Classiques.app

CHAPITRE XVIII

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 20 sur 50·Livre complet →

LA PREMIÈRE COMMUNION

Cette1 manie, qui a fini par ruiner radicalement mon père et par me réduire, pour tout potage, à mon tiers de la dot de ma mère, me procura beaucoup de bien-être vers 17942.

1.Le chapitre XVIII est le chapitre XVI de Stendhal (fol. 260 à 266; le fol. 259 est blanc).—La leçon que je donne de ce chapitre ne suit pas d’une manière absolue l’ordre du manuscrit. Le premier alinéa est suivi de cette observation de Stendhal: «Ici, ma première communion.» Conformément à cette indication, j’ai inséré à cette place le récit de la première communion, lequel, dans le manuscrit, se trouve relié immédiatement avant, sans pagination. Le folio 260 bis a été écrit le 25 décembre 1835, alors que «la première communion» est du 10 décembre. Ce dernier texte commence ainsi: «Ce qui me console un peu de l’impertinence d’écrire tant de je et de moi, c’est que je suppose que beaucoup de gens fort ordinaires de ce XIXe siècle font comme moi. On sera donc inondé de Mémoires vers 1880 et avec mes je et mes moi, je ne serai que comme tout le monde. M. de Talleyrand, M. Molé, écrivent leurs Mémoires, M. Delécluze aussi.» J’ai cru devoir alléger le récit de cet alinéa. En tête du récit de sa première communion, Stendhal avait écrit: «A placer après Amar et Merlinot. 10 décembre 1835, corrigé le 3 janvier 1836.» Je n’ai pas suivi cette indication, qui déjà n’a pu être respectée exactement dans l’édition Stryienski, et je me suis conformé à la note de Stendhal indiquée ci-dessus, opinion justifiée encore par ce fait que le fragment: «La première communion», est relié immédiatement avant le fol. 260, c’est-à-dire à peu près à sa place logique.

2.… me procura beaucoup de bien-être vers 1794.—Le fol. 260 bis est daté: «25 décembre 1835.» Il comprend le début du chapitre XVIII et celui du chapitre suivant, que Stendhal a marqué dans la marge par cette note: «Chapitre commençant à: «Mon père fut rayé.» Le lecteur pourra se rendre compte de la méthode que j’ai adoptée dans rétablissement du texte du commencement des chapitres XVIII et XIX, en se reportant à la planche reproduisant le fol. 260 bis.

Mais avant d’aller plus loin, il faut dépêcher l’histoire de ma première communion antérieure, ce me semble, au 21 juillet 17943.

3.Mais avant d’aller plus loin …—Ainsi que le lecteur peut s’en rendre compte sur l’illustration, cet alinéa ne fait pas immédiatement suite au précédent sur le manuscrit. Je l’ai cependant placé ici, à cause du contexte, et parce qu’il fait une transition voulue par Stendhal lui-même.

Ce fut un pr[être]4 infiniment moins coquin que l’abbé Raillane, il faut l’avouer, qui fut chargé de cette grande opération de ma première communion, à laquelle mon père, fort dévot dans ce temps-là, attachait la plus grande importance. Le jésuitisme de l’abbé Raillane faisait peur même à mon père; c’est ainsi que M. Coissi a fait peur, ici même, au jésuite5.

4.Ce fut un prêtre …—Le feuillet 261 et tous ceux qui constituent désormais notre chapitre XVIII n’ont pas été numérotés par Stendhal. Notre foliotation (261 à 266) est factice. Cette numérotation ne nuit pas à la foliotation indiquée par Stendhal lui-même, car l’auteur a laissé en blanc les feuillets compris entre les chiffres 261 et 273. C’est ainsi que nous verrons le chapitre XIX commencer au fol. 260 bis pour continuer au fol. 274.

5.… a fait peur, ici même, au jésuite.—Ms.: «Tejê.»

Ce bon prêtre, si bonhomme en apparence, s’appelait Dumolard et était un paysan rempli de simplesse et né dans les environs de la Matheysine ou de La Mure, près le Bourg d’Oisans. Depuis, il est devenu un grand jésuite6 et a obtenu la charmante cure de La Tronche, à dix minutes de Grenoble. (C’est comme la sous-préfecture de Sceaux pour un sous-préfet, âme damnée des ministres ou qui épouse une de leurs bâtardes.)

