CHAPITRE XLVII
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 49 sur 50·Livre complet →
Milan1
1.Le chapitre XLVII est le chapitre XLII du manuscrit (fol. 797 à 808). Ecrit à Cività-Vecchia, les 15 et 17 mars 1836: corrigé à Rome les 22 et 23 mars.—Stendhal note au verso du fol. 807: «Travail à Cività-Vecchia: trois ou quatre heures seulement du 24 février au 19 mars 1836, le reste au métier (gagne-pain).»—Ce dernier chapitre est relié, avec divers autres fragments, dans le XIIe tome de la collection des 28 volumes conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble sous le n° R 5896.
Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps, et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir2 encore, c’était Corsia del Giardino, peu après la rue des Bigli, au commencement de la Corsia di Porta Nova.
2.Il me semble le voir …—Variante: «Je le vois.»
Il était en redingote bleue avec un chapeau bordé d’adjudant général.
Il fut fort aise de me voir.
«On vous croyait perdu, me dit-il.
—Le cheval a été malade à Genève, répondis-je, je ne suis parti que le …3
3.… je ne suis parti que le …—La date a été laissée en blanc.
—Je vais vous montrer la maison, ce n’est qu’à deux pas.»
Je saluai le capitaine Burelviller: je ne l’ai jamais revu.
Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d’Adda4.
4.. Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d’Adda.—Suit un plan des lieux: la rencontre de Martial Daru et d’Henri Beyle, au bout de la Corsia del Giardino, presque à l’angle du Monte Napoleone, et l’emplacement de la Casa d’Adda, sur la Corsia di Porta nova.
La façade de la Casa d’Adda n’était point finie, la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence. J’entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.
Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon donnant sur la Corsia. J’étais ravi, c’était pour la première fois que l’architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta d’excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m’a rappelé Milan.
Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie; j’ai, pour le lieu où je suis né, une répugnance qui va jusqu’au dégoût physique (le mal de mer). Milan a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j’ai constamment désiré habiter.
J’y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma vie. J’y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison à Brescia et à Bergame, et enfin, j’y ai habité par choix de 1815 à 1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers 1803 ou 1804, j’évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les veux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal.
Nous pouvions être à la fin de mai ou au commencement de juin, lorsque j’entrai dans la Casa d’Adda (ce mot est resté sacré pour moi).
Martial fut parfait et réellement a toujours été parfait pour moi. Je suis fâché de n’avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité.
Mais ce que je lui disais alors par usage du monde, naissant chez moi, et aussi par amitié, j’aurais dû le lui dire par amitié passionnée et par reconnaissance.
Il n’était pas romanesque, et moi je poussais cette faiblesse jusqu’à la folie; l’absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à tout. Je redoutais le moment de donner l’étrenne à un portier, de peur de ne pas lui donner assez, et d’offenser sa délicatesse. Il m’est arrivé souvent de ne pas oser donner l’étrenne à un homme trop bien vêtu, de peur de l’offenser, et j’ai dû passer pour avare. C’est le défaut contraire de la plupart des sous-lieutenants que j’ai connus: eux pensaient à escamoter une mancia.
Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux m’en tenir à la ligne précédente.
Depuis la fin de ami jusqu’au mois d’octobre ou de novembre que je fus reçu sous-lieutenant au 6me régiment de dragons à Rapallo ou Roncanago, entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet5.
5.… je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet.—Le 26 mars 1836, à dix heures et demie, lettre très polie pour congé. Depuis ce grand courant dans mes idées, je ne travaille plus. 1er avril 1836. Prose du 31 mars: Stabat mater, vieux couplets barbares en latin rimé, mais du moins absence d’esprit à la Marmontel. (Notes de Stendhal.)
On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil, par un effet semblable j’aurais grand’peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies? Par où commencer? Comment rendre cela un peu intelligible? Voilà déjà que j’oublie l’orthographe, comme il m’arrive dans les grands transports de passion, et il s’agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.
