CHAPITRE IX
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 11 sur 50·Livre complet →
Malgré1 toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait succédé la passion de l’agriculture, qui, dans la suite, fut renversée par l’amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu’il avait toujours eu, et enfin par l’ultracisme et la passion d’administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons2. Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l’objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse, une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je concilierais assez volontiers de tout cela qu’il avait du talent. Mais je n’ai pas plus d’idée de cela que de sa physionomie.
1.Le chapitre IX est le chapitre VII du manuscrit (fol. 122 à 144).—Écrit à Cività-Vecchia, les 6 et 7 décembre 1835.
2.… la passion d’administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons …—Chérubin Beyle, le père de Stendhal, nommé adjoint au maire de Grenoble le 29 septembre 1803, était encore en fonctions lors de l’avènement de Louis XVIII. Il fut remplacé en 1816 par le marquis de Pina, qui devint la même année maire de la ville.
Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c’est un domaine (terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac3. Tout le terrain de Claix et de Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin inventa, vers 1750, de cultiver le marais au couchant du pont de Claix; ce marais a fait la fortune du pays.
3.… sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac.—Suit un plan des environs au midi de Grenoble. En «A, pont en fil de fer établi vers 1826;—B, pont de Claix, fort remarquable, à plein cintre;—C, citadelle;—G, place Grenette;—D, rocher de Comboire, à pic sur le Drac, lequel est fort rapide, rocher et bois remplis de renards;—R, maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que j’ai revue en 1828, vendue à un général».—Le pont suspendu sur le Drac, dit pont de Sussenage, remplaça en 1826 le bac de Seyasins, dont Stendhal parle un peu plus loin.
La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j’ai fait ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C’est sans doute à cet exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l’a conduit jusqu’à soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n’est considéré qu’autant qu’il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique parce qu’il était allé à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.
Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu’il m’en parlait sans cesse. Il fit venir (terme du pays, apparemment), il fit venir de Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut d’aller souvent à Claix (c’est-à-dire à notre maison de Furonières) les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs et j’écoutais de mauvaise grâce l’exposé de ses projets, toutefois le plaisir d’avoir quelqu’un pour écouter ces romans qu’il appelait des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.
Claix me déplaisait parce que j’y étais toujours assiégé de projets d’agriculture; mais bientôt je découvris4 une grande compensation. Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire5 dans l’édition des quarante volumes encadrés que mon père avait à Claix (son domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre. Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j’en prenais deux et écartais un peu tous les autres, il n’y paraissait pas. D’ailleurs, ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent fermée à clef.
4.… mais bientôt je découvris …—Variante; «Trouvai.»
5.Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire …—En surcharge: «Bientôt après, je volai des volumes.»
Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient ridicules, et quelles gravures! Celles de la Pucelle.
Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m’avait destiné à avoir bon goût et à écrire un jour l’Histoire de la Peinture en Italie.
Vous passions toujours les féries6 à Claix, c’est-à-dire les mois de septembre et d’août. Mes maîtres se plaignaient que j’oubliais tout mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m’était si odieux7 que quand mon père appelait nos courses à Claix nos plaisirs. J’étais comme un galérien que l’on forcerait à appeler ses plaisirs un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.
6.Nous passions toujours les fériés à Claix …—C’est-à-dire vacances. Nom latin francisé.
7.Rien ne m’était si odieux …—Le reste de la ligne a été laissé en blanc et marqué d’une +.
J’étais outré et, je pense, fort méchant et fort injuste envers mon père et l’abbé Raillane. J’avoue, mais c’est avec un grand effort de raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont empoisonné mon enfance dans toute l’énergie du mot empoisonnement. Ils avaient des visages sévères et m’ont constamment empêché d’échanger un mot avec un enfant de mon âge. Ce n’est qu’à l’époque des Écoles centrales (admirable ouvrage de M. de Tracy) que j’ai débuté dans la société des enfants de mon âge, mais non pas avec la gaieté et l’insouciance de l’enfance; j’y suis arrivé sournois, méchant, rempli d’idées de vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait l’effet d’un soufflet entre hommes, en un mot tout, excepté traître.
