CHAPITRE X
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 12 sur 50·Livre complet →
LE MAITRE DURAND
Je1 ne trouve aucune mémoire de la manière dont je fus délivré de la tyrannie Raillane. Ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent jésuite2, digne de succéder à mon père, ou un soldat crapuleux, coureur de filles et de cabarets. Le tempérament eût, comme chez Fielding, absolument voilé l’ignoble. Je serais donc l’une ou l’autre de ces deux aimables choses, sans mon excellent grand-père qui, à son insu, me communiqua son culte pour Horace, Sophocle, Euripide et la littérature élégante. Par bonheur, il méprisait tous les galants écrivains ses contemporains, je ne fus point empoisonné par les Marmontel, Dorat et autres canailles. Je ne sais pourquoi il faisait à tous moments des protestations de respect en faveur des prêtres, qui dans le fait lui faisaient horreur comme quelque chose de sale. Les voyant impatronisés dans son salon par sa fille Séraphie et mon père, son gendre, il était parfaitement poli à leur égard comme avec tout le monde. Pour parler de quelque chose, il parlait littérature et, par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu’il ne les aimât guère. Mais cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler3 le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. «Quoi, même l’abbé Fleury, leur historien, ils l’ignorent!» Je surpris un jour ce propos, qui redoubla ma confiance en lui.
1.Le chapitre X est le chapitre VIII du manuscrit (fol. 146 ter à 169; les feuillets 145, 146, 146 bis et 153 sont numérotés, mais laissés en blanc).—Écrit les 9 et 10 décembre 1835.
2.… faire de moi un excellent jésuite …—Ms.: «Tejé.»
3.… toutes les peines du monde à dissimuler …—Variante: «Cacher.»
Je découvris bientôt après qu’il se confessait fort rarement. Il était extrêmement poli envers la religion4 plutôt que croyant. Il eut été dévot s’il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille Henriette (M. le duc de Bro[glie] dit: «Il me semble que ma fille est en Amérique»), mais il n’était que triste et silencieux. Dès qu’il arrivait quelqu’un, par politesse il parlait et racontait des anecdotes.
4.… extrêmement poli envers la religion …—Ms.: «Gionré.»
Peut-être M. Raillane fut-il obligé de se cacher pour refus de serment à la Constitution civile du clergé. Quoi qu’il en soit, son éloignement fut pour moi le plus grand événement possible, et je n’en ai pas de souvenir.
Ceci constitue un défaut de ma tête, dont je découvre plusieurs exemples, depuis trois ans que m’est venue, sur l’esplanade de San Pietro in Montorio (Janicule), l’idée lumineuse que j’allais avoir cinquante5 ans et qu’il était temps de songer au départ, et auparavant de se donner le plaisir de regarder un instant en arrière. Je n’ai aucune mémoire des époques ou des moments où j’ai senti trop vivement. Une de mes raisons pour me croire brave, c’est que je me souviens avec une clarté parfaite des moindres circonstances des duels où je me suis trouvé engagé. A l’armée, quand il pleuvait, et que je marchais dans la boue, cette bravoure était suffisante tout juste; mais quand je n’avais pas été mouillé durant la nuit précédente, et que mon cheval ne glissait pas sous moi, la témérité la plus périlleuse était pour moi, à la lettre, un vrai plaisir. Mes camarades raisonnables devenaient sérieux et pâles, ou bien tout rouges, Mathis devenait plus gai, et Forisse plus raisonnable. C’est comme actuellement, je ne pense jamais à la possibilité of wanting of a thousand francs, ce qui me semble pourtant l’idée dominante, la grande pensée de mes amis de mon âge, qui ont une aisance dont je suis bien loin (par exemple, MM. Besan6, Kolon7, etc.); mais je m’égare. La grande difficulté d’écrire ces mémoires, c’est de n’avoir et de n’écrire juste que les souvenirs relatifs à l’époque que je tiens par les cheveux; par exemple, il s’agit maintenant des temps, évidemment moins malheureux, que j’ai passés sous le maître Durand.
5.… j’allais avoir cinquante ans …—Ms.: «25 x 2.»
6.… Besan …—Besançon, c’est-à-dire le baron de Mareste.
