SECONDE PARTIE.
FRAGMENTS
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, chapitre 69 sur 162·Livre complet →
JOINTS À LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
I.
Pourquoi n’ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que je n’expirasse en vous quittant ! Cœur pitoyable, rassurez-vous. Je me porte bien… je ne souffre pas… je vis encore… je pense à vous… je pense au temps où je vous fus cher… j’ai le cœur un peu serré… la voiture m’étourdit… je me trouve abattu… Je ne pourrai longtemps vous écrire aujourd’hui. Demain peut-être aurai-je plus de force… ou n’en aurai-je plus besoin…
II.
Où m’entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zèle cet homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi, Julie ? Est-ce par ton ordre ? Est-ce en des lieux où tu n’es pas ? Ah fille insensée !... je mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement. D’où viens-je ? où vais-je ? et pourquoi tant de diligence ? Avez-vous peur, cruels ! que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? Ô amitié ! ô amour est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits ?...
III.
As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence ? As-tu pu, dis, Julie, as-tu pu renoncer pour jamais ?... Non, non ; ce tendre cœur m’aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m’aimera jusqu’au tombeau… Je le vois, tu t’es laissé suggérer44... Quel repentir éternel tu te prépares !... Hélas il sera trop tard. Quoi ! tu pourrais oublier… Quoi ! je t’aurais mal connue !... Ah ! songe à toi, songe à moi, songe à… Écoute ; il en est temps encore… Tu m’as chassé avec barbarie. Je fuis plus vite que le vent… Dis un mot, un seul mot, et je reviens plus prompt que l’éclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis : nous devons l’être… nous le serons… Ah ! l’air emporte mes plaintes et cependant je fuis ! je vais vivre et mourir loin d’elle… Vivre loin d’elle…
44.La suite montre que ses soupçons tombaient sur Mylord Édouard, et que Claire les a pris pour elle.