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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE LXV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 66 sur 162·Livre complet →

DE CLAIRE À JULIE.

Tout est fait ; et malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont ensevelis dans l’ombre du mystère. Tu es encore au sein de ta famille et de ton pays, chérie, honorée, jouissant d’une réputation sans tache, et d’une estime universelle. Considère en frémissant les dangers que la honte ou l’amour t’ont fait courir en faisant trop ou trop peu. Apprends à ne vouloir plus concilier des sentiments incompatibles, et bénis le ciel, trop aveugle amante ou fille trop craintive, d’un bonheur qui n’était réservé qu’à toi.

Je voulais éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel et si nécessaire. Tu l’as voulu, je l’ai promis ; je tiendrai parole avec cette même franchise qui nous est commune, et qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis donc, chère et déplorable amie, lis, puisqu’il le faut, mais prends courage, et tiens-toi ferme.

Toutes les mesures que j’avais prises et dont je te rendis compte hier ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi j’y trouvai M. d’Orbe et mylord Édouard. Je commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroïque générosité, et lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite je leur exposai les puissantes raisons que nous avions d’éloigner promptement ton ami, et les difficultés que je prévoyais à l’y résoudre. Mylord sentit parfaitement tout cela, et montra beaucoup de douleur de l’effet qu’avait produit son zèle inconsidéré. Ils convinrent qu’il était important de précipiter le départ de ton ami, et de saisir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions, et l’arracher au continuel danger du séjour. Je voulais charger M. d’Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables ; mais mylord, regardant cette affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. Il me promit que sa chaise serait prête ce matin à onze heures, ajoutant qu’il l’accompagnerait aussi loin qu’il serait nécessaire, et proposa de l’emmener d’abord sous un autre prétexte, pour le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous et pour notre ami, et je ne voulus pas non plus l’exposer loin de nous au premier effet d’un désespoir qui pouvait plus aisément échapper aux yeux de mylord qu’aux miens. Je n’acceptai pas, par la même raison, la proposition qu’il fit de lui parler lui-même et d’obtenir son consentement. Je prévoyais que cette négociation serait délicate, et je n’en voulus charger que moi seule ; car je connais plus sûrement les endroits sensibles de son cœur, et je sais qu’il règne toujours entre hommes une sécheresse qu’une femme sait mieux adoucir. Cependant je conçus que les soins de mylord ne nous seraient pas inutiles pour préparer les choses. Je vis tout l’effet que pouvaient produire sur un cœur vertueux les discours d’un homme sensible qui croit n’être qu’un philosophe, et quelle chaleur la voix d’un ami pouvait donner aux raisonnements d’un sage.

J’engageai donc mylord Édouard à passer avec lui la soirée, et, sans rien dire qui eût un rapport direct à sa situation, de disposer insensiblement son âme à la fermeté stoïque. Vous qui savez si bien votre Épictète, lui dis-je, voici le cas ou jamais de l’employer utilement. Distinguez avec soin les biens apparents des biens réels, ceux qui sont en nous de ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où l’épreuve se prépare au-dehors, prouvez-lui qu’on ne reçoit jamais de mal que de soi-même, et que le sage, se portant partout avec lui, porte aussi partout son bonheur. Je compris à sa réponse que cette légère ironie, qui ne pouvait le fâcher, suffisait pour exciter son zèle, et qu’il comptait fort m’envoyer le lendemain ton ami bien préparé. C’était tout ce que j’avais prétendu car, quoiqu’au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute cette philosophie parlière, je suis persuadée qu’un honnête homme a toujours quelque honte de changer de maxime du soir au matin, et de se dédire en son cœur, dès le lendemain, de tout ce que sa raison lui dictait la veille.

M. d’Orbe voulait être aussi de la partie, et passer la soirée avec eux, mais je le priai de n’en rien faire ; il n’aurait fait que s’ennuyer, ou gêner l’entretien. L’intérêt que je prends à lui ne m’empêche pas de voir qu’il n’est point du vol des deux autres. Ce penser mâle des âmes fortes, qui leur donne un idiome si particulier, est une langue dont il n’a pas la grammaire. En les quittant, je songeai au punch et, craignant les confidences anticipées, j’en glissai un mot en riant à mylord. Rassurez-vous, me dit-il, je me livre aux habitudes quand je n’y vois aucun danger ; mais je ne m’en suis jamais fait l’esclave ; il s’agit ici de l’honneur de Julie, du destin, peut-être de la vie d’un homme et de mon ami. Je boirai du punch selon ma coutume, de peur de donner à l’entretien quelque air de préparation mais ce punch sera de la limonade ; et, comme il s’abstient d’en boire, il ne s’en apercevra point. Ne trouves-tu pas, ma chère, qu’on doit être bien humilié d’avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions ?

