CINQUIÈME PARTIE.
LETTRE I.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 137 sur 162·Livre complet →
DE MILORD ÉDOUARD À SAINT-PREUX.
Sors56 de l’enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entière au long sommeil de la raison. L’âge s’écoule, il ne t’en reste plus que pour être sage. À trente ans passés, il est temps de songer à soi ; commence donc à rentrer en toi-même et sois homme une fois avant la mort.
56.Cette lettre paraît avoir été écrite avant la réception de la précédente.
Mon cher, votre cœur vous en a longtemps imposé sur vos lumières. Vous avez voulu philosopher avant d’en être capable ; vous avez pris le sentiment pour de la raison, et content d’estimer les choses par l’impression qu’elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un cœur droit est, je l’avoue, le premier organe de la vérité ; celui qui n’a rien senti ne sait rien apprendre ; il ne fait que flotter d’erreurs en erreurs ; il n’acquiert qu’un vain savoir et de stériles connaissances, parce que le vrai rapport des choses à l’homme, qui est sa principale science, lui demeure toujours caché. Mais c’est se borner à la première moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu’ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux qu’elles ont avec nous. C’est peu de connaître les passions humaines, si l’on n’en sait apprécier les objets ; et cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.
La jeunesse du sage est le temps de ses expériences, ses passions en sont les instruments ; mais après avoir appliqué son âme aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au-dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connaître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu’un cœur sensible peut éprouver de plaisirs et de peines a rempli le vôtre ; tout ce qu’un homme peut voir, vos yeux l’ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentiments qui peuvent être épars dans une longue vie et vous avez acquis, jeune encore, l’expérience d’un vieillard. Vos premières observations se sont portées sur des gens simples et sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de pièce de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célèbre peuple de l’univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l’autre extrémité : le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule nation d’hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte, si vous n’avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore ; vous avez appris à quels signes on reconnaît cet organe sacré de la volonté d’un peuple et comment l’empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare et digne de l’œil du sage, le spectacle d’une âme sublime et pure, triomphant de ses passions et régnant sur elle-même est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore, et votre admiration pour lui n’est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d’autres. Vous n’avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d’objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie, songez à vivre pour celle qui doit durer.
Vos passions, dont vous fûtes longtemps l’esclave vous ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire ; elle est grande, sans doute, mais soyez-en moins fier. Votre force même est l’ouvrage de votre faiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu ? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien, et il serait difficile qu’une si chère image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l’aimerez-vous jamais pour elle seule et n’irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes ? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer, sans les imiter jamais ? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d’épouse et de mère ; mais vous, quand remplirez-vous vos devoirs d’homme et d’ami à son exemple ? Une femme a triomphé d’elle-même et un philosophe a peine à se vaincre ! Voulez-vous donc n’être qu’un discoureur comme les autres et vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions57 ? Prenez-y garde, mon cher ; il règne encore dans vos lettres un ton de mollesse et de langueur qui me déplaît et qui est bien plus un reste de votre passion qu’un effet de votre caractère. Je hais partout la faiblesse et n’en veux point dans mon ami. Il n’y a point de vertu sans force et le chemin du vice est la lâcheté. Osez-vous bien compter sur vous avec un cœur sans courage ? Malheureux ! si Julie était faible, tu succomberais demain et ne serais qu’un vil adultère. Mais te voilà resté seul avec elle ; apprends à la connaître et rougis de toi.
57.Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J’en connais un, un seul, j’en conviens ; mais c’est beaucoup encore et pour comble de bonheur, c’est dans mon pays qu’il existe. L’oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d’avoir su rester peu connu ? Savant et modeste Abauzit ; que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n’a point votre nom pour objet. Non, ce n’est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c’est Genève que je veux illustrer de votre séjour : ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l’honneur qu’ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache est d’autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir, devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard ! vous n’aurez point été prôné par les beaux esprits ; leurs bruyantes académies n’auront point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l’aurez mise dans votre vie pour l’exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate ; mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres.
J’espère pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d’erreurs et de troubles me rendent suspect à moi-même : pour résister j’ai pu me suffire, pour choisir il me faut les yeux d’un ami ; et je me fais un plaisir de rendre tout commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l’attachement. Cependant, ne vous y trompez pas ; avant de vous accorder ma confiance, j’examinerai si vous en êtes digne, et si vous méritez de me rendre les soins que j’ai pris de vous. Je connais votre cœur, j’en suis content ; ce n’est pas assez ; c’est de votre jugement que j’ai besoin dans un choix où doit présider la raison seule, et où la mienne peut m’abuser. Je ne crains pas les passions qui, nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en défense, nous laissent, quoi qu’elles fassent, la conscience de toutes nos fautes et auxquelles on ne cède qu’autant qu’on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre, et nous fait faire sans le savoir autre chose que ce que nous voulons. On n’a besoin que de soi pour réprimer ses penchants ; on a quelquefois besoin d’autrui pour discerner ceux qu’il est permis de suivre ; et c’est à quoi sert l’amitié d’un homme sage, qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connaître. Songez donc à vous examiner et dites-vous si toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous et aux autres, ou si, reprenant enfin l’empire de vous-même, vous voulez mettre une fois votre âme en état d’éclairer celle de votre ami.
Mes affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de jours ; je passerai par notre armée de Flandre où je compte rester encore autant ; de sorte que vous ne devez guère m’attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement d’octobre. Ne m’écrivez plus à Londres mais à l’armée sous l’adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions ; malgré le mauvais ton de vos lettres, elles me touchent et m’instruisent ; elles m’inspirent des projets de retraite et de repos convenables à mes maximes et à mon âge. Calmez surtout l’inquiétude que vous m’avez donnée sur madame de Wolmar : si son sort n’est pas heureux, qui doit oser aspirer à l’être ? Après le détail qu’elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque à son bonheur58.
58.Le galimatias de cette lettre me plaît, en ce qu’il est tout-à-fait dans le caractère du bon Édouard, qui n’est jamais si philosophe que quand il fait des sottises, et ne raisonne jamais tant que quand il ne sait ce qu’il dit.