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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XLVIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 49 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

Ah ! ma Julie ! qu’ai-je entendu ? Quels sons touchants ! quelle musique ! quelle source délicieuse de sentiments et de plaisirs ! Ne perds pas un moment ; rassemble avec soin tes opéras, tes cantates, ta musique française, fais un grand feu bien ardent, jettes-y tout ce fatras, et l’attise avec soin, afin que tant de glace puisse y brûler et donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du goût, pour expier ton crime et le mien d’avoir profané ta voix à cette lourde psalmodie, et d’avoir pris si longtemps pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu’étourdir l’oreille. Ô que ton digne frère avait raison ! Dans quelle étrange erreur j’ai vécu jusqu’ici sur les productions de cet art charmant ! Je sentais leur peu d’effet, et l’attribuais à sa faiblesse. Je disais : la musique n’est qu’un vain son qui peut flatter l’oreille et n’agit qu’indirectement et légèrement sur l’âme : l’impression des accords est purement mécanique et physique ; qu’a-t-elle à faire au sentiment, et pourquoi devrais-je espérer d’être plus vivement touché d’une belle harmonie que d’un bel accord de couleurs ? Je n’apercevais pas, dans les accents de la mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant et secret des passions avec les sons ; je ne voyais pas que l’imitation des tons divers dont les sentiments animent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d’agiter les cœurs et que l’énergique tableau des mouvements de l’âme de celui qui se fait entendre est ce qui fait le vrai charme de ceux qui l’écoutent.

C’est ce que me fit remarquer le chanteur de mylord, qui, pour un musicien, ne laisse pas de parler assez bien de son art.

« L’harmonie, me disait-il, n’est qu’un accessoire éloigné dans la musique imitative ; il n’y a dans l’harmonie proprement dite aucun principe d’imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations ; elle porte témoignage de leur justesse ; et, rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l’énergie à l’expression, et de la grâce au chant. Mais c’est de la seule mélodie que sort cette puissance invincible des accents passionnés ; c’est d’elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur l’âme. Formez les plus savantes successions d’accords sans mélange de mélodie, vous serez ennuyés au bout d’un quart d’heure. De beaux chants sans aucune harmonie sont longtemps à l’épreuve de l’ennui. Que l’accent du sentiment anime les chants les plus simples, ils seront intéressants. Au contraire, une mélodie qui ne parle point chante toujours mal, et la seule harmonie n’a jamais rien su dire au cœur.

« C’est en ceci, continuait-il, que consiste l’erreur des Français sur les forces de la musique. N’ayant et ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui n’a point d’accent, et sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n’imaginent d’effets que ceux de l’harmonie et des éclats de voix, qui ne rendent pas les sons plus mélodieux, mais plus bruyants ; et ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que cette harmonie même qu’ils cherchent leur échappe ; à force de la vouloir charger, ils n’y mettent plus de choix, ils ne connaissent plus les choses d’effet, ils ne font plus que du remplissage ; ils se gâtent l’oreille, et ne sont plus sensibles qu’au bruit ; en sorte que la plus belle voix pour eux n’est que celle qui chante le plus fort. Aussi, faute d’un genre propre, n’ont-ils jamais fait que suivre pesamment et de loin nos modèles ; et depuis leur célèbre Lulli, ou plutôt le nôtre, qui ne fit qu’imiter les opéras dont l’Italie était déjà pleine de son temps, on les a toujours vus, à la piste de trente ou quarante ans, copier, gâter nos vieux auteurs, et faire à peu près de notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c’est leur propre condamnation qu’ils prononcent ; s’ils savaient chanter des sentiments, ils ne chanteraient pas de l’esprit : mais parce que leur musique n’exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu’aux opéras ; et parce que la nôtre est toute passionnée, elle est plus propre aux opéras qu’aux chansons. »35

35.Rousseau modifia plus tard cette opinion, et même il se rétracta, mais à sa manière, en chantant des morceaux d ’Orphée et des opéras de Grétry. M. P.

