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CHAPITRE IV

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 6 sur 50·Livre complet →

J’écrirais1 un volume sur les circonstances de la mort d’une personne si chère2.

1.Le chapitre IV comprend les feuillets 60 à 74.—Écrit les 1er et 2 décembre 1835.

2.… les circonstances de la mort d’une personne si chère.—En surcharge: «Je remplirais des volumes si j’entreprenais de décrire tous les souvenirs enchanteurs des choses que j’ai vues ou avec ma mère, ou de son temps.» Ni le premier texte, ni celui-ci, ne conviennent absolument. Nous conservons la première leçon de Stendhal, qui n’a pas été rayée par lui, et qui correspond mieux au contexte.—Henriette Gagnon, mère de Stendhal, mourut le 23 novembre 1790.

C’est-à-dire: j’ignore absolument les détails, elle était morte en couches, apparemment par la maladresse d’un chirurgien nommé Hérault, sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme d’esprit et de talent, c’est ainsi à peu près que mourut Mme Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding) ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.

J’apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un Etat séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu’à l’an 13493. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant seize4 ans, et je croirais assez que c’est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritable type des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n’était point un modèle, c’était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence.

3.… jusqu’à l’an 1349.—Une partie de la date est en blanc.—Le Dauphiné fut cédé au roi de France Philippe VI par le dauphin Humbert II.

4.…pendant seize ans …—Egalement en blanc.—Louis XI gouverna le Dauphiné depuis 1440 jusqu’à sa retraite auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en août 1456.

Maintenant que j’ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge: nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette. Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre le fenêtre et la cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra en poussant des sanglots.

«Mais comment les médecins n’ont pas trouvé de remèdes?» disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l’avait vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m’aimait beaucoup.

Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J’étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j’y croyais peu.

«Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?

—Comment veux-tu la revoir, si on l’emportera (sic) au cimetière?

—Et où est-il, le cimetière?

—Rue des Mûriers, c’est celui de la paroisse Notre-Dame.»

Tout le dialogue de cette nuit m’est encore présent, et il ne tiendrait qu’à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste, ces dates sont faciles à vérifier par les actes de l’état-civil.

Je m’endormis; le lendemain, à mon réveil, Marion me dit:

«Il faut aller embrasser ton père.

—Comment, ma petite maman est morte! mais comment est-ce que je ne la reverrai plus?

—Veux-tu bien te taire, ton père t’entend, il est là, dans le lit de la grand’tante.»

J’allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit qui était obscure parce que les rideaux étaient fermés. J’avais de l’éloignement pour mon père et de la répugnance à l’embrasser.

Un instant après arriva l’abbé Rey, un homme fort grand, très froid, marqué5 de petite vérole, l’air sans esprit et bon, parlant du nez, qui bientôt après fut grand vicaire. C’était un ami de la famille.

5.… marqué de petite vérole …—Variante: «Creusé.»

Le croira-t-on? à cause de son état de prêtre j’avais de l’antipathie pour lui.

M. l’abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa robe de chambre, sortit de l’alcôve fermée par des rideaux de serge verte (il y avait d’autres beaux rideaux de taffetas rose, brodés de blanc, qui le jour cachaient les autres).

L’abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvai mon père bien laid, il avait les yeux gonflés, et les larmes le gagnaient à tous moments. J’étais resté dans l’alcôve obscure et je voyais fort bien.

«Mon ami, ceci vient de Dieu», dit enfin l’abbé; et ce mot, dit par un homme que je haïssais à un autre que je n’aimais guère, me fit réfléchir profondément.

On me croira insensible, je n’étais encore qu’étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais pas ce mot. Oserai-je écrire ce que Marion m’a souvent répété depuis en forme de reproche? Je me mis à dire du mal de God.

Au reste, supposons que je mente sur ces pointes d’esprit qui percent le sol, certainement je ne mens pas sur tout le reste. Si je suis tenté de mentir, ce sera plus tard, quand il s’agira de très grandes fautes, bien postérieures. Je n’ai aucune foi dans l’esprit des enfants annonçant un homme supérieur. Dans un genre moins sujet à illusions, car enfin les monuments restent, tous les mauvais peintres que j’ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit ou dix ans et annonçant le génie.6

6.… et annonçant le génie.—Dans la marge du fol. 68, on lit: «Écrit de nuit, le 1er déc. 35.» De fait, l’écriture de ce passage est particulièrement mauvaise.

Hélas! rien n’annonce le génie, peut-être l’opiniâtreté serait un signe7.

7.… peut-être l’opiniâtreté serait un signe.—Variante: «Peut-être l’opiniâtreté est-elle un signe.»

Le lendemain, il fut question de l’enterrement; mon père, dont la figure était réellement absolument changée, me revêtit d’une sorte de manteau en laine noire8 qu’il me lia au cou. La scène se passa dans le cabinet de mon père, rue des Vieux-Jésuites: mon père était noir et tout le cabinet tapissé d’in-folio funèbres, horribles à voir. La seule Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, brochée en bleu, faisait exception à la laideur générale.

