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CHAPITRE XIV

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 16 sur 50·Livre complet →

MORT DU PAUVRE LAMBERT

Je1 place ici, pour ne pas le perdre, un dessin2 dont j’ai orné ce matin une lettre que j’écris à mon ami R. Colomb, qui à son âge, en homme prudent, a été mordu du chien de la Métromanie, ce qui l’a porté à me faire des reproches parce que j’ai écrit une préface pour la nouvelle édition de de Brosses; or, lui aussi avait fait une préface. Cette carte est faite pour répondre à Colomb, qui dit que je vais le mépriser.

1.Le chapitre XIV est le chapitre XI du manuscrit (Bibl. de Grenoble, R 299, fol. 211 à 225).—Écrit à Rome, le 15 décembre 1835.

2.Je place ici … un dessin …—Ce dessin représente un carrefour où aboutissent quatre voies. Au centre, au point A, est le moment de la naissance; à droite, horizontalement, la route de la fortune par le commerce ou les places; au milieu et perpendiculairement, la route de la considération: Félix Faure est fait pair de France; à gauche et obliquement, la route de l’art de se faire lire; à gauche, horizontalement, la route de la folie.

J’ajoute: s’il y a un autre monde, j’irai vénérer Montesquieu, il me dira peut-être: «Mon pauvre ami, vous n’avez eu aucun talent dans l’autre inonde.» J’en serai fâché, mais point surpris: l’œil ne se voit pas lui-même.

Mais ma lettre à Colomb ne fera que blanchir tous les gens à argent; quand ils sont arrivés au bien-être, ils se mettent à haïr les gens qui ont été lus du public. Les commis des Affaires étrangères seraient bien aises de me donner quelque petit déboire dans mon métier. Cette maladie est plus maligne quand l’homme à argent, arrivé à cinquante ans, prend la manie de se faire écrivain. C’est comme les généraux de l’Empire qui, voyant, vers 1820, que la Restauration ne voulait pas d’eux, se mirent à aimer passionnément, c’est-à-dire comme un pis aller, la musique.

Revenons à 1794 ou 95. Je proteste de nouveau que je ne prétends pas peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi. Comment ne serais-je pas persuadé de cette vérité par cette simple observation: je ne me souviens pas de la physionomie de mes parents, par exemple de mon excellent grand-père, que j’ai regardé si souvent et avec toute l’affection dont un enfant ambitieux est capable.

Comme, d’après le système barbare adopté par mon père et Séraphie, je n’avais point d’ami ou de camarade de mon âge, ma sociabilité (inclination à parler librement de tout) s’était divisée en deux branches.

Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable.

Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent, nommé Lambert, valet de chambre de mon grand-père. Mes confidences ennuyaient souvent Lambert et, quand je le serrais de trop près, il me donnait une petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l’en aimais que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d’aller chercher des pêches à Saint-Vincent (près le Fontanil), domaine de mon grand-père. Il y avait près de cette chaumière, que j’adorais, des espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques. Il y avait des treilles qui produisaient d’excellent lardan (sorte de chasselas, celui de Fontainebleau n’en est que la copie). Tout cela arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l’extrémité d’un bâton plat, et ce bâton se balançait sur l’épaule de Lambert, qui devait faire ainsi3 les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de Grenoble.

3.… Lambert, qui devait faire ainsi …—Variante: «Qui faisait ainsi.»

Lambert avait de l’ambition, il était mécontent de son sort; pour l’améliorer, il entreprit d’élever des vers à soie, à l’exemple de ma tante Séraphie, qui s’abîmait la poitrine en faisant des vers à soie à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble, dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l’indispensable compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j’eusse avait acheté un mûrier (près de Saint-Joseph), il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque maîtresse.

En ramassant (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne faisait plus d’impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quitta jamais, des cris lamentables qui me perçaient le cœur.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.

L’arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d’amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l’ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation. J’étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n’oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu’augmenter. Je le voyais saigner, après chaque saignée je voyais tenter l’expérience de la lumière devant les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de Landshut, je crois, 1809).