Le grand mal de la tyrannie Raillane, c’est que je sentais mes maux. Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge qui allaient ensemble se promener et courir, or c’est ce qu’on ne m’a pas permis une seule fois. Quand je laissais entrevoir le chagrin qui me dévorait, on me disait: «Tu monteras en voiture», et madame Périer-Lagrange (mère de mon beau-frère), figure des plus tristes, me prenait dans sa voiture quand elle allait faire une promenade de santé; elle me grondait au moins autant que l’abbé Raillane, elle était sèche et dévote et avait, comme l’abbé, une de ces figures inflexibles qui ne rient jamais. Quel équivalent pour une promenade avec de petits polissons de mon âge! Qui le croirait, je n’ai jamais joué aux gobilles (billes) et je n’ai eu de toupie qu’à l’intercession de mon grand-père, auquel, pour ce sujet, sa fille Séraphie fit une scène.
J’étais donc fort sournois, fort méchant, lorsque dans la belle bibliothèque de Claix je fis la découverte d’un Don Quichotte français. Ce livre avait des estampes, mais il avait l’air vieux, et j’abhorrais tout ce qui était vieux, car mes parents m’empêchaient de voir les jeunes et ils me semblaient extrêmement vieux. Mais enfin, je sus comprendre les estampes, qui me semblaient plaisantes: Sancho Pança monté sur son bon biquet est soutenu par quatre piquets, Ginès de Panamone a enlevé l’âne8.
8.… Ginès de Panamone a enlevé l’âne.—Suit un grossier croquis de Sancho Pança sur son âne.
Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu’on daigne réfléchir que depuis la mort de ma pauvre mère je n’avais pas ri, j’étais victime de l’éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans ne s’étaient pas démentis un moment. On refusait toute invitation. Je surprenais souvent des discussions dans lesquelles mon grand-père était d’avis qu’on me permît d’accepter. Ma tante Séraphie faisait opposition en termes injurieux pour moi, mon père, qui lui était soumis, faisait à mon grand-père des réponses jésuitiques, que je savais bien n’engager à rien. Ma tante Elisabeth haussait les épaules. Quand un projet de promenade avait résisté à une telle discussion, mon père faisait intervenir l’abbé Raillane pour un devoir dont je ne m’étais pas acquitté la veille et qu’il fallait faire précisément au moment de la promenade.
Qu’on juge de l’effet de Don Quichotte au milieu d’une si horrible tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de l’allée du côté du parterre, dont le terrain s’enfonçait d’un pied, et là je m’asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.
Qui le croira? Mon père, me voyant pouffer de rire, venait me gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu’il fit plusieurs fois, et m’emmenait dans ses champs pour m’expliquer ses projets de réparations (bonifications, amendements).
Troublé, même dans la lecture de Don Quichotte, je me cachai dans les charmilles, petite salle de verdure à l’extrémité orientale du clos (petit parc), enceinte de murs9.
9.… petite salle de verdure … enceinte de murs.—Suit un plan de la propriété de Claix, avec la mention: «Ce clos a six journaux de 600 toises.»
Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient ridicules et je ne compris que l’Avare. Je trouvai les comédies de Destouches, et l’une des plus ridicules m’attendrit jusqu’aux larmes. Il y avait une histoire d’amour mêlé de générosité, c’était là mon faible. C’est en vain que je cherche dans ma mémoire le titre de cette comédie, inconnue même parmi les comédies inconnues de ce plat diplomate. Le Tambour nocturne, où se trouve une idée copiée de l’anglais, m’amusa beaucoup.
Je trouve comme fait établi dans ma tête que, dès l’âge de sept ans, j’avais résolu de faire des comédies, comme Molière. Il n’y a pas dix ans que je me souvenais encore du comment de cette résolution.
Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je lui racontai, car je lui disais tout à peu près, cet excellent homme de 65 ans était, dans le fait, mon seul camarade.
Il me prêta, mais à l’insu de sa fille Séraphie, le Roland furieux, traduit ou plutôt, je crois, imité de l’Arioste par M. de Tressan (dont le fils, aujourd’hui maréchal de camp, et en 1820, ultra assez plat, mais, en 1788, jeune homme charmant, avait tant contribué à me faire apprendre à lire en me promettant un petit livre plein d’images qu’il ne m’a jamais donné, manque de parole qui me choqua beaucoup).
L’Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante, que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas de la plus éclatante blancheur.
