CHAPITRE XLVI
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 48 sur 50·Livre complet →
Le1 soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement: Quoi! n’est-ce que ça? me disais-je.
1.Le chapitre XLVI est le chapitre XLI du manuscrit (fol. 779 à 796). Ecrit le 15 mars, à Cività-Vecchia.—Stendhal indique au fol. 782: «Cività-Vecchia du 24 février au 19 mars.»
Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m’ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l’imagination; je fais cette découverte, ainsi que beaucoup d’autres, en 1836, en écrivant ceci.
Parenthèse.—Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles occasions j’ai manquées! Je serais riche, du moins j’aurais de l’aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m’ennuient. L’activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.
Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant, habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants, etc., ne faisant pas un pas qui n’eût son but, etc. Le général Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui doit me consoler de n’être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent, etc. J’ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui me plaisait, et je suis aussi avancé qu’un homme froid, adroit, etc. M. de Cauchain m’a fait politesse quand je passai à Nice en décembre 1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d’avoir de la fortune, mais probablement il l’a héritée de son oncle, et d’ailleurs il est chargé d’une vieille femme. Je ne changerais pas, c’est-à-dire: je ne voudrais pas que mon âme entrât dans son corps.
Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J’ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au-dessus de l’océan2), je n’ai plus eu à me plaindre du destin; j’ai, au contraire, à m’en louer.
2.… le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au dessus de l’océan) …—L’altitude exacte du col du Grand-Saint-Bernard est 2.472 mètres.
En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien peu pour mon bonheur. Ce n’est pas à dire que je ne voulusse tâter de 25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus d’humeur que la voiture de plaisir.
Mon bonheur est de n’avoir rien à administrer; je serais fort malheureux si j’avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c’est de ne commander à personne et de n’être pas commandé, je crois donc que j’ai bien fait de ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.—Fin de la parenthèse3.
3.Parenthèse.—A placer ailleurs en recopiant. (Note de Stendhal.)
Je me souviens que j’eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, n’est-ce que ça? me disais-je sans cesse. J’avais même le tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence, il prit cela pour une blague (id est: bravade). Fort souvent, mes naïvetés ont fait le même effet.
Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes amis qui dit: «C’est une bataille de géants!»L’impression de grandeur fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.
Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s’il en est à 1800, au premier début d’un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d’un homme de cinquante-trois4 ans!
4.… un homme de cinquante-trois ans!—Ms.: «52 x 2 + √9»
Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard faisait un tapage effrayant; c’était le sublime, un peu trop voisin pourtant du danger. L’âme, au lieu de jouir purement, était encore un peu occupée à se tenir.
J’avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être, qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de ce genre sont de 1836. J’en eusse été bien étonné en 1800; peut-être, malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas comprises.
Il m’est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé providentiellement, comme diraient les bons écrivains de 1836, croyait arrêter le général Bonaparte5.
5.… croyait arrêter le général Bonaparte.—Suit un croquis du fort de Bard et du chemin suivi par Stendhal. Au-dessous est cette légende: «H, moi; B, village de Bard; C C C, canons tirant sur L L L; XX, chevaux tombés du sentier L L L, à peine tracé au bord du précipice; P, précipice à 95 ou 80 degrés, haut de 30 ou 40 pieds; P’, autres précipices de 70 ou 60 degrés, et broussailles infinies. Je vois encore le bastion C C C, voilà tout ce qui me reste de ma peur. Quand j’étais en H, je ne vis ni cadavres, ni blessés, mais seulement des chevaux en X. Le mien qui sautait et dont je ne tenais la bride qu’avec deux doigts, suivant l’ordre, me gênait beaucoup.»
Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant, jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin, pour diminuer sa peur. C’était un gros péché, c’est en petit le crime de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne m’entendit pas.
Le curé, reconnaissant, m’apprit que: Donna voulait dire femme, cattiva, mauvaise, et qu’il fallait dire: quante sono miglia di qua a Ivrea? quand je voulais savoir combien il y avait de milles d’ici à Ivrée.
Ce fut là le commencement de mon italien.
Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d’autres débris d’armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu’il ne m’en est point resté de souvenir distinct. C’était pour la première fois que je trouvais cette sensation, si renouvelée depuis: me trouver entre les colonnes d’une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout, absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m’a traité en amant. Mon souvenir n’est qu’un roman fabriqué à cette occasion.
