CINQUIÈME PARTIE.
LETTRE IX.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 145 sur 162·Livre complet →
DE SAINT-PREUX À MADAME D’ORBE.
Où êtes-vous, charmante cousine ? Où êtes-vous, aimable confidente de ce faible cœur que vous partagez à tant de titres et que vous avez consolé tant de fois ? Venez, qu’il verse aujourd’hui dans le vôtre l’aveu de sa dernière erreur. N’est-ce pas à vous qu’il appartient toujours de le purifier ? et sait-il se reprocher encore les torts qu’il vous a confessés ? Non, je ne suis plus le même et ce changement vous est dû : c’est un nouveau cœur que vous m’avez fait et qui vous offre ses prémices ; mais je ne me croirai délivré de celui que je quitte qu’après l’avoir déposé dans vos mains. Ô vous qui l’avez vu naître, recevez ses derniers soupirs.
L’eussiez-vous jamais pensé ? le moment de ma vie où je fus le plus content de moi-même fut celui où je me séparai de vous. Revenu de mes longs égarements, je fixais à cet instant la tardive époque de mon retour à mes devoirs. Je commençais à payer enfin les immenses dettes de l’amitié, en m’arrachant d’un séjour si chéri pour suivre un bienfaiteur, un sage, qui, feignant d’avoir besoin de mes soins, mettait le succès des siens à l’épreuve. Plus ce départ m’était douloureux, plus je m’honorai d’un pareil sacrifice. Après avoir perdu la moitié de ma vie à nourrir une passion malheureuse, je consacrais l’autre à la justifier, à rendre par mes vertus un plus digne hommage à celle qui reçut si longtemps tous ceux de mon cœur. Je marquais hautement le premier de mes jours où je ne faisais rougir de moi ni vous ni elle, ni rien de tout ce qui m’était cher.
Milord Édouard avait craint l’attendrissement des adieux, et nous voulions partir sans être aperçus ; mais, tandis que tout dormait encore, nous ne pûmes tromper votre vigilante amitié. En apercevant votre porte entrouverte et votre femme de chambre au guet, en vous voyant venir au-devant de nous, en entrant et trouvant une table à thé préparée, le rapport des circonstances me fit songer à d’autres temps ; et, comparant ce départ à celui dont il me rappelait l’idée, je me sentis si différent de ce que j’étais alors, que, me félicitant d’avoir Édouard pour témoin de ces différences, j’espérai bien lui faire oublier à Milan l’indigne scène de Besançon. Jamais je ne m’étais senti tant de courage : je me faisais une gloire de vous le montrer ; je me parais auprès de vous de cette fermeté que vous ne m’aviez jamais vue, et je me glorifiais en vous quittant de paraître un moment à vos yeux tel que j’allais être. Cette idée ajoutait à mon courage ; je me fortifiais de votre estime ; et peut-être vous eussé-je dit adieu d’un œil sec, si vos larmes coulant sur ma joue n’eussent forcé les miennes de s’y confondre.
Je partis le cœur plein de tous mes devoirs, pénétré surtout de ceux que votre amitié m’impose, et bien résolu d’employer le reste de ma vie à la mériter. Édouard, passant en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeux un tableau qui n’était pas flatté ; et je connus par sa juste rigueur à blâmer tant de faiblesses, qu’il craignait peu de les imiter. Cependant il feignait d’avoir cette crainte ; il me parlait avec inquiétude de son voyage de Rome et des indignes attachements qui l’y rappelaient malgré lui ; mais je jugeai facilement qu’il augmentait ses propres dangers pour m’en occuper davantage et m’éloigner d’autant plus de ceux auxquels j’étais exposé.
Comme nous approchions de Villeneuve, un laquais qui montait un mauvais cheval se laissa tomber et se fit une légère contusion à la tête. Son maître le fit saigner et voulut coucher là cette nuit. Ayant dîné de bonne heure, nous prîmes des chevaux pour aller à Bex voir la saline ; et Milord ayant des raisons particulières qui lui rendaient cet examen intéressant, je pris les mesures et le dessin du bâtiment de graduation ; nous ne rentrâmes à Villeneuve qu’à la nuit. Après le souper, nous causâmes en buvant du punch et veillâmes assez tard. Ce fut alors qu’il m’apprit quels soins m’étaient confiés et ce qui avait été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez juger de l’effet que fit sur moi cette nouvelle ; une telle conversation n’amenait pas le sommeil. Il fallut pourtant enfin se coucher.
