PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE III.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 5 sur 162·Livre complet →
À JULIE.
Ne vous impatientez pas, mademoiselle ; voici la dernière importunité que vous recevrez de moi.
Quand je commençai de vous aimer, que j’étais loin de voir tous les maux que je m’apprêtais ! Je ne sentis d’abord que celui d’un amour sans espoir, que la raison peut vaincre à force de temps ; j’en connus ensuite un plus grand dans la douleur de vous déplaire, et maintenant j’éprouve le plus cruel de tous dans le sentiment de vos propres peines. Ô Julie ! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre repos ; vous gardez un silence invincible : mais tout décèle à mon cœur attentif vos agitations secrètes. Vos yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre ; quelques regards égarés s’échappent sur moi ; vos vives couleurs se fanent ; une pâleur étrangère couvre vos joues ; la gaieté vous abandonne ; une tristesse mortelle vous accable ; et il n’y a que l’inaltérable douceur de votre âme qui vous préserve d’un peu d’humeur.
Soit sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes affectée, je le vois ; je crains de contribuer aux vôtres, et cette crainte m’afflige beaucoup plus que l’espoir qui devrait en naître ne peut me flatter ; car ou je me trompe moi-même, ou votre bonheur m’est plus cher que le mien.
Cependant, en revenant à mon tour sur moi, je commence à connaître combien j’avais mal jugé de mon propre cœur, et je vois trop tard que ce que j’avais d’abord pris pour un délire passager fera le destin de ma vie. C’est le progrès de votre tristesse qui m’a fait sentir celui de mon mal. Jamais, non, jamais le feu de vos yeux, l’éclat de votre teint, les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté, n’eussent produit un effet semblable à celui de votre abattement. N’en doutez pas, divine Julie, si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon âme, vous gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans remède, et je sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s’éteindra qu’au tombeau.
N’importe ; qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l’être, et je saurai vous forcer d’estimer un homme à qui vous n’avez pas daigné faire la moindre réponse. Je suis jeune et peux mériter un jour la considération dont je ne suis pas maintenant digne. En attendant, il faut vous rendre le repos que j’ai perdu pour toujours, et que je vous ôte ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont je suis seul coupable. Adieu, trop belle Julie ; vivez tranquille, et reprenez votre enjouement ; dès demain vous ne me verrez plus. Mais soyez sûr que l’amour ardent et pur dont j’ai brûlé pour vous ne s’éteindra de ma vie, que mon cœur, plein d’un si digne objet, ne saurait plus s’avilir, qu’il partagera désormais ses uniques hommages entre vous et la vertu, et qu’on ne verra jamais profaner par d’autres feux l’autel où Julie fut adorée.