et le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela fait qu’étant toujours tranquille et de sang-froid, il ne se trouble point par la mauvaise honte. Soit qu’on le regarde ou non, il fait toujours de son mieux ce qu’il fait ; et toujours tout à lui pour bien observer les autres, il saisit leurs manières avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l’opinion. On peut dire qu’il prend plutôt l’usage du monde, précisément parce qu’il en fait peu de cas.
Ne vous trompez pas, cependant, sur sa contenance, et n’allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme et non suffisant ; ses manières sont libres et non dédaigneuses : l’air insolent n’appartient qu’aux esclaves, l’indépendance n’a rien d’affecté. Je n’ai jamais vu d’homme ayant de la fierté dans l’âme en montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines, qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre, qu’un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pays il était : Je suis Anglais, répond l’étranger. Vous Anglais ? réplique le danseur ; vous seriez de cette Île où les citoyens ont part à l’administration publique, et sont une portion de la puissance souveraine55. Non, monsieur ; ce front baissé, ce regard timide, cette démarche incertaine, ne m’annoncent que l’esclave titré d’un Électeur.
55.Comme s’il y avait des Citoyens qui ne fussent pas membres de la Cité, et qui n’eussent pas, comme tels, part à l’autorité souveraine ! Mais les Français ayant jugé à propos d’usurper ce respectable nom de Citoyens, dû jadis aux membres des Cités Gauloises, en ont dénaturé l’idée, au point qu’on n’y conçoit plus rien. Un homme qui vient de m’écrire beaucoup de bêtises contre la nouvelle Héloïse, a orné sa signature du titre de Citoyen de Paimbeuf, et a cru me faire une plaisanterie.
Je ne sais, si ce jugement montre une grande connaissance du vrai rapport qui est entre le caractère d’un homme et son extérieur. Pour moi qui n’ai pas l’honneur d’être maître à danser, j’aurais pensé tout le contraire. J’aurais dit : Cet Anglais n’est pas courtisan, je n’ai jamais ouï dire que les courtisans eussent le front baissé, et la démarche incertaine : un homme timide chez un danseur, pourrait bien ne l’être pas dans la Chambre des Communes. Assurément ce M. Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains.
Quand on aime on veut être aimé ; Émile aime les hommes, il veut donc leur plaire. À plus forte raison, il veut plaire aux femmes. Son âge, ses mœurs, son projet, tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs, car elles y font beaucoup ; les hommes qui en ont, sont les vrais adorateurs des femmes. Ils n’ont pas comme les autres, je ne sais quel jargon moqueur de galanterie, mais ils ont un empressement plus vrai, plus tendre, et qui part du cœur. Je connaîtrais près d’une jeune femme un homme qui a des mœurs et qui commande à la Nature, entre cent mille débauchés. Jugez de ce que doit être Émile avec un tempérament tout neuf, et tant de raisons d’y résister ! Pour auprès d’elles, je crois qu’il sera quelquefois timide et embarrassé ; mais sûrement cet embarras ne leur déplaira pas, et les moins friponnes n’auront encore que trop souvent l’art d’en jouir et de l’augmenter. Au reste, son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera plus modeste et plus respectueux pour les femmes, plus vif et plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point de vue l’objet de ses recherches, et c’est toujours à ce qui les lui rappelle, qu’il marque le plus d’attention.
Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l’ordre de la Nature, et même sur le bon ordre de la société, mais les premiers seront toujours préférés aux autres, et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu’un Magistrat de son âge. Étant donc, pour l’ordinaire, un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paraître humble, mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n’aura point l’impertinent savoir-vivre d’un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages, et coupe la parole aux anciens : il n’autorisera point, pour sa part, la réponse d’un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demandait lequel il préférait de son siècle, ou de celui-ci. Sire, j’ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards, et il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfants.
Ayant une âme tendre et sensible, mais n’appréciant rien sur le taux de l’opinion, quoiqu’il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d’en être considéré. D’où il suit qu’il sera plus affectueux que poli, qu’il n’aura jamais d’airs ni de faste, et qu’il sera plus touché d’une caresse, que de mille éloges. Par les mêmes raisons, il ne négligera ni ses manières ni son maintien, il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure agréable ; il n’aura point recours au cadre doré, et jamais l’enseigne de la richesse ne souillera son ajustement.
On voit que tout cela n’exige point de ma part un étalage de préceptes, et n’est qu’un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l’usage du monde, comme si dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenait pas naturellement, et comme si ce n’était pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois ? La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas, qu’on est forcé de réduire en art ses apparences.
Le plus malheureux effet de la politesse d’usage, est d’enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle imite. Qu’on nous inspire dans l’éducation l’humanité et la bienfaisance, nous aurons la politesse, ou nous n’en aurons plus besoin.
Si nous n’avons pas celle qui s’annonce par les grâces, nous aurons celle qui annonce l’honnête homme et le citoyen ; nous n’aurons pas besoin de recourir à la fausseté.
Au lieu d’être artificieux pour plaire, il suffira d’être bon ; au lieu d’être faux pour flatter les faiblesses des autres, il suffira d’être indulgent.
Ceux avec qui l’on aura de tels procédés, n’en seront ni enorgueillis ni corrompus ; ils n’en seront que reconnaissants, et en deviendront meilleurs56.
56.Considérations sur les mœurs de ce siècle, par M. Duclos, p. 65.
Il me semble que si quelque éducation doit produire l’espèce de politesse qu’exige ici M. Duclos, c’est celle dont j’ai tracé le plan jusqu’ici.
Je conviens pourtant qu’avec des maximes si différentes, Émile ne sera point comme tout le monde, et Dieu le préserve de l’être jamais ; mais en ce qu’il sera différent des autres, il ne sera ni fâcheux, ni ridicule ; la différence sera sensible sans être incommode. Émile sera, si l’on veut, un aimable étranger. D’abord on lui pardonnera ses singularités, en disant : il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manières, et voyant qu’il n’en change pas, on les lui pardonnera encore, en disant : il est fait ainsi.
