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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XXIV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 26 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

Je réponds sur-le-champ à l’article de votre lettre qui regarde le paiement, et n’ai, Dieu merci, nul besoin d’y réfléchir. Voici, ma Julie, quel est mon sentiment sur ce point.

Je distingue dans ce qu’on appelle honneur, celui qui se tire de l’opinion publique, et celui qui dérive de l’estime de soi-même. Le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu’une onde agitée ; le second a sa base dans les vérités éternelles de la morale. L’honneur du monde peut être avantageux à la fortune ; mais il ne pénètre point dans l’âme, et n’influe en rien sur le vrai bonheur. L’honneur véritable, au contraire, en forme l’essence, parce qu’on ne trouve qu’en lui ce sentiment permanent de satisfaction intérieure qui seul peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces principes à votre question : elle sera bientôt résolue.

Que je m’érige en maître de philosophie, et prenne, comme ce fou de la fable, de l’argent pour enseigner la sagesse, cet emploi paraîtra bas aux yeux du monde, et j’avoue qu’il a quelque chose de ridicule en soi ; cependant comme aucun homme ne peut tirer sa subsistance absolument de lui-même, et qu’on ne saurait l’en tirer de plus près que par son travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n’aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée ; vous ne m’en estimerez pas moins, et je n’en serai pas plus à plaindre quand je vivrai des talents que j’ai cultivés.

Mais ici, ma Julie, nous avons d’autres considérations à faire. Laissons la multitude, et regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre père en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, et lui vendant une partie de mon temps, c’est-à-dire de ma personne ? Un mercenaire, un homme à ses gages, une espèce de valet ; et il aura de ma part, pour garant de sa confiance et pour sûreté de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.

Or quel bien plus précieux peut avoir un père que sa fille unique, fût-ce même une autre que Julie ? Que fera donc celui qui lui vend ses services ? Fera-t-il taire ses sentiments pour elle ? Ah ! tu sais si cela se peut ! Ou bien, se livrant sans scrupule au penchant de son cœur, offensera-t-il dans la partie la plus sensible celui à qui il doit fidélité ? Alors je ne vois plus dans un tel maître qu’un perfide qui foule aux pieds les droits les plus sacrés23, un traître, un séducteur domestique, que les lois condamnent très justement à la mort. J’espère que celle à qui je parle sait m’entendre ; ce n’est pas la mort que je crains, mais la honte d’en être digne, et le mépris de moi-même.

23.Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu’en se laissant payer en reconnaissance ce qu’il refuse de recevoir en argent, il viole des droits plus sacrés encore! Au lieu d’instruire, il corrompt; au lieu de nourrir, il empoisonne : il se fait remercier par une mère abusée d’avoir perdu son enfant. On sent pourtant qu’il aime sincèrement la vertu, mais sa passion l’égare; et si sa grande jeunesse ne l’excusait pas, avec ses beaux discours il ne serait qu’un scélérat. Les deux amants sont à plaindre ; la mère seule est inexcusable.

Quand les lettres d’Héloïse et d’Abélard tombèrent entre vos mains, vous savez ce que je vous dis de cette lecture et de la conduite du théologien. J’ai toujours plaint Héloïse ; elle avait un cœur fait pour aimer : mais Abélard ne m’a jamais paru qu’un misérable digne de son sort, et connaissant aussi peu l’amour que la vertu. Après l’avoir jugé, faudra-t-il que je l’imite ? Malheur à quiconque prêche une morale qu’il ne veut pas pratiquer ! Celui qu’aveugle sa passion jusqu’à ce point en est bientôt puni par elle, et perd le goût des sentiments auxquels il a sacrifié son honneur. L’amour est privé de son plus grand charme quand l’honnêteté l’abandonne ; pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s’y complaise, et qu’il nous élève en élevant l’objet aimé. Ôtez l’idée de la perfection, vous ôtez l’enthousiasme ; ôtez l’estime, et l’amour n’est plus rien. Comment une femme pourrait-elle honorer un homme qui se déshonore ? Comment pourra-t-il adorer lui-même celle qui n’a pas craint de s’abandonner à un vil corrupteur ? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement ; l’amour ne sera plus pour eux qu’un honteux commerce, ils auront perdu l’honneur, et n’auront point trouvé la félicité.

Il n’en est pas ainsi ma Julie, entre deux amants de même âge, tous deux épris du même feu, qu’un mutuel attachement unit, qu’aucun lien particulier ne gêne, qui jouissent tous deux de leur première liberté, et dont aucun droit ne proscrit l’engagement réciproque. Les lois les plus sévères ne peuvent leur imposer d’autre peine que le prix même de leur amour ; la seule punition de s’être aimés est l’obligation de s’aimer à jamais ; et s’il est quelques malheureux climats au monde où l’homme barbare brise ces innocentes chaînes, il en est puni sans doute par les crimes que cette contrainte engendre.

Voilà mes raisons, sage et vertueuse Julie ; elles ne sont qu’un froid commentaire de celles que vous m’exposâtes avec tant d’énergie et de vivacité dans une de vos lettres ; mais c’en est assez pour vous montrer combien je m’en suis pénétré. Vous vous souvenez que je n’insistai point sur mon refus, et que, malgré la répugnance que le préjugé m’a laissée, j’acceptai vos dons en silence, ne trouvant point en effet dans le véritable honneur de solide raison pour les refuser. Mais ici le devoir, la raison, l’amour même, tout parle d’un ton que je ne peux méconnaître. S’il faut choisir entre l’honneur et vous, mon cœur est prêt à vous perdre : il vous aime trop, ô Julie ! pour vous conserver à ce prix.