8.… en laine noire …—Variante: «Noir.»

Ce …. de droit avait9 appartenu à M. de Brenier, mari de Mlle de Vaulserre et comte de…10 Mlle de Vaulserre donna ce titre à son mari; dès lors on avait changé de nom. Vaulserre étant plus noble et plus beau que de Brenier. Depuis, elle s’était faite chanoinesse11.

9.—Ce … de droit avait …—Un mot illisible. La lecture des autres mots est incertaine.

10.… Mlle de Vaulserre et comte de …—Mot illisible. Ce titre de comte nous est totalement inconnu dans l’une comme dans l’autre des familles de Brenier et de Vaulserre.

11.Depuis elle s’était faite chanoinesse.—Angélique-Françoise-Marie-Louise-Elisabeth-Gabrielle de Vaulserre, née le 4 mars 1754, épousa, le 10 juillet 1780, Jean-Antoine de Brenier. Elle mourut le 11 février 1812.

Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père12.

12.Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père.—En haut du fol. 70 on lit la date: «2 décembre 1835.» Presque toute la page est occupée par un plan intitulé: «Corps de logis où je fus placé avec mon précepteur, M. l’abbé Raillane.» Stendhal y indique, dans le cabinet de son père, la place de celui-ci, «dans un fauteuil» (1), et celles de M. Picot (3) et de Romain Gagnon (4).]

Revêtu de ma mante noire, j’étais entre les genoux de mon père[en] 113. M. Picot, le père, notre cousin, homme sérieux, mais du sérieux d’un homme de cour, et fort respecté dans la famille comme esprit de conduite (il était maigre, cinquante-cinq ans et la tournure la plus distinguée), entra et se plaça en 3.

13.… j’étais entre les genoux de mon père en 1.—Les numéros correspondent au plan ci-dessus: M. Beyle et Henri sont placés près de la cheminée, MM. Picot et Romain Gagnon contre le mur opposé.

UNE PAGE MAL ÉCRITE DU MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD (Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299, t. 1, fol. 69)

Au lieu de pleurer et d’être triste, il se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire et à parler de la Cour. (Peut-être était-ce la Cour du Parlement, c’est fort probable.) Je crus qu’il parlait des Cours étrangères et je fus profondément choqué de son insensibilité.

Un instant après entra mon oncle, le frère de ma mère, jeune homme on ne peut pas mieux fait et on ne peut pas plus agréable et vêtu avec la dernière élégance. C’était l’homme à bonnes fortunes de la ville, lui aussi se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire avec M. Picot; il se plaça en 4. Je fus violemment indigné et je me souvins que mon père l’appelait un homme léger. Cependant je remarquai qu’il avait les yeux fort rouges, et il avait la plus jolie figure, cela me calma un peu.

Il était coiffé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait; cette coiffure consistait en une bourse carrée de taffetas noir et deux grandes oreilles de chien (tel fut leur nom six ans plus tard), comme en porte encore aujourd’hui M. le prince de Talleyrand.

Il se fit un grand bruit, c’était la bière de ma pauvre mère que l’on prenait au salon pour l’emporter.

«Ah! çà, je ne sais pas l’ordre de ces cérémonies», dit d’un air indifférent14 M. Picot en se levant, ce qui me choqua fort; ce fut là ma dernière sensation sociale. En entrant au salon et voyant la bière couverte du drap noir où était ma mère, je fus saisi du plus violent désespoir, je comprenais enfin ce que c’était que la mort.

14.… dit d’un air indifférent M. Picot …—Les mots: «d’un air indifférent» sont en interligne, entre les mots «cérémonies, dit M.» et: a choqua fort; ce fut.»

Ma tante Séraphie m’avait déjà accusé d’être insensible.

J’épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l’église paroissiale de Saint-Hugues. J’étouffais, on fut obligé, je crois, de m’emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit. Je n’ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Hugues et la cathédrale qui est attenante15. Le son seul des cloches de la cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m’a donné une tristesse morne, sèche, sans attendrissement, de cette tristesse voisine de la colère.

15.… la cathédrale qui est attenante.—En marge est un plan grossier de l’église Saint-Hugues et de la cathédrale. Le même plan, plus précis, se trouve reproduit en face du fol. 73 (verso du fol. 72).

En arrivant au cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers16 (aujourd’hui, du moins en 1828, occupé par un grand bâtiment, magasin du génie), je fis des folies que Marion m’a racontées depuis. Il paraît que je ne voulais pas qu’on jetât de la terre sur la bière de ma mère, prétendant qu’on lui ferait mal. Mais

16.… cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers …—Voir l’emplacement du cimetière sur notre plan de Grenoble en 1793.—Le cimetière de la rue des Mûriers a été désaffecté en l’an VIII.

Sur les noires couleurs d’un si triste tableau

Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau.

Par suite du jeu compliqué des caractères de ma famille, il se trouva qu’avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.