CHAPITRE XV
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 17 sur 50·Livre complet →
Ma1 mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait est qu’avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le latin. Dessiner, c’était faire avec de la sanguine des hachures bien parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d’attention au contour.
1.Chapitre XV.—Comme les chapitres V et XIII, le présent chapitre se trouve dans un cahier séparé côté R 300 à la bibliothèque municipale de Grenoble, fol. I à 14. Stendhal a indiqué en tête de ce chapitre, qu’il intitule «chapitre 13»: «A placer after the death of poor Lambert.»—Écrit à Rome, le 17 décembre 1835; corrigé, à partir du fol. 11, le 25 décembre.—On lit en tête du fol. I: «17 déc. 35. Grand froid à la jambe gauche gelée.»
Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma mère.
Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et malgré Séraphie j’allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut un grand point de gagné; comme M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins2, peu à peu on me laissa aller seul chez lui et surtout revenir.
2.… M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins …—Aujourd’hui, place Grenette, no 5, à l’angle de la rue de la République (autrefois rue de la Halle). La voûte qui séparait la rue de la Halle de la place Grenette a été démolie en 1908.
Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en voyant courir les autres enfants, souffraient que j’allasse seul de P en R3. Je compris qu’en allant fort vite, car on comptait les minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à laquelle on arrivait par le portail L. Je n’étais exposé que pendant le trajet de R en L. L’horloge de Saint-André, qui réglait la ville, sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants, était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève payant bien, de ne me laisser sortir4 qu’à trois heures et quart. Quelquefois, en montant, je m’arrêtais des quarts d’heure entiers, regardant par la fenêtre de l’escalier, en F, sans autre plaisir que de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d’être employée à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à jouir de tout.
3.Mes tyrans … souffraient que j’allasse seul de P en R …—Au verso du fol. 2 est un plan des environs de la place Grenette. On y voit les «portes de la maison de M. Gagnon (il me semble jurer quand je dis: M. Gagnon).»
4.… de ne me laisser sortir …—Variante: «De ne me lâcher.»
Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion (Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait Séraphie, m’aidait beaucoup. Un jour que Marion m’avait dit que Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez sa bonne amie madame Vignon, la boime5, je me hasardai à aller au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons gamins). Pour cela, je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.
5.… la boime …—Terme dauphinois, que Stendhal définit ainsi: «Boime à Grenoble veut dire hypocrite, doucereuse, jésuite-femelle.» (Voir plus loin, chapitre XVII.)
Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la demande de Séraphie:
«As-tu été au Jardin-de-Ville?»
Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais exprimer. Mentir n’est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant de soi: «Je suis assassineur (sic) de pots-de-chambre», fut chargé de me conduire chez M. Le Roy. J’étais libre les jours où il allait à Saint-Vincent chercher des fruits.
Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après tout, me dis-je, où est l’enfant de mon âge qui ne va pas seul?»
Plusieurs fois j’allai au Jardin-de-Ville; si l’on s’en apercevait on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de liberté, j’étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande passion pour l’agriculture et il allait souvent à Claix6. Je crus m’apercevoir qu’en son absence je commençais à faire peur à Séraphie. Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n’ayant pas d’autorité légitime, restait neutre; mon grand-père, d’après son caractère à la Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et Romagnier, femmes excellentes. (J’ai pu les apprécier après que j’ai eu l’âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce qui me fait supposer qu’avec de la douceur on eût tout fait de moi, probablement un plat Dauphinois bien retors. Je me mis à résister à Séraphie, j’avais à mon tour des accès de colère abominables.
6.… il allait souvent à Claix.—En face, au verso du fol. 5, est une carte grossière de la campagne située au midi de Grenoble, avec les chemins suivis pour aller à Claix et au hameau de Furonières, où se trouvait la propriété des Beyle. Stendhal ajoute en note: «Pour aller à Claix, c’est-à-dire à Furonières, nous prenions le chemin Meney par O F, le Cours (appelé le Course)[cours de Saint-André], le pont de Claix et les chemins R et R’, quelquefois le chemin E du Moulin-de-Canel et le bac de Seyssins. Mon ami Crozet y a fait un pont en fil de fer vers 1826.»—Louis Crozet fut inspecteur divisionnaire des Ponts et Chaussées; il exerça les fonctions de maire de Grenoble entre 1853 et 1858.
«Tu n’iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.
Il me semble, en y pensant bien, qu’il y eut une victoire de Séraphie, et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.
La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre, allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le Roy me donnant leçon sur le grand bureau7 noir du cabinet de mon père8, et me disant à la fin de la leçon:
7.… sur le grand bureau …—Variante: «Table.»
8.… cabinet de mon père …—Un plan des situations respectives des personnages accompagne le récit.
«Monsieur, dites à votre cher père que je ne puis plus venir pour trente-cinq (ou quarante- cinq) francs par mois.»
