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CHAPITRE XLI

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 43 sur 50·Livre complet →

Au1 bout du jardin étaient de malheureux tilleuls taillés de près, derrière lesquels nous allions pisser. Ce furent les premiers amis que j’eus à Paris. Leur sort me fit pitié: être ainsi taillés! Je les comparais aux beaux tilleuls de Claix, qui avaient le bonheur de vivre au milieu des montagnes.

1.Le chapitre XLI est le chapitre XXXVI du manuscrit (fol. 675 à 696). Ecrit à Cività-Vecchia les 1er, 3 et 4 mars 1836. Le 2 mars, «métier: quatre lettres au Ministère».

Mais aurais-je voulu retourner dans ces montagnes?

Oui, ce me semble, si j’avais dû n’y pas retrouver mon père, et y vivre avec mon grand-père, à la bonne heure, mais libre.

Voilà à quel point mon extrême passion pour Paris était tombée. Et il m’arrivait de dire que le véritable Paris était invisible à mes yeux. Les tilleuls du ministère de la guerre rougirent par le haut. M. Mazoyer, sans doute, me rappela le vers de Virgile:

Nunc erusbescit ver.

Ce n’est pas cela, mais je me le rappelle en écrivant pour la première fois depuis trente-six ans; Virgile me faisait horreur au fond, comme protégé par les prêtres2 qui venaient dire la messe et me parler de latin chez mes parents. Jamais, malgré tous les efforts de ma raison, Virgile ne s’est relevé pour moi des effets de cette mauvaise compagnie.

2.… protégé par les prêtres …—Ms.: «Trepr.»

Les tilleuls prirent des bourgeons. Enfin ils eurent des feuilles, je fus profondément attendri; j’avais donc des amis à Paris!

Chaque fois que j’allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du jardin, mon âme était rafraîchie par la vue de ces amis. Je les aime encore après trente-six ans de séparation.

Chaque fois que j’allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du jardin, mon âme était rafraîchie par la vue de ces amis. Je les aime encore après trente-six ans de séparation.

Mais ces bons amis existent-ils? On a tant bâti dans ce quartier! Peut-être le ministère où je pris la plume officielle pour la première fois est-il encore le ministère rue de l’Université, vis-à-vis la place dont j’ignore le nom?

Là, M. Daru m’établit à un bureau et me dit de copier une lettre. Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que la présente; mais il découvrit que j’écrivais cela par deux l: cella.

C’était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui discutait le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble!!

J’admire aujourd’hui, mais aujourd’hui seulement, la bonté de toute cette famille Daru. Que faire d’un animal si orgueilleux et si ignorant?

Et le fait est pourtant que j’attaquais très bien Racine dans mes conversations avec M. Mazoyer. Nous étions là quatre commis, et les deux autres, ce me semble, m’écoutaient, quand j’escarmouchais avec M. Mazoyer.

J’avais une théorie intérieure que je voulais rédiger sous le titre de: Filosofia nova, titre moitié italien, moitié latin. J’avais une admiration vraie, sentie, passionnée pour Shakespeare, que pourtant je n’avais vu qu’à travers les phrases lourdes et emphatiques de M. Letourneur et de ses associés.

L’Arioste avait aussi beaucoup de pouvoir sur mon cœur (mais l’Arioste de M. de Tressan, père de l’aimable capitaine jouant de la clarinette, qui avait contribué à me faire apprendre à lire, extrême plat ultra et maréchal de camp vers 1820).

Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d’admirer la Cléopédie3 du comte Daru et bientôt après l’abbé Delille, c’était cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond, réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que m’avaient donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puérile de Voltaire et de son école. Là-dessus, quand j’osais parler, j’étais tranchant jusqu’au fanatisme, car je ne faisais aucun doute4 que tous les hommes bien portants et non gâtés par une mauvaise éducation littéraire ne pensassent comme moi. L’expérience m’a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu’elle peut avoir naturellement, par l’auteur à la mode; c’était Voltaire en 1788, Walter Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd’hui 1836? Heureusement, personne.

3.… la Cléopédie …—Ms.: «Ciropédie.»

4.… je ne faisais aucun doute …—Variante: «Je ne doutais pas.»

Cet amour pour Shakespeare, l’Arioste, et la Nouvelle-Héloïse au second rang, qui étaient les maîtres de mon cœur littéraire à mon arrivée à Paris à la fin de 1799, me préserva du mauvais goût (Delille, moins la gentillesse) qui régnait dans les salons Daru et Cardon, et qui était d’autant plus dangereux pour moi, d’autant plus contagieux, que le comte Daru était un auteur produisant actuellement et que sous d’autres rapports tout le monde admirait et que j’admirais moi-même. Il venait d’être ordonnateur en chef, je crois, de cette armée d’Helvétie qui venait de sauver la France à Zurich sous Masséna. M. Daru le père nous répétait sans cesse que le général Masséna disait à tout le monde, en parlant de M. Daru: «Voilà un homme que je puis présenter à mes amis et à mes ennemis.»