J’ai passé la nuit dans de grandes agitations qui n’étaient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocents de notre première jeunesse, la douceur d’une ancienne familiarité, la société plus resserrée encore depuis une année entre lui et moi par la difficulté qu’il avait de te voir ; tout portait dans mon âme l’amertume de cette séparation. Je sentais que j’allais perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence. Je comptais les heures avec inquiétude ; et, voyant poindre le jour, je n’ai pas vu naître sans effroi celui qui devait décider de ton sort. J’ai passé la matinée à méditer mes discours et à réflé- chir sur l’impression qu’ils pouvaient faire. Enfin l’heure est venue, et j’ai vu entrer ton ami. Il avait l’air inquiet, et m’a demandé précipitamment de tes nouvelles car, dès le lendemain de ta scène avec ton père, il avait su que tu étais malade, et mylord Édouard lui avait confirmé hier que tu n’étais pas sortie de ton lit. Pour éviter là-dessus les détails, je lui ai dit aussitôt que je t’avais laissée mieux hier au soir, et j’ai ajouté qu’il en apprendrait dans un moment davantage par le retour de Hanz que je venais de t’envoyer. Ma précaution n’a servi de rien ; il m’a fait cent questions sur ton état ; et, comme elles m’éloignaient de mon objet, j’ai fait des réponses succinctes, et me suis mise à le questionner à mon tour.

J’ai commencé par sonder la situation de son esprit. Je l’ai trouvé grave, méthodique, et prêt à peser le sentiment au poids de la raison. Grâces au ciel, ai-je dit en moi-même, voilà mon sage bien préparé ; il ne s’agit plus que de le mettre à l’épreuve. Quoique l’usage ordinaire soit d’annoncer par degrés les tristes nouvelles, la connaissance que j’ai de son imagination fougueuse, qui, sur un mot, porte tout à l’extrême, m’a déterminée à suivre une route contraire, et j’ai mieux aimé l’accabler d’abord, pour lui ménager des adoucissements, que de multiplier inutilement ses douleurs, et les lui donner mille fois pour une. Prenant donc un ton plus sérieux, et le regardant fixement : Mon ami, lui ai-je dit, connaissez-vous les bornes du courage et de la vertu dans une âme forte, et croyez-vous que renoncer à ce qu’on aime soit un effort au-dessus de l’humanité ? À l’instant il s’est levé comme un furieux puis frappant des mains et les portant à son front ainsi jointes. Je vous entends, s’est-il écrié, Julie est morte ! Julie est morte ! a-t-il répété d’un ton qui m’a fait frémir : je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente et plus cruelle.

Quoique effrayée d’un mouvement si subit, j’en ai bientôt deviné la cause, et j’ai d’abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de mylord Édouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venais de lui faire, l’avaient pu jeter dans de fausses alarmes. Je voyais bien aussi quel parti je pouvais tirer de son erreur en l’y laissant quelques instants ; mais je n’ai pu me résoudre à cette barbarie. L’idée de la mort de ce qu’on aime est si affreuse, qu’il n’y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit ; mais elle vit et vous aime. Ah ! si Julie était morte, Claire aurait-elle quelque chose à vous dire ? Rendez grâces au ciel qui sauve à votre infortune des maux dont il pourrait vous accabler. Il était si étonné, si saisi, si égaré, qu’après l’avoir fait rasseoir, j’ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qu’il fallait qu’il sût et j’ai fait valoir de mon mieux les procédés de mylord Édouard, afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnaissance.

Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, l’état actuel des choses. Julie est au bord de l’abîme, prête à s’y voir accabler du déshonneur public, de l’indignation de sa famille, des violences d’un père emporté, et de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son père ou de la sienne, le poignard, à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux, et ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage de la sauver en vous éloignant d’elle, puisque aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être l’auteur et le témoin de sa perte et de son opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut faire pour elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses peines ? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez que vous en êtes l’arbitre.