Il ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l’aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son esprit, mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d’esprit ; le sien sera net et borné, il aura le sens droit, et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves, il ne saurait se piquer d’esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires et vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues, qu’elles font de tout temps les seuls vrais liens de la société, et qu’il ne reste aux esprits transcendants qu’à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain. Cette manière de se faire admirer ne le touche guère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, et en quoi il peut contribuer au bonheur d’autrui. La sphère de ses connaissances ne s’étend pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite et bien marquée ; n’étant point tenté d’en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent, il ne veut ni s’égarer, ni briller. Émile est un homme de bon sens, et ne veut pas être autre chose : on aura beau vouloir l’injurier par ce titre, il s’en tiendra toujours honoré.
Quoique le désir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l’opinion d’autrui, il ne prendra de cette opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires, qui n’ont de loi que la mode ou les préjugés. Il aura l’orgueil de vouloir bien faire tout ce qu’il fait, même de le vouloir faire mieux qu’un autre. À la course il voudra être le plus léger, à la lutte, le plus fort, au travail, le plus habile, aux jeux d’adresse, le plus adroit ; mais il recherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes, et qui ont besoin d’être constatés par le jugement d’autrui, comme d’avoir plus d’esprit qu’un autre, de parler mieux, d’être plus savant, etc., encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne, comme d’être d’une plus grande naissance, d’être estimé plus riche, plus en crédit, plus considéré, d’en imposer par un plus grand faste.
Aimant les hommes parce qu’ils sont ses semblables, il aimera surtout ceux qui lui ressemblent le plus, parce qu’il se sentira bon, et jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales, dans tout ce qui tient au bon caractère, il sera fort aise d’être approuvé. Il ne se dira pas précisément : Je me réjouis parce qu’on m’approuve ; mais, je me réjouis parce qu’on approuve ce que j’ai fait de bien ; je me réjouis de ce que les gens qui m’honorent se font honneur ; tant qu’ils jugeront aussi sainement, il sera beau d’obtenir leur estime.
Étudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde comme il les étudiait ci-devant par leurs passions dans l’Histoire, il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût, et voilà l’étude qui lui convient durant cette époque.
Plus on va chercher loin les définitions du goût, et plus on s’égare ; le goût n’est que la faculté de juger ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de là, vous ne savez plus ce que c’est que le goût. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait plus de gens de goût que d’autres ; car bien que la pluralité juge sainement de chaque objet, il y a peu d’hommes qui jugent comme elle sur tous ; et bien que le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût ; de même qu’il y a peu de belles personnes, quoique l’assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.
Il faut remarquer qu’il ne s’agit pas ici de ce qu’on aime parce qu’il nous est utile, ni de ce qu’on hait parce qu’il nous nuit. Le goût ne s’exerce que sur les choses indifférentes, ou d’un intérêt d’amusement, tout au plus, et non sur celles qui tiennent à nos besoins ; pour juger de celles-ci, le goût n’est pas nécessaire, le seul appétit suffit. Voilà ce qui rend si difficiles, et ce semble si arbitraires, les pures décisions du goût ; car hors l’instinct qui le détermine, on ne voit plus la raison de ses décisions. On doit distinguer encore ses lois dans les choses morales, et ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent absolument inexplicables ; mais il importe d’observer qu’il entre du moral dans tout ce qui tient à l’imitation57 : ainsi l’on explique des beautés qui paraissent physiques, et qui ne le sont réellement point. J’ajouterai que le goût a des règles locales, qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d’institution ; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractère, et que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts.
57.Cela est prouvé dans un Essai sur l’origine des langues, qu’on trouvera dans le recueil de mes écrits.
Le goût est naturel à tous les hommes ; mais ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, et dans tous il est sujet à s’altérer par diverses causes. La mesure du goût qu’on peut avoir, dépend de la sensibilité qu’on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l’on a vécu. Premièrement il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons ; secondement il faut des sociétés d’amusement et d’oisiveté ; car dans celles d’affaires on a pour règle, non le plaisir, mais l’intérêt ; en troisième lieu il faut des sociétés où l’inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l’opinion soit modérée, et où règne la volupté plus que la vanité : car dans le cas contraire, la mode étouffe le goût, et l’on ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue.
Dans ce dernier cas, il n’est plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre. Pourquoi cela ? Parce que l’objet change. Alors la multitude n’a plus de jugement à elle, elle ne juge plus que d’après ceux qu’elle croit plus éclairés qu’elle ; elle approuve, non ce qui est bien, mais ce qu’ils ont approuvé. Dans tous les temps, faites que chaque homme ait son propre sentiment ; et ce qui est le plus agréable en soi aura toujours la pluralité des suffrages.
Les hommes dans leurs travaux ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la Nature. Plus nous nous éloignons du maître, plus nos tableaux sont défigurés. C’est alors des objets que nous aimons que nous tirons nos modèles ; et le beau de fantaisie, sujet au caprice et à l’autorité, n’est plus rien que ce qui plaît à ceux qui nous guident.
Ceux qui nous guident sont les artistes, les grands, les riches ; et ce qui les guide eux-mêmes, est leur intérêt ou leur vanité : ceux-ci pour étaler leurs richesses, et les autres pour en profiter, cherchent à l’envi, de nouveaux moyens de dépense. Par là le grand luxe établit son empire, et fait aimer ce qui est difficile et coûteux ; alors le prétendu beau, loin d’imiter la Nature, n’est tel qu’à force de la contrarier. Voilà comment le luxe et le mauvais goût sont inséparables. Partout où le goût est dispendieux, il est faux.
C’est surtout dans le commerce des deux sexes que le goût, bon ou mauvais, prend sa forme ; sa culture est un effet nécessaire de l’objet de cette société. Mais, quand la facilité de jouir attiédit le désir de plaire, le goût doit dégénérer ; et c’est là, ce me semble, une autre raison des plus sensibles pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.
