CHAPITRE XL
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 42 sur 50·Livre complet →
Madame1 Le Brun, aujourd’hui marquise de [Graves]2, m’a dit que tous les habitants de ce petit salon étaient étonnés de mon silence complet.
1.Le chapitre XL est le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à 674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1er mars 1836.
2.Madame Le Brun, aujourd’hui marquise de Graves …—Le nom a été laissé en blanc par Stendhal.
Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait, quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour Bradamante! Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure politique, c’était le seul moyen de conserver un peu de dignité personnelle.
Si jamais je revois cette femme d’esprit, il faut que je la presse de questions pour qu’elle me dise. ce que j’étais alors. En vérité, je l’ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par cette machine. Comme j’ai toujours creusé les mêmes idées depuis, comment savoir où j’en étais alors? Le puits avait dix pieds de profondeur, chaque année j’ai ajouté cinq pieds; maintenant, à cent quatre-vingt-dix pieds, comment avoir l’image de ce qu’il était en février 1800, quand il n’avait que dix pieds?
On admirait mon cousin Marc (mon chef de bureau au Commerce), l’être prosaïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures, chez M. Daru, rue de Lille, n° 505, il remontait à pied pour aller manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.
Cette simplicité, cette naïveté de gourmandise, qui me feraient rire aujourd’hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d’étonnement en 1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette abominable humidité de Paris, que j’exécrais, pour aller manger de ces petits pâtés. Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup pour la gloire. Le plaisir fut pire que le mal, et la gloire aussi, apparemment; si l’on s’en occupa, on dut y voir une plate imitation. J’étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j’eusse été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.
Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse, car je perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d’acheter une perruque et mon ami Edmond Cardon3 ne manqua pas de la jeter sur la corniche d’une porte, un soir, dans le salon de sa mère.
3.… mon ami Edmond Cardon …—Sur Edmond Cardon, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 479-480.
Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d’un ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme de chambre de la reine Marie-Antoinette.
Quel contraste entre Cardon et moi! et pourtant nous nous liâmes. Nous avons été amis du temps de la bataille de Marengo, il était alors aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrit jusqu’en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant, se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent par alliance. Il n’était compromis en rien, ce fut exactement folie éphémère, causée par l’extrême vanité de courtisan de s’être vu un maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l’énergie féroce de ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s’appelle M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris.
Ah! qu’un bon conseil m’eût fait de bien alors! Que ce même conseil m’eût fait de bien en 1821! Mais du diable, jamais personne ne me l’a donné. Je l’ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et d’ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J’ai vu clairement depuis que c’est le sine qua non à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de vérité et d’originalité dans mes pensées littéraires.
Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m’avait dit, en janvier 1800:
«Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d’y aller tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d’être aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à tout. L’essentiel est la constance et être un des fidèles tous les mardis.»
Voilà ce qui m’a éternellement manqué. Voilà le sens de l’exclamation de M. Delécluze (des Débats, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus d’éducation!»
Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise, firent beaucoup d’effet; par exemple, chez lui: «Bossuet … c’est de la blague sérieuse.»
En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au premier étage chez Mme Cardon, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d’avoir la protection de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru, commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire. J’explique ainsi la liaison aujourd’hui et j’ai tort, faute d’expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le lecteur de ne pas s’arrêter à ces explications qui m’échappent en 1836; c’est du roman plus ou moins probable, ce n’est plus de l’histoire.
J’étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le salon de Mme Cardon, en janvier 1800.
On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans cesse. La pauvre Mme Cambon n’y venait pas toujours; cette folie offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.
M. Daru (depuis ministre) venait de publier la Cléopédie, je crois, un petit poème dans le genre jésuitique, c’est-à-dire dans le genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant; il y a bien trente ans que je ne l’ai lu.
M. Daru qui au fond n’avait pas d’esprit (mais je devine cela, en grand secret, seulement en écrivant ceci), était trop fier d’être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, et n’était pas si vide que cela nous semble aujourd’hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m’apprit avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.
