SECONDE PARTIE.
LETTRE IV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 71 sur 162·Livre complet →
DE JULIE À CLAIRE.
Oh ! ma chère, dans quel trouble tu m’as laissée hier au soir ! et quelle nuit j’ai passée en rêvant à cette fatale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur ; jamais je n’éprouvai de pareilles agitations, et jamais je n’aperçus moins le moyen de les apaiser. Autrefois, une certaine lumière de sagesse et de raison dirigeait ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernais d’abord le parti le plus honnête, et le prenais à l’instant. Maintenant, avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon faible cœur n’a plus que le choix de ses fautes ; et tel est mon déplorable aveuglement, que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m’aura point guidée, et je n’en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine ; tu sais quels liens l’amour m’a donnés. Veux-je être vertueuse, l’obéissance et la foi m’imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur ; qui préférer d’un amant ou d’un père ! Hélas ! en écoutant l’amour ou la nature, je ne puis éviter de mettre l’un ou l’autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime ; et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse et coupable.
Ah ! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m’as tant de fois sauvée de la mort et du déses- poir, considère aujourd’hui l’horrible état de mon âme, et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l’amitié. Prends donc pitié de l’accablement où tu m’as réduite ; achève, puisque tu as commencé ; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin, tu lis dans ce cœur qui t’aime : tu le connais mieux que moi. Apprends-moi donc ce que je veux, et choisis à ma place, quand je n’ai plus la force de vouloir ni la raison de choisir.
Relis la lettre de ce généreux Anglais ; relis-la mille fois, mon ange. Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l’amour, la paix, la vertu, peuvent me promettre encore ! Douce et ravissante union des âmes, délices inexprimables même au sein des remords, dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur et l’innocence seraient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse !… Et j’hésite un seul moment ! et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille !… Oh ! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu’ils ont remplis envers moi !… Et les tiens, fille ingrate et dénaturée, qui les remplira près d’eux, tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d’une mère que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfants à l’honorer ? Digne objet de l’aveugle tendresse d’un père et d’une mère idolâtres, abandonne-les au regret de t’avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur et d’opprobre… et jouis, si tu peux, d’un bonheur acquis à ce prix.
Mon Dieu, que d’horreurs m’environnent ! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille ; abandonner à la fois père, mère, amis, parents, et toi-même ! et toi, ma douce amie ! et toi, la bien-aimée de mon cœur ! toi, dont à peine, dès mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour ; te fuir, te quitter, te perdre, ne te plus voir !… Ah ! non : que jamais… Que de tourments déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans qu’aucun des biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m’égare. Tant de combats passent ma force et troublent ma raison ; je perds à la fois le courage et le sens. Je n’ai plus d’espoir qu’en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.