7.… Kolon …—Romain Colomb.
C’était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de toutes les manières, qui avait un grand fils de dix-huit ans fort aimable, que j’admirais de loin et qui plus tard fut, je pense, amoureux de ma sœur. Il n’y avait rien de moins jésuite8 et de moins sournois que ce pauvre M. Durand; de plus il était poli, vêtu avec une stricte économie, mais jamais salement. A la vérité, il ne savait pas un mot de latin, mais ni moi non plus, et cela n’était pas fait pour nous brouiller.
8.… rien de moins jésuite …—Ms.: «Tejé.»
Je savais par cœur le Selectæ e profanis, et surtout l’histoire d’Androclès et de son lion, je savais de même l’Ancien Testament et peut-être un peu de Virgile et de Cornélius Nepos. Mais si l’on m’eût donné, écrite en latin, la permission d’un congé de huit jours, je n’y eusse rien compris. Le malheureux latin fait par des modernes, le De Viris illustribus, où l’on parlait de Romulus, que j’aimais fort, était inintelligible pour moi. Hé bien! M. Durand était de même, il savait par cœur les auteurs qu’il expliquait depuis vingt ans, mais mon grand-père ayant essayé une ou deux fois de le consulter sur quelque difficulté de son Horace non expliqué par Jean Bond (ce mot faisait mon bonheur; au milieu de tant d’ennuis, quel plaisir de pouvoir rire de Jambon!), M. Durand ne comprenait pas même ce qui faisait l’objet de la discussion.
Ainsi la méthode était pitoyable et, si je le voulais, j’enseignerais le latin en dix-huit mois à un enfant d’une intelligence ordinaire. Mais n’était-ce rien que d’être accoutumé à manger de la vache enragée, deux heures le matin et trois heures le soir? C’est une grande question. (Vers 1819, j’ai enseigné l’anglais en vingt-six jours à M. Antonio Clerichetti, de Milan, qui souffrait sous un père avare. Le trentième jour, il vendit à un libraire sa traduction des interrogatoires de la princesse de Galles (Caroline de Brunswick), insigne catin que son mari, roi et prodiguant les millions, n’a pas pu convaincre de l’avoir fait ce que sont 95 maris sur 100.)
Donc, je n’ai aucune souvenance de l’événement qui me sépara de M. Raillane.
Après la douleur de tous les moments, fruit de la tyrannie de ce jésuite9 méchant, je me vois tout-à-coup établi chez mon excellent grand-père, couché dans un petit cabinet en trapèze à côté de sa chambre, et recevant des leçons de latin du bonhomme Durand qui venait, ce me semble, deux fois par jour, de dix à onze heures et de deux à trois. Mes parents tenaient toujours fermement au principe de ne pas me laisser avoir communication avec des enfants du commun. Mais les leçons de M. Durand avaient lieu en présence de mon excellent grand-père, en hiver dans sa chambre, au point M, en été dans le grand salon du côté de la terrasse, en M’, quelquefois en M” dans une antichambre où l’on ne passait presque jamais10.
9.… la tyrannie de ce jésuite …—Ms.: «Tejé.»
10.… dans une antichambre où l’on ne passait presque jamais.—En face, plan explicatif. Le point M est en face de la cheminée de la chambre de Henri Gagnon, laquelle était meublée du «magnifique lit de damas rouge de mon grand-père», de «son armoire,» d’une «magnifique commode en marqueterie, surmontée d’une pendule: Mars offrant son bras à la France; la France avait un manteau garni de fleurs de lis, ce qui plus tard donna de grandes inquiétudes». Cette chambre était éclairée, sur la grande cour, par une «unique fenêtre en magnifiques verres de Bohême. L’un d’eux, en haut, à gauche, étant fendu, resta ainsi dix ans». Le point M’ est près d’une des fenêtres du «grand salon à l’italienne»; le point M” est devant la fenêtre de l’antichambre du salon. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.)