J’avais en horreur tous les détails bourgeois et bas qui ont servi à Molière pour faire connaître sa pensée. Ces détails me rappelaient trop ma malheureuse vie. Il n’y a pas trois jours (décembre 1835) que deux bourgeois de ma connaissance, allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j’ai fait dix pas pour ne pas entendre. J’ai horreur de ces choses-là, ce qui m’a empêché de prendre de l’expérience. Ce n’est pas un petit malheur.
Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non, horreur est trop noble, mal au cœur.
Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion; il n’y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux, voilà Grenoble pour moi.
Rien ne m’a étonné dans mes voyages comme d’entendre dire par des officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante, pétillante d’esprit et où les jolies femmes ne s’oubliaient pas. La première fois que j’entendis ce propos, ce fut à table, chez le général Moncey (aujourd’hui maréchal, duc de Conegliano), en 1802, à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails d’un côté de la table à l’autre: alors sous-lieutenant riche, 150 francs par mois, je ne doutais de rien. Mon exécration pour l’état de mal au cœur et d’indigestion continue, auquel je venais seulement d’échapper, était au comble. L’officier d’état-major soutint fort bien son dire, il avait passé quinze ou dix-huit mois à Grenoble, il soutenait que c’était la ville la plus agréable de la province, il me cita mesdames Menand-Dulauron, Piat-Desvials, Tournus, Duchamps de Montmort, les demoiselles Rivière (filles de l’aubergiste, rue Montorge), les demoiselles Bailly, marchandes de modes, amies de mon oncle, messieurs Drevon, Drevon l’aîné et Drevon la Pareille, M. Dolle de la Porte-de-France10, et, pour la société aristocrate (mot de 1800, remplacé par ultra, puis par légitimiste), M. le chevalier de Marcieu, M. de Bailly.
10.… M. Dolle de la Porte-de-France …—Jean-Baptiste Dolle le jeune, qui avait construit à grands frais, au-dessus du rocher de la Porte-de-France, un beau jardin d’agrément. (Voir J. Vellein, L’habitation de plaisance d’un grenoblois au XVIIIe siècle. Les Jardins Dolle. Grenoble, 1896, br. in-8°.) Ces jardins sont aujourd’hui la propriété de la Ville de Grenoble; ils sont loués au Syndicat d’initiative de Grenoble, qui en a fait à nouveau une belle promenade publique.
Hélas! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables! Mes parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie, car ils blâmaient tout, ils avaient la jaunisse, il faut le répéter pour expliquer mon malheur d’une façon raisonnable. A la mort de ma mère, mes parents désespérés avaient rompu toute relation avec le monde; ma mère était l’âme et la gaieté de la famille, mon père, sombre, timide, rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y calcule et jamais on n’y rit) et n’avait, ce me semble, jamais eu de relations qu’à cause de ma mère. Mon grand-père, homme aimable, homme du monde, l’homme de la ville dont la conversation était le plus recherchée par tous, depuis l’artisan jusqu’au grand seigneur, depuis Mme Barthélemy, cordonnière, femme d’esprit, jusqu’à M. le baron des Adrets, chez qui il continua à dîner une fois par mois, percé jusqu’au fond du cœur par la mort du seul être qu’il aimât et se voyant arrivé à soixante ans, avait rompu avec le monde par dégoût de la vie. Ma seule tante Elisabeth, indépendante et même riche (de la richesse de Grenoble en 1789), avait conservé des maisons où elle allait faire sa partie le soir (l’avant-souper, de 7 heures à 9). Elle sortait ainsi deux ou trois fois la semaine et quelquefois, quoique remplie de respect pour les droits paternels, par pitié pour moi, quand mon père était à Claix, elle prétendait avoir besoin de moi et m’emmenait, comme son chevalier, chez Mlle Simon, dans la maison neuve des Jacobins, laquelle mettait un pied de rouge. Ma bonne tante me fit même assister à un grand souper donné par Mlle Simon. Je me souviens encore de l’éclat des lumières et de la magnificence du service; il y eut au milieu de la table un surtout avec des statues d’argent. Le lendemain, ma tante Séraphie me dénonça à mon père et il y eut une scène. Ces disputes, fort polies dans la forme mais où l’on se disait de ces mots piquants qu’on n’oublie pas, faisaient le seul amusement de cette famille morose où mon mauvais sort m’avait jeté. Combien j’enviais le neveu de madame Barthélemy, notre cordonnière!