Pourtant Masséna, de moi bien connu, était voleur comme une pie, ce qui veut dire par instinct, on parle encore de lui à Rome (ostensoir de la famille Doria, à Sainte-Agnès, place Navone, je crois), et M. Daru n’a jamais volé un centime.

Mais, grand Dieu, quel bavardage! Je ne puis arriver à parler de l’Arioste, dont les personnages, palefreniers et portefaix par la force, m’ennuient tellement aujourd’hui. De 1796 à 1804, l’Arioste ne me faisait pas sa sensation propre. Je prenais tout-à-fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l’émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement qu’après un passage comique.

De là mon amour presque exclusif pour l’opera buffa, de là l’abîme qui sépare mon âme de celle de M. le baron Poitou (voir à la fin du volume la préface de de Brosses qui a fâché Colomb) et de tout le vulgaire de 1830, qui ne voit le courage que sous la moustache.

Là seulement, dans l’opera buffa, je puis être attendri jusqu’aux larmes. La prétention de toucher qu’a l’opera séria à l’instant fait cesser pour moi la possibilité de l’être. Même dans la vie réelle, un pauvre qui demande l’aumône avec des cris piteux, bien loin de me faire pitié, me fait songer, avec toute la sévérité philosophique possible, à l’utilité d’une maison pénitentiaire.

Un pauvre qui ne m’adresse pas la parole, qui ne pousse pas des cris lamentables et tragiques, comme c’est l’usage à Rome, et mange une pomme en se traînant à terre, comme le cul-de-jatte d’il y a huit jours, me touche presque jusqu’aux larmes à l’instant.

De là mon complet éloignement pour la tragédie, mon éloignement jusqu’à l’ironie pour la tragédie en vers.

Il y a une exception pour cet homme simple et grand, Pierre Corneille, suivant moi immensément supérieur à Racine, ce courtisan rempli d’adresse et de bien-dire. Les règles d’Aristote, ou prétendues telles, étaient un obstacle ainsi que les vers pour ce poète original. Racine n’est original, aux yeux des Allemands, Anglais, etc., que parce qu’ils n’ont pas eu encore une cour spirituelle, comme celle de Louis XIV, obligeant tous les gens riches et nobles d’un pays à passer tous les jours huit heures ensemble dans les salons de Versailles.

La suite des temps portera les Anglais, Allemands, Américains et autres gens à argent ou revenu antilogique, à comprendre l’adresse courtisane de Racine, même l’ingénue la plus innocente, Junie ou Aricie, et confite en adresse d’honnête catin; Racine n’a jamais pu faire une Mlle de La Vallière, mais toujours une fille extrêmement adroite et peut-être physiquement vertueuse, mais certes pas moralement. Vers 1900, peut-être que les Allemands, Américains, Anglais, arriveront à comprendre tout l’esprit courtisanesque de Racine. Un siècle peut-être après, ils arriveront à sentir qu’il n’a jamais pu faire une La Vallière.

Mais comment ces gens faibles pourront-ils apercevoir une étoile tellement rapprochée du soleil? L’admiration de ces rustres polis et avares pour la civilisation qui donnait un vernis charmant même au maréchal de Boufflers (mort vers 17125), qui était un sot, les empêchera de sentir le manque total de simplicité et de naturel chez Racine, et à comprendre ce vers de Camille:

Tout ce que je voyais me semblait Curiace.

5.… maréchal de Boufflers (mort vers 1712) …—Le maréchal de Boufflers est mort en 1711.

Que j’écrive cela à cinquante-trois ans6, rien de plus simple, mais que je le sentisse en 1800, que j’eusse une sorte d’horreur pour Voltaire et l’affectation gracieuse d’Alzire, avec mon mépris si voisin de la haine pour lui et à si bon droit, voilà ce qui m’étonne, moi, élève de M. Gagnon, qui s’estimait pour avoir été trois jours l’hôte de Voltaire à Ferney, moi élevé au pied du petit buste de ce grand homme, monté sur un pied d’ébène.

6.Que j’écrive cela à cinquante-trois ans …—Ms.: «5 X 10 + √9»

Est-ce moi ou le grand homme qui suis sur le pied d’ébène?

Enfin, j’admire ce que j’étais littérairement en février 1800, quand j’écrivais: cella7.

7.… quand j’écrivais: cella.—Un tiers du fol. 685 a été laissé en blanc par Stendhal.

M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d’autres comme homme de travail, comme avocat consultant, n’avait pas l’esprit qu’il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.

