SECONDE PARTIE.
LETTRE XXII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 89 sur 162·Livre complet →
À JULIE.
Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n’était toujours point venu ; et, dévoré d’une mortelle impatience, j’ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitième j’ai reçu le paquet. À peine l’ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m’en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et, ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j’enfilais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point, qu’au bout d’une demi-heure, cherchant la rue de Tournon, où je loge, je me suis trouvé dans le Marais, à l’autre extrémité de Paris. J’ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement ; c’est la première fois que cela m’est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m’en sers même qu’à regret l’après-midi pour quelques visites ; car j’ai deux jambes fort bonnes dont je serais bien fâché qu’un peu plus d’aisance dans ma fortune me fît négliger l’usage.
J’étais fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet ; je ne voulais l’ouvrir que chez moi, c’était ton ordre. D’ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n’y puis souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du temps et mes aises pour savourer tout ce qui me vient de toi. Je tenais donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n’étais pas le maître ; je m’efforçais de palper à travers les enveloppes ce qu’il pouvait contenir, et l’on eût dit qu’il me brûlait les mains à voir les mouvements continuels qu’il faisait de l’une à l’autre. Ce n’est pas qu’à son volume, à son poids, au ton de ta lettre, je n’eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le moyen de concevoir comment tu pouvais avoir trouvé l’artiste et l’occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore ; c’est un miracle de l’amour ; plus il passe ma raison, plus il enchante mon cœur ; et l’un des plaisirs qu’il me donne est celui de n’y rien comprendre.
J’arrive enfin, je vole, je m’enferme dans ma chambre, je m’assieds hors d’haleine, je porte une main tremblante sur le cachet. Ô première influence du talisman ! j’ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j’ôtais, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j’ai été forcé de respirer un moment sur la dernière enveloppe… Julie !... ô ma Julie !... le voile est déchiré… je te vois... je vois tes divins attraits ! ma bouche et mon cœur leur rendent le premier hommage, mes genoux fléchissent… Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu’il est prompt, qu’il est puissant, le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart d’heure pour le sentir ; une minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d’une si cruelle amertume ? Avec quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore ; je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel m’a donnés et ravis dans sa colère. Hélas ! un instant me désabuse ; toute la douleur de l’absence se ranime et s’aigrit en m’ôtant l’erreur qui l’a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n’interrompt les tourments que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux ! quels torrents de flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ô comme il ranime au fond de mon cœur tous les mouvements impétueux que ta présence y faisait naître ! Ô Julie ! s’il était vrai qu’il pût transmettre à tes sens le délire et l’illusion des miens !... Mais pourquoi ne le ferait-il pas ? pourquoi des impressions que l’âme porte avec tant d’activité n’iraient-elles pas aussi loin qu’elle ? Ah ! chère amante ! où que tu sois, quoi que tu fasses au moment où j’écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l’amour et de la tristesse ? ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardents baisers ? ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes ?... Ciel qu’entends-je ? Quelqu’un vient… Ah ! serrons, cachons mon trésor… un importun !... Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux !... Puisse-t-il ne jamais aimer… ou vivre loin de ce qu’il aime !