Je souffrais, mais je ne voyais point les causes de tout cela, j’attribuais tout à la méchanceté de mon père et de Séraphie. Il fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d’orgueil et qui veulent donner à leur unique fils, comme ils m’appelaient, une éducation aristocratique. Ces idées étaient bien au-dessus de mon âge, et d’ailleurs qui me les aurait données? Je n’avais pour amis que Marion, la cuisinière, et Lambert, le valet de chambre de mon grand-père, et sans cesse, m’entendant rire à la cuisine avec eux, Séraphie me rappelait. Dans leur humeur noire, j’étais leur unique occupation, ils décoraient cette vexation du nom d’éducation et probablement étaient de bonne foi. Par ce contact continuel, mon grand-père me communiqua sa vénération pour les lettres. Horace et Hippocrate étaient bien d’autres hommes, à mes yeux, que Romulus, Alexandre et Numa. M. de Voltaire était bien un autre homme que cet imbécile de Louis XVI, dont il se moquait, ou ce roué de Louis XV, dont il réprouvait les mœurs sales; il nommait avec dégoût la du Barry, et l’absence du mot madame, au milieu de nos habitudes polies, me frappa beaucoup, j’avais horreur de ces êtres. On disait toujours: M. de Voltaire, et mon grand-père ne prononçait ce nom qu’avec un sourire mélangé de respect et d’affection.
Bientôt arriva la politique. Ma famille était des plus aristocrates de la ville, ce qui fit que sur-le-champ je me sentis républicain enragé. Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie, toujours quelqu’un était logé à la maison, je les dévorais des yeux; or, mes parents les exécraient. Bientôt, les prêtres se cachèrent, il y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de caché. La gloutonnerie d’un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la tête lorsqu’il mangeait du petit salé, me frappa11 de dégoût. (Nous avions d’excellent petit salé que j’allais chercher à la cave avec le domestique Lambert, il était conservé dans une pierre creusée en bassin.) On mangeait, à la maison, avec une rare propreté et des soins recherchés. On me recommandait, par exemple, de ne faire aucun bruit avec la bouche. La plupart de ces prêtres, gens du commun, produisaient ce bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le pain d’une manière sale, il n’en fallait pas tant pour que ces gens-là, dont la place était à ma gauche, me fissent horreur12.
11.… me frappa …—Ce mot est marqué d’une croix. Il était certainement destiné à être corrigé.
12.… me fissent horreur.—Ms.: «Fît».—Le bas du fol. 138 est occupé par deux plans: 1° «Voici le plan de la table chez mon grand-père, où j’ai mangé de 7 ans à 16 et demi»;—2° «Voici la salle-à-manger.» Celle-ci possède de nombreux dégagements: «D, porte sur le petit escalier tournant»; «R, porte de la cuisine»; «E, grand passage conduisant dans l’autre maison sur la place Grenette»; «N, entrée de la chambre de Lambert»; «T, grande porte sur le grand escalier», «très beau»; «K, porte de la chambre de mon grand-père.» (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.)
On guillotina un de nos cousins à Lyon (M. Senterre), et le sombre de la famille et son état de haine et de mécontentement de toutes choses redoubla.
Autrefois, quand j’entendais parler des joies naïves de l’enfance, des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n’ai rien connu de tout cela; et bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de malheur, et de haine, et de désirs de vengeance toujours impuissants. Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m’a permis de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents, s’ennuyant beaucoup par suite de leur séparation de toute société, m’honoraient d’une attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie, si gaie pour les autres enfants, j’étais méchant, sombre, déraisonnable, esclave en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les sentiments de cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était préservé par le mensonge. Sous un autre rapport, j’étais absolument comme les peuples actuels de l’Europe, mes tyrans me parlaient toujours avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus ferme alliée ôtait la religion13. J’avais à subir des homélies continuelles sur l’amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour, ennuyé des paroles de mon père, je lui dis: «Si tu m’aimes tant, donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrai. D’ailleurs, sois bien sûr d’une chose, c’est que dès que j’aurai l’âge je m’engagerai.»