Les souvenirs de la tyrannie Raillane m’ont fait horreur jusqu’en 1814; vers cette époque je les ai oubliés, les événements de la Restauration absorbaient mon horreur et mon dégoût. C’est ce dernier sentiment tout seul que m’inspirent les souvenirs du maître Durand à la maison, car j’ai aussi suivi son cours à l’École centrale, mais alors j’étais heureux, du moins comparativement, je commençais à être sensible au beau paysage formé par la vue des collines d’Eybens et d’Echirolles et par le beau pré anglais de la porte de Bonne, sur lesquels dominait la fenêtre de l’École, heureusement située au troisième étage du collège11; on réparait le reste12.
11.… située au troisième étage du collège …—La fortification passait alors derrière le collège, ou École centrale (aujourd’hui lycée de filles), lequel se trouvait non loin de la porte de Bonne. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)
12.… on réparait le reste.—Le fol. 153, numéroté par Stendhal, est resté en blanc.
Il paraît qu’en hiver M. Durand venait me donner leçon de sept heures du soir à huit. Du moins, je me vois sur une petite table éclairée par une chandelle, M. Durand presque en rang d’oignons13 avec la famille, devant le feu de mon grand-père, et par un demi à droite faisant face à la petite table où moi, H, étais placé14.
13.… presque en rang d’oignons …—Le seigneur d’Oignon. (Note de Stendhal.)
14.… la petite table où moi, H, étais placé.—Suit un plan de la position des personnages dans la chambre de Henri Gagnon, voisine de la salle-à-manger. Ils sont en demi-cercle autour de la cheminée, la table d’Henri est juste en face de cette cheminée, et placée obliquement.
C’est là que M. Durand commença à m’expliquer les Métamorphoses d’Ovide. Je le vois encore, ainsi que la couleur jaune ou racine de buis de la couverture du livre. Il me semble qu’à cause du sujet trop gai il y eut une discussion entre Séraphie, qui avait le diable au corps plus que jamais, et son père. Par amour de la belle littérature, il tint ferme et au lieu des horreurs sombres de l’Ancien Testament15, j’eus les amours de Pyrame et de Thisbé, et surtout Daphné changée en laurier. Rien ne m’amusa autant que ce conte. Pour la première fois de ma vie, je compris qu’il pouvait être agréable de savoir le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d’années.
15.. … l’Ancien Testament …—Ms.: «Ment-testa», selon la méthode anagrammatique chère à Stendhal.
Mais ici la chronologie de cette importante histoire demande: «Depuis combien d’années?»
En vérité, je n’en sais rien, j’avais commencé le latin à sept16 ans, en 1790. Je suppose que l’an VII de la République correspond à 1799 à cause du rébus:
16.… j’avais commencé le latin à sept ans …—Ms.: «17—10.»
Lancette
Laitue
Rat17
17.Lancette Laitue Rat.—«L’an VII les tuera». Après le mot «rat», Stendhal a fait un croquis très grossier représentant cet animal.
affiché au Luxembourg à propos du Directoire.
Il me semble qu’en l’an V j’étais à l’École centrale.
J’y étais depuis un an, car nous occupions la grande salle des mathématiques, au premier, quand arriva l’assassinat de Roberjot à Rastadt18. C’était peut-être en 1794 que j’expliquais les Métamorphoses d’Ovide. Mon grand-père me permettait quelquefois de lire la traduction de M. Dubois-Fontanelle, je crois, qui plus tard fut mon professeur.
18.… l’assassinat de Roberjot à Rastadt.—28 avril 1799.
Il me semble que la mort de Louis XVI, 21 janvier 1795, eut lieu pendant la tyrannie Raillane. Chose plaisante et que la postérité aura peine à croire, ma famille bourgeoise mais qui se croyait sur le bord de la noblesse, mon père surtout qui se croyait noble ruiné, lisait tous les journaux, suivait le procès du roi comme elle eut pu suivre celui d’un ami intime ou d’un parent.
Arriva la nouvelle de la condamnation; ma famille fut au désespoir absolument. «Mais jamais ils n’oseront faire exécuter cet arrêt infâme », disait-elle. «Pourquoi pas, pensais-je, s’il a trahi?»
J’étais dans le cabinet de mon père, rue des Veux-Jésuites, vers les sept heures du soir, nuit serrée, lisant à la lueur de ma lampe et séparé de mon père par une fort grande table19. Je faisais semblant de travailler, mais je lisais les Mémoires d’un homme de qualité de l’abbé Prévost, dont j’avais découvert un exemplaire tout gâté par le temps. La maison fut ébranlée par la voiture du courrier qui arrivait de Lyon et de Paris.