En entrant dans la chambre qui m’était destinée, je la reconnus pour la même que j’avais occupée autrefois en allant à Sion. À cet aspect je sentis une impression que j’aurais peine à vous rendre. J’en fus si vivement frappé, que je crus redevenir à l’instant tout ce que j’étais alors ; dix années s’effacèrent de ma vie et tous mes malheurs furent oubliés. Hélas ! cette erreur fut courte et le second instant me rendit plus accablant le poids de toutes mes anciennes peines. Quelles tristes réflexions succédèrent à ce premier enchantement ! Quelles comparaisons douloureuses s’offrirent à mon esprit ! Charmes de la première jeunesse, délices des premières amours, pourquoi vous retracer encore à ce cœur accablé d’ennuis et surchargé de lui-même ? Ô temps, temps heureux, tu n’es plus ! J’aimais, j’étais aimé. Je me livrais dans la paix de l’innocence aux transports d’un amour partagé. Je savourais à longs traits le délicieux sentiment qui me faisait vivre. La douce vapeur de l’espérance enivrait mon cœur ; une extase, un ravissement, un délire, absorbait toutes mes facultés. Ah ! sur les rochers de Meillerie, au milieu de l’hiver et des glaces, d’affreux abîmes devant les yeux, quel être au monde jouissait d’un sort comparable au mien ?… et je pleurais ! et je me trouvais à plaindre et la tristesse osait approcher de moi !… Que serai-je donc aujourd’hui que j’ai tout possédé, tout perdu ?… J’ai bien mérité ma misère, puisque j’ai si peu senti mon bonheur… Je pleurais alors… Tu pleurais… Infortuné, tu ne pleures plus… Tu n’as pas même le droit de pleurer… Que n’est-elle pas morte ! osai-je m’écrier dans un transport de rage ; oui, je serais moins malheureux ; j’oserais me livrer à mes douleurs ; j’embrasserais sans remords sa froide tombe ; mes regrets seraient dignes d’elle ; je dirais : Elle entend mes cris, elle voit mes pleurs, mes gémissements la touchent, elle approuve et reçoit mon pur hommage… J’aurais au moins l’espoir de la rejoindre… Mais elle vit, elle est heureuse… Elle vit et sa vie est ma mort, et son bonheur est mon supplice ; et le ciel, après me l’avoir arrachée, m’ôte jusqu’à la douceur de la regretter !… Elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d’elle que si elle n’était plus.
Je me couchai dans ces tristes idées. Elles me suivirent durant mon sommeil, et le remplirent d’images funèbres. Les amères douleurs, les regrets, la mort, se peignirent dans mes songes, et tous les maux que j’avais soufferts reprenaient à mes yeux cent formes nouvelles pour me tourmenter une seconde fois. Un rêve surtout, le plus cruel de tous, s’obstinait à me poursuivre ; et de fantôme en fantôme toutes leurs apparitions confuses finissaient toujours par celui-là.
Je crus voir la digne mère de votre amie dans son lit, expirante, et sa fille à genoux devant elle, fondant en larmes, baisant ses mains et recueillant ses derniers soupirs. Je revis cette scène que vous m’avez autrefois dépeinte et qui ne sortira jamais de mon souvenir. Ô ma mère, disait Julie d’un ton à me navrer l’âme, celle qui vous doit le jour vous l’ôte ! Ah ! reprenez votre bienfait ! sans vous il n’est pour moi qu’un don funeste. Mon enfant, répondit sa tendre mère… il faut remplir son sort… Dieu est juste… tu seras mère à ton tour… Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle, je ne la vis plus. Je vis Julie à sa place ; je la vis, je la reconnus, quoique son visage fût couvert d’un voile. Je fais un cri, je m’élance pour écarter le voile, je ne pus l’atteindre ; j’étendais les bras, je me tourmentais et ne touchais rien. Ami, calme-toi, me dit-elle d’une voix faible : le voile redoutable me couvre ; nulle main ne peut l’écarter. À ce mot je m’agite et fais un nouvel effort : cet effort me réveille ; je me trouve dans mon lit, accablé de fatigue et trempé de sueur et de larmes.
Bientôt ma frayeur se dissipe, l’épuisement me rendort ; le même songe me rend les mêmes agitations ; je m’éveille et me rendors une troisième fois. Toujours ce spectacle lugubre, toujours ce même appareil de mort, toujours ce voile impénétrable échappe à mes mains et dérobe à mes yeux l’objet expirant qu’il couvre.
À ce dernier réveil ma terreur fut si forte que je ne la pus vaincre étant éveillé. Je me jette à bas de mon lit sans savoir ce que je faisais. Je me mets à errer par la chambre, effrayé comme un enfant des ombres de la nuit, croyant me voir environné de fantômes, et l’oreille encore frappée de cette voix plaintive dont je n’entendis jamais le son sans émotion. Le crépuscule, en commençant d’éclairer les objets, ne fit que les transformer au gré de mon imagination troublée. Mon effroi redouble et m’ôte le jugement ; après avoir trouvé ma porte avec peine, je m’enfuis de ma chambre, j’entre brusquement dans celle d’Édouard : j’ouvre son rideau et me laisse tomber sur son lit en m’écriant hors d’haleine : C’en est fait, je ne la verrai plus ! Il s’éveille en sursaut, il saute à ses armes, se croyant surpris par un voleur. À l’instant, il me reconnaît ; je me reconnais moi-même ; et pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans la confusion que vous pouvez concevoir.
