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CHAPITRE V

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 7 sur 50·Livre complet →

PETITS1 SOUVENIRS DE MA PREMIÈRE ENFANCE

1.Le chapitre V ne fait pas partie des trois volumes de la bibliothèque municipale de Grenoble cotés R 299. Il forme les feuillets 39 à 68 (numérotés en outre par Stendhal de 1 à 29) d’un cahier côté R 300, n° 1. Stendhal a écrit dans la marge du fol. 39: «A dicter et mettre à sa place page 75. Relier ce manuscrit à la fin du second.» Il indique encore, en marge du fol. 40: «Petits souvenirs. A placer à son rang vers 1791. Copier à gauche à son rang.» Enfin, un feuillet intercalaire porte: «Petits souvenirs, à placer after the recit of my mother death: Barthélémy d’Orbane. Départ pour Romans, grande neige. Départ pour Vizille. Haine de Séraphie pour les demoiselles Barnave. Décrire la campagne (maison de campagne) … (un mot illisible) nous passons à Saint-Robert.» D’autre part, Stendhal a écrit au verso du fol. 74 (ms. R 299, t. I): «A mon égard la plus noire méchanceté succède à la bonté et à la gaieté.

CHAPITRE 4 bis : SOMMAIRE
Voici les souvenirs qui après 23 X 2 ans me restent des jours heureux passés du temps de ma mère: Salons. Soupers. Le Père Chérubin Beyle. L’abbé Chélan. Je me révorte! Départ pour Romans. Barthélémy d’Orbane. M. Barthélemy m’apprend les grimaces.»
—En haut du fol. 39 (ms. R 300), on lit la date suivante: «17-22 décembre 1835, Omar.» On lit également au verso du fol. 38: «18 déc. 1835, de 2 à 4 h. 1/2, 14 pages. Je suis si absorbé par les souvenirs qui se dévoilent à mes yeux que je puis à peine former mes lettres.»

A l’époque où nous2 occupions le premier étage sur la place Grenette, avant 1790 ou plus exactement jusqu’au milieu de 1789, mon oncle, jeune avocat, avait un joli petit appartement au second, au coin de la place Grenette et de la Grande-rue3. Il riait avec moi, et me permettait de le voir dépouiller ses beaux habits et prendre sa robe de chambre, le soir, à neuf heures, avant souper. C’était un moment délicieux pour moi, et je redescendais tout joyeux au premier étage en portant devant lui le flambeau d’argent. Mon aristocrate famille se serait crue déshonorée si le flambeau n’avait pas été d’argent. Il est vrai qu’il ne portait pas la noble bougie, l’usage était alors de se servir de chandelle. Mais cette chandelle, on la faisait venir avec grand soin et en caisse des environs de Briançon; on voulait qu’elle fût faite avec du suif de chèvre, on écrivait pour cela en temps utile à un ami qu’on avait dans ces montagnes. Je me vois encore assistant au déballement de la chandelle et mangeant du lait avec du pain dans l’écuelle d’argent; le frottement de la cuiller contre le fond de l’écuelle mouillé de lait me frappait comme singulier. C’étaient presque des relations d’hôte à hôte, comme on les voit dans Homère, que celles qu’on avait avec cet ami de Briançon, suite naturelle de la défiance et de la barbarie générales4.

2.A l’époque où nous occupions le premier étage …—Variante: «Quand nous occupions …»

3.… au coin de la place Grenette et de la Grande-rue.—17 déc. 1835. Je souffre du froid, collé contre la cheminée. La cuisse gauche est gelée. (Note de Stendhal.)

4.… suite naturelle de la défiance et de la barbarie générales.—Style. Ordre des idées. Préparer l’attention par quelques mots en parlant: 1° de Lambert;—2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres. 17 déc. 35. (Note de Stendhal.)—Autre note de Stendhal: «Style. Rapport des mots aux idées: directeur à l’Académie, artiste, Saint-Marc-Girardin, chevalier of Konig von Janfoutre, Débats.»

Mon oncle, jeune, brillant, léger, passait pour l’homme le plus aimable de la ville, au point que, bien des années après, madame Delaunay, voulant justifier sa vertu, laquelle pourtant avait fait tant de faux-pas: «Pourtant, disait-elle, je n’ai jamais cédé à M. Gagnon fils.»

Mon oncle, dis-je, se moquait fort de la gravité de son père, lequel, le rencontrant dans le monde avec de riches habits qu’il n’avait pas payés, était fort étonné. «Je m’éclipsais au plus vite», ajoutait mon oncle qui me racontait ce cas.