19.… séparé de mon père par une fort grande table.—Suit un plan indiquant les places respectives de Beyle et de son père. Celui-ci tournait le dos à son fils et était assis à son bureau, dans un angle de la pièce: «Mon père, placé à son bureau C et écrivant.»
«Il faut que j’aille voir ce que ces monstres auront fait», dit mon père en se levant.
«J’espère que le traître aura été exécuté», pensai-je. Puis je réfléchis à l’extrême différence de mes sentiments et de ceux de mon père. J’aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer sur la place Grenette de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens. (On voit que, quoique à peine âgé de dix20 ans, je n’étais pas fort loin du vrai.) Mais j’avouerai qu’il m’eût suffi de l’intérêt que prenaient au sort de Louis XVI M. le grand vicaire Rey et les autres prêtres, amis de la famille, pour me faire désirer sa mort. Je regardais alors, en vertu d’un couplet de chanson que je chantais quand je ne craignais pas d’être entendu par mon père ou ma tante Séraphie, qu’il était de devoir étroit de mourir pour la patrie quand il le fallait. Qu’était-ce que la vie d’un traître qui par une lettre secrète pouvait faire égorger un de ces beaux régiments que je voyais passer sur la place Grenette? Je jugeais la cause entre ma famille et moi, lorsque mon père rentra. Je le vois encore, en redingote de molleton blanc qu’il n’avait pas ôtée pour aller à deux pas de la porte.
20.… quoique à peine âgé de dix ans …—Ms.: «2 x 5.»
«C’en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l’ont assassiné.»
Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel, mais tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux21.
21.… tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux.—Ms.: «5 X 2» et «10 X 5 + 2».
Lorsqu’en décembre 1830 l’on n’a pas puni de mort cet insolent maraud de Peyronnet et les autres signataires des Ordonnances, j’ai dit des bourgeois de Paris: ils prennent l’étiolement de leur âme pour de la civilisation et de la générosité. Comment, après une telle faiblesse, oser condamner à mort un simple assassin?
Il me semble que ce qui se passe en 1835 a justifié ma prévision de 1830.
Je fus si transporté de ce grand acte de justice nationale que je ne pus pas continuer la lecture de mon roman, certainement l’un des plus touchants qui existent. Je le cachai, je mis devant moi le livre sérieux, probablement Rollin, que mon père me faisait lire, et je fermai les yeux pour pouvoir goûter en paix ce grand événement. C’est exactement ce que je ferais encore aujourd’hui, en ajoutant qu’à moins d’un devoir impérieux rien ne pourrait me déterminer à voir le traître que l’intérêt de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix pages des détails de cette soirée, mais si les lecteurs de 1880 sont aussi étiolés que la bonne compagnie de 1835, la scène comme le héros leur inspireront un sentiment d’éloignement profond et allant presque jusqu’à ce que les âmes de papier mâché appellent de l’horreur. Quant à moi, j’aurais beaucoup plus de pitié d’un assassin condamné à mort sans preuves tout-à-fait suffisantes que d’un King qui se trouverait dans le même cas. La death of a King coupable est toujours utile in terrorem pour empêcher les étranges abus dans lesquels la dernière folie produite par le pouvoir absolu jette ces gens-là. (Voyez l’amour de Louis XV pour les fosses récemment recouvertes dans les cimetières de campagne qu’il apercevait de sa voiture en promenant dans les environs de Versailles. Voyez la folie actuelle de la petite reine Dona Maria de Poctugal.)
La page que je viens d’écrire scandaliserait fort même mes amis de 1835. Je fus honni par le cœur chez Mme Bernonde, en 1829, pour avoir wished the death of the Duke of Bordeaux. M. Mignet même (aujourd’hui conseiller d’Etat) eut horreur de moi, et la maîtresse de la maison, que j’aimais (did like) parce qu’elle ressemblait à Cervantès, ne me l’a jamais pardonné, elle disait que j’étais souverainement immoral et fut scandalisée, en 1833, aux bains d’Aix, parce que madame la comtesse C…al22 prenait ma défense. Je puis dire que l’approbation des êtres que je regarde comme faibles m’est absolument indifférente. Ils me semblent fous, je vois clairement qu’ils ne comprennent pas le problème.
