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TROISIÈME PARTIE

LETTRE XIV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 108 sur 162·Livre complet →

RÉPONSE

Ah ! fille trop malheureuse, et trop sensible, n’es-tu donc née que pour souffrir ? Je voudrais en vain t’épargner des douleurs ; tu sembles les chercher sans cesse, et ton ascendant est plus fort que tous mes soins. À tant de vrais sujets de peine n’ajoute pas au moins des chimères ; et, puisque ma discrétion t’est plus nuisible qu’utile, sors d’une erreur qui te tourmente : peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n’est point un rêve ; que ce n’est point l’ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, et que cette touchante scène, incessamment présente à ton imagination, s’est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.

La veille je t’avais quittée assez tard, et M. d’Orbe, qui voulut me relever auprès de toi cette nuit-là, était prêt à sortir, quand tout à coup nous vîmes entrer brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avait pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours, et ne s’arrêta qu’à la dernière poste en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l’avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d’Orbe à lui sauter au cou : sans savoir encore la raison de son voyage, j’en prévoyais la conséquence.

Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyais, tout empoisonnait une si douce surprise, et j’étais trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l’embrassai pourtant avec un serrement de cœur qu’il partageait, et qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris et les pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle ? Ah ! que fait-elle ? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu’il était instruit de ta maladie, et croyant qu’il n’en ignorait pas non plus l’espèce, j’en parlai sans autre précaution que d’atténuer le danger. Sitôt qu’il sut que c’était la petite vérole, il fit un cri et se trouva mal. La fatigue et l’insomnie jointes à l’inquiétude d’esprit, l’avaient jeté dans un tel abattement qu’on fut longtemps à le faire revenir. À peine pouvait-il parler ; on le fit coucher.

Vaincu par la nature, il dormit douze heures de suite, mais avec tant d’agitation, qu’un pareil sommeil devait plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras ; il voulait te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution ; il offrit d’attendre qu’il n’y eût plus de risque, mais son séjour même en était un terrible. J’essayai de le lui faire sentir ; il me coupa durement la parole. Gardez votre barbare éloquence, me dit-il d’un ton d’indignation ; c’est trop l’exercer à ma ruine. N’espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil : je viendrais cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant. Mais je jure par l’auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d’ici sans l’avoir vue. Éprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure.

Son parti était pris. M. d’Orbe fut d’avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert : car il n’était connu dans la maison que du seul Hanz dont j’étais sûre, et nous l’avions appelé devant nos gens d’un autre nom que le sien2. Je lui promis qu’il te verrait la nuit suivante, à condition qu’il ne resterait qu’un instant, qu’il ne te parlerait point ; et qu’il repartirait le lendemain avant le jour : j’en exigeai sa parole. Alors, je fus tranquille ; je laissai mon mari avec lui, et je retournai près de toi.

2.On voit dans la quatrième partie que ce nom substitué était celui de Saint-Preux.

Je te trouvai sensiblement mieux, l’éruption était achevée ; le médecin me rendit le courage et l’espoir. Je me concertai d’avance avec Babi ; et le redoublement, quoique moindre, t’ayant encore embarrassé la tête, je pris ce temps pour écarter tout le monde et faire dire à mon mari d’amener son hôte, jugeant qu’avant la fin de l’accès tu serais moins en état de le reconnaître. Nous eûmes toutes les peines du monde à renvoyer ton désolé père, qui chaque nuit s’obstinait à vouloir rester. Enfin je lui dis en colère qu’il n’épargnerait la peine de personne, que j’étais également résolue à veiller, et qu’il savait bien, tout père qu’il était, que sa tendresse n’était pas plus vigilante que la mienne. Il partit à regret ; nous restâmes seules. M. d’Orbe arriva sur les onze heures, et me dit qu’il avait laissé ton ami dans la rue : je l’allai chercher. Je le pris par la main ; il tremblait comme la feuille. En passant dans l’antichambre les forces lui manquèrent ; il respirait avec peine, et fut contraint de s’asseoir.

Alors, démêlant quelques objets à la faible lueur d’une lumière éloignée : Oui, dit-il avec un profond soupir, je reconnais les mêmes lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés… à la même heure… avec le même mystère… j’étais tremblant comme aujourd’hui… le cœur me palpitait de même… Ô téméraire ! j’étais mortel, et j’osais goûter !… Que vais-je voir maintenant dans ce même asile où tout respirait la volupté dont mon âme était enivrée, dans ce même objet qui faisait et partageait mes transports ? L’image du trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse, et la beauté mourante !

Chère cousine, j’épargne à ton pauvre cœur le détail de cette attendrissante scène. Il te vit, et se tut ; il l’avait promis : mais quel silence ! Il se jeta à genoux ; il baisait tes rideaux en sanglotant ; il élevait les mains et les yeux ; il poussait de sourds gémissements ; il avait peine à contenir sa douleur et ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains ; il s’en saisit avec une espèce de fureur ; les baisers de feu qu’il appliquait sur cette main malade t’éveillèrent mieux que le bruit et la voix de tout ce qui t’environnait. Je vis que tu l’avais reconnu ; et, malgré sa résistance et ses plaintes, je l’arrachai de la chambre à l’instant, espérant éluder l’idée d’une si courte apparition par le prétexte du délire. Mais voyant ensuite que tu ne m’en disais rien, je crus que tu l’avais oubliée ; je défendis à Babi de t’en parler, et je sais qu’elle m’a tenu parole. Vaine prudence que l’amour a déconcertée, et qui n’a fait que laisser fermenter un souvenir qu’il n’est plus temps d’effacer !

Il partit comme il l’avait promis, et je lui fis jurer qu’il ne s’arrêterait pas au voisinage. Mais, ma chère, ce n’est pas tout ; il faut achever de te dire ce qu’aussi bien tu ne pourrais ignorer longtemps. Milord Édouard passa deux jours après ; il se pressa pour l’atteindre ; il le joignit à Dijon, et le trouva malade. L’infortuné avait gagné la petite vérole. Il m’avait caché qu’il ne l’avait point eue, et je te l’avais mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal, il le voulut partager. En me rappelant la manière dont il baisait ta main, je ne puis douter qu’il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvait être plus mal préparé ; mais c’était l’inoculation de l’amour, elle fut heureuse. Ce père de la vie l’a conservée au plus tendre amant qui fut jamais : il est guéri ; et, suivant la dernière lettre de Milord Édouard, ils doivent être actuellement repartis pour Paris.

Voilà, trop aimable cousine, de quoi bannir les terreurs funèbres qui t’alarmeraient sans sujet. Depuis longtemps tu as renoncé à la personne de ton ami, et sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu’à conserver la tienne, et à t’acquitter de bonne grâce du sacrifice que ton cœur a promis à l’amour paternel. Cesse enfin d’être le jouet d’un vain espoir, et de te repaître de chimères. Tu te presses beaucoup d’être fière de ta laideur ; sois plus humble, crois-moi, tu n’as encore que trop sujet de l’être. Tu as essuyé une cruelle atteinte, mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela, et cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi ; et l’indifférent Wolmar, que trois ans d’absence n’ont pu guérir d’un amour conçu dans huit jours, s’en guérira-t-il en te voyant à toute heure ? Oh, si ta seule ressource est de déplaire, que ton sort est désespéré !