Un soir, malgré tout le monde (mais quels étaient donc les opposants avant 1790?), il me mena au spectacle. On jouait Le Cid.

«Mais cet enfant est fou», dit mon excellent grand-père à mon retour, son amour pour les lettres l’avait empêché de s’opposer bien sérieusement à ma course5 au spectacle. Je vis donc jouer Le Cid, mais, ce me semble, en habits de satin bleu de ciel avec des souliers de satin blanc.

5.… de s’opposer bien sérieusement à ma course au spectacle.—Il y a un blanc dans le manuscrit entre «course» et «au spectacle».

En disant les Stances, ou ailleurs, en maniant une épée avec trop de feu, le Cid se blessa à l’œil droit.

«Un peu plus, dit-on autour de moi, il se crevait l’œil.» J’étais aux premières loges, la seconde à droite6.

6.J’étais aux premières loges, la seconde à droite.—Ici Stendhal a dessiné un plan de la salle du Théâtre, avec cette légende: «Infâme salle de spectacle de Grenoble, laquelle m’inspirait la vénération la plus tendre. J’en aimais même la mauvaise odeur. Vers 1794, 95 et 96, cet amour alla jusqu’à la fureur, du temps de Mlle Kably.»—En face, plan de la partie de la ville où est situé le théâtre, jusqu’à «la Bastille, fortifiée de 1826 à 1836 par le général Haxo (infatigable hâbleur)».

Une autre fois, mon oncle eut la complaisance de me mener à la Caravane du Caire. (Je le gênais dans ses évolutions autour, auprès des dames. Je m’en apercevais fort bien7.) Les chameaux me firent absolument perdre la tête, L’Infante de Zamora, où un poltron, ou bien un cuisinier, chantait une ariette, portant un casque avec un rat pour cimier, me charma jusqu’au délire. C’était pour moi le vrai comique.

7.Je m’en apercevais fort bien.—Variante: «De quoi je m’apercevais.»

Je me disais, fort obscurément sans doute, et pas aussi nettement que je l’écris ici: «Tous les moments de la vie de mon oncle sont aussi délicieux que ceux dont je partage le plaisir au spectacle. La plus belle chose du monde est donc d’être un homme aimable, comme mon oncle. » Il n’entrait pas dans ma tête de cinq ans que mon oncle ne fût pas aussi heureux que moi en voyant défiler les chameaux de la Caravane.

Mais j’allai trop loin: au lieu d’être galant, je devins passionné auprès des femmes que j’aimais, presque indifférent et surtout sans vanité pour les autres, de là le manque de succès et le fiasco. Peut-être aucun homme de la Cour de l’Empereur n’a eu moins de femmes que moi, que l’on croyait l’amant de la femme du premier ministre.

Le spectacle, le son d’une belle cloche grave (comme à l’église de…8, au-dessus de Rolle, en mai 1800, allant au Saint-Bernard) sont et furent toujours d’un effet profond sur mon cœur. La messe même, à laquelle je croyais si peu, m’inspirait de la gravité. Bien jeune encore, et certainement avant dix ans et le billet de l’abbé Gardon, je croyais que God méprisait ces jongleurs. (Après quarante-deux ans de réflexions, j’en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la pratiquent pour ne pas trouver toujours des continuateurs. Histoire de la médaille, que raconta avant-hier Umbert Guitri, décembre 1835.)

8.… comme à l’église de …—Le nom a été laissé en blanc.

J’ai le souvenir le plus net et le plus clair de la perruque ronde et poudrée de mon grand-père, elle avait trois rangs de boucles. Il ne portait jamais de chapeau.

Ce costume avait contribué, ce me semble, à le faire connaître et respecter du peuple, duquel il ne prenait jamais d’argent pour ses soins comme médecin.

Il était le médecin et l’ami de la plupart des maisons nobles. M. de Chaléon, dont je me rappelle encore le son des clercs9 sonnés à Saint-Louis lors de sa mort; M. de Lacoste, qui eut une apoplexie dans les Terres-Froides, à La Frette; M. de Langon, d’une haute noblesse, disaient les sots; M. de Ravix, qui avait la gale et jetait son manteau à terre sur le plancher, dans la chambre de mon grand-père, qui me gronda avec une mesure parfaite parce que, après avoir parlé de cette circonstance, j’articulai le nom de10 M. de Ravix; M. et Mme des Adrets, Mme de Vaulserre, leur fille, dans le salon de laquelle je vis le monde pour la première fois. Sa sœur, Mme de M……., me semblait bien jolie et passait pour fort galante11.