13.… leur plus ferme alliée était la religion.—Ms.: «Gion.»
Mon père marcha sur moi comme pour m’anéantir, il était hors de lui. « Tu n’es qu’un vilain impie», me dit-il. Ne dirait-on pas l’empereur Nicolas et la municipalité de Varsovie, dont on parle tant le jour où j’écris (7 décembre 1835, Cività-Vecchia), tant il est vrai que toutes les tyrannies se ressemblent.
Par un grand hasard, il me semble que je ne suis pas resté méchant, mais seulement dégoûté pour le reste de ma vie des bourgeois, des jésuites14 et des hypocrites de toutes les espèces. Je fus peut-être guéri de la méchanceté par mes succès de 1797, 98 et 99 et la conscience de mes forces. Outre mes autres belles qualités, j’avais un orgueil insupportable15.
14.… des jésuites…—Ms.: «Tejé.»
15.… j’avais un orgueil insupportable.—Le fol. 141 commence de la manière suivante: «Quand j’arrivai à l’École centrale (en l’an V, je crois), dès l’année suivante je remportai des premiers prix, peut-être y a-t-il mémoire de cela dans les papiers du Département (depuis, préfecture). Quand j’arrivai à l’École centrale, j’y apportai tous ces vices abominables, dont je fus guéri à coups de poing.» Stendhal a ajouté dans la marge: «Renvoyé à l’article: École centrale.»
A vrai dire, en y pensant bien, je ne me suis pas guéri de mon horreur peu raisonnable pour Grenoble; dans le vrai sens du mot, je l’ai oubliée. Les magnifiques souvenirs de l’Italie, de Milan, ont tout effacé.
Il ne m’est resté qu’un notable manque dans ma connaissance des hommes et des choses. Tous les détails qui forment la vie de Chrysale dans l’École des Femmes:
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats16,
16.Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats.—Stendhal a voulu dire: «les Femmes Savantes» (Acte II, scène VII).
me font horreur… Si l’on veut me permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c’est comme l’odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d’huîtres.
Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi par du romanesque. Je crois que cette tache dans mon télescope a été utile pour mes personnages de roman, il y a une sorte de bassesse bourgeoise qu’ils ne peuvent avoir, et pour l’auteur ce serait parler le chinois, qu’il ne sait pas. Ce mot: bassesse bourgeoise, n’exprime qu’une nuance, cela sera peut-être bien obscur en 1880. Grâce aux journaux, le bourgeois provincial devient rare, il n’y a plus de mœurs d’état: un jeune homme élégant de Paris, avec lequel je me rencontrais en compagnie fort gaie, était fort bien mis, sans affectation, et dépensait 8 ou 10.000 francs. Un jour je demandai:
«Que fait-il?
—C’est un avoué (procureur) fort occupé», me dit-on.
Je citerai donc, comme exemple de la bassesse bourgeoise, le style de mon excellent ami M. Fauriel (de l’Institut), dans son excellente Vie de Dante, imprimée en 1834 dans la Revue de Paris. Mais, hélas! où seront ces choses en 1880? Quelque homme d’esprit écrivant bien se sera emparé des profondes recherches de l’excellent Fauriel, et les travaux de ce bon bourgeois si consciencieux seront complètement oubliés. Il a été le plus bel homme de Paris. Madame Condorcet (Sophie Grouchy), grande connaisseuse, se l’adjugea, le bourgeois Fauriel eut la niaiserie de l’aimer, et en mourant, vers 1820, je crois, elle lui a laissé 1.200 francs de rente, comme à un laquais. Il a été profondément humilié. Je lui dis, quand il me donna dix pages pour l’Amour, aventures arabes: «Quand on a affaire à une princesse ou à une femme trop riche, il faut la battre, ou l’amour s’éteint.» Ce propos lui fit horreur, et il le dit sans doute à la petite mademoiselle Clarke, qui est faite comme un point d’interrogation, comme Pope. Ce qui fit que, peu après, elle me fit faire une réprimande par un nigaud de ses amis (M. Augustin Thierry, membre de l’Institut), et je la plantai là. Il y avait une jolie femme dans cette société, madame Belloc, mais elle faisait l’amour avec un autre point d’interrogation, noir et crochu, mademoiselle de M….; et, en vérité, j’approuve ces pauvres femmes.