M. Mazoyer, le commis mon voisin, qui apparemment s’ennuyait moins de ma folie mélangée d’orgueil que de la stupidité des deux autres commis à 2.500 francs, fit quelque cas de moi, et j’y fus indifférent. Je regardais tout ce qui admirait cet adroit courtisan nommé Racine comme incapable de voir et de sentir le vrai beau qui, à mes yeux, était la naïveté d’Imogène s’écriant:

«Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même!»

Les injures adressées à Shakespeare par M. Mazoyer, et avec quel mépris, en 1800, m’attendrissaient jusqu’aux larmes en faveur de ce grand poète. Dans la suite, rien ne m’a fait adorer madame Dembowski8 comme les critiques que faisaient d’elle les prosaïques de Milan. Je puis nommer cette femme charmante, qui pense à elle aujourd’hui? Ne suis-je pas le seul peut-être, après onze ans qu’elle a quitté la terre? J’applique ce même raisonnement à la comtesse Alexandrine Petit. Ne suis-je pas aujourd’hui son meilleur ami, après vingt-deux ans? Et quand ceci paraîtra (si jamais un libraire ne craint pas de perdre son temps et son papier!), quand ceci paraîtra après ma mort à moi, qui songera encore à Métilde et à Alexandrine? Et malgré leur modestie de femme et cette horreur d’occuper le public que je leur ai vue, si elles voient public ce livre du lieu où elles sont, n’en seront-elles pas bien aises?

8.… madame Dembowski …—Métilde. Voir contexte et aussi le chapitre Ier.

For who to dumb forgetfulness a prey9 n’est pas bien aise, après tant d’années, de voir prononcer son nom par une bouche amie?

9.For who to dumb forgetfulness a prey …—Vers de Gray (Elégies, 1750, stance XXII), dont le sens est: Qui tombe en proie à l’oubli silencieux …

Mais où diable en étais-je?—A mon bureau, où j’écrivais cela, cella10.

10.A mon bureau, où j’écrivais cela, cella.—Suit un plan du bureau du ministère de la guerre où travaillaient M. Mazoyer, Beyle et les deux autres commis. «J’étais au bureau H ou H’, les deux commis communs en A et B.»

Pour peu que le lecteur ait l’âme commune, il s’imaginera que cette digression a pour but de cacher ma honte d’avoir écrit cella. Il se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me souviens, après tant d’années et d’événements, que du sourire de la femme que j’aimais. L’autre jour, j’avais oublié la couleur d’un des uniformes que j’ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole, ce que c’est qu’un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet de l’attention de la nation, comme l’armée de Napoléon?

Aujourd’hui, grâce au ciel, la Tribune a obscurci l’Armée.

Décidément, je ne puis me rappeler la rue où était situé ce bureau dans lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C’était au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardin. Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru, allant à son bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison n° 505, au coin de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons écrivains de 1800.

Quelle différence pour moi, si M. Daru m’avait dit: «Quand vous avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire, et ensuite à la couleur de réprimande ou d’ordre que le ministre qui signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez hardiment.»

Au lieu de cela, je tâchais d’imiter la forme des lettres de M. Daru, il répétait trop souvent le mot en effet, et moi je farcissais mes lettres de en effet.

Qu’il y a loin de là aux grandes lettres que j’inventais à Vienne, en 1809, ayant une vérole11 horrible, le soin d’un hôpital de 4.000 blessés (l’oiseau vole), une maîtresse que j’enfilais et une maîtresse que j’adorais! Tout ce changement s’est opéré par mes seules réflexions, M. Daru ne m’a jamais donné d’autre avis que sa colère quand il biffait mes lettres.

11.… ayant une vérole horrible …—Ms.: «Rolevé.» —La maladie de Stendhal dut se déclarer dans le courant de 1808. Dans les papiers conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble se trouve (R 5896, vol. XV, fol. 195) une ordonnance du docteur Richerand, datée du 14 décembre 1808, contenant de minutieuses prescriptions contre des manifestations syphilitiques chez son client. L’ordonnance se termine ainsi: «Ce traitement suivi avec exactitude durant six semaines détruira les excroissances et fera disparaître la fièvre lente qui revient chaque soir. Paris, le 14 décembre 1808. RICHERAND, Professeur de l’Ecole spéciale de Médecine, etc.»

Le bon Martial Daru était toujours avec moi sur le ton plaisant. Il venait souvent au bureau de la Guerre; c’était la Cour pour un commissaire des guerres. Il avait la police de l’hôpital du Val-de-Grâce, ce me semble, en 1800, et sans doute M. le comte Daru, la meilleure tête de ce ministère en 1800 (ce n’est pas beaucoup dire), avait le secret de l’armée de réserve. Toutes les vanités du corps des commissaires des guerres étaient en ébullition pour la création du corps et, bien plus, pour la fixation de l’uniforme des Inspecteurs aux Revues.