Consultez le goût des femmes dans les choses physiques, et qui tiennent au jugement des sens ; celui des hommes dans les choses morales, et qui dépendent plus de l’entendement. Quand les femmes seront ce qu’elles doivent être, elles se borneront aux choses de leur compétence, et jugeront toujours bien ; mais depuis qu’elles se sont établies les arbitres de la littérature, depuis qu’elles se sont mises à juger les livres et à en faire à toute force, elles ne se connaissent plus à rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages, sont toujours sûrs d’être mal conseillés : les galants qui les consultent sur leur parure sont toujours ridiculement mis. J’aurai bientôt occasion de parler des vrais talents de ce sexe, de la manière de les cultiver, et des choses sur lesquelles ses décisions doivent alors être écoutées.
Voilà les considérations élémentaires que je poserai pour principes en raisonnant avec mon Émile sur une matière qui ne lui est rien moins qu’indifférente dans la circonstance où il se trouve, et dans la recherche dont il est occupé ; et à qui doit-elle être indifférente ? La connaissance de ce qui peut être agréable ou désagréable aux hommes n’est pas seulement nécessaire à celui qui a besoin d’eux, mais encore à celui qui veut leur être utile ; il importe même de leur plaire pour les servir ; et l’art d’écrire n’est rien moins qu’une étude oiseuse, quand on l’emploie à faire écouter la vérité.
Si, pour cultiver le goût de mon disciple, j’avais à choisir entre des pays où cette culture est encore à naître, et d’autres où elle aurait déjà dégénéré, je suivrais l’ordre rétrograde, je commencerais sa tournée par ces derniers, et je finirais par les premiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une délicatesse excessive, qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n’aperçoit pas : cette délicatesse mène à l’esprit de discussion ; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient : cette subtilité rend le tact plus délicat et moins uniforme. Il se forme alors autant de goûts qu’il y a de têtes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie et les lumières s’étendent ; et c’est ainsi qu’on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très répandus, attendu qu’elles frappent après toutes les autres, et que les gens peu accoutumés aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands traits. Il n’y a pas, peut-être, à présent un lieu policé sur la terre, où le goût général soit plus mauvais qu’à Paris. Cependant c’est dans cette Capitale que le bon goût se cultive ; et il paraît peu de livres estimés dans l’Europe, dont l’auteur n’ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu’il suffit de lire les livres qui s’y font, se trompent ; on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres ; et les auteurs eux-mêmes ne sont pas ceux avec qui l’on apprend le plus. C’est l’esprit des sociétés qui développe une tête pensante, et qui porte la vue aussi loin qu’elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris. Bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien.
On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût règne ; mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goût, et il est bien difficile que cela n’arrive, quand on reste avec eux trop longtemps. Il faut perfectionner par leurs soins l’instrument qui juge, en évitant de l’employer comme eux. Je me garderai de polir le jugement d’Émile jusqu’à l’altérer ; et quand il aura le tact assez fin pour sentir et comparer les divers goûts des hommes, c’est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien.
Je m’y prendrai de plus loin encore pour lui conserver un goût pur et sain. Dans le tumulte de la dissipation, je saurai me ménager avec lui des entretiens utiles ; et les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent, j’aurai soin de les lui rendre aussi amusants qu’instructifs. Voici le temps de la lecture et des livres agréables. Voici le temps de lui apprendre à faire l’analyse du discours, de le rendre sensible à toutes les beautés de l’éloquence et de la diction. C’est peu de chose d’apprendre les langues pour elles-mêmes, leur usage n’est pas si important qu’on croit ; mais l’étude des langues mène à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le Latin pour bien savoir le Français ; il faut étudier et comparer l’un et l’autre, pour entendre les règles de l’art de parler.
Il y a d’ailleurs une certaine simplicité de goût qui va au cœur, et qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l’éloquence, dans la poésie, dans toute espèce de littérature, il les retrouvera, comme dans l’Histoire, abondants en choses, et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire, disent peu et prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi, n’est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monuments et jusque sur les tombeaux. Les nôtres sont couverts d’éloges ; sur ceux des anciens on lisait des faits.
Sta, viator, Heroem calcas.
Quand j’aurais trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j’aurais d’abord deviné qu’elle était moderne ; car rien n’est si commun que des Héros parmi nous, mais chez les anciens ils étaient rares. Au lieu de dire qu’un homme était un Héros, ils auraient dit ce qu’il avait fait pour l’être. À l’épitaphe de ce Héros comparez celle de l’efféminé Sardanapale :
J’ai bâti Tarse et Anchiale en un jour, et maintenant je suis mort.
Laquelle dit plus, à votre avis ? Notre style lapidaire, avec son enflure, n’est bon qu’à souffler des nains. Les anciens montraient les hommes au naturel, et l’on voyait que c’étaient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille : Ils moururent, dit-il, irréprochables dans la guerre et dans l’amitié. Voilà tout ; mais considérez dans cet éloge si court et si simple, de quoi l’auteur devait avoir le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant !
On lisait ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles :
Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois.
On voit bien que ce n’est pas l’Académie des inscriptions qui a composé celle-là.
Je suis trompé si mon Élève, qui donne si peu de prix aux paroles, ne porte sa première attention sur ces différences, et si elles n’influent sur le choix de ses lectures. Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C’est un orateur ; mais en lisant Cicéron, il dira : C’est un avocat.
En général, Émile prendra plus de goût pour les livres des anciens que pour les nôtres, par cela seul qu’étant les premiers, les anciens sont les plus près de la Nature, et que leur génie est plus à eux. Quoi qu’en aient pu dire La Motte et l’abbé Terrasson, il n’y a point de vrai progrès de raison dans l’espèce humaine, parce que tout ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre ; que tous les esprits partent toujours du même point, et que le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit. Nos esprits sont comme nos bras exercés à tout faire avec des outils, et rien par eux-mêmes. Fontenelle disait que toute cette dispute sur les anciens et les modernes se réduisait à savoir, si les arbres d’autrefois étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. Si l’agriculture avait changé, cette question ne serait pas impertinente à faire.