6.… devenu un grand jésuite …—Ms.: «Tejê.»

Dans ce temps-là, M. Dumolard était tellement bonhomme que je pus lui prêter une petite édition italienne de l’Arioste en quatre volumes in-18. Peut-être pourtant ne la lui ai-je prêtée qu’en 1803.

La figure de M. Dumolard n’était pas mal, à cela près d’un œil qui était toujours fermé; il était borgne, puisqu’il faut le dire, mais ses traits étaient bien et exprimaient non seulement la bonhomie, mais, ce qui est bien plus ridicule, une franchise gaie et parfaite. Réellement il n’était pas coquin en ce temps-là, et pour ainsi dire, en y réfléchissant, ma pénétration de douze ans, exercée par une solitude complète, fut complètement trompée, car depuis il a été un des plus profonds jésuites7 de la ville, et d’ailleurs son excellentissime cure, à portée des dévotes de la ville, jure pour lui et contre ma niaiserie de douze ans.

7.… un des plus profonds jésuites …—Ms.: «Tejê.»

M. le Premier Président de Barrai, l’homme le plus indulgent et le mieux élevé, me dit vers 1816, je crois, en me promenant dans son magnifique jardin de La Tronche, qui touchait la cure:

«Ce Dumolard est un des plus fieffés co[quins] de la troupe.

—Et M. Raillane? lui dis-je.

—Oh! le Raillane les passe tous. Comment M. votre père avait-il pu choisir un tel homme?

—Ma foi, je l’ignore, je fus victime et non pas complice.»

Depuis deux ou trois ans, M. Dumolard disait la messe souvent chez nous, dans le salon à l’italienne de mon grand-père. La Terreur, qui jamais ne fut Terreur en Dauphiné, ne s’aperçut jamais que quatre-vingts ou cent dévotes sortaient de chez mon grand-père tous les dimanches, à midi. J’ai oublié de dire que tout petit on me faisait servir ces messes8, et je ne m’en acquittais que trop bien. J’avais un air très décent et très sérieux. Toute ma vie les cérémonies religieuses m’ont extrêmement ému. J’avais longtemps servi la messe de ce coquin d’abbé Raillane, qui allait la dire à la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, à gauche; c’était un couvent et nous disions notre messe dans la tribune.

8.… on me faisait servir ces messes …—A cette époque, je servais une et quelquefois deux messes par jour, ce qui probablement m’a empêché de me rappeler que l’auteur faisait la même besogne. (Note au crayon de R. Colomb.)

Nous étions tellement enfants, Reytiers et moi, qu’un grand événement, un jour, fut que Reytiers, apparemment par timidité, fit pipi pendant la messe, que je servais, sur un prie- Dieu de sapin. Le pauvre diable cherchait à absorber9 l’humidité produite à sa grande honte en frottant son genou contre la planche horizontale du prie-Dieu. Ce fut une grande scène. Nous entrions souvent chez les nonnes; l’une d’elles, grande et bien faite, me plaisait beaucoup, on s’en aperçut sans doute, car en ce genre j’ai toujours été un grand maladroit, et je ne la vis plus. Une de mes remarques fut que madame l’abbesse avait une quantité de points noirs au bout du nez; je trouvais cela horrible.

9.Le pauvre diable cherchait à absorber …—Variantes: «Consommer, essuyer.»

Le Gouvernement était tombé dans l’abominable sottise de persécuter les prêtres. Le bon sens de Grenoble et sa méfiance de Paris nous sauvèrent de ce que cette sottise avait de trop âpre.

Les prêtres se disaient bien persécutés, mais soixante dévotes venaient, à onze heures du matin, entendre leur messe dans le salon de mon grand-père. La police ne pouvait même faire semblant de l’ignorer. La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue10.

10.La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue.—Suit un plan du quartier où était située la maison Gagnon. On voit, sur la Grande-rue, en «A’, porte par laquelle sortaient les soixante ou quatre-vingts dévotes, vers les onze heures et demie». A la suite de ce chapitre est un fragment intitulé: «Encyclopédie du XIXe siècle.» Stendhal l’a accompagné de cette note: «A placer après ma first communion.» Ce fragment n’ayant rien de commun avec le récit, nous l’avons rejeté en annexe.