Il me semble que je vis alors le général Olivier, avec sa jambe de bois, récemment nommé Inspecteur en chef aux Revues. Cette vanité, portée au comble par le chapeau brodé et l’habit rouge, était la base de la conversation dans les maisons Daru et Cardon. Edmond Cardon, poussé par une mère habile12 et qui flattait ouvertement le comte Daru, avait la promesse d’une place d’adjoint aux commissaires des guerres.

12.Edmond Cardon, poussé par une mire habile …—Sur Mme Cardon et son fils Edmond, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 40-42 et 479-480.

Le bon Martial me fit bientôt entrevoir la possibilité pour moi de ce charmant uniforme.

Je crois découvrir en écrivant que Cardon le porta: habit bleu de roi, broderie d’or au collet et aux parements des manches.

A cette distance, pour les choses de vanité (passion secondaire chez moi), les choses imaginées et les choses vues se confondent.

L’excellent Martial étant donc venu me voir à mon bureau trouva que j’avais envoyé13 une lettre dans le bureau avec le mot Renseignements.

13.… que j’avais envoyé …—Variante: «Expédié.»

«Diable! me dit-il en riant, vous faites déjà courir les lettres ainsi!»

C’était, ce me semble, un peu le privilège au moins d’un sous-chef de bureau, moi dernier des surnuméraires.

Sur ce mot Renseignements, le bureau de la Solde, par exemple, donnait les renseignements relatifs à la solde, le bureau de l’Habillement, ceux de l’habillement. Supposons l’affaire d’un officier d’habillement du 7me léger devant restituer sur sa solde 107 francs, montant de la serge qu’il a reçue indûment, il me fallait des renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre que M. Daru, secrétaire général, devait signer.

Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu’à M. Daru; M. Barthomeuf, homme commun, mais bon commis, commençait alors sa carrière comme son secrétaire particulier (c’est-à-dire commis payé par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru, et avait à souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l’approchait. J’eus bientôt pris la contagion de la terreur inspirée par M. Daru, et ce sentiment ne m’a jamais quitté à son égard. J’étais né excessivement sensible, et la dureté de ses paroles était sans bornes ni mesure.

De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être malmené par lui. Et maintenant que j’y réfléchis sensément, je vois que jamais je n’en ai été réellement maltraité. Je n’ai pas souffert la centième partie de ce qu’a enduré M. de Baure, ancien avocat général du Parlement de Pau. (Y avait-il un tel Parlement14? Je n’ai aucun livre à Cività-Vecchia pour le chercher, mais tant mieux, ce livre-ci, fait uniquement avec ma mémoire, ne sera pas fait avec d’autres livres.)

14.… Parlement de Pau.—Le parlement de Pau, qui comprenait dans sa juridiction la Navarre et le Béarn, fut créé en 1620.

J’aperçois qu’entre M. Daru et moi il y a toujours eu comme un morceau d’affût emporté par le boulet ennemi qui fait matelas sur le corps de la pièce que vient frapper ce boulet (connue au Tésin, en 1800).

Mon matelas a été Joinville (aujourd’hui le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division, Paris15), ensuite M. de Baure. J’arrive à cette idée bien nouvelle pour moi: M. Daru m’aurait-il ménagé? Il est bien possible. Mais la terreur a toujours été telle que cette idée ne me vient qu’en mars 1836.

15.… le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division …—Sur Joinville, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 48-50.

Tout le monde, à la Guerre, frémissait en abordant le bureau de M. Daru. Pour moi, j’avais peur rien qu’en en regardant la porte. Sans doute M. Daru père vit ce sentiment dans ma gêne, et, avec le caractère que je lui vois maintenant (caractère timide, à qui la terreur inspirée faisait rempart), ma peur dut lui faire ma cour.

Les êtres grossiers, comme me semblait M. Barthomeuf, devaient sentir moins les paroles étranges dont ce bœuf furibond affublait tout ce qui l’approchait dans les moments où le travail l’accablait.

Avec cette terreur il faisait marcher les sept à huit cents commis du bureau de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt importants, la plupart sans aucun talent, nommés chefs de bureau, étaient malmenés d’importance par M. Daru. Ces animaux, loin d’abréger et de simplifier les affaires, cherchaient souvent à les embrouiller, même pour M. Daru. Je conviens que cela est fait pour faire donner au diable un homme qui voit placées à gauche, sur son bureau, vingt ou trente lettres pressées à répondre. Et de ces lettres, demandant des ordres, j’en ai souvent vu un pied de haut sur le bureau de M. Daru; et encore est-il peu de gens qui seraient charmés de pouvoir vous dire: «Je n’ai pas reçu à temps les ordres de Votre Excellence …»et avec la perspective d’un Napoléon se fâchant à Schœnbrünn et disant qu’il y a eu négligence, etc.