Après l’avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre aussi les égouts dans les réservoirs des modernes compilateurs ; journaux, traductions, dictionnaires ; il jette un coup d’œil sur tout cela, puis le laisse pour n’y jamais revenir. Je lui fais entendre, pour le réjouir, le bavardage des académies ; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu’avec le corps ; là-dessus il tirera de lui-même la conséquence de l’utilité de tous ces beaux établissements.
Je le mène aux spectacles ; pour étudier, non les mœurs, mais le goût ; car c’est là surtout qu’il se montre à ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes et la morale, lui dirais-je ; ce n’est pas ici qu’il faut les apprendre. Le théâtre n’est pas fait pour la vérité ; il est fait pour flatter, pour amuser les hommes ; il n’y a point d’école où l’on apprenne si bien l’art de leur plaire, et d’intéresser le cœur humain. L’étude du théâtre mène à celle de la poésie ; elles ont exactement le même objet. Qu’il ait une étincelle de goût pour elle, avec quel plaisir il cultivera les langues des Poètes, le Grec, le Latin, l’Italien ! Ces études seront pour lui des amusements sans contrainte, et n’en profiteront que mieux ; elles lui seront délicieuses dans un âge et des circonstances où le cœur s’intéresse avec tant de charme à tous les genres de beauté faits pour le toucher. Figurez-vous d’un côté mon Émile, et de l’autre un polisson de collège, lisant le quatrième livre de l’Énéide, ou Tibulle, ou le Banquet de Platon ; quelle différence ! Combien le cœur de l’un est remué de ce qui n’affecte pas même l’autre. Ô bon jeune homme ! arrête, suspends ta lecture, je te vois trop ému : je veux bien que le langage de l’amour te plaise, mais non pas qu’il t’égare ; sois homme sensible, mais sois homme sage. Si tu n’es que l’un des deux, tu n’es rien. Au reste, qu’il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m’importe. Il n’en vaudra pas moins s’il ne sait rien de tout cela, et ce n’est pas de tous ces badinages qu’il s’agit dans son éducation.
Mon principal objet, en lui apprenant à sentir et aimer le beau dans tous les genres, est d’y fixer ses affections et ses goûts, d’empêcher que ses appétits naturels ne s’altèrent, et qu’il ne cherche un jour dans sa richesse les moyens d’être heureux, qu’il doit trouver plus près de lui. J’ai dit ailleurs que le goût n’était que l’art de se connaître en petites choses, et cela est très vrai ; mais puisque c’est d’un tissu de petites choses que dépend l’agrément de la vie, de tels soins ne sont rien moins qu’indifférents ; c’est par eux que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée, dans toute la vérité qu’ils peuvent avoir pour nous. Je n’entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de l’âme, mais seulement ce qui est de sensualité, de volupté réelle, mis à part les préjugés et l’opinion.
Qu’on me permette, pour mieux développer mon idée, de laisser un moment Émile, dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle à personne, et de chercher en moi-même un exemple plus sensible et plus rapproché des mœurs du lecteur.
Il y a des états qui semblent changer la Nature et refondre, soit en mieux, soit en pis, les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre ; ce n’est pas seulement dans le militaire que l’on prend l’esprit de Corps, et ce n’est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J’ai pensé cent fois, avec effroi, que si j’avais le malheur de remplir aujourd’hui tel emploi que je pense en certains pays, demain je serais presque inévitablement tyran, concussionnaire, destructeur du peuple, nuisible au Prince, ennemi par état de toute humanité, de toute équité, de toute espèce de vertu.
De même, si j’étais riche, j’aurais fait tout ce qu’il faut pour le devenir ; je serais donc insolent et bas, sensible et délicat pour moi seul, impitoyable et dur pour tout le monde, spectateur dédaigneux des misères de la canaille ; car je ne donnerais plus d’autre nom aux indigents, pour faire oublier qu’autrefois je fus de leur classe. Enfin je ferais de ma fortune l’instrument de mes plaisirs dont je serais uniquement occupé, et jusque-là je serais comme tous les autres.
Mais en quoi je crois que j’en différerais beaucoup, c’est que je serais sensuel et voluptueux plutôt qu’orgueilleux et vain, et que je me livrerais au luxe de mollesse, bien plus qu’au luxe d’ostentation. J’aurais même quelque honte d’étaler trop ma richesse, et je croirais toujours voir l’envieux que j’écraserais de mon faste, dire à ses voisins à l’oreille : Voilà un fripon qui a grand’peur de n’être pas connu pour tel.
De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre, je chercherais ce qui m’est le plus agréable et que je puis le mieux m’approprier. Pour cela, le premier usage de ma richesse, serait d’en acheter du loisir et la liberté, à quoi j’ajouterais la santé, si elle était à prix ; mais comme elle ne s’achète qu’avec la tempérance, et qu’il n’y a point, sans la santé, de vrai plaisir dans la vie, je serais tempérant par sensualité.
Je resterais toujours aussi près de la Nature qu’il serait possible, pour flatter les sens que j’ai reçus d’elle ; bien sûr que plus elle mettrait du sien dans mes jouissances, plus j’y trouverais de réalité. Dans le choix des objets d’imitation, je la prendrais toujours pour modèle ; dans mes appétits, je lui donnerais la préférence ; dans mes goûts, je la consulterais toujours ; dans les mets, je voudrais toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt, et qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrais les falsifications de la fraude, j’irais au-devant du plaisir. Ma sotte et grossière gourmandise n’enrichirait point un maître d’hôtel ; il ne me vendrait point au poids de l’or du poison pour du poisson ; ma table ne serait point couverte avec appareil de magnifiques ordures, et de charognes lointaines ; je prodiguerais ma propre peine pour satisfaire ma sensualité, puisqu’alors cette peine est un plaisir elle-même, et qu’elle ajoute à celui qu’on en attend. Si je voulais goûter un mets du bout du monde, j’irais, comme Apicius, plutôt l’y chercher, que de l’en faire venir : car les mets les plus exquis manquent toujours d’un assaisonnement qu’on n’apporte pas avec eux, et qu’aucun cuisinier ne leur donne : l’air du climat qui les a produits.