Comme il revenait d’une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n’était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de 1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.
M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l’escalier par la fille qui détachait ses jupons.
«J’ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»
Quelque temps après, il me conduisit à une des séances d’une des Sociétés qu’il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l’axe de la rue Richelieu, à quarante pas plus au couchant.
Il était sept heures et demie du soir, les salles étaient peu illuminées. La poésie me fit horreur: quelle différence avec l’Arioste et Voltaire! Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j’avais déjà!), mais j’admirais fort et avec envie la gorge de Mme Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis; elle était alors femme d’un pauvre diable de chirurgien herniaire, et je lui ai parlé chez Mme la comtesse Beugnot, quand elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage, précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant, pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince nullement trompé, mais sachant tout et s’y soumettant; et il avait raison.
J’allai au Louvre chez Renault, l’auteur de l’Education d’Achille, plat tableau, gravé par l’excellent Berwick, et je fus élève de son Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de chaise, etc., m’étonnèrent fort, et j’ignorais parfaitement4 tous ces usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus paraître avare.
4.… j’ignorais parfaitement …—Variante: «Profondément.»
Je promenais partout mon effroyable désappointement.
Trouver plat et détestable ce Paris, que je m’étais figuré le souverain bien! Tout m’en déplaisait, jusqu’à la cuisine qui n’était pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m’avait5 semblé la réunion de tout ce qui était mal.
5.… qui m’avait semblé …—Ms.: «M’était.»
Pour m’achever, la peur d’être forcé de passer un examen pour l’Ecole me faisait haïr mes chères mathématiques.
Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait: «Puisque, d’après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même aujourd’hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les cours qu’ils suivent.»
M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et obtenir des exceptions.
Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru pour reprendre l’étude des mathématiques. Mes parents m’annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre; mon excellent grand-père m’adorait et d’ailleurs j’étais son ouvrage, au fond je n’avais eu de maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche qui trouve une mort noire dans du lait blanc.
Tel était l’esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j’étais fait pour avoir cet esprit-là et pour admirer la Cléopédie6 du comte Daru et l’esprit de l’Académie française. Aurait-ce été7 un mal? J’aurais eu des succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l’argent, mais mes ouvrages seraient bien plus plats et bien mieux écrits qu’ils sont8. Je crois que l’affectation, qu’on appelle bien écrire en 1825-1836, sera bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances de l’esprit. Le gouvernement fort et violent de Napoléon (dont j’aimai tant la personne) n’a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger) a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième? Aura-t-il plus …
6.… la Cléopédie …—Ms.: «Ciropédie.»
7.Aurait-ce été …—Variante: «Etait-ce.»
8.… mieux écrits qu’ils sont.—Ms.: «De ce qu’ils sont.»
Mais je m’égare; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons la plume d’une main et l’épée de l’autre (en écrivant ceci j’attends la nouvelle de l’exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars 1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées à des ministres dont je ne sais pas le nom).
Revenons à janvier ou février 1800. Réellement, j’avais l’expérience d’un enfant de neuf ans et probablement un orgueil du diable. J’avais été réellement l’élève le plus remarquable de l’Ecole centrale. De plus, ce qui valait bien mieux, j’avais des idées justes sur tout, j’avais énormément lu, j’adorais la lecture: un livre nouveau, à moi inconnu, me consolait de tout.
Mais la famille Daru, malgré les succès de l’auteur de la traduction d’Horace, n’était pas du tout littéraire, c’était une famille de courtisans de Louis XIV tels que les dépeint Saint-Simon. On n’aimait dans M. Daru fils aîné que le fait de son succès, toute discussion littéraire eût été un crime politique, comme tendant à mettre en doute la gloire de la maison.
Un des malheurs de mon caractère est d’oublier le succès et de me rappeler profondément mes sottises. J’écrivis vers février 1800 à ma famille: «Mme Cambon exerce l’empire de l’esprit, et Mme Rebuffel celui des sens.»