9.… je me rappelle encore le son des clercs …—Ce mot est surmonté d’une croix. Ce signe revient plusieurs fois dans le manuscrit, à des passages incomplets ou obscurs. Il indique sans doute les endroits que Stendhal se proposait de corriger ultérieurement.

10.… j’articulai le nom de M. de Ravix …—Variante: «Je nommai.»

11.… Mme de M……, me semblait bien jolie et passait pour fort galante.—Tout cet alinéa est une addition, qui paraît avoir été écrite le lendemain, d’après la comparaison des écritures.

Il était et avait été depuis vingt-cinq ans, à l’époque où je l’ai connu, le promoteur de toutes les entreprises utiles et que, vu l’époque d’enfance politique de ces temps reculés (1760), on pourrait appeler libérales. On lui doit la Bibliothèque12. Ce ne fut pas une petite affaire. Il fallut d’abord l’acheter, puis la placer, puis doter le bibliothécaire.

12.On lui doit la Bibliothèque.—Le nom de M. Henri Gagnon figure en effet parmi ceux des fondateurs de la bibliothèque municipale.

Il protégeait, d’abord contre leurs parents, puis plus efficacement, tous les jeunes gens qui montraient l’amour de l’étude. Il citait aux parents récalcitrants l’exemple de Vaucanson.

Quand mon grand-père revint de Montpellier à Grenoble (docteur en médecine), il avait une fort belle chevelure, mais l’opinion publique de 1760 lui déclara impérieusement que s’il ne prenait pas perruque personne n’aurait confiance en lui. Une vieille cousine Didier, qui le fit héritier avec ma tante Elisabeth et mourut vers 1788, avait été de cet avis. Cette bonne cousine me faisait manger du pain jaune (avec du safran) quand j’allais la voir le jour de Saint-Laurent. Elle demeurait dans la rue auprès de l’église de Saint-Laurent. Dans la même rue mon ancienne bonne Françoise, que toujours j’adorai, avait une boutique d’épicerie, elle avait quitté ma mère pour se marier. Elle fut remplacée par la belle Geneviève, sa sœur, auprès de laquelle mon père, dit-on, était galant.

La chambre de mon grand-père, au premier étage sur la Grenette, était peinte en gros vert et mon père me disait dès ce temps-là:

«Le grand-papa, qui a tant d’esprit, n’a pas de bon goût pour les arts.»

Le caractère timide des Français fait qu’ils emploient rarement les couleurs franches: vert, rouge, bleu, jaune vif; ils préfèrent les nuances indécises. A cela près, je ne vois pas ce qu’il y avait à blâmer dans le choix de mon grand-père. Sa chambre était en plein midi, il lisait énormément, il voulait ménager ses yeux, desquels il se plaignait quelquefois.

Mais le lecteur, s’il s’en trouve jamais pour ces fadaises13, verra sans peine que tous mes pourquoi, toutes mes explications, peuvent être très fautives. Je n’ai que des images fort nettes, toutes mes explications me viennent en écrivant ceci, quarante-cinq ans après les événements14.

13.… s’il s’en trouve jamais pour ces fadaises …—Variantes: «Fariboles, puérilités.»

14.… en écrivant ceci quarante-cinq ans après les événements.—Suit un plan de l’appartement de M. Gagnon ayant vue sur la Grande-rue et la place Grenette. Stendhal n’y indique pas les chambres d’Elisabeth et de Séraphie Gagnon. Il dit à ce sujet: «Je ne vois pas où logeaient ma tante Séraphie et ma grand’tante Elisabeth. J’ai un souvenir vague d’une chambre entre la salle-à-manger et la Grande-rue.»—En face, plan du quartier Saint-Laurent entre le pont de pierre (aujourd’hui pont de l’Hôpital) et les premières maisons de La Tronche. La Tronche était l’«église de M. Dumolard, mon confesseur, curé de La Tronche et grand tejé». Dans l’enceinte de Grenoble, non loin de la Citadelle, Stendhal indique l’emplacement de la maison d’éducation de Mlle de La Sagne, ma sœur, son amie Mlle Sophie Gauthier». C’est l’ancien couvent des Ursulines, rue Sainte-Ursule, aujourd’hui occupé par les bureaux de la direction du Génie.

Mon excellent grand-père, qui dans le fait fut mon véritable père et mon ami intime jusqu’à mon parti pris, vers 1796, de me tirer de Grenoble par les mathématiques, racontait souvent une chose merveilleuse.