Il m’écoutait sans m’interrompre mais, sitôt qu’il a compris de quoi il s’agissait, j’ai vu disparaître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effrayé, mais vif et bouillant, qu’il avait auparavant. Un voile sombre de tristesse et de consternation a couvert son visage ; son œil morne et sa contenance effacée annonçaient l’abattement de son cœur : à peine avait-il la force d’ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir, m’a-t-il dit d’un ton qu’une autre aurait cru tranquille. Hé bien ! je partirai. N’ai-je pas assez vécu ? Non, sans doute, ai-je repris aussitôt ; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-vous oublié que ses jours dépendent des vôtres ? Il ne fallait donc pas les séparer, a-t-il à l’instant ajouté ; elle l’a pu et le peut encore. J’ai feint de ne pas entendre ces derniers mots, et je cherchais à le ranimer par quelques espérances auxquelles son âme demeurait fermée, quand Hanz est rentré, et m’a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu’il en a ressenti, il s’est écrié. Ah qu’elle vive, qu’elle soit heureuse… s’il est possible ! Je ne veux que lui faire mes derniers adieux… et je pars. Ignorez-vous, ai-je dit, qu’il ne lui est plus permis de vous voir ? Hélas ! vos adieux sont faits, et vous êtes déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d’elle ; vous aurez du moins le plaisir de l’avoir mise en sûreté. Fuyez dès ce jour, dès cet instant ; craignez qu’un si grand sacrifice ne soit trop tardif : tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m’a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirais sans la revoir ! Quoi ! je ne la verrais plus ! Non, non nous périrons tous deux, s’il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi mais je la verrai, quoi qu’il arrive ; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds, avant de m’arracher à moi-même. Il ne m’a pas été difficile de lui montrer la folie et la cruauté d’un pareil projet. Mais ce quoi ! je ne la verrais plus ! qui revenait sans cesse d’un ton plus douloureux, semblait chercher au moins des consolations pour l’avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu’ils ne sont ? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n’a pas perdues ? Pensez-vous qu’elle pût se séparer ainsi de vous, si elle croyait que ce fût pour toujours ? Non, mon ami, vous devez connaître son cœur. Vous devez savoir combien elle préfère son amour à sa vie. Je crains, je crains trop (j’ai ajouté ces mots, je te l’avoue,) qu’elle ne le préfère bientôt à tout. Croyez donc qu’elle espère, puisqu’elle consent à vivre : croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu’il ne semble, et qu’elle ne se respecte pas moins pour vous que pour elle-même. Alors j’ai tiré ta dernière lettre ; et, lui montrant les tendres espérances de cette fille aveuglée qui croit n’avoir plus d’amour, j’ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes semblait distiller un baume salutaire sur sa blessure envenimée. J’ai vu ses regards s’adoucir et ses yeux s’humecter ; j’ai vu l’attendrissement succéder par degrés au désespoir ; mais ces derniers mots si touchants, tels que ton cœur les sait dire, nous ne vivrons pas longtemps séparés, l’ont fait fondre en larmes. Non, Julie, non, ma Julie, a-t-il dit en élevant la voix et baisant la lettre, nous ne vivrons pas longtemps séparés ; le ciel unira nos destins sur la terre, ou nos cœurs dans le séjour éternel.

C’était là l’état où je l’avais souhaité. Sa sèche et sombre douleur m’inquiétait. Je ne l’aurais pas laissé partir dans cette situation d’esprit mais sitôt que je l’ai vu pleurer, et que j’ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n’ai plus craint pour sa vie ; car rien n’est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il a tiré de l’émotion de son cœur une objection que je n’avais pas prévue. Il m’a parlé de l’état où tu soupçonnais d’être, jurant qu’il mourrait plutôt mille fois que de t’abandonner à tous les périls qui t’allaient menacer. Je n’ai eu garde de lui parler de ton accident je lui ai dit simplement que ton attente avait encore été trompée, et qu’il n’y avait plus rien à espérer. Ainsi, m’a-t-il dit en soupirant, il ne restera sur la terre aucun monument de mon bonheur ; il a disparu comme un songe qui n’eut jamais de réalité.