Il s’agissait d’assignats qui dégringolaient ferme (terme du pays). Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m’est revenue tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l’époque où je peignais à la gouache.
Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m’importait le moins. Ce maître me faisait faire9 des yeux de profil et de face, et des oreilles à la sanguine d’après d’autres dessins gravés à la manière du crayon.
9.Ce maître me faisait faire …—Variante: «M. Le Roy me faisait faire …»
M. Le Roy était un Parisien fort poli, sec et faible, vieilli par le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste poli, civilisé comme on l’est à Paris, ce qui me faisait l’effet de: excessivement poli, à moi accoutumé à l’air froid, mécontent, nullement civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins. (Voir le caractère de Sorel père, dans le Rouge, mais où diable sera le Rouge en 1880?—Il aura passé les sombres bords.)
Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j’eus l’audace de m’échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez madame Colomb; j’osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait ses séances dans l’église de Saint-André. J’étais rempli des héros de l’histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus, ou tous les deux à la fois10. Dieu sait à quelle peine je m’expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c’est mon idée d’alors) m’aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises en F, moi en H11.
10.… tous les deux à la fois.—Variante: «En même temps.»
11.… des femmes mal mises en F, moi en H.—En face du fol. 8 (verso du fol. 7) est un plan de l’église Saint-André et de ses abords, et notamment, dans la Grande-rue, la «maison où habitaient Mmes Colomb et Romagnier.»
On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon grand-père se moquait habituellement, et gaiement, de leurs façons de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison, l’impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces gens que j’aurais voulu aimer12. Cette église étroite et haute était fort mal éclairée, j’y trouvai beaucoup de femmes de la dernière classe. En un mot, je fus alors comme aujourd’hui, j’aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants de vivre avec le peuple.
12.… ces gens que j’aurais voulu aimer.—On lit en haut du fol. 9: «17 décembre 1835.—Je souffre du froid devant mon feu, à deux pieds et demi du foyer, grand froid for Omar.»
J’emprunterai pour un instant13 la langue de Cabanis. J’ai la peau beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j’avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m’écorche les doigts, que j’ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable pour ce qui a l’air sale, ou humide, ou noirâtre. Beaucoup de ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.
13.J’emprunterai pour un instant la langue de Cabanis.—On lit fol. 8 V°: «Style. Ces mots: pour un instant, je les eusse effacés en 1830, mais en 35 je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le Rouge. 25 décembre 1835.»
En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère espagnol me regarda d’un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous fûmes seuls dans la rue, elle me dit:
«Si tu t’échappes ainsi, ton père s’en apercevra…
—Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.
—Laisse-moi parler… Et je ne me soucie pas d’avoir à parler de toi avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»
Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la laideur des Jacobins m’avait frappé, je fus pensif le lendemain et les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s’il m’en eût parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de l’Aristocratie (ainsi nommée alors, aujourd’hui parti légitimiste ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de Saint-André.
Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.
Vers cette époque, les arts s’emparaient de mon imagination, par la voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l’atelier de M. Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de l’œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque) se baignaient gaiement. C’était presque le seul point clair dans cette toile de trois pieds et demi sur deux et demi.
Ce paysage, d’une verdure charmante, trouvant une imagination préparée par Félicia, devint pour moi l’idéal du bonheur. C’était un mélange de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des femmes si aimables14!
14.Se baigner ainsi avec des femmes si aimables!—On trouve en tête du fol. 13 un dessin schématique du «Paysage de M. Le Roy», et au verso du fol. 12 un plan de l’atelier.
L’eau était d’une limpidité qui faisait un beau contraste avec les puants ruisseaux des Granges, remplis de grenouilles et recouverts d’une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m’eût dit: « C’est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon horreur eût rapidement cessé. Je ne l’ai surmontée tout-à-fait qu’après que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d’être aimé), m’eut parlé au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à mes yeux, quoique je susse vaguement que c’étaient des plantes.
Je n’ai qu’un moyen d’empêcher mon imagination de me jouer des tours, c’est de marcher droit à l’objet. Je vis bien cela en marchant sur les deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général Michaud)15.
15.…(dont il est parle dans le certificat du général Michaud).—«M. Colomb doit avoir ce certificat,» (Note de Stendhal.) «Oui,» a ajouté au crayon R. Colomb.
Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j’eus le plaisir délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner dans l’Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame Roy).
Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou cinq ans avait été pour moi l’idéal du bonheur voluptueux. J’aurais pu m’écrier, comme je ne sais quel niais d’un des romans de 1832: Voilà mon idéal!
Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage, qui était probablement un plat d’épinards, sans perspective aérienne.
Plus tard, le Traité nul, opéra de Gaveau, fut pour moi le commencement de la passion qui s’est arrêtée au Matrimonio segreto, rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à Don Juan.
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