Classiques.app

CHAPITRE XI

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 13 sur 50·Livre complet →

AMAR ET MERLINOT

Ce1 sont deux représentants du peuple qui un beau jour arrivèrent à Grenoble2 et quelque temps après publièrent une liste de 152 notoirement suspects (de ne pas aimer la République, c’est-à-dire le gouvernement de la patrie) et de 350 simplement suspects. Les notoirement devaient être placés en état d’arrestation; quant aux simplement, ils ne devaient être que simplement surveillés.

1.Le chapitre XI est le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol. 172 à 187).—Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais laissés en blanc.—En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon qu’après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans les Fastes de Marrast.»—Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10 décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.

2.… deux représentants … arrivèrent à Grenoble …—Amar et Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.

J’ai vu tout cela d’en bas, comme un enfant, peut-être qu’en faisant des recherches dans le journal du Département, s’il en existait un à cette époque, ou dans les archives, on trouverait tout le contraire quant aux époques, mais pour l’effet sur moi et la famille il est certain. Quoiqu’il en soit, mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect3.

3.… mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect.—Cependant ni l’un ni l’autre n’ont été ni obligés de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)—Les listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d’Amar et de Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle, homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon n’est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le 6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c’est donc pendant quinze mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement suspect.

La publication de ces deux listes fut un coup de foudre pour la famille. Je me hâte de dire que mon père n’a été délivré que le 6 thermidor (ah! voici une date. Délivré le 6 thermidor, trois jours avant la mort de Robespierre) et placé sur la liste pendant vingt-deux mois.

Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 17934. Enfin je trouve dans ma mémoire que mon père fut vingt-deux mois sur la liste et n’a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours5.

4.Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793.—La date est en blanc dans le manuscrit.

5.. … n’a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours.—Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais emprisonné.

Ma tante Séraphie montra dans cette occasion beaucoup de courage et d’activité. Elle allait voir les membres du Département, c’est-à-dire de l’administration départementale, elle allait voir les représentants du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze jours ou vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois.

Mon père attribue l’apparition de son nom sur la fatale liste à une ancienne rivalité d’Amar avec lui, lequel était aussi avocat, ce me semble6.

6.… Amar … avocat, ce me semble.—Amar (né à Grenoble le 11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.

Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans cesse le soir en famille, il m’échappa une naïveté qui confirma mon caractère atroce7. On exprimait en termes polis toute l’horreur qu’inspirait le nom d’Amar.

7.… qui confirma mon caractère atroce.—On lit en tête du fol. 175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travail of Life.» Et au verso du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au 13 décembre 1835.»

«Mais, dis-je, à mon père, Amar t’a placé sur la liste comme notoirement suspect de ne pas aimer la République, il me semble qu’il est certain que tu ne l’aimes pas.»

A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point de m’envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour lequel bientôt on vint avertir, personne ne m’adressa la parole. Je réfléchissais profondément. «Rien n’est plus vrai que ce que j’ai dit, mon père se fait gloire d’exécrer le nouvel ordre des choses (terme à la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»

Cette forme de raisonnement: Quel droit a-t-il? fut habituelle chez moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma mère, aigrirent mon caractère et m’ont fait ce que je suis.

Le lecteur remarquera sans doute que cette forme conduisait rapidement à la plus haute indignation.

Mon père, Chérubin Beyle, vint s’établir dans la chambre O, appelée chambre de mon oncle8. (Mon aimable oncle Romain Gagnon s’était marié aux Échelles, en Savoie, et quand il venait à Grenoble, tous les deux ou trois mois, à l’effet de revoir ses anciennes amies, il habitait cette chambre meublée avec magnificence en damas rouge— magnificence de Grenoble vers 1793.)

8.Mon père … vint s’établir dans la chambre O …—Au bas du fol. 176 est un plan de la partie de l’appartement Gagnon voisine de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette chambre s’ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le «jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé Jardin-de-Ville». Elle était voisine d’une «grande salle» où était un autel. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.)

