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CHAPITRE XVII

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 19 sur 50·Livre complet →

Séraphie1 avait fait son amie intime d’une certaine madame Vignon, la première boime de la ville2. (Boime, à Grenoble, veut dire hypocrite doucereuse, jésuite femelle.) Mme Vignon demeurait au troisième étage, place Saint-André, et était femme d’un procureur, je crois, mais respectée comme une mère de l’Eglise, plaçant les prêtres et en ayant toujours chez elle de passage. Ce qui me touchait, c’est qu’elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges. J’essayai, mais en vain, d’en devenir amoureux pendant un voyage d’une semaine ou deux que nous finies à Claix. Là, mon père ne se cachait nullement et a toujours habité sa maison, la plus belle du canton.

1.Le chapitre XVII est le chapitre XV de Stendhal (fol. 249 à 258).—Écrit à Rome, les 16, 17 et 25 décembre 1835.— Avec ce chapitre commence le second volume du manuscrit.

2.… la première boime de la ville.—On lit en tête du fol. 249 bis: «16 déc. 1835.—Envoyé la fin du chapitre XII.— Laisser le n° 249 à cette page et aller jusqu’à 1.000.—Faire suivre aussi les numéros des chapitres.»

A ce voyage il y avait Séraphie, Mme et Mlle Vignon, ma sœur Pauline, moi, et peut-être un M. Blanc, de Seyssins, personnage ridicule qui admirait beaucoup les jambes nues de Séraphie. Elle sortait jambes nues, sans bas, le malin, dans le clos.

J’étais tellement emporté par le diable3 que les jambes de ma plus cruelle ennemie me firent impression. Volontiers j’eusse été amoureux de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer4 dans mes bras cette ennemie acharnée.

3.J’étais tellement emporté par le diable …—Variante: «Par l’âge.»

4.Je me figurais un plaisir délicieux à serrer …—Variante: «Tenir.»

Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l’escalier de la place Grenette, et à la suite d’une scène abominable, dans laquelle je vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui refusait celle de cette porte5.

5.… son père lui refusait celle de cette porte.—En face, au verso du fol. 250, plan d’une partie de l’appartement Gagnon, avec la «chambre de Séraphie» et la porte sur l’escalier de la place Grenette. A côté, dans la «chambre de ma tante Elisabeth», «la famille au soleil». A l’angle de la Grande-rue et de la place Grenette, en «O, logement de mon oncle, au second étage, avant son mariage». Sur ce plan sont également indiquées les rues voisines: rue des Clercs, «ici logeaient Mably et Condillac»; rue du Département (aujourd’hui rue Diodore-Rahoult), au point «G’, là je m’élevai à 7 avec Mr Galice»; place Saint-André, où sont indiquées les maisons de Mme Vignon et de Falcon. (Voir nos plans de l’appartement Gagnon et de Grenoble en 1793.)

Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir l’horreur;—2° de l’exprimer.

Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le Diable te crache au cul!

Mon père se cachait toujours à Grenoble, c’est-à-dire qu’il habitait6 chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la passion pour l’agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il ne pouvait promener qu’à Claix.

6.… il habitait …—Variante: «Logeait.»

Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n’ai que ma mémoire d’enfant. Je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C’est toujours comme les fresques du [Campo-Santo]7 de Pise, où l’on aperçoit fort bien un bras, et le morceau d’à côté, qui représentait la tête, est tombé. Je vois une suite d’images fort nettes, mais sans physionomie autre que celle qu’elles eurent à mon égard. Bien plus, je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l’effet qu’elle produisit sur moi8.

7.… les fresques du Campo-Santo …—Le nom a été laissé en blanc dans le manuscrit.

8.… l’effet qu’elle produisit sur moi.—On lit dans la marge: «Mettre un mot des promenades forcées aux Granges.»

Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d’un tyran. J’avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi, car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je nourrissais cette grive d’une façon peu propre, avec les chaplepans9 noyés dans la benne de la cuisine (cafards noyés dans le seau de l’eau sale de la cuisine).

9.… avec les chaplepans …—Ce mot signifie, en patois du Dauphiné, gâcheur de pain (de chapla, briser en petits morceaux, et pan, pain).

Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu’avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi.