Ma mère m’ayant fait porter dans sa chambre (verte), le jour où j’avais un an, 23 janvier 178415, me tenait debout près de la fenêtre; mon grand-père, placé vers le lit, m’appelait, je me déterminai à marcher et arrivai jusqu’à lui.

15.… le jour où j’avais un an, 23 janvier 1784 …—Stendhal indique 1783 (1786—3). Cette erreur est volontaire, car elle est reproduite dans un plan de l’appartement de M. Gagnon, dessina au verso du fol. 8, et portant: «Détail, 23 janvier 1788—5.»

Alors je parlais un peu et pour saluer je disais hateus. Mon oncle plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. Il paraît que j’avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père Brulard16, un moine adroit, bon vivant et à grande influence sur son couvent, mon oncle ou grand-oncle, mort avant moi.

16.… je ressemblais au Père Brulard …—Chérubin Beyle, né le 17 septembre 1709, religieux du couvent de Saint-François de Grenoble, fils de Joseph Beyle et oncle de Joseph-Chérubin Beyle, père de Stendhal. (Sur la famille paternelle de Stendhal, voir Ed. Maignien, La famille de Beyle-Stendhal, Grenoble, 1889, broch. in-8.)

J’étais fort entreprenant, de là deux accidents racontés avec terreur et regret par mon grand-père: vers le rocher de la Porte-de-France je piquai avec un morceau de fagot appointé, taillé en pointe avec un couteau, un mulet qui eut l’impudence de me camper ses deux fers dans la poitrine, il me renversa. «Un peu plus, il était mort», disait mon grand-père17.

17.«Un peu plus il était mort», disait mon grand-père.—En face, se trouve un croquis représentant une «coupe de la Porte-de-France», avec le «lieu de la ruade du mulet».

Je me figure l’événement, mais probablement ce n’est pas un souvenir direct, ce n’est que le souvenir de l’image que je me formai de la chose, fort anciennement et à l’époque des premiers récits qu’on m’en fit.

Le second événement tragique fut qu’entre ma mère et mon grand-père je me cassai deux dents de devant en tombant sur le coin d’une chaise. Mon bon grand-père ne revenait pas de son étonnement: «Entre sa mère et moi!» répétait-il, comme pour déplorer la force de la fatalité.

Le grand trait, à mes yeux, de l’appartement au premier étage, c’est que j’entendais le bruissement de la barre de fer à l’aide de laquelle on pompait, ce gémissement prolongé et point aigre me plaisait fort.

Le bon sens dauphinois se révolta à peu près contre la Cour. Je me souviens fort bien du départ de mon grand-père pour les Etats de Romans, il était alors patriote fort considéré, mais des plus modérés; on peut se figurer Fontenelle tribun du peuple.

Le jour du départ, il faisait un froid à pierre fendre (ce fut (à vérifier) le grand hiver de 1789 à 179018, il y avait un pied de neige sur la place Grenette).

18.… le grand hiver de 1789 à 1790 …—En surcharge, au crayon, de la main de R. Colomb: «1788 à 1789». La session des Etats de Romans à laquelle Stendhal fait allusion a duré du 2 novembre 1788 au 16 janvier 1789.

Dans la cheminée de la chambre de mon grand-père, il y avait un feu énorme. La chambre était remplie d’amis qui venaient voir monter en voiture. Le plus célèbre avocat consultant de la ville, l’oracle en matière de droit, belle place dans une ville de Parlement, M. Barthélemy d’Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H19, devant le feu pétillant. J’étais le héros du moment, car je suis convaincu que mon grand-père ne regrettait que moi à Grenoble et n’aimait que moi.

19.… M. Barthélémy d’Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H …—En face, est un plan d’une partie de l’appartement de M. Gagnon. Au coin à droite de la cheminée est Barthélémy d’Orbane et près de lui, devant le feu, le jeune Henri.

Dans cette position, M. Barthélemy d’Orbane m’apprit à faire des grimaces. Je le vois encore et moi aussi. C’est un art dans lequel je fis les plus rapides progrès, je riais moi-même des mines que je faisais pour faire rire les autres. Ce fut en vain qu’on s’opposa bientôt au goût croissant des grimaces, il dure encore, je ris souvent des mines que je fais quand je suis seul.