On remarquera encore la sagesse de l’esprit dauphinois. Mon père appelait se cacher traverser la rue et venir coucher chez son beau-père, où l’on savait qu’il dînait et soupait depuis deux ou trois ans. La Terreur fut donc très douce et j’ajouterai hardiment fort raisonnable, à Grenoble. Malgré vingt-deux ans de progrès, la Terreur de 1815, ou réaction du parti de mon père, me semble avoir été plus cruelle. Mais l’extrême dégoût que 1815 m’a inspiré m’a fait oublier les faits, et peut-être un historien impartial serait-il d’un autre avis. Je supplie le lecteur, si jamais j’en trouve, de se souvenir que je n’ai de prétention à la véracité qu’en ce qui touche mes sentiments; quant aux faits, j’ai toujours eu peu de mémoire. Ce qui fait, par parenthèse, que le célèbre Georges Cuvier me battait toujours dans les discussions qu’il daignait quelquefois avoir avec moi dans son salon, les samedis, de 1827 à 1830.

Mon père, pour se soustraire à la persécution horrible, vint s’établir dans la chambre de mon oncle, O. C’était l’hiver, car il me disait: « Ceci est une glacière.»

Je couchais à côté de son lit dans un joli lit fait en cage d’oiseau et duquel il était impossible de tomber. Mais cela ne dura pas. Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre, de mon grand-père9.

9.Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon grand-père.—Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre en trapèze. Cette forme était nécessitée par l’escalier voisin. Le «trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».

Il me semble maintenant que ce fut seulement à l’époque Amar et Merlinot que je vins habiter le trapèze, j’y étais fort gêné par l’odeur de la cuisine de M. Reyboz ou Reybaud, épicier, provençal, dont l’accent me faisait rire. Je l’entendis souvent grommeler contre sa fille, horriblement laide, sans quoi je n’eusse pas manqué d’en faire la dame de mes pensées. C’était là ma folie et elle a duré longtemps, mais j’eus toujours l’habitude d’une discrétion parfaite que j’ai retrouvée dans le tempérament mélancolique de Cabanis.

Je fus bien étonné, en voyant mon père de plus près dans la chambre de mon oncle, de trouver qu’il ne lisait plus Bourdaloue, Massillon ou sa Bible de Sacy en vingt-deux volumes. La mort de Louis XVI l’avait jeté, ainsi que beaucoup d’autres, dans l’Histoire de Charles Ier de Hume; comme il ne savait pas l’anglais, il lisait la traduction, unique alors, d’un M. Belot, ou président Belot. Bientôt mon père, variable et absolu dans ses goûts, fut tout politique. Je ne voyais dans mon enfance que le ridicule du changement, aujourd’hui je vois le pourquoi. Peut-être que l’abandon de toute autre idée avec lequel mon père suivait ses passions (ou ses goûts) en faisait un homme un peu au-dessus du vulgaire.

Le voilà donc tout Hume et Smolett et voulant me faire goûter ces livres comme, deux ans plus tôt, il avait voulu me faire adorer Bourdaloue. On juge de la façon dont fut accueillie cette proposition de l’ami intime de mon ennemie Séraphie.

La haine de cette aigre dévote redoubla quand elle me vit établi chez son père sur le pied de favori. Nous avions des scènes horribles ensemble, car je lui tenais tête fort bien, je raisonnais et c’est ce qui la mettait en fureur.

Mesdames Romagnier et Colomb, de moi tendrement aimées, mes cousines, femmes alors de trente-six ou quarante ans, et la seconde mère de M. Romain Colomb, mon meilleur ami (qui par sa lettre du . . décembre 1835, reçue hier, me fait une scène à l’occasion de la Préface de de Brosses, mais n’importe), venaient faire la partie de ma tante Elisabeth. Ces dames étaient étonnées des scènes que j’avais avec Séraphie, lesquelles allaient souvent jusqu’à interrompre le boston, et je croyais voir évidemment qu’elles me donnaient raison contre cette folle.

En pensant sérieusement à ces scènes depuis leur époque, 1793, ce me semble, je les expliquerais ainsi: Séraphie, assez jolie, faisait l’amour10 avec mon père et haïssait passionnément en moi l’être qui mettait un obstacle moral ou légal à leur mariage. Reste à savoir si en 1793 l’autorité ecclésiastique eût permis un mariage entre beau-frère et belle-sœur. Je pense que oui, Séraphie était du premier sanhédrin dévot de la ville avec une Mme Vignon, son amie intime.

10.Séraphie, assez jolie, faisait l’amour …—Italianisme à ôter. (Note de Stendhal.)

Pendant ces scènes violentes, qui se renouvelaient une ou deux fois par semaine, mon grand-père ne disait rien, j’ai déjà averti qu’il avait un caractère à la Fontenelle, mais au fond je devinais qu’il était pour moi. Raisonnablement, que pouvait-il y avoir de commun entre une demoiselle de vingt-six ou trente ans et un enfant de dix ou douze ans?

