TROISIÈME PARTIE
LETTRE XI.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 105 sur 162·Livre complet →
RÉPONSE
Épargnez-vous, Monsieur, des menaces vaines qui ne m’effraient point, et d’injustes reproches qui ne peuvent m’humilier. Sachez qu’entre deux personnes de même âge il n’y a d’autre suborneur que l’amour, et qu’il ne vous appartiendra jamais d’avilir un homme que votre fille honora de son estime.
Quel sacrifice osez-vous m’imposer, et à quel titre l’exigezvous ? Est-ce à l’auteur de tous mes maux qu’il faut immoler mon dernier espoir ? Je veux respecter le père de Julie ; mais qu’il daigne être le mien s’il faut que j’apprenne à lui obéir. Non, non, Monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m’obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers, et si bien mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie. Je ne vous dois que la haine, et vous n’avez rien à prétendre de moi. Julie a parlé ; voilà mon consentement. Ah ! qu’elle soit toujours obéie ! Un autre la possédera ; mais j’en serai plus digne d’elle.
Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l’empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres ; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains ; et quand vous osez réclamer la nature, c’est vous seul qui bravez ses lois.
N’alléguez pas non plus cet honneur si bizarre, et si délicat que vous parlez de venger ; nul ne l’offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, et votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; et, malgré les maximes gothiques, l’alliance d’un honnête homme n’en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l’honneur d’un gentilhomme ; mais, quant à celui d’un homme de bien, il m’appartient, je sais le défendre, et le conserverai pur et sans tache jusqu’au dernier soupir.
Allez, père barbare, et peu digne d’un nom si doux, méditez d’affreux parricides, tandis qu’une fille tendre et soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, et vous sentirez trop tard que votre haine aveugle et dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu’à moi. Je serai malheureux, sans doute ; mais si jamais la voix du sang s’élève au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d’avoir sacrifié à des chimères l’unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, et pour qui le ciel, prodigue de ses dons, n’oublia rien qu’un meilleur père.