SECONDE PARTIE.
LETTRE XX.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 87 sur 162·Livre complet →
DE JULIE.
Mon ami, j’ai remis à M. d’Orbe un paquet qu’il s’est chargé de t’envoyer à l’adresse de M. Silvestre, chez qui tu pourras le retirer ; mais je t’avertis d’attendre pour l’ouvrir que tu sois seul et dans ta chambre : tu trouveras dans ce paquet un petit meuble à ton usage.
C’est une espèce d’amulette que les amants portent volontiers. La manière de s’en servir est bizarre ; il faut la contempler tous les matins un quart d’heure jusqu’à ce qu’on se sente pénétré d’un certain attendrissement ; alors on l’applique sur ses yeux, sur sa bouche et sur son cœur : cela sert, dit-on, de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique très singulière, mais qui n’agit qu’entre les amants fidèles ; c’est de communiquer à l’un l’impression des baisers de l’autre à plus de cent lieues de là. Je ne garantis pas le succès de l’expérience ; je sais seulement qu’il ne tient qu’à toi de la faire.
Tranquillise-toi sur les deux galants ou prétendants, ou comme tu voudras les appeler ; car désormais le nom ne fait plus rien à la chose. Ils sont partis : qu’ils aillent en paix : depuis que je ne les vois plus, je ne les hais plus.