Classiques.app

PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XXXI.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 33 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

Quel prodige du ciel es-tu donc, inconcevable Julie ? et par quel art, connu de toi seule, peux-tu rassembler dans un cœur tant de mouvements incompatibles ? Ivre d’amour et de volupté, le mien nage dans la tristesse ; je souffre et languis de douleur au sein de la félicité suprême, et je me reproche comme un crime l’excès de mon bonheur. Dieu ! quel tourment affreux de n’oser se livrer tout entier à nul sentiment, de les combattre incessamment l’un par l’autre, et d’allier toujours l’amertume au plaisir ! Il vaudrait mieux cent fois n’être que misérable.

Que me sert, hélas ! d’être heureux ? Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j’éprouve, et ils ne m’en sont que plus sensibles. Tu veux en vain me cacher tes peines ; je les lis malgré toi dans la langueur et l’abattement de tes yeux. Ces yeux touchants peuvent-ils dérober quelque secret à l’amour ? Je vois, je vois, sous une apparente sérénité, les déplaisirs cachés qui t’assiègent ; et ta tristesse, voilée d’un doux sourire, n’en est que plus amère à mon cœur…

Il n’est plus temps de me rien dissimuler. J’étais hier dans la chambre de ta mère, elle me quitte un moment ; j’entends des gémissements qui me percent l’âme ; pouvais-je à cet effet méconnaître leur source ? Je m’approche du lieu d’où ils semblent partir ; j’entre dans ta chambre, je pénètre jusqu’à ton cabinet. Que devins-je, en entrouvrant la porte, quand j’aperçus celle qui devrait être sur le trône de l’univers, assise à terre, la tête appuyée sur un fauteuil inondé de ses larmes ? Ah ! j’aurais moins souffert s’il l’eût été de mon sang ! De quels remords je fus à l’instant déchiré ! Mon bonheur devint mon supplice ; je ne sentis plus que tes peines, et j’aurais racheté de ma vie tes pleurs et tous mes plaisirs. Je voulais me précipiter à tes pieds, je voulais essuyer de mes lèvres ces précieuses larmes, les recueillir au fond de mon cœur, mourir, ou les tarir pour jamais ; j’entends revenir ta mère, il faut retourner brusquement à ma place ; j’emporte en moi toutes tes douleurs, et des regrets qui ne finiront qu’avec elles.

Que je suis humilié, que je suis avili de ton repentir ! Je suis donc bien méprisable, si notre union te fait mépriser de toi-même, et si le charme de mes jours est le supplice des tiens ! Sois plus juste envers toi, ma Julie ; vois d’un œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur a formés. N’as-tu pas suivi les plus pures lois de la nature ? N’as-tu pas librement contracté le plus saint des engagements ? Qu’as-tu fait que les lois divines et humaines ne puissent et ne doivent autoriser ? Que manque-t-il au nœud qui nous joint qu’une déclaration publique ? Veuille être à moi, tu n’es plus coupable. Ô mon épouse ! ô ma digne et chaste compagne ! ô charme et bonheur de ma vie ! non, ce n’est point ce qu’a fait ton amour qui peut être un crime, mais ce que tu lui voudrais ôter : ce n’est qu’en acceptant un autre époux que tu peux offenser l’honneur. Sois sans cesse à l’ami de ton cœur, pour être innocente : la chaîne qui nous lie est légitime, l’infidélité seule qui la romprait serait blâmable et c’est désormais à l’amour d’être garant de la vertu.

Mais quand ta douleur serait raisonnable, quand tes regrets seraient fondés, pourquoi m’en dérobes-tu ce qui m’appartient ? pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs ? Tu n’as pas une peine que je ne doive sentir, pas un sentiment que je ne doive partager, et mon cœur, justement jaloux, te reproche toutes les larmes que tu ne répands pas dans mon sein. Dis, froide et mystérieuse amante, tout ce que ton âme ne communique point à la mienne n’est-il pas un vol que tu fais à l’amour ? Tout ne doit-il pas être commun entre nous ; ne te souvient-il plus de l’avoir dit ? Ah ! si tu savais aimer comme moi, mon bonheur te consolerait comme ta peine m’afflige, et tu sentirais mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison s’égare au sein des délices : mes emportements t’effrayent, mon délire te fait pitié, et tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu’une âme sensible goûte modérément des biens infinis ? Comment veux-tu qu’elle supporte à la fois tant d’espèces de transports sans sortir de son assiette ? Ne sais-tu pas qu’il est un terme où nulle raison ne résiste plus, et qu’il n’est point d’homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends donc pitié de l’égarement où tu m’as jeté, et ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je l’avoue ; mon âme aliénée est toute en toi. J’en suis plus propre à sentir tes peines, et plus digne de les partager. Ô Julie ! ne te dérobe pas à toi-même.