J’ai vu une fois, en Italie, une figure de saint Jean regardant crucifier son ami et son Dieu qui, tout-à-coup, me saisit par le souvenir de ce que j’avais éprouvé, vingt-cinq ans auparavant, à la mort du pauvre Lambert, c’est le nom qu’il prit dans la famille après sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa bière, on l’emporta…

Sunt lacrimae rerum.

Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart dans Don Juan.

La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier, à côté de l’armoire aux liqueurs4.

4.La chambre du pauvre Lambert était située …—En face, est un plan d’une partie de l’appartement. On y voit la chambre de Lambert, voisine de la salle-à-manger, où se trouvait, dans un angle, l’armoire aux liqueurs. Cette chambre avait une «fenêtre éclairant mal, donnant sur l’escalier, mais fort grande et fort belle»; elle contenait une «grande armoire de noyer pour le linge de la famille. Le linge était regardé avec une sorte de respect». (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.)

Huit jours après sa mort, Séraphie se mit fort justement en colère parce qu’on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble: soupe) dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore (quarante ans après l’événement), et qui avait servi à recevoir le sang de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout-à-coup, au point d’avoir des sanglots qui m’étouffaient. Je n’avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d’un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m’en allai à la cuisine en répétant à demi-voix et comme pour me venger: infâme! infâme!

Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu’il travaillait à scier le bois au bûcher5, séparé de la cour, en C, par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour, comme une balustrade de jardin6.

5.… scier le bois au bûchier …—Plan du bûcher indiquant sa position au sud de la grande cour, près du grand escalier.

6.… séparé de la cour …—Plan de la cour, avec le bûcher et la galerie. Stendhal y a joint des dessins représentant un chevalet avec une bûche, la scie de Lambert et les balustres du bûcher.

Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de laquelle j’apercevais parfaitement les montants de la balustrade, qui me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l’âge de ma raison. Je pense à une chose, je puis faire rechercher l’extrait mortuaire du pauvre Lambert, mais Lambert était-il un nom de baptême ou de maison? Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton, rue de Bonne, près de la caserne, s’appelait aussi Lambert. Mais quelle différence, grand Dieu! Je trouvais alors qu’il n’y avait rien de si commun que ce frère, chez lequel Lambert me conduisait quelquefois. Car, il faut l’avouer, malgré mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines7 mes parents m’avaient parfaitement communiqué leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m’est resté et par exemple m’a empêché, il n’y a pas dix jours, de cueillir une bonne fortune. J’abhorre la canaille (pour avoir des communications avec), en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur, et que je crois qu’on ne peut le procurer qu’en lui faisant des questions sur un objet important, c’est-à-dire en l’appelant à se nommer des députés.

7.… mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines …—Ms.: «Kainesrépubli.»

Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute mon sincère libéralisme. J’ai horreur de ce qui est sale, or le peuple est toujours sale à mes yeux. Il n’y a qu’une exception pour Rome, mais là la saleté est cachée par la férocité. (Par exemple, l’unique saleté du petit abbé sarde Crobras; mais mon respect sans bornes pour son énergie. Son procès de cinq ans avec ses chefs. Ubi missa, ibi menia. Peu d’hommes sont de cette force. Les princes Caetani savent parfaitement ces histoires de M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne8.)

8.… M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne.—Erreur: Sartène est en Corse.

Les …..9 que je me donnais au point H sont incroyables. C’était au point de me faire éclater une veine. Je viens de me faire mal en les mimiquant au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert aujourd’hui, autre que le cœur de son ami!

9.Les … que je me donnais …—Deux mots illisibles. Stendhal doit faire allusion ici à quelque grimace d’enfant. Dans un croquis du fol. 221 il indique le point H dans la galerie du second étage, qui longeait la grande cour de la maison Gagnon: «H, moi. De là, je contemplais les barreaux de bois du bûcher et je me donnais des (les mêmes mots, toujours illisibles) en portant le sang à la tête et ouvrant la bouche.»

J’irai plus loin, qui se souvient d’Alexandrine, morte en janvier 1815, il y a vingt ans?

Qui se souvient de Métilde, morte en 1825? Ne sont-elles pas à moi, moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense passionnément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de suite10?

10.… souvent deux heures de suite?—On lit au verso du fol. 225: «Idée: Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à La Tronche.»

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