Dans la rue un fat passe avec une mine affectée (M. Lysimaque20, par exemple, ou M. le comte …, amant de Mme Del Monte), j’imite sa mine et je ris. Mon instinct est plutôt d’imiter les mouvements ou plutôt les positions affectées de la figure (face) que ceux du corps. Au Conseil d’Etat, j’imitais sans le vouloir et d’une façon fort dangereuse l’air d’importance du fameux comte Regnault de Saint-Jean-d’Angely, placé à trois pas de moi, particulièrement quand, pour mieux écouter le colérique abbé Louis, placé de l’autre côté de la salle vis-à-vis de lui, il abaissait les cols démesurément longs de sa chemise21. Cet instinct ou cet art que je dois à M. d’Orbane m’a fait beaucoup d’ennemis. Actuellement, le sage di Fiore me reproche l’ironie cachée, ou plutôt mal cachée, et apparente malgré moi dans le coin droit de la bouche.

20.… M. Lysimaque …—Lysimaque Tavernier, chancelier du consulat de France à Cività-Vecchia.—Sur ce personnage, voir C. Stryienski, Soirées du Stendhal-Club (1899), p. 236-242, et A. Chuquet, Stendhal-Beyle (1904), p. 532-533.

21.… il abaissait les cols démesurément longs de sa chemise.—Dans la marge est un croquis donnant les places respectives de «l’Empereur», du «colérique abbé Louis (alors non voleur et fort estimé)», du «terrible comte Regnault», et des auditeurs au Conseil d’Etat, parmi lesquels Henri Beyle.

A Romans, il ne manqua que cinq voix à mon grand-père pour être député. «J’y serais mort», répétait-il souvent en se félicitant d’avoir refusé les voix de plusieurs bourgeois de campagne qui avaient confiance en lui et venaient le consulter le matin chez lui. Sa prudence à la Fontenelle l’empêchait d’avoir une ambition sérieuse, il aimait beaucoup cependant à faire un discours devant une assemblée choisie, par exemple à la Bibliothèque22. Je m’y vois encore, l’écoutant dans la première salle remplie de monde, et immense à mes yeux. Mais pourquoi ce monde? à quelle occasion? C’est ce que l’image ne me dit pas. Elle n’est qu’image.

22.… devant une assemblée choisie, par exemple à la Bibliothèque.—La bibliothèque municipale était alors située dans le passage dit aujourd’hui du Lycée, près de l’École centrale, plus tard lycée de garçons (voir notre plan de Grenoble en 1793).

Mon grand-père nous racontait souvent qu’à Romans son encre, placée sur la cheminée bien chauffée, gelait au bout de sa plume. Il ne fut pas nommé, mais fit nommer un député ou deux dont j’ai oublié les noms, mais lui n’oubliait pas le service qu’il leur avait rendu et les suivait des yeux dans l’assemblée, où il blâmait leur énergie.

J’aimais beaucoup M. d’Orbane ainsi que le gros chanoine son frère, j’allais les voir place des Tilleuls ou sous la voûte qui de la place Notre-Dame conduisait à celle des Tilleuls, à deux pas de Notre-Dame, où le chanoine chantait. Mon père ou mon grand-père envoyait à l’avocat célèbre des dindons gras à l’occasion de Noël23.

23.… A l’occasion de Noël.—Variante: «Pour Noël.»

J’aimais aussi beaucoup le Père Ducros, cordelier défroqué (du couvent situé entre le Jardin-de-Ville et l’hôtel de Franquières lequel, à mon souvenir, me semble style de la Renaissance).

J’aimais encore l’aimable abbé Chélan, curé de Risset près Claix, petit homme maigre, tout nerfs, tout feu, pétillant d’esprit, déjà d’un certain âge, qui me paraissait vieux, mais n’avait peut-être que quarante ou quarante-cinq ans et dont les discussions à table m’amusaient infiniment. Il ne manquait pas de venir dîner chez mon grand-père quand il venait à Grenoble, et le dîner était bien plus gai qu’à l’ordinaire.

Un jour, à souper, il parlait depuis trois-quarts d’heure en tenant à la main une cuillerée de fraises24. Enfin il porta la cuiller à la bouche.

24.… tenant à la main une cuillerée de fraises.—Dans l’interligne est cette addition, marquée de deux croix: «Comme il allait manger des fraises.»

«L’abbé, vous ne direz pas votre messe demain, dit mon grand-père.

—Pardonnez-moi, je la dirai demain, mais non pas aujourd’hui, car il est minuit passé.» Ce dialogue fit ma joie pendant un mois, cela me paraissait pétillant d’esprit. Tel est l’esprit pour un peuple ou pour un homme jeune, l’émotion est en eux;—voir les réponses d’esprit admirées par Boccace ou Vasari.

Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la religion fort gaiement, et ces Messieurs étaient de son avis; il ne devint triste et un peu religieux qu’après la mort de ma mère (en 1790), et encore, je pense, par l’espoir incertain de la retrouver—revoir—dans l’autre monde, comme M. de Broglie25 qui dit en parlant de son aimable fille, morte à treize ans:

25.… M. de Broglie.—Ms.: «Gliebro.» Sur les habitudes anagrammatiques de Stendhal, voir notre Introduction.

«Il me semble que ma fille est en Amérique.»

Je crois que M. l’abbé Chélan dînait à la maison26 lors de la journée des tuiles. Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu par la Révolution française. C’était un malheureux ouvrier chapelier (S), blessé à mort par un coup de baïonnette (S’) au bas du dos.

26.… M. l’abbé Chélan dînait à la maison …—Suit un plan d’une partie de l’appartement «au 1er étage», avec la table dans la salle-à-manger, la cuisine et une chambre à coucher. On y voit également, sur la place Grenette, l’emplacement où fut tué l’ouvrier chapelier (au pied des degrés qui conduisent aujourd’hui au n° 4 de la place Grenette).

On quitta [la] table au milieu du dîner (T). J’étais en H et le curé Chélan en C.

Je chercherai la date dans quelque chronologie. L’image est on ne peut plus nette chez moi, il y a peut-être de cela quarante-trois ans27.

27.… il y a peut-être de cela quarante-trois ans.—La journée des Tuiles eut lieu le 7 juin 1788. (Voir à ce sujet A. Prudhomme, Histoire de Grenoble, p. 587-590.)

Un M. de Clermont-Tonnerre, commandant en Dauphiné et qui occupait l’hôtel du Gouvernement, maison isolée donnant sur le rempart (avec une vue superbe sur les coteaux d’Eybens, une vue tranquille et belle, digne de Claude Lorrain) et une entrée par une belle cour rue Neuve, près de la rue des Mûriers, voulut, ce me semble, dissiper un rassemblement; il avait deux régiments, contre lesquels le peuple se défendit avec les tuiles qu’il jetait du liant des maisons, de là le nom: Journée des tuiles28.

28.Journée des tuiles.—J’ai laissé à Grenoble une vue de cette révolte-émeute à l’aquarelle, par M. Le Roy. (Note de Stendhal.)

Un des sous-officiers de ces régiments était Bernadotte, actuel roi de Suède, une âme aussi noble que celle de Murat, roi de Naples, mais bien autrement adroit. Lefèvre, perruquier et ami de mon père, nous a souvent raconté qu’il avait sauvé la vie au général Bernadotte (comme il disait en 1804), vivement pressé au fond d’une allée. Lefèvre était un bel homme fort brave, et le maréchal Bernadotte lui avait envoyé un cadeau.

Mais tout ceci est de l’histoire, à la vérité racontée par des témoins oculaires, mais que je n’ai pas vue. Je ne veux dire à l’avenir, en Russie et ailleurs, que ce que j’ai vu.

Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d’une chambre donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me révorte! Je me révorte!»

Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R29. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.

29.Je la vis en R.—Plan indiquant la place de la vieille femme en R (Grande-rue) et «venant en R’» (place Grenette), et la situation en O (angle Nord de la place Grenette) de l’ouvrier blessé.

Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait30 par un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos d’un coup de baïonnette, à ce qu’on dit, marchait avec beaucoup de peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d’où le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis le nombril.

30.… quand je fus distrait …—Variante: «Mais bientôt après je fus distrait …»—En face, au verso du fol. 19, on lit: «Cette queue savante fait-elle bien? 22 décembre.»

On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au sixième étage de la maison Périer31, et en y arrivant il mourut.

31.… la maison Périer.—Maison Périer-Lagrange, aujourd’hui place Grenette, n° 4. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)

Mes parents me grondaient et m’éloignaient de la fenêtre de la chambre de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d’horreur, mais j’y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage fort bas.

Je revis ce malheureux à tous les étages de l’escalier de la maison Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.

Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de ces temps-là.

Au contraire, je retrouve à grand’peine quelques vestiges du souvenir d’un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l’on venait de brûler Lamoignon. Je regrettai beaucoup la vue d’une grande figure de paille habillée, le fait est que mes parents, pensant bien et fort contrariés de tout ce qui s’écartait de l’ordre (l’ordre règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j’étais de l’opinion contraire; on peut-être mon opinion à l’âge de huit ans est-elle cachée par celle, bien décidée, que j’eus à dix ans.

Une fois, MM. Barthélemy d’Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l’abbé Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.

«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?

Il mourut32, le son majestueux des cloches m’émut profondément. On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l’hôtel du Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C’était l’idée de la mort paraissant pour la première fois. J’étais mené par Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime ami. C’était un jeune et bel homme très dégourdi.