Les domestiques, savoir: Marion, Lambert d’abord et puis l’homme qui lui succéda, étaient de mon parti. Ma sœur Pauline, jolie jeune fille qui avait trois ou quatre ans de moins que moi, était de mon parti. Ma seconde sœur, Zénaïde (aujourd’hui madame Alexandre Mallein), était du parti de Séraphie et était accusée par Pauline et moi d’être son espion auprès de nous.

Je fis une caricature dessinée à la mine de plomb sur le plâtre du grand passage de la salle à manger aux chambres de la Grenette, dans l’ancienne maison de mon grand-père. Zénaïde était représentée dans un prétendu portrait qui avait deux pieds de haut, au-dessous j’écrivis:

Caroline-Zénaïde B…, rapporteuse.

Cette bagatelle fut l’occasion d’une scène abominable et dont je vois encore les détails. Séraphie était furieuse, la partie fut interrompue. Il me semble que Séraphie prit à partie mesdames Romagnier et Colomb. Il était déjà huit heures. Ces dames, justement offensées des incartades de cette folle et voyant que ni son père (M. Henri Gagnon) ni sa tante (ma grand’tante Elisabeth) ne pouvaient ou n’osaient lui imposer silence, prirent le parti de s’en aller. Ce départ fut le signal d’un redoublement dans la tempête. Il y eut quelque mot sévère de mon grand-père ou de ma tante; pour repousser Séraphie voulant s’élancer sur moi, je pris une chaise de paille que je tins entre nous, et je m’en fus à la cuisine, où j’étais bien sûr que la bonne Marion, qui m’adorait et détestait Séraphie, me protégerait.

A côté des images les plus claires, je trouve des manques dans ce souvenir, c’est comme une fresque dont de grands morceaux seraient tombés. Je vois Séraphie se retirant de la cuisine et moi faisant la conduite à l’ennemi le long du passage. La scène avait eu lieu dans la chambre de ma tante Elisabeth.

Je me vois et je vois Séraphie au point S11. Comme j’aimais beaucoup la cuisine, occupée par mes amis Lambert et Marion et la servante de mon père, qui avaient le grand avantage de n’être pas mes supérieurs, là seulement je trouvais la douce égalité et la liberté. Je profitai de la scène pour ne pas paraître jusqu’au souper. Il me semble que je pleurai de rage pour les injures atroces (impie, scélérat, etc.) que Séraphie m’avait lancées, mais j’avais une honte amère de mes larmes.

11.Je me vois et je vois Séraphie au point S.—Suit un plan des lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à travers la chambre d’Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et la cuisine. Le point S est situé dans le passage.

Je m’interroge depuis une heure pour savoir si cette scène est bien vraie, réelle, ainsi que vingt autres qui, évoquées des ombres, reparaissent un peu, après des années d’oubli; mais oui, cela est bien réel, quoique jamais dans une autre famille je n’aie rien observé de semblable. Il est vrai que j’ai vu peu d’intérieurs bourgeois, le dégoût m’en éloignait et la peur que je faisais par mon rang ou mon esprit (je demande pardon de cette vanité) empêchaient peut-être que de telles scènes eussent lieu en ma présence. Enfin, je ne puis douter de la réalité de celle de la caricature de Zénaïde et de plusieurs autres. Je triomphais surtout quand mon père était à Claix, c’était un ennemi de moins, et le seul réellement puissant.

«Indigne enfant, je te mangerais!» me dit un jour mon père en s’avançant sur moi furieux; mais il ne m’a jamais frappé, ou tout au plus deux ou trois fois. Ces mots: indigne enfant, etc., me furent adressés un jour que j’avais battu Pauline qui pleurait et faisait retentir la maison.

Aux yeux de mon père j’avais un caractère atroce, c’était une vérité établie par Séraphie et sur des faits: l’assassinat de Mme Chenavaz, mon coup de dent au front de Mme Pison-Dugalland, mon mot sur Amar. Bientôt arriva la fameuse lettre anonyme signée Gardon. Mais il faut des explications pour comprendre ce grand crime. Réellement ce fut un méchant tour, j’en ai eu honte pendant quelques années, quand je songeais encore à mon enfance avant ma passion pour Mélanie, passion qui finit en 1805, quand j’eus vingt-deux12 ans. Aujourd’hui que l’action d’écrire ma vie m’en fait apparaître de grands lambeaux, je trouve fort bien la tentative Gardon.

12.… quand j’eus vingt-deux ans.—Ms.: «11 x 2.»