Il me fit asseoir, me remettre, et parler. Sitôt qu’il sût de quoi il s’agissait, il voulut tourner la chose en plaisanterie ; mais voyant que j’étais vivement frappé et que cette impression ne serait pas facile à détruire, il changea de ton. Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dit-il assez durement ; si j’avais pris pour mon laquais le quart des soins que j’ai pris pour vous, j’en aurais fait un homme ; mais vous n’êtes rien. Ah ! lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j’avais de bon me venait d’elle : je ne la reverrai jamais ; je ne suis plus rien. Il sourit et m’embrassa. Tranquillisez-vous aujourd’hui, me dit-il, demain vous serez raisonnable. Je me charge de l’événement. Après cela, changeant de conversation, il me proposa de partir. J’y consentis, on fit mettre les chevaux, nous nous habillâmes. En entrant dans la chaise, Milord dit un mot à l’oreille du postillon et nous partîmes.
Nous marchions sans rien dire. J’étais si occupé de mon funeste rêve que je n’entendais et ne voyais rien. Je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille était à ma droite, était maintenant à ma gauche. Il n’y eut qu’un bruit de pavé qui me tira de ma léthargie, et me fit apercevoir avec un étonnement facile à comprendre, que nous rentrions dans Clarens. À trois cents pas de la grille Milord fit arrêter, et me tirant à l’écart, vous voyez, me dit-il, mon projet ; il n’a pas besoin d’explication. Allez, visionnaire, ajouta-t-il en me serrant la main, allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu’à des gens qui vous aiment ! Hâtez-vous ; je vous attends ; mais surtout ne revenez qu’après avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cerveau.
Qu’aurais-je dit ? Je partis sans répondre. Je marchais d’un pas précipité que la réflexion ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire ? Comment oser me montrer ? De quel prétexte couvrir ce retour imprévu ? Avec quel front irais-je alléguer mes ridicules terreurs et supporter le regard méprisant du généreux Wolmar ? Plus j’approchais, plus ma frayeur me paraissait puérile et mon extravagance me faisait pitié. Cependant un noir pressentiment m’agitait encore, et je ne me sentais point rassuré. J’avançais toujours, quoique lentement, et j’étais déjà près de la cour quand j’entendis ouvrir et refermer la porte de l’Élysée. N’en voyant sortir personne, je fis le tour en dehors et j’allai par le rivage côtoyer la volière autant qu’il me fut possible. Je ne tardai pas de juger qu’on en approchait. Alors, prêtant l’oreille, je vous entendis parler toutes deux ; et sans qu’il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans le son de votre voix je ne sais quoi de languissant et de tendre qui me donna de l’émotion, et dans la sienne un accent affectueux et doux à son ordinaire, mais paisible et serein, qui me remit à l’instant et qui fit le vrai réveil de mon rêve.
Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de moi-même et de mes vaines alarmes. En songeant que je n’avais qu’une haie et quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie et de santé celle que j’avais cru ne revoir jamais, j’abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi, mes chimères, et je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, non seulement je ne la vis point, mais je m’en retournai fier de ne l’avoir point vue, de n’avoir pas été faible et crédule jusqu’au bout, et d’avoir au moins rendu cet honneur à l’ami d’Édouard de le mettre au-dessus d’un songe.
Voilà, chère cousine, ce que j’avais à vous dire et le dernier aveu qui me restait à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n’a plus rien d’intéressant ; il me suffit de vous protester que depuis lors non seulement Milord est content de moi, mais que je le suis encore plus moi-même, qui sens mon entière guérison bien mieux qu’il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne vous avais point vues. Quand il me demanda si le voile était levé ; je l’affirmai sans balancer et nous n’en avons plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais, ce voile dont ma raison fut longtemps offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints. Je vois tous mes devoirs et je les aime. Vous m’êtes toutes deux plus chères que jamais ; mais mon cœur ne distingue plus l’une de l’autre et ne sépare point les inséparables.
Nous arrivâmes avant-hier à Milan. Nous en repartons après-demain. Dans huit jours nous comptons être à Rome et j’espère y trouver de vos nouvelles en arrivant. Qu’il me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si longtemps le repos du plus grand des hommes ! Ô Julie ! ô Claire ! il faudrait votre égale pour mériter de le rendre heureux.