Il me restait à exécuter la dernière partie de ta commission, et je n’ai pas cru qu’après l’union dans laquelle vous avez vécu, il fallût à cela ni préparatif ni mystère. Je n’aurais pas même évité un peu d’altercation sur ce léger sujet, pour éluder celle qui pourrait renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignais que de longtemps il ne fût plus soigneux, et qu’en attendant qu’il le devînt, tu lui ordonnais de se conserver pour toi, de pourvoir mieux à ses besoins, et de se charger à cet effet du léger supplément que j’avais à lui remettre de ta part. Il n’a ni paru humilié de cette proposition, ni prétendu en faire une affaire. Il m’a dit simplement que tu savais bien que rien ne lui venait de toi qu’il ne reçût avec transport ; mais que ta précaution était superflue, et qu’une petite maison qu’il venait de vendre à Granson41, reste de son chétif patrimoine, lui avait produit plus d’argent qu’il n’en avait possédé de sa vie. D’ailleurs, a-t-il ajouté, j’ai quelques talents dont je puis tirer partout des ressources. Je serai trop heureux de trouver dans leur exercice quelque diversion à mes maux ; et depuis que j’ai vu de plus près l’usage que Julie fait de son superflu, je le regarde comme le trésor sacré de la veuve et de l’orphelin, dont l’humanité ne me permet pas de rien aliéner. Je lui ai rappelé son voyage du Valais, ta lettre, et la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent… Les mêmes ! a-t-il interrompu d’un ton d’indignation. La peine de mon refus était de ne la plus voir : qu’elle me laisse donc rester, et j’accepte. Si j’obéis, pourquoi me punit-elle ? Si je refuse, que me fera-t-elle de pis ?... Les mêmes ! répétait-il avec impatience. Notre union commençait ; elle est prête à finir ; peut-être vais-je pour jamais me séparer d’elle ; il n’y a plus rien de commun entre elle et moi ; nous allons être étrangers l’un à l’autre. Il a prononcé ces derniers mots avec un tel serrement de cœur, que j’ai tremblé de le voir retomber dans l’état d’où j’avais eu tant de peine à le tirer. Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d’un air riant ; vous avez encore besoin d’un tuteur, et je veux être le vôtre. Je vais garder ceci et pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. Je tâchais de détourner ainsi ses idées funestes par celle d’une correspondance familière continuée entre nous ; et cette âme simple, qui ne cherche, pour ainsi dire, qu’à s’accrocher à ce qui t’environne, a pris aisément le change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres ; et comme ces mesures ne pouvaient que lui être agréables, j’en ai prolongé le détail jusqu’à l’arrivée de M. d’Orbe, qui m’a fait signe que tout était prêt.

41.Je suis un peu en peine de savoir comment cet amant anonyme, qu’il sera dit ci-après n’avoir pas encore vingt-quatre ans, a pu vendre une maison, n’étant pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables absurdités, que je n’en parlerai plus ; il suffit d’en avoir averti.

Ton ami a facilement compris de quoi il s’agissait ; il a instamment demandé à t’écrire, mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyais qu’un excès d’attendrissement lui relâcherait trop le cœur, et qu’à peine serait-il au milieu de sa lettre, qu’il n’y aurait plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez-vous d’arriver à la première station, d’où vous pourrez lui écrire à votre aise. En disant cela, j’ai fait signe à M. d’Orbe ; je me suis avancée, et, le cœur gros de sanglots, j’ai collé mon visage sur le sien : je n’ai plus su ce qu’il devenait ; les larmes m’offusquaient la vue, ma tête commençait à se perdre, et il était temps que mon rôle finît.

Un moment après je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis sortie sur le palier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquait à mon trouble. J’ai vu l’insensé se jeter à genoux au milieu de l’escalier, en baiser mille fois les marches, et d’Orbe pouvoir à peine l’arracher de cette froide pierre qu’il pressait de son corps, de la tête et des bras, en poussant de longs gémissements. J’ai senti les miens près d’éclater malgré moi, et je suis brusquement rentrée, de peur de donner une scène à toute la maison.

À quelques instants de là, M. d’Orbe est revenu tenant son mouchoir sur ses yeux. C’en est fait, m’a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami a trouvé la chaise à sa porte. Mylord Édouard l’y attendait aussi ; il a couru au-devant de lui, et le serrant contre sa poitrine : Viens, homme infortuné, lui a-t-il dit d’un ton pénétrant, viens verser tes douleurs dans ce cœur qui t’aime. Viens, tu sentiras peut-être qu’on n’a pas tout perdu sur la terre, quand on y retrouve un ami tel que moi. À l’instant il l’a porté d’un bras vigoureux dans la chaise, et ils sont partis en se tenant étroitement embrassés.