PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XXXV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 37 sur 162·Livre complet →
DE JULIE.
Je ne trouve pas, mon ami, que les deux mots que j’avais dits en riant sur madame Belon valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent quelquefois un préjugé contraire, et c’est l’attention qu’on donne aux bagatelles qui seule en fait des objets importants. Voilà ce qui sûrement n’arrivera pas entre nous ; car les cœurs bien occupés ne sont guère pointilleux, et les tracasseries des amants sur des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu’il ne semble.
Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie ; sujet malheureusement trop important pour moi.
Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts, que l’amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous avons reçues, il faut qu’il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement serait bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderaient à l’amour éteint, et nous ne saurions longtemps vivre après avoir cessé d’aimer. En mon particulier, tu sens bien qu’il n’y a que le délire de la passion qui puisse me voiler l’horreur de ma situation présente, et qu’il faut que j’aime avec transport, ou que je meure de douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d’où doit dépendre le bonheur ou le malheur de mes jours.
Autant que je puis juger de moi-même, il me semble que, souvent affectée avec trop de vivacité, je suis pourtant peu sujette à l’emportement. Il faudrait que mes peines eussent fermenté longtemps en dedans pour que j’osasse en découvrir la source à leur auteur ; et comme je suis persuadée qu’on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterais plutôt cent sujets de plainte qu’une explication. Un pareil caractère doit mener loin, pour peu qu’on ait de penchant à la jalousie, et j’ai bien peur de sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n’est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien et non pour un autre. Mais on peut s’abuser soi-même, prendre un goût passager pour une passion, et faire autant de choses par fantaisie qu’on en eût peut-être fait par amour. Or si tu peux te croire inconstant sans l’être, à plus forte raison puis-je t’accuser à tort d’infidélité. Ce doute affreux empoisonnerait pourtant ma vie ; je gémirais sans me plaindre, et mourrais inconsolable sans avoir cessé d’être aimée.
Prévenons, je t’en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner. Jure-moi donc, mon doux ami, non par l’amour, serment qu’on ne tient que quand il est superflu, mais par ce nom sacré de l’honneur, si respecté de toi, que je ne cesserai jamais d’être la confidente de ton cœur, et qu’il n’y surviendra point de changement dont je ne sois la première instruite. Ne m’allègue pas que tu n’auras jamais rien à m’apprendre ; je le crois, je l’espère ; mais préviens mes folles alarmes, et donne-moi, dans tes engagements pour un avenir qui ne doit point être, l’éternelle sécurité du présent. Je serais moins à plaindre d’apprendre de toi mes malheurs réels, que d’en souffrir sans cesse d’imaginaires ; je jouirais au moins de tes remords ; si tu ne partageais plus mes feux, tu partagerais encore mes peines, et je trouverais moins amères les larmes que je verserais dans ton sein.
C’est ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, et par le doux lien qui nous unit, et par la probité qui l’assure. Voilà l’usage de cette règle de sagesse dans les choses de pur sentiment ; voilà comment la vertu sévère sait écarter les peines du tendre amour. Si j’avais un amant sans principes, dût-il m’aimer éternellement, où seraient pour moi les garants de cette constance ? Quels moyens aurais-je de me délivrer de mes défiances continuelles, et comment m’assurer de n’être point abusée, ou par sa feinte, ou par ma crédulité ? Mais toi, mon digne et respectable ami, toi qui n’es capable ni d’artifice ni de déguisement, tu me garderas, je le sais, la sincérité que tu m’auras promise. La honte d’avouer une infidélité ne l’emportera point dans ton âme droite sur le devoir de tenir ta parole ; et si tu pouvais ne plus aimer ta Julie, tu lui dirais… oui, tu pourrais lui dire : Ô Julie ! je ne… Mon ami, jamais je n’écrirai ce mot-là.
Que penses-tu de mon expédient ? C’est le seul, j’en suis sûre, qui pouvait déraciner en moi tout sentiment de jalousie. Il y a je ne sais quelle délicatesse qui m’enchante à me fier de ton amour à ta bonne foi, et à m’ôter le pouvoir de croire une infidélité que tu ne m’apprendrais pas toi-même. Voilà, mon cher, l’effet assuré de l’engagement que je t’impose ; car je pourrais te croire amant volage, mais non pas ami trompeur ; et quand je douterais de ton cœur, je ne puis jamais douter de ta foi. Quel plaisir je goûte à prendre en ceci des précautions inutiles, à prévenir les apparences d’un changement dont je sens si bien l’impossibilité ! Quel charme de parler de jalousie avec un amant si fidèle ! Ah ! si tu pouvais cesser de l’être, ne crois pas que je t’en parlasse ainsi. Mon pauvre cœur ne serait pas si sage au besoin, et la moindre défiance m’ôterait bientôt la volonté de m’en garantir.
Voilà, mon très honoré maître, matière à discussion pour ce soir ; car je sais que vos deux humbles disciples auront l’honneur de souper avec vous chez le père de l’inséparable. Vos doctes commentaires sur la gazette vous ont tellement fait trouver grâce devant lui, qu’il n’a pas fallu beaucoup de manège pour vous faire inviter. La fille a fait accorder son clavecin ; le père a feuilleté Lamberti ; moi, je recorderai peut-être la leçon du bosquet de Clarens. Ô docteur en toutes facultés, vous avez partout quelque science de mise ! M. d’Orbe, qui n’est pas oublié, comme vous pouvez penser, a le mot pour entamer une savante dissertation sur le futur hommage du roi de Naples, durant laquelle nous passerons tous trois dans la chambre de la cousine. C’est là, mon féal, qu’à genoux devant votre dame et maîtresse, vos deux mains dans les siennes, et en présence de son chancelier, vous lui jurerez foi et loyauté à toute épreuve ; non pas à dire amour éternel, engagement qu’on n’est maître ni de tenir ni de rompre ; mais vérité, sincérité, franchise inviolable. Vous ne jurerez point d’être toujours soumis, mais de ne point commettre acte de félonie, et de déclarer au moins la guerre avant de secouer le joug. Ce faisant, aurez l’accolade, et serez reconnu vassal unique et loyal chevalier.
Adieu, mon bon ami ; l’idée du souper de ce soir m’inspire de la gaieté. Ah ! qu’elle me sera douce quand je te la verrai partager !