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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XXII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 24 sur 162·Livre complet →

DE JULIE.

Enfin le premier pas est franchi, et il a été question de vous. Malgré le mépris que vous témoignez pour ma doctrine, mon père en a été surpris ; il n’a pas moins admiré mes progrès dans la musique et dans le dessin ; et au grand étonnement de ma mère, prévenue par vos calomnies, au blason près, qui lui a paru négligé, il a été fort content de tous mes talents. Mais ces talents ne s’acquièrent pas sans maître ; il a fallu nommer le mien ; et je l’ai fait avec une énumération pompeuse de toutes les sciences qu’il voulait bien m’enseigner, hors une. Il s’est rappelé de vous avoir vu plusieurs fois à son précédent voyage, et il n’a pas paru qu’il eût conservé de vous une impression désavantageuse.

Ensuite, il s’est informé de votre fortune : on lui a dit qu’elle était médiocre ; de votre naissance ; on lui a dit qu’elle était honnête. Ce mot honnête est fort équivoque à l’oreille d’un gentilhomme, et a excité des soupçons que l’éclaircissement a confirmés. Dès qu’il a su que vous n’étiez pas noble, il a demandé ce qu’on vous donnait par mois. Ma mère, prenant la parole, a dit qu’un pareil arrangement n’était pas même proposable ; et qu’au contraire vous aviez rejeté constamment tous les moindres présents qu’elle avait tâché de vous faire en choses qui ne se refusent pas ; mais cet air de fierté n’a fait qu’exciter la sienne, et le moyen de supporter l’idée d’être redevable à un roturier ? Il a donc été décidé qu’on vous offrirait un paiement, au refus duquel, malgré tout votre mérite, dont on convient, vous seriez remercié de vos soins. Voilà, mon ami, le résumé d’une conversation qui a été tenue sur le compte de mon très honoré maître, et durant laquelle son humble écolière n’était pas fort tranquille. J’ai cru ne pouvoir trop me hâter de vous en donner avis, afin de vous laisser le temps d’y réfléchir. Aussitôt que vous aurez pris votre résolution, ne manquez pas de m’en instruire ; car cet article est de votre compétence, et mes droits ne vont pas jusque-là.

J’apprends avec peine vos courses dans les montagnes ; non que vous n’y trouviez, à mon avis, une agréable diversion, et que le détail de ce que vous aurez vu ne me soit fort agréable à moi-même : mais je crains pour vous des fatigues que vous n’êtes guère en état de supporter. D’ailleurs la saison est fort avancée ; d’un jour à l’autre tout peut se couvrir de neige ; et je prévois que vous aurez encore plus à souffrir du froid que de la fatigue. Si vous tombiez malade dans le pays où vous êtes, je ne m’en consolerais jamais. Revenez donc, mon bon ami, dans mon voisinage. Il n’est pas temps encore de rentrer à Vevey ; mais je veux que vous habitiez un séjour moins rude, et que nous soyons plus à portée d’avoir aisément des nouvelles l’un de l’autre. Je vous laisse le maître du choix de votre station. Tâchez seulement qu’on ne sache point ici où vous êtes, et soyez discret sans être mystérieux. Je ne vous dis rien sur ce chapitre, je me fie à l’intérêt que vous avez d’être prudent, et plus encore à celui que j’ai que vous le soyez.

Adieu, mon ami, je ne puis m’entretenir plus longtemps avec vous. Vous savez de quelles précautions j’ai besoin pour vous écrire. Ce n’est pas tout : mon père a amené un étranger respectable, son ancien ami, et qui lui a sauvé autrefois la vie à la guerre. Jugez si nous nous sommes efforcés de le bien recevoir. Il repart demain, et nous nous hâtons de lui procurer, pour le jour qui nous reste, tous les amusements qui peuvent marquer notre zèle à un tel bienfaiteur. On m’appelle : il faut finir. Adieu, derechef.