32.Il mourut …—Noël de Jourda, comte de Vaux, maréchal de France et lieutenant général du roi en Dauphiné, mourut à Grenoble le 14 septembre 1788.

Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n’est qu’une avare, ce qu’elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent beaucoup, l’usage est de donner ce qu’il faut pour faire une culotte. » De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de l’avarice de cette fille du maréchal.

Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J’obtins avec grande difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H33, entre la grande route et l’eau, près le four à chaux, à deux cents pas en-deçà et à l’orient de la Porte-de-France.

33.Je me vois au point H …—Deux croquis expliquent la position des personnages; l’un est en coupe, l’autre en plan. Un autre dessin (en coupe) se trouve également au verso du fol. 10. Sur le bord de la route, du côté de l’Isère, est en H le «point d’où j’ai vu passer la voiture noire portant les restes du maréchal de Vaux, et, ce qui est bien pis, point d’où j’ai entendu la décharge à deux pieds de moi».

Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non suffisant pour faire une culotte m’émut beaucoup. Mais voici bien une autre affaire: je me trouvais au point H, à l’extrême gauche d’un bataillon du régiment d’Austrasie, je crois, habit blanc et parements noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J’étais à six pouces du dernier soldat du régiment, S.

Il me dit tout-à-coup:

«Eloignez-vous un peu, afin qu’en tirant je ne vous fasse pas mal.»

On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l’arme renversée.

Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s’avançait lentement par le pont de pierre34, tirée par six ou huit chevaux. J’attendais en frémissant la décharge. Enfin, l’officier fit un cri, immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d’un grand poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu’il y avait des cierges.

34.… le pont de pierre …—Aujourd’hui, pont de l’Hôpital.

On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la Porte-de-France, mais j’étais aguerri35.

35.… mais j’étais aguerri.—Ici, nouveau plan indiquant la place de Stendhal, en H, à la première et aux seconde et troisième décharges.

Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille (Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont il en parlait. J’étais sur le point de concevoir de la vénération pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes camarades, me guérirent.

On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux roues).

Le jeune Mounier, comme disait mon grand-père, vint à la maison. C’est par l’effet d’une séparation violente que sa fille et moi n’avons pas conçu par la suite une passion violente l’un pour l’autre, dernière heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes36. (Mes lettres à son fils Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu’Edouard croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.)

36.… M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes.—Mounier fut nommé préfet de l’Ille-et-Vilaine le 13 avril 1802 par Bonaparte, premier consul.

Le petit portrait raide et mal peint que l’on voit dans une chambre attenant à la bibliothèque publique de Grenoble, et qui représente M. Mounier en habit de préfet, si je ne me trompe, est ressemblant37. Figure de fermeté, mais tête étroite. Son fils, que j’ai beaucoup connu en 1803 et en Russie en 1812 (Viasma sur Tripes)38, est un plat, adroit et fin matois, vrai type de Dauphinois ainsi que le ministre Casimir Périer, mais ce dernier a trouvé plus Dauphinois que lui. Edouard Mounier en a l’accent traînant, quoique élevé à Weimar, il est pair de France et baron, et juge bravement à la Cour de Paris (1835, décembre). Le lecteur me croira-t-il si j’ose ajouter que je ne voudrais pas être à la place de MM. Félix Faure et Mounier, pairs de France et jadis de mes amis?

37.… M. Mounier en habit de préfet … est ressemblant.—Un portrait de Mounier existe en effet dans la galerie dauphinoise de la Bibliothèque municipale.

38.(Viazma sur Tripes …)—Viazma, chef-lieu de district du gouvernement de Smolensk, est situé sur deux rivières: la Viazma et la Bebréïa.

Mon grand-père, ami tendre et zélé de tous les jeunes gens qui aimaient à travailler, prêtait des livres à M. Mounier, et le soutenait contre le blâme de son père. Quelquefois, en passant dans la Grande-rue, il entrait dans la boutique de celui-ci et lui parlait de son fils. Le vieux marchand de drap, qui avait beaucoup d’enfants et ne songeait qu’à l’utile, voyait avec un chagrin mortel ce fils perdre son temps à lire.

Le fort de M. Mounier fils était le caractère, mais les lumières ne répondaient pas à la fermeté. Mon grand-père nous racontait en riant, quelques années après, que madame Borel, qui devait être la belle-mère de M. Mounier, étant venue acheter du drap, M. Mounier, commis de son père, déploya la pièce, fit manier le drap, et ajouta:

«Ce drap se vend vingt-sept livres l’aune.