Je vois encore le premier aspect d’Ivrée aperçue à trois quarts de lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance, peut-être le Mont Rose et les monts de Bielle, peut-être ce rezegon de Lebk (sic), que je devais tant adorer plus tard.
Il devenait difficile non pas d’avoir un billet de logement des habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les partis de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J’ai quelque idée du sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison, que des chasseurs à cheval voulaient enlever pour en faire un bivouac.
Le soir, j’eus une sensation que je n’oublierai jamais. J’allai au spectacle, malgré le capitaine qui, jugeant bien de mon enfantillage et de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je n’avais point d’uniforme, c’est ce qu’il y a de pis entre les colonnes d’une armée …
Enfin, j’allai au spectacle; on donnait le Matrimonio segreto de Cimarosa, l’actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d’un bonheur divin.
Je mentirais et ferais du roman si j’entreprenais de le détailler.
A l’instant, mes deux grandes actions: 1° avoir passé le Saint-Bernard, 2° avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas. J’éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l’église au-dessus de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie d’Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans Cimarosa.
Dans les intervalles du plaisir, je me disais: Et me voici jeté dans un métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique!!
La réponse était, sans nulle mauvaise humeur: Il faut vivre, je vais voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux je reviens à la musique, mes uniques amours. Je me disais de ces paroles emphatiques.
Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur. Il me semble aujourd’hui que mon grand malheur devait être: je n’ai pas trouvé le bonheur à Paris, où je l’ai cru pendant si longtemps, où est-il donc? Ne serait-il point dans nos montagnes du Dauphiné? Alors, mes parents auraient raison, et je ferais mieux d’y retourner.
La soirée d’Ivrée détruisit à jamais le Dauphiné dans mon esprit. Sans les belles montagnes que j’avais vues le matin en arrivant, peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer6 n’auraient-ils pas été battus pour toujours.
6.… peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer …—Berland, près des Echelles; le plateau Saint-Ange, au-dessus de Claix; le massif de Taillefer, qui domine la vallée de la Romanche. (Voir à ce sujet les chapitres précédents.)
Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements.
Le lendemain matin, en cheminant auprès de nos chevaux avec le capitaine, qui avait six pieds, j’eus l’enfance de parler de mon bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi, à cause de Mlle Kably, et de plus, ce matin-là, j’étais amoureux de Caroline (du Matrimonio). Il me semble que nous eûmes un différend sérieux, avec quelque idée de duel de ma part.
Je ne comprends rien à ma folie; c’est comme ma provocation à l’excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne horizontale.
La paix faite avec le capitaine, nous fûmes, ce me semble, occupés de la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans danger. Je n’en dis pas davantage, de peur de faire du roman; cette bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6me ou 9me légère, le régiment de cet excellent Maçon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville, en ma présence, complète mes souvenirs et j’ai peur de prendre l’impression de ce récit pour un souvenir.
Je ne me rappelle pas même si le combat du Tessin compta dans mon esprit pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être7 que le feu du canon; peut-être eûmes-nous peur d’être sabrés, nous trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l’ennemi. Je ne vois de clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.
7.… dans tous les cas ce ne put être …—Variante: «Ce ne fut.»
Excepté le bonheur le plus vif et le plus fou, je n’ai réellement rien à dire d’Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand, après le Tessin, jusqu’à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à droite et à gauche, je trouvais que c’était là le beau.
Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit: Mais le vrai beau, c’est Naples et le Pausilippe, par exemple, ce sont les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick, l’Elbe à Altona, le lac de Genève, etc. C’est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent que Milan et la campagne luxuriante qui l’environne8.
8.—Avec le chapitre XLVI finit le troisième tome relié du manuscrit. On lit, à la fin de la table qui termine le volume: «Ce volume troisième finit à l’arrivée à Milan, 796 pages font bien, une fois augmentées par les corrections et gardes contre la critique, 400 pages in-8°. Qui lira 400 pages de mouvements du cœur?»Au feuillet suivant, on lit encore: «1836, 26 mars, annonce du congé pour Lutèce. L’imagination vole ailleurs. Ce travail en est interrompu. L’ennui engourdit l’esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Omar. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet engourdissement.—Vu ce matin galerie Fech avec le prince, et loges de Raphaël.—Pédantisme: rien n’est mal dans le Dante et Raphaël, idem à peu près pour Goldoni. 8 avril 1836, Omar.»
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