SECONDE PARTIE.
LETTRE IX.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 76 sur 162·Livre complet →
DE MYLORD ÉDOUARD À JULIE.
Nous l’emportons, charmante Julie ; une erreur de notre ami l’a ramené à la raison. La honte de s’être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur, et l’a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu’il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu’il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit ; et je connais qu’il m’aime en ce qu’il est humble et confus en ma présence, mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m’en souvienne ; et des torts ainsi reconnus font plus d’honneur à celui qui les répare qu’à celui qui les pardonne.
J’ai profité de cette révolution et de l’effet qu’elle a produit pour prendre avec lui quelques arrangements nécessaires avant de nous séparer ; car je ne puis différer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l’été prochain, nous sommes convenus qu’il irait m’attendre à Paris, et qu’ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talents, et où leur carrière est le plus étendue48. Les siens sont supérieurs à bien des égards ; et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps, à l’aide de quelques amis, un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous. En attendant, vous sentez qu’à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu’il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l’esprit de votre père. C’est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien, puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres.
48.C’est avoir une étrange prévention pour son pays ; car je n’entends pas dire qu’il y en ait au monde, où généralement parlant, les étrangers soient moins bien reçus, et trouvent plus d’obstacles à s’avancer qu’en Angleterre. Par le goût de la nation, ils n’y sont favorisés en rien ; par la forme du gouvernement, ils n’y sauraient parvenir à rien. Mais convenons aussi que l’Anglais ne va guère demander aux autres l’hospitalité qu’il leur refuse chez lui. Dans quelle cour, hors celle de Londres, voit-on ramper lâchement ces fiers insulaires ? Dans quel pays, hors le leur, vont-ils chercher à s’enrichir ? Ils sont durs, il est vrai ; cette dureté ne me déplait pas quand elle marche avec la justice. Je trouve beau qu’ils ne soient qu’Anglais, puisqu’ils n’ont pas besoin d’être hommes.
J’ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami. Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d’entretien. La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J’attends cet état pour le livrer à lui-même, je n’oserais m’y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu’à mon retour d’Italie, temps où, sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu’il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent, sûrement il vous est inutile, et je ne vous prive de rien en vous l’ôtant pour quelques jours.