Daignez me pardonner, lecteur bénévole! Mais plutôt, si vous avez plus de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre!
Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m’avait entièrement enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n’arriva à ce qu’on appelle le bonheur qu’en septembre 1811.
Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d’une sorte de constance.
La femme que j’aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d’autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me disais-je! J’avais d’autres maîtresses. (Je me suis promené un quart d’heure avant d’écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là? J’aime mieux renvoyer à un autre jour.
En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d’injustice à ce que je veux raconter.
Je ne veux pas dire ce qu’étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836, ce qu’elles étaient; mais, d’un autre côté, je ne puis écrire ce qu’elles étaient pour moi en 1800: le lecteur jetterait le livre.
Quel parti prendre? comment peindre le bonheur fou?
Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu’il a le plus aimée en sa vie?
Ma foi, je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.
Je sens bien que je suis ridicule, ou plutôt incroyable. Ma main ne peut écrire, je renvoie à demain.
Peut-être il serait mieux de passer net ces six mois-là.
Comment peindre l’excessif bonheur que tout me donnait? C’est impossible pour moi.
Il ne me reste qu’à tracer un sommaire, pour ne pas interrompre tout-à-fait le récit.
Je suis comme un peintre qui n’a plus le courage de peindre un coin de son tableau. Pour ne pas gâter le reste, il ébauche à la moitié ce qu’il ne peut pas peindre.
O lecteur, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.
Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d’intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.
Je passerais dans d’horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu’en ce moment je ne dirais pas: Je ne veux pas recommencer.
D’abord, ce bonheur d’avoir pu faire ma vie. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.
Tout ceci, ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l’analyse de ce que je sentis alors.
Je suis très froid aujourd’hui, le temps est gris, je souffre un peu.
Rien ne peut empêcher la folie.
En honnête homme qui abhorre d’exagérer, je ne sais comment faire.
J’écris ceci et j’ai toujours tout écrit comme Rossini écrit la musique; j’y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto. Je lis dans un livre que je reçois aujourd’hui:
«Ce résultat n’est pas toujours sensible pour les contemporains, pour ceux qui l’opèrent et l’éprouvent; mais, à distance et au point de vue de l’histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd l’originalité de son caractère,»etc. (M. Villemain, Préface, page X.) On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail6.
6.On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail.—Au verso du dernier feuillet (fol. 808), Stendhal a jeté rapidement les notes suivantes, relatives à son prochain voyage. «Voyage: le bateau à vapeur jusqu’à Marseille. Acheter six foulards à Livourne et vingt paires de gants jaunes chez Gagiati, à Rome. Suite, voyage: Absolument la malle-poste à Marseille, fût-ce celle de Toulouse et Bordeaux, pour éviter le dégoût de Valence et Lyon, Semur et Auxerre, de moi trop connus. Mauvais commencement.—Probablement, le détour de Florence, en arrivant à Livourne, ne me plaira pas.—Peut-être aller en Angleterre, du moins à Bruxelles, peut-être à Edimbourg. Plan: profiter de mon temps dans le voyage de Paris. Dire jamais Omar bien changé. 2°, régime, pour éviter les soupers. Voir beaucoup M. de La Touche, Balzac, si je puis, pour la littérature; M. Chasles, un peu Levavasseur; mesdames d’Anjou (assidument), Tillaux, Tascher et Jules, Ancelot, Menti, Coste, Julie. C’est l’assiduité qu’il faut.—Si je restais à Paris, c’est dans les premiers deux mois que je puis fonder les salons du reste of my life.—Je ne sens de transport que pour Giul.—Un logement au midi, rue Taitbout. Qu’est-ce, pour trois mois, que 200 francs de plus en logement?» Stendhal quitta Cività-Vecchia après le 5 mai 1836; le 16 mai, il était à Marseille, et il arriva à Paris le 25 mai. Il fit durer son congé trois ans, et ne rentra à Cività-Vecchia qu’en juin 1839.