Tout-à-coup, la grive disparut, personne ne voulut me dire comment: quelqu’un, par inadvertance, l’avait écrasée en ouvrant une porte. Je crus que mon père l’avait tuée par méchanceté; il le sut, cette idée lui fit peine, un jour il m’en parla en termes fort indirects et fort délicats.

Je fus sublime, je rougis jusqu’au blanc des yeux, mais je n’ouvris pas la bouche. Il me pressa de répondre, même silence; mais les yeux, que j’avais fort expressifs à cet âge, devaient parler.

Me voilà vengé, tyran, de l’air doux et paternel avec lequel tu m’as forcé tant de fois d’aller à cette détestable promenade des Granges, au milieu des champs arrosés avec les voitures de minuit (poudrette de la ville).

Pendant plus d’un mois je fus fier de cette vengeance; j’aime cela dans un enfant10.

10.… j’aime cela dans un enfant.—On lit au verso du fol. 254: «20 décembre 1835, faits à placer en leur temps, mis ici pour ne pas l’oublier: inspecteur du mobilier de la Couronne, comment, 1811.—Après l’objection de l’Empereur, je devins inspecteur du mobilier au moyen de mon acte de naissance, 2° du certificat Michaud, 3° de l’addition de nom. La faute est de ne pas avoir mis: Brulard de la Jomate (la Jomate étant à nous.) M. de Bor (Baure) était un magistrat parfaitement sage et poli de la fin du XVIIIe siècle; il aimait ce qui était honnête et droit, et n’aurait commis une mauvaise action qu’à la dernière nécessité et à son corps défendant. Du reste, de l’esprit, disert, bien disant, possédant une grande connaissance des auteurs, ami particulier de M. le colonel de Beaussac et de M. de Villaret, évêque (de l’ (un mot illisible)), grand, maigre, digne, avec de petits yeux malins et un nez infini; il me fut un excellent et très digne archer. Il souffrait pour de l’argent ce que je n’aurais souffert pour rien, d’être vilipendé par M. le comte Daru, dont il était le secrétaire général. Ce fut lui qui, pour obliger M. Petit (car moi, avec mon étourderie et mes idées de haute et franche vertu, je devais le choquer vingt fois par jour), moyenne toute ma nomination après l’objection de l’Empereur. Mourut à Amsterdam le … septembre ou novembre 1811.»

La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l’agriculture devenait extrême. Il faisait faire de grandes réparations, amendements, par exemple miner le terrain, le défoncer à deux pieds et demi de profondeur et emporter dans un coin du champ toutes les pierres plus grosses qu’un œuf. Jean Vial, notre ancien jardinier, Charrière, Mayousse, le vieux …11, ancien soldat, exécutaient ces travaux par prix faits, par exemple vingt écus (soixante francs) pour miner une tière, espace de terre compris entre deux rangées de hautaies ou bien d’érables porteurs de vignes.

11.… Charrière, Mayousse, le vieux …—Le nom est en blanc dans le manuscrit.

Mon père planta les grandes Barres, ensuite la Jomate, où il arracha la vigne basse. Il obtint par échange de l’hôpital (qui l’avait eue, ce me semble, par le testament d’un M. Gutin, marchand de draps) la vigne du Molard (entre le verger et notre Molard à nous), il l’arracha, la mina en enterrant le Murger (tas de pierres de sept à dix pieds de haut), et enfin la planta.

Il m’entretenait longuement de tous ces projets, il était devenu un vrai propriétaire du Midi.

C’est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et de Tours; cette manie consiste à acheter des champs qui rendent un ou deux pour cent, à retirer, pour cela faire, de l’argent prêté au cinq ou six, et quelquefois à emprunter au cinq pour s’arrondir, c’est le mot, en achetant des champs qui rapportent le deux. Un ministre de l’Intérieur qui se douterait de son métier entreprendrait une mission contre cette manie qui détruit l’aisance et toute la partie du bonheur qui tient à l’argent, dans les vingt départements au midi de Tours et de Lyon.

Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la fois dans l’avarice, l’orgueil et la manie nobiliaire12.

12.… cette manie, qui a sa source à la fois dans l’avarice, l’orgueil et la manie nobiliaire.—Variante: «Cette manie, qui tient à la fois à l’avarice, à l’argent et à la manie nobiliaire.»

DEUX CHAPITRES SUR LA MÊME PAGE-DÉBUT DES CHAP. XVIII ET XIX (Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299. t. II, fol. 260bis)