Par la même raison, je n’imiterais pas ceux qui ne se trouvant bien qu’où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes, et les climats en contradiction avec les saisons ; qui, cherchant l’été en hiver, et l’hiver en été, vont avoir froid en Italie, et chaud dans le Nord ; sans songer qu’en croyant fuir la rigueur des saisons, ils la trouvent dans les lieux où l’on n’a point appris à s’en garantir. Moi, je resterais en place, ou je prendrais tout le contre-pied : je voudrais tirer d’une saison tout ce qu’elle a d’agréable, et d’un climat tout ce qu’il a de particulier. J’aurais une diversité de plaisirs et d’habitudes, qui ne se ressembleraient point, et qui seraient toujours dans la Nature ; j’irais passer l’été à Naples, et l’hiver à Pétersbourg ; tantôt respirant un doux zéphyr à demi couché dans les fraîches grottes de Tarente ; tantôt dans l’illumination d’un palais de glace, hors d’haleine et fatigué des plaisirs du bal.
Je voudrais dans le service de ma table, dans la parure de mon logement, imiter par des ornements très simples la variété des saisons, et tirer de chacune toutes ses délices, sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine et non du goût à troubler ainsi l’ordre de la Nature ; à lui arracher des productions involontaires qu’elle donne à regret, dans sa malédiction, et qui, n’ayant ni qualité, ni saveur, ne peuvent ni nourrir l’estomac, ni flatter le palais. Rien n’est plus insipide que les primeurs ; ce n’est qu’à grands frais que tel riche de Paris avec ses fourneaux et ses serres chaudes vient à bout de n’avoir sur sa table toute l’année que de mauvais légumes et de mauvais fruits. Si j’avais des cerises quand il gèle, et des melons ambrés au cœur de l’hiver, avec quel plaisir les goûterais-je, quand mon palais n’a besoin d’être humecté ni rafraîchi ? Dans les ardeurs de la canicule le lourd marron me serait-il fort agréable ? le préférerais-je sortant de la poêle, à la groseille, à la fraise, et aux fruits désaltérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins ? Couvrir sa cheminée au mois de Janvier de végétations forcées, de fleurs pâles et sans odeur, c’est moins parer l’hiver que déparer le printemps : c’est s’ôter le plaisir d’aller dans les bois chercher la première violette, épier le premier bourgeon, et s’écrier dans un saisissement de joie : Mortels, vous n’êtes pas abandonnés, la Nature vit encore !
Pour être bien servi, j’aurais peu de domestiques ; cela a déjà été dit, et cela est bon à redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais, qu’un duc des dix messieurs qui l’entourent. J’ai pensé cent fois qu’ayant à table mon verre à côté de moi, je bois à l’instant qu’il me plaît ; au lieu que si j’avais un grand couvert, il faudrait que vingt voix répétassent : À boire, avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu’on fait par autrui se fait mal, comme qu’on s’y prenne. Je n’enverrais pas chez les marchands, j’irais moi-même ; j’irais pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus sûrement, et payer moins chèrement ; j’irais pour faire un exercice agréable, pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi ; cela récrée, et quelquefois cela instruit ; enfin j’irais pour aller, c’est toujours quelque chose : l’ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup, on s’ennuie peu. Ce sont de mauvais interprètes qu’un portier et des laquais ; je ne voudrais point avoir toujours ces gens-là entre moi et le reste du monde, ni marcher toujours avec le fracas d’un carrosse, comme si j’avais peur d’être abordé. Les chevaux d’un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts : s’ils sont fatigués ou malades, il le sait avant tout autre ; et il ne craint pas d’être obligé de garder le logis sous ce prétexte, quand son cocher veut se donner du bon temps ; en chemin, mille embarras ne le font point sécher d’impatience, ni rester en place au moment qu’il voudrait voler. Enfin, si nul ne nous sert jamais si bien que nous-mêmes, fût-on plus puissant qu’Alexandre et plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu’on ne peut tirer de soi.
Je ne voudrais point avoir un palais pour demeure ; car dans ce palais je n’habiterais qu’une chambre ; toute pièce commune n’est à personne, et la chambre de chacun de mes gens me serait aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très voluptueux, sont tous logés et meublés simplement. Ils regardent la vie comme un voyage, et leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours, mais j’en aurais une différente qui produirait le même effet. Il me semblerait que m’établir avec tant d’appareil dans un lieu, serait me bannir de tous les autres, et m’emprisonner, pour ainsi dire, dans mon palais. C’est un assez beau palais que le monde ; tout n’est-il pas au riche quand il veut jouir ? Ubi bene, ibi patria ; c’est là sa devise ; ses lares sont les lieux où l’argent peut tout ; son pays est partout où peut passer son coffre-fort, comme Philippe tenait à lui toute place forte où pouvait entrer un mulet chargé d’argent. Pourquoi donc s’aller circonscrire par des murs et par des portes pour n’en sortir jamais ? Une épidémie, une guerre, une révolte me chasse-t-elle d’un lieu ? je vais dans un autre, et j’y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m’en faire un moi-même, tandis qu’on en bâtit pour moi par tout l’Univers ? Pourquoi, si pressé de vivre, m’apprêter de si loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd’hui ? L’on ne saurait se faire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C’est ainsi qu’Empédocle reprochait aux Agrigentins d’entasser les plaisirs comme s’ils n’avaient qu’un jour à vivre, et de bâtir comme s’ils ne devaient jamais mourir.