Quinze jours après, j’eus une honte profonde de mon style et de la chose.
C’était une fausseté, c’était bien pis encore, c’était une ingratitude. S’il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c’était le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel, qui habitait le premier étage de la maison, qui me donnait une chambre au second; ma chambre était, ce me semble, au-dessus du salon de Mme Rebuffel. Mon oncle Gagnon m’avait raconté comme quoi il l’avait émue à Lyon en admirant son joli pied et l’engageant à le placer sur une malle pour le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon, M. Rebuffel eût surpris mon oncle dans une position peu équivoque.
Mme Rebuffel, ma cousine, avait une fille, Adèle, qui annonçait beaucoup d’esprit; il me semble qu’elle n’a pas tenu parole. Après nous être un peu aimés (amours d’enfants), la haine et puis l’indifférence ont remplacé les enfantillages, et je l’ai entièrement perdue de vue depuis 1804. Le journal de 1835 m’a appris que son sot mari, M. le baron Auguste Petiet9, le même qui m’a donné un coup de sabre au pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à l’Ecole polytechnique.
9.… M. le baron Auguste Petiet …—Fils de l’ancien ministre de la guerre, qui fut adjoint à Berthier pour administrer la Lombardie, en 1800. Il semble que l’observation de Stendhal soit inexacte: Augustin, dit Auguste Petiet (né en 1784) était en 1836 général de brigade et ne mourut qu’en 1858.—Cf. A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 48-49.
Etait-ce en 1800 que Mme Rebuffel avait pour amant M. Chieze, gentilhomme assez empesé de Valence, en Dauphiné, ami de ma famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu’en 1803? Etait-ce en 1800 ou 1803 que l’excellent Rebuffel, homme de cœur et d’esprit, homme à jamais respectable à mes yeux, me donnait à dîner dans la rue Saint-Denis, au roulage qu’il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa maîtresse?
Quelle différence pour moi si mon grand-père Gagnon avait eu l’idée de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru! M. Rebuffel était neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept à huit ans, et, à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu’il me racontait, alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je comparais le ton qu’il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.
M. Rebuffel eût tout fait de moi, j’aurais été plus sage si le hasard m’avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir à la pointe de l’épée. Quel océan de sensations violentes j’ai eues en ma vie, et surtout à cette époque!
J’en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais dans quel sens? Que désirais-je avec passion? Je ne m’en souviens plus.
M. Daru fils aîné (je l’appellerai le comte Daru, malgré l’anachronisme: il ne fut comte que vers 1809, je crois, mais j’ai l’habitude de l’appeler ainsi), le comte Daru donc, si l’on veut me permettre de l’appeler ainsi, était en 1809 secrétaire général du ministère de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer qu’il en parlait sans cesse et avait toujours de l’humeur en venant dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d’un bœuf, excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son bureau; dans le fait, tout était à réorganiser et l’on préparait en secret la campagne de Marengo.
Je vais naître, comme dit Tristram Shandy; et le lecteur va sortir des enfantillages.
Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et me fit frémir; il me dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la Guerre.»Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence farouche de l’extrême timidité.
Le lendemain matin, je marchais à côté du comte Daru, que j’admirais mais qui me faisait frémir, et jamais je n’ai pu m’accoutumer à lui, ni, ce me semble, lui à moi. Je me vois marchant le long de la rue Hillerin-Bertin10, fort étroite alors. Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions ensemble11?
10.… la rue Hillerin-Bertin …—Cette rue a perdu son nom. Elle est représentée aujourd’hui par la portion de la rue de Bellechasse située entre les rues de Grenelle et de Varenne.
11.Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions ensemble?—Suit un plan indiquant la place occupée par Stendhal dans un bureau du ministère de la guerre, en H ou en H’, près d’une fenêtre donnant sur les tilleuls du jardin.
Je ne vois que ma place, à ma table, en H ou en H’; à celui de ces deux bureaux que je n’occupais pas était M. Mazoyer, auteur de la tragédie de Thésée, pâle imitation de Racine.
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