22.… madame la comtesse C…al….—Le reste du nom est en blanc.
Enfin, supposons que je sois cruel, hé bien, oui, je le suis, on en verra bien d’autres de moi si je continue à écrire.
Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a quarante-deux ans, j’allais à la chasse du bonheur précisément comme aujourd’hui, en d’autres termes plus communs, mon caractère était absolument le même qu’aujourd’hui. Tous les ménagements, quand il s’agit de la patrie, me semblent encore puérils.
Je dirais criminels, sans mon mépris sans bornes pour les êtres faibles. (Exemple: M. Félix Faure, pair de France, Premier Président, parlant à son fils, à Saint-Ismier, été 1828, de la mort de Louis XVI: «Il a été mis à mort par des méchants.» C’est le même homme qui condamne aujourd’hui, à la Chambre des Pairs, les jeunes et respectables fous qu’on appelle les conspirateurs d’avril. Moi, je les condamnerais à un an de séjour à Cincinnati (Amérique), pendant laquelle année je leur donnerais deux cents francs par mois.) Je n’ai un souvenir aussi distinct que de ma première communion, que mon père me fit faire à Claix, en présence du dévot charpentier Charbonot, de Cossey23, vers 1795.
23.… Cossey …—Hameau de Claix.
Comme, en 1793, le courrier mettait cinq grandes journées et peut-être six, de Paris à Grenoble, la scène du cabinet de mon père est peut-être du 28 ou 29 janvier, à sept heures du soir. A souper, ma tante Séraphie me fit une scène sur mon âme atroce, etc. Je regardais mon père, il n’ouvrait pas la bouche, apparemment de peur de se porter et de me porter aux dernières extrémités. Quelque cruel et atroce que je sois, du moins je ne passais pas pour lâche dans la famille. Mon père était trop Dauphinois et trop fin pour ne pas avoir pénétré, même dans son cabinet (à sept heures), la sensation d’un enfant de dix24 ans.
24.… la sensation d’un enfant de dix ans.—Ms.: «2 X 5.»
A douze ans, un prodige de science pour mon âge, je questionnais sans cesse mon excellent grand-père, dont le bonheur était de me répondre. J’étais le seul être à qui il voulût parler de ma mère. Personne dans la famille n’osait lui parler de cet être chéri. A douze ans donc, j’étais un prodige de science et, à vingt, un prodige d’ignorance.
De 1796 à 1799, je n’ai fait attention qu’à ce qui pouvait me donner les moyens de quitter Grenoble, c’est-à-dire aux mathématiques. Je calculais avec anxiété les moyens de pouvoir consacrer au travail une demi-heure de plus par jour. De plus j’aimais, et j’aime encore, les mathématiques pour elles-mêmes, comme n’admettant pas l’hypocrisie et le vague, mes deux bêtes d’aversion.
Dans cet état de l’âme, que me faisait une réponse sensée et développée de mon excellent grand-père renfermant une notice sur Sanchonioton, une appréciation des travaux de Court de Gebelin25, dont mon père, je ne sais comment, avait une belle édition in-4° (peut-être qu’il n’y en a pas d’in-12), avec une belle gravure représentant les organes de la voix chez l’homme?
25.… une appréciation des travaux de Court de Gebelin …—L’Histoire naturelle de la parole, de Court de Gebelin, parut en 1776, en un volume in-8°, accompagné de deux gravures.
A dix ans, je fis en grande cachette une comédie en prose, ou plutôt un premier acte. Je travaillais peu parce que j’attendais le moment du génie, c’est-à-dire cet état d’exaltation qui alors me prenait peut-être deux fois par mois. Ce travail était un grand secret, mes compositions m’ont toujours inspiré la même pudeur que mes amours. Rien ne m’eût été plus pénible que d’en entendre parler. J’ai encore éprouvé vivement ce sentiment en 1830, quand M. Victor de Tracy m’a parlé de Le Rouge et le Noir (roman en deux volumes).