D’ailleurs que me sert un logement si vaste, ayant si peu de quoi le peupler, et moins de quoi le remplir ? Mes meubles seraient simples comme mes goûts ; je n’aurais ni galerie, ni bibliothèque, surtout si j’aimais la lecture et que je me connusse en tableaux. Je saurais alors que de telles collections ne sont jamais complètes, et que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n’avoir rien. En ceci l’abondance fait la misère ; il n’y a pas un faiseur de collections qui ne l’ait éprouvé. Quand on s’y connaît, on n’en doit point faire : on n’a guère un cabinet à montrer aux autres, quand on sait s’en servir pour soi.
Le jeu n’est point un amusement d’homme riche, il est la ressource d’un désœuvré ; et mes plaisirs me donneraient trop d’affaires pour me laisser bien du temps à si mal remplir. Je ne joue point du tout, étant solitaire et pauvre, si ce n’est quelquefois aux échecs, et cela de trop. Si j’étais riche, je jouerais moins encore, et seulement un très petit jeu, pour ne voir point de mécontent, ni l’être. L’intérêt du jeu manquant de motif dans l’opulence, ne peut jamais se changer en fureur que dans un esprit mal fait. Les profits qu’un homme riche peut faire au jeu, lui sont toujours moins sensibles que les pertes ; et comme la forme des jeux modérés, qui en use le bénéfice à la longue, fait qu’en général ils vont plus en pertes qu’en gains, on ne peut, en raisonnant bien, s’affectionner beaucoup à un amusement où les risques de toute espèce sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences de la fortune, les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquants ; et ces préférences ne se marquent pas moins dans le plus petit jeu, que dans le plus grand. Le goût du jeu, fruit de l’avarice et de l’ennui, ne prend que dans un esprit et dans un cœur vides ; et il me semble que j’aurais assez de sentiment et de connaissances pour me passer d’un tel supplément. On voit rarement les penseurs se plaire beaucoup au jeu, qui suspend cette habitude ou la tourne sur d’arides combinaisons ; aussi l’un des biens, et peut-être le seul qu’ait produit le goût des sciences, est d’amortir un peu cette passion sordide : on aimera mieux s’exercer à prouver l’utilité du jeu, que de s’y livrer. Moi je le combattrais parmi les joueurs, et j’aurais plus de plaisir à me moquer d’eux en les voyant perdre, qu’à leur gagner leur argent.
Je serais le même dans ma vie privée et dans le commerce du monde. Je voudrais que ma fortune mît partout de l’aisance, et ne fît jamais sentir d’inégalité. Le clinquant de la parure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrais être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place, et qu’on ne me distinguât dans aucun ; que sans affectation, sans changement sur ma personne, je fusse peuple à la Guinguette et bonne compagnie au Palais-Royal. Par là plus maître de ma conduite, je mettrais toujours à ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a, dit-on, des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées, et ne reçoivent personne qu’en dentelle ; j’irais donc passer ma journée ailleurs : mais si ces femmes étaient jeunes et jolies, je pourrais quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.
Le seul lien de mes sociétés serait l’attachement mutuel, la conformité des goûts, la convenance des caractères ; je m’y livrerais comme homme et non comme riche ; je ne souffrirais jamais que leur charme fût empoisonné par l’intérêt. Si mon opulence m’avait laissé quelque humanité, j’étendrais au loin mes services et mes bienfaits ; mais je voudrais avoir autour de moi une société et non une cour, des amis et non des protégés ; je ne serais point le patron de mes convives, je serais leur hôte. L’indépendance et l’égalité laisseraient à mes liaisons toute la candeur de la bienveillance ; et où le devoir ni l’intérêt n’entreraient pour rien, le plaisir et l’amitié feraient seuls la loi.
On n’achète ni son ami, ni sa maîtresse. Il est aisé d’avoir des femmes avec de l’argent ; mais c’est le moyen de n’être jamais l’amant d’aucune. Loin que l’amour soit à vendre, l’argent le tue infailliblement. Quiconque paye, fût-il le plus aimable des hommes, par cela seul qu’il paye, ne peut être longtemps aimé. Bientôt il payera pour un autre, ou plutôt cet autre sera payé de son argent ; et dans ce double lien formé par l’intérêt, par la débauche, sans amour, sans honneur, sans vrai plaisir, la femme avide, infidèle et misérable, traitée par le vil qui reçoit comme elle traite le sot qui donne, reste ainsi quitte envers tous les deux. Il serait doux d’être libéral envers ce qu’on aime, si cela ne faisait un marché. Je ne connais qu’un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse, sans empoisonner l’amour ; c’est de lui tout donner, et d’être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme avec qui ce procédé ne fût pas extravagant.
Celui qui disait : Je possède Laïs sans qu’elle me possède, disait un mot sans esprit. La possession qui n’est pas réciproque n’est rien : c’est tout au plus la possession du sexe, mais non pas de l’individu. Or, où le moral de l’amour n’est pas, pourquoi faire une si grande affaire du reste ? Rien n’est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu’un millionnaire.
Oh ! si l’on pouvait développer assez les inconséquences du vice, combien, lorsqu’il obtient ce qu’il a voulu, on le trouverait loin de son compte ! Pourquoi cette barbare avidité de corrompre l’innocence, de se faire une victime d’un jeune objet qu’on eût dû protéger, et que de ce premier pas on traîne inévitablement dans un gouffre de misères, dont il ne sortira qu’à la mort ? Brutalité, vanité, sottise, erreur et rien davantage. Ce plaisir même n’est pas de la Nature, il est de l’opinion, et de l’opinion la plus vile, puisqu’elle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hommes, craint la comparaison de tout autre, et veut passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes gens aimables, dignes de plaire, et qui seraient plus excusables d’être difficiles ? Non, avec de la figure, du mérite et des sentiments, on craint peu l’expérience de sa maîtresse ; dans une juste confiance, on lui dit : Tu connais les plaisirs, n’importe ; mon cœur t’en promet que tu n’as jamais connus.