—Hé bien! monsieur, je vous en donnerai vingt-cinq», dit madame Borel.

Sur quoi M. Mounier replia la pièce de drap, et la reporta39 froidement dans sa case.

39.… et la reporta froidement dans sa case.—Variante: «Remit.»

«Mais, monsieur! monsieur! dit Mme Borel étonnée, j’irai bien jusqu’à vingt-cinq livres dix sous.

—Madame, un honnête homme n’a que son mot.»

La bourgeoise fut fort scandalisée.

Ce même amour du travail chez les jeunes gens, qui rendrait mon grand-père si coupable aujourd’hui, lui faisait protéger le jeune Barnave40.

40.… lui faisait protéger le jeune Barnave.—23 déc. 35. Fatigué du travail after 3 heures. (Note de Stendhal.)

Barnave était notre voisin de campagne, lui à Saint-Robert, nous à Saint-Vincent (route de Grenoble à Voreppe et Lyon). Séraphie le détestait et bientôt après applaudit à sa mort et au peu de bien qui restait à ses sœurs, dont l’une s’appelait, ce me semble, madame Saint-Germain. A chaque fois que nous passions à Saint-Robert: «Ah! voilà la maison de Barnave», disait Séraphie, et elle le traitait en dévote piquée. Mon grand-père, très bien venu des nobles, était l’oracle de la bourgeoisie, et je pense que la mère de l’immortel Barnave, qui le voyait avec peine négliger les procès pour Mably et Montesquieu, était calmée par mon grand-père. Dans ces temps-là, notre compatriote Mably passait pour quelque chose, et deux ans après on donna son nom à la rue des Clercs41.

41.… la rue des Clercs.—Le feuillet se termine par un plan indiquant la «grand’route» de Grenoble à Lyon, avec Saint-Robert et la maison de Barnave, le Fontanil et Saint-Vincent, avec la «chaumière pittoresque de mon grand-père», dit Stendhal.

Au verso de ce feuillet, on lit: «A placer: Secret de la fortune de MM. Rothschild, vu par Dominique le 23 décembre 1835. Ils vendent ce dont tout le monde a envie, des rentes, et de plus s’en sont faits fabricants (id est en prenant les emprunts).»
Au-dessous: «Il faudrait acheter un plan de Grenoble et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui me donnerait des dates, et l’extrait de naissance de my dearest mother et de mon bon grand-père. Décembre 1835. —Qui pense à eux aujourd’hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour madame la baronne de Barckoff, Mme Alex. Petit, Mme la baronne Dembowski (que de temps que je n’ai pas écrit ce nom!), Virginie, 2 Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Méthilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré (adorée pendant un mois seulement).
V. 2 V. A. M. A. M. C. I. A.
Un homme plus positif dirait:
A. M. C. I. A.»
On lit encore: «Droit que j’ai d’écrire ces mémoires: quel être n’aime pas qu’on se souvienne de lui?»
—Deux feuillets supplémentaires, numérotés 69 et 70 du cahier, portent: (Fol. 69 recto) «20 décembre 1835. Faits à placer en leur lieu, mis ci-derrière pour ne pas les oublier: nomination d’inspecteur du mobilier, derrière la page 254 de la présente numération.—A sept ans commencé le latin, donc en 1790.»
(Fol. 69 verso): «Faits placés ici pour ne pas les oublier, à mettre en leur lieu: Pourquoi Omar m’est pesante.
C’est que je n’ai pas une société le soir pour me distraire de mes idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais jusqu’à étourdissements et impossibilité de marcher. Six heures sonnant, il fallait pourtant aller dîner, sous peine de déranger les garçons du restaurateur, pour un dîner de 3 fr. 50, ce qui m’arrivait souvent, et j’en rougissais. J’allais dans un salon; là, à moins qu’il ne fût bien piètre, j’étais absolument distrait de mon travail du matin, au point d’en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi à une heure.»
(Fol 70 verso): «20 décembre 1835. Fatigue du matin.
Voilà ce qui me manque à Omar: la société est si languissante (Mme Sandre, the mother of Marieta), la comtesse Rave …, la princesse de Da … ne valent pas la peine de monter en voiture.
Tout cela ne peut me distraire des idées du matin, de façon que quand je reprends mon travail le lendemain, au lieu d’être frais et soulagé je suis absolument éreinté.
Et après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j’en ai réellement tué les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia et à Ravenne (1835, octobre). Cet intervalle est trop long, j’ai oublié mon travail. Voilà pourquoi le Chasseur vert languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Omar.»