Ensuite, m’ayant récité sans chant quelques scènes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, et partout l’énergie que la mesure exacte et le choix des accords ajoutent à l’expression. Enfin, après avoir joint à la connaissance que j’ai de la langue la meilleure idée qu’il me fut possible de l’accent oratoire et pathétique, c’est-à-dire de l’art de parler à l’oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse, et je sentis bientôt, aux émotions qu’elle me causait, que cet art avait un pouvoir supérieur à celui que j’avais imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnait insensiblement. Ce n’était plus une vaine suite de sons comme dans nos récits. À chaque phrase, quelque image entrait dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur ; le plaisir ne s’arrêtait point à l’oreille, il pénétrait jusqu’à l’âme ; l’exécution coulait sans effort avec une facilité charmante ; tous les concertants semblaient animés du même esprit ; le chanteur maître de sa voix en tirait sans gêne tout ce que le chant et les paroles demandaient de lui ; et je trouvai surtout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant et de la mesure, qui, ne pouvant jamais s’accorder, ne lassent guère moins l’auditeur que l’exécutant.

Mais quand, après une suite d’airs agréables, on vint à ces grands morceaux d’expression qui savent exciter et peindre le désordre des passions violentes, je perdais à chaque instant l’idée de musique, de chant, d’imitation ; je croyais entendre la voix de la douleur, de l’emportement, du désespoir ; je croyais voir des mères éplorées, des amants trahis, des tyrans furieux ; et, dans les agitations que j’étais forcé d’éprouver, j’avais peine à rester en place. Je connus alors pourquoi cette même musique qui m’avait autrefois ennuyé m’échauffait maintenant jusqu’au transport ; c’est que j’avais commencé de la concevoir, et que sitôt qu’elle pouvait agir elle agissait avec toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions : elles sont excessives ou nulles, jamais faibles ou médiocres ; il faut rester insensible, ou se laisser émouvoir outre mesure ; ou c’est le vain bruit d’une langue qu’on n’entend point, ou c’est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne, et à laquelle il est impossible à l’âme de résister.

Je n’avais qu’un regret, mais il ne me quittait point ; c’était qu’un autre que toi formât des sons dont j’étais si touché, et de voir sortir de la bouche d’un vil castrato les plus tendres expressions de l’amour. Ô ma Julie ! n’est-ce pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment ? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que doit dire et sentir une âme attendrie ? Qui saura prononcer d’un ton plus touchant le cor mio, l’idolo amato ? Ah ! que le cœur prêtera d’énergie à l’art si jamais nous chantons ensemble un de ces duos charmants qui font couler des larmes si délicieuses ! Je te conjure premièrement d’entendre un essai de cette musique, soit chez toi, soit chez l’inséparable. Mylord y conduira quand tu voudras tout son monde, et je suis sûr qu’avec un organe aussi sensible que le tien, et plus de connaissance que je n’en avais de la déclamation italienne, une seule séance suffira pour t’amener au point où je suis, et te faire partager mon enthousiasme. Je te propose et te prie encore de profiter du séjour du virtuose pour prendre leçon de lui, comme j’ai commencé de faire dès ce matin. Sa manière d’enseigner est simple, nette, et consiste en pratique plus qu’en discours ; il ne dit pas ce qu’il faut faire, il le fait ; et en ceci, comme en bien d’autres choses, l’exemple vaut mieux que la règle. Je vois déjà qu’il n’est question que de s’asservir à la mesure, de la bien sentir, de phraser et ponctuer avec soin, de soutenir également des sons et non de les renfler, enfin d’ôter de la voix les éclats et toute la pretintaille française, pour la rendre juste, expressive, et flexible ; la tienne, naturellement si légère et si douce, prendra facilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt dans ta sensibilité l’énergie et la vivacité de l’accent qui anime la musique italienne.

E’l cantar che nell’ anima si sente36.

36.Et le chant qui se sent dans l’âme. Pétrarque.

Laisse donc pour jamais cet ennuyeux et lamentable chant français qui ressemble au cri de la colique mieux qu’aux transports des passions. Apprends à former ces sons divins que le sentiment inspire, seuls dignes de ta voix, seuls dignes de ton cœur, et qui portent toujours avec eux le charme et le feu des caractères sensibles.