Mais un vieux Satyre usé de débauche, sans agrément, sans ménagement, sans égard, sans aucune espèce d’honnêteté ; incapable, indigne de plaire à toute femme qui se connaît en gens aimables, croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en gagnant de vitesse sur l’expérience, et lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la nouveauté ; c’est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie : mais il se trompe, l’horreur qu’il fait n’est pas moins de la Nature, que n’en sont les désirs qu’il voudrait exciter ; il se trompe aussi dans sa folle attente ; cette même Nature a soin de revendiquer ses droits : toute fille qui se vend, s’est déjà donnée, et s’étant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu’il craint. Il achète donc un plaisir imaginaire, et n’en est pas moins abhorré.
Pour moi, j’aurais beau changer étant riche, il est un point où je ne changerai jamais. S’il ne me reste ni mœurs, ni vertu, il me restera du moins quelque goût, quelque sens, quelque délicatesse, et cela me garantira d’user ma fortune en dupe à courir après des chimères ; d’épuiser ma bourse et ma vie à me faire trahir et moquer par des enfants. Si j’étais jeune, je chercherais les plaisirs de la jeunesse, et les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherais pas en homme riche. Si je restais tel que je suis, ce serait autre chose ; je me bornerais prudemment aux plaisirs de mon âge ; je prendrais les goûts dont je peux jouir, et j’étoufferais ceux qui ne feraient plus que mon supplice. Je n’irais point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles ; je ne supporterais point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe, de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avaient tourné mes anciens désirs en besoins, j’y satisferais peut-être, mais avec honte, mais en rougissant de moi. J’ôterais la passion du besoin, je m’assortirais le mieux qu’il me serait possible, et m’en tiendrais là ; je ne me ferais plus une occupation de ma faiblesse, et je voudrais surtout n’en avoir qu’un seul témoin. La vie humaine a d’autres plaisirs quand ceux-là lui manquent ; en courant vainement après ceux qui fuient, on s’ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années, ne déplaçons pas plus les âges que les saisons : il faut être soi dans tous les temps, et ne point lutter contre la Nature : ces vains efforts usent la vie et nous empêchent d’en user.
Le peuple ne s’ennuie guère, sa vie est active ; si ses amusements ne sont pas variés, ils sont rares ; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux et de courts loisirs, tient lieu d’assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau, c’est l’ennui : au sein de tant d’amusements rassemblés à grands frais, au milieu de tant de gens concourant à leur plaire, l’ennui les consume et les tue ; ils passent leur vie à le fuir et à en être atteints ; ils sont accablés de son poids insupportable : les femmes, surtout, qui ne savent plus s’occuper, ni s’amuser, en sont dévorées sous le nom de vapeurs ; il se transforme pour elles en un mal horrible, qui leur ôte quelquefois la raison, et enfin la vie. Pour moi, je ne connais point de sort plus affreux que celui d’une jolie femme de Paris, après celui du petit agréable qui s’attache à elle, qui, changé de même en femme oisive, s’éloigne ainsi doublement de son état, et à qui la vanité d’être homme à bonnes fortunes, fait supporter la langueur des plus tristes jours qu’ait jamais passés créature humaine.
Les bienséances, les modes, les usages qui dérivent du luxe et du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu’on veut avoir aux yeux des autres, est perdu pour tout le monde ; on ne l’a ni pour eux, ni pour soi58. Le ridicule que l’opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d’elle pour la tyranniser et pour la punir. On n’est jamais ridicule que par des formes déterminées ; celui qui sait varier ses situations et ses plaisirs, efface aujourd’hui l’impression d’hier ; il est comme nul dans l’esprit des hommes, mais il jouit ; car il est tout entier à chaque heure et à chaque chose. Ma seule forme constante serait celle-là ; dans chaque situation je ne m’occuperais d’aucune autre, et je prendrais chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille et du lendemain. Comme je serais peuple avec le peuple, je serais campagnard aux champs, et quand je parlerais d’agriculture, le paysan ne se moquerait pas de moi. Je n’irais pas me bâtir une ville en campagne, et mettre au fond d’une Province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et quoique une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu’elle a l’air plus propre et plus gai que le chaume, qu’on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l’heureux temps de ma jeunesse. J’aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j’aime beaucoup. J’aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger, semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés, ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n’étalerait point aux yeux des espaliers superbes, auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j’aurais choisi mon asile dans quelque Province éloignée où l’on voit peu d’argent et beaucoup de denrées, et où règnent l’abondance et la pauvreté.
58.Deux femmes du monde, pour avoir l’air de s’amuser beaucoup, se font une loi de ne jamais se coucher qu’à cinq heures du matin. Dans la rigueur de l’hiver, leurs gens passent la nuit dans la rue à les attendre, fort embarrassés à s’y garantir d’être gelés. On entre un soir, ou pour mieux dire, un matin, dans l’appartement où ces deux personnes si amusées laissaient couler les heures sans les compter : on les trouve exactement seules, dormant chacune dans son fauteuil.
Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse, d’amis aimant le plaisir et s’y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses, et le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seraient oubliés, et devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d’amusements divers, qui ne nous donneraient chaque soir que l’embarras du choix pour le lendemain. L’exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l’abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n’aurait pas plus d’ordre que d’élégance ; la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre ; quelquefois au loin, près d’une source vive, sur l’herbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d’aunes et de coudriers, une longue procession de gais convives porterait en chantant l’apprêt du festin, on aurait le gazon pour table et pour chaise, les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre, l’appétit dispenserait des façons ; chacun se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée, naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d’importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d’un œil avide, s’amusant à nous faire attendre à boire, et murmurant d’un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres, chacun serait servi par tous, le temps passerait sans le compter, le repas serait le repos et durerait autant que l’ardeur du jour. S’il passait près de nous quelque paysan retournant au travail ses outils sur l’épaule, je lui réjouirais le cœur par quelque bons propos, par quelques coups de bon vin, qui lui feraient porter plus gaiement sa misère ; et moi j’aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret : Je suis encore homme.
Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j’y serais des premiers avec ma troupe ; si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage, on saurait que j’aime la joie ; et j’y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueraient à la fête, j’y trouverais en échange des biens d’un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaiement au bout de leur longue table ; j’y ferais chorus au refrain d’une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleur cœur qu’au bal de l’Opéra.
Jusqu’ici tout est à merveille, me dira-t-on ; mais la chasse ? est-ce être en campagne que de n’y pas chasser ? J’entends : je ne voulais qu’une métairie, et j’avais tort. Je me suppose riche, il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs ; voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des gardes, des redevances, des honneurs seigneuriaux, surtout de l’encens et de l’eau bénite.
Fort bien ; mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits, et désireux d’usurper ceux des autres : nos gardes se chamailleront, et peut-être les maîtres : voilà des altercations, des querelles, des haines, des procès tout au moins ; cela n’est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs blés par mes lièvres, et leurs fèves par mes sangliers ; chacun n’osant tuer l’ennemi qui détruit son travail, voudra du moins le chasser de son champ : après avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu’ils passent la nuit à les garder ; ils auront des mâtins, des tambours, des cornets, des sonnettes : avec tout ce tintamarre, ils troubleront mon sommeil : je songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens, et ne pourrai m’empêcher de me la reprocher. Si j’avais l’honneur d’être Prince, tout cela ne me toucherait guère ; mais moi, nouveau parvenu, nouveau riche, j’aurais le cœur encore un peu roturier.
Ce n’est pas tout ; l’abondance du gibier tentera les chasseurs, j’aurai bientôt des braconniers à punir ; il me faudra des prisons, des geôliers, des archers, des galères : tout cela me paraît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte et m’importuner de leurs cris, ou bien il faudra qu’on les chasse, qu’on les maltraite. Les pauvres gens qui n’auront point braconné, et dont mon gibier aura fourragé la récolte, viendront se plaindre de leur côté ; les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les autres ruinés pour l’avoir épargné ; quelle triste alternative ! Je ne verrai de tous côtés qu’objets de misère, je n’entendrai que gémissements : cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix et de lièvres presque sous ses pieds.
Voulez-vous dégager les plaisirs de leurs peines ? Ôtez-en l’exclusion ; plus vous les laisserez communs aux hommes, plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire ; mais sans changer de goûts, je suivrai celui que je me suppose, à moindres frais. J’établirai mon séjour champêtre dans un pays où la chasse soit libre à tout le monde, et où j’en puisse avoir l’amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare ; mais il y aura plus d’adresse à le chercher et de plaisir à l’atteindre. Je me souviendrai des battements de cœur qu’éprouvait mon père au vol de la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvait le lièvre qu’il avait cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenait le soir, rendu de fatigue et déchiré des ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval, suivis de vingt fusils chargés, ne font qu’en changer, tirer et tuer autour d’eux, sans art, sans gloire, et presque sans exercice. Le plaisir n’est donc pas moindre ; et l’inconvénient est ôté, quand on n’a ni terre à garder ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter. Voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu’on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes, qu’on n’en reçoive aussi quelque malaise : et les longues malédictions du peuple, rendent tôt ou tard le gibier amer.
Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements, sont ceux qu’on partage avec le peuple ; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j’élève autour de mon parc m’en font une triste clôture, je n’ai fait à grands frais que m’ôter le plaisir de la promenade ; me voilà forcé de l’aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche. Un riche veut être partout le maître, et ne se trouve bien qu’où il ne l’est pas ; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus, dans ma richesse, ce que j’ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m’empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage : il n’y a pas de conquérant plus déterminé que moi ; j’usurpe sur les Princes mêmes ; je m’accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent ; je leur donne des noms, je fais de l’un mon parc, de l’autre ma terrasse, et m’en voilà le maître ; dès lors je m’y promène impunément ; j’y reviens souvent pour maintenir la possession ; j’use autant que je veux le sol à force d’y marcher ; et l’on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m’approprie, tire plus d’usage de l’argent qu’il lui produit que j’en tire de son terrain. Que si l’on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m’importe ; je prends mon parc sur mes épaules, et je vais le poser ailleurs ; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j’aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d’asile.
Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables : voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n’est qu’illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s’écartera de ces règles, quelque riche qu’il puisse être, mangera son or en fumier, et ne connaîtra jamais le prix de la vie.
On m’objectera, sans doute, que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu’on n’a pas besoin d’être riche pour les goûter. C’est précisément à quoi j’en voulais venir. On a du plaisir quand on en veut avoir : c’est l’opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous ; et il est cent fois plus aisé d’être heureux, que de le paraître. L’homme de goût, et vraiment voluptueux, n’a que faire de richesse ; il lui suffit d’être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s’il arrache de son cœur les biens de l’opinion, est assez riche ; c’est l’aurea mediocritas d’Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence ; car pour le plaisir, elle n’est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi ; mais ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.
En passant ainsi le temps, nous cherchons toujours Sophie ; et nous ne la trouvons point. Il importait qu’elle ne se trouvât pas si vite, et nous l’avons cherchée où j’étais bien sûr qu’elle n’était pas59.
59.Mulierem fortem quis inveniet ? Procul & de ultimus finibus pretium ejus. Prov. XXXI, 10.
Enfin le moment presse ; il est temps de la chercher tout de bon, de peur qu’il ne s’en fasse une qu’il prenne pour elle, et qu’il ne connaisse trop tard son erreur. Adieu donc, Paris, Ville célèbre, Ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur, ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris ; nous cherchons l’amour, le bonheur, l’innocence ; nous ne serons jamais assez loin de toi.
Fin du Livre quatrième