Classiques.app

CHAPITRE XXVII

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 29 sur 50·Livre complet →

J’avais1, et j’ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais tout pour le bonheur du peuple, mais j’aimerais mieux, je crois, passer quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants des boutiques.

1.Le chapitre XXVII est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387 à 398).—Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.

Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François Bigillion2 (qui depuis s’est tué, je crois, par ennui de sa femme).

2.Vers ce temps-là, je me liai … avec François Bigillion …—C’est par l’intermédiaire de Romain Colomb, qui s’était lié avec les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.)

C’était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais à faire entendre par une réponse ambitieuse qu’il connaissait le monde, les femmes, etc. C’était là notre grande ambition et notre principale fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l’autre qu’il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble, surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs bien différentes3, sur la montagne qui enferme l’enceinte de la ville, fort ridicule en 1795, mais que l’on rend bonne en 18364.

3.Rabot et la Bastille sont … situes à des hauteurs bien différentes …—Le fort Rabot est à l’altitude de 270 mètres environ, et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.

4.… mais que l’on rend bonne en 1836.—On lit en tête du fol. 389: «10 janvier 1836. Le métier m’a occupé depuis huit jours. Froid du diable, 6 degrés le lundi.»

Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse, dans laquelle nous étions sur le point d’entrer. On voit qu’il s’agit de la société et du monde.

Bigillion avait de grands avantages sur moi:

1° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d’un père qui ne l’aimait point trop, et savait s’amuser autrement qu’en faisant de son fils sa poupée.

2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier, village situé à une porte de Grenoble, vers l’Est, dans une position fort agréable dans la vallée de l’Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur éducation. L’aîné se nommait Bigillion, suivant l’usage de notre province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l’amitié que Bigillion et moi avions l’un pour l’autre.

Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble, très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser une ou deux fois. J’avais été bien surpris de son ton de douceur et de politesse, bien différent de l’âpre pédantisme des cuistres morfondus, auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l’abbé Rambault.

Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable5 pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.

5.… cet ouvrage considérable …—Variante: «Grand.»

Je crus renaître en le lisant. D’abord, il avait l’immense avantage de n’avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il suffisait qu’ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur.

Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m’en dit du mal.

Je me méfiais de ma famille sur toutes choses6; mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l’esprit7, sentait vivement qu’elle les louait comme les kings louent aujourd’hui la religion8, c’est-à-dire avec une seconde foi. Je sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que je n’ai plus, que tout beau moral, c’est-à-dire d’intérêt dans l’artiste, tue tout ouvrage d’art. J’ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l’effet d’un plat hypocrite. Mon grand-père m’avait conté l’anecdote de sa mort pour n’avoir plus été regardé par Louis XIV. D’ailleurs, les vers m’ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J’abhorrais coursier au lieu de cheval. J’appelais cela de l’hypocrisie.

6.… sur toutes choses …—Variante: «Sur tous les objets.»

7.… bien plus avancé que l’esprit …—Variante: «Ma tête.»

8.… louent aujourd’hui la religion …—Ms.: «Gionreli.»

Comment, vivant solitaire dans le sein d’une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris le langage non élégant?

Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l’Arioste (tous les trois traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau, qui avait le double défaut (drawback) de louer les prêtres et d’être loué par mon père. Je lisais avec délices les Contes de La Fontaine et Félicia. Mais ce n’étaient pas des plaisirs littéraires. Ce sont de ces livres qu’on ne lit que d’une main, comme disait Mme *9.

9.… comme disait Mme ***.—Duclos.

Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je m’efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces (je me souviens d’un grand combat, un soir, au concert de M. du Bignon, où j’étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra, n’allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j’écrivis Racine et Shakespeare, on m’accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d’enfance, on voit combien était vrai, ce que je me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été pour Shakespeare, et entre autres pour Hamlet et Roméo et Juliette.

Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom10), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était l’oratoire où mon père avait été en prison11 quelques jours avec M. Colomb12, père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en 1836)13.

10.Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom) …—Il s’agit, en effet, de la rue Chenoise.

11.… l’oratoire où mon père avait été en prison …—Erreur; son père a pu se cacher, mais n’a jamais été en prison, surtout à l’Oratoire, où il n’y avait que des femmes et trois enfants: les deux Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s’appelait Pilon. (Note au crayon de R. Colomb.)

12.… avec M. Colomb …—M. Colomb père a fait toute sa prison à la Conciergerie, place Saint-André; j’ai couché quelquefois avec lui, dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.)

13.… Romain Colomb, le plus ancien de mes amis.—Stendhal écrit ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non l’aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où se trouvait la rue Chenoise.—-La maison où logeaient les Bigillion se trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd’hui rue de Lionne) et la rue du Pont-Saint-Jaime.

Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d’une beauté grecque; au contraire, c’était une figure profondément allobroge14. Il me semble qu’on appelle cela aujourd’hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M. Antoine de Jussieu; c’est du moins ce dernier qui m’a fait croire à cette classification.)

14.… c’était une figure profondément allobroge.—Elle était plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents. (Note au crayon de R. Colomb.)

Mademoiselle Victorine avait de l’esprit et réfléchissait beaucoup; elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d’accord avec les fenêtres à croisillons de l’appartement qu’elle occupait avec ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou plutôt j’en sentais l’effet, mais je n’y comprenais rien.

Là, souvent j’assistais au souper des deux frères et de la sœur. Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui n’avais jamais mangé que du pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j’étais d’une classe supérieure: le petit-fils15 de M. Gagnon, membre du jury de l’École centrale, était noble et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce n’est pas qu’il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple, ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait que d’eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc16.

15.… le petit-fils de M. Gagnon …—Ms.: «Le fils.»

16.… faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc.—En face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison où logeaient les Bigillion, ainsi qu’un croquis représentant le Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal note à ce sujet: «J’ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois, achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l’huile et sbiadita, doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c’est ressemblant quant aux lignes; les couleurs seules sont adoucies et florianisées».

Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer couverte d’une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15 ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune17, comme on voit, et aucun grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la ville pour un jour ou deux, nous n’osions pas désirer son absence, mais il nous gênait.

17.Nous formions une société bien jeune …—Variante: «C’était un ménage bien jeune.»

Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c’est tout au plus, mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par les mathématiques et Paris au bout; c’était donc 1797 ou plutôt 1796, or en 1796 j’avais treize ans18.

18.… en 1796 j’avais treize ans.—Ms.: «10 + 3.»

Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée par un fil, qu’elle me donnait et que j’aimais presque autant que sa charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et souvent elle me refusait, disant: «Nous n’en avons plus que huit, et il faut finir la semaine.»

Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de Saint-Ismier. C’est l’usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois est son domaine, et il préfère une salade qui vient de son domaine à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix, Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient19 à quatre sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu’il est payé en vanité et par le plaisir de dire d’un air important: Il faut que j’aille à Montbonnot, ou: Je viens de Montbonnot.

19.… qui lui revient à quatre sous …—Variante: «Qui lui coûte.»

Je n’avais pas d’amour pour Victorine, mon cœur était encore tout meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion était si intime qu’il me semble que, d’une façon abrégée, de peur du rire, j’avais osé lui confier ma folie.

Il ne s’en était point effarouché, c’était l’être le meilleur et le plus simple, qualités précieuses qui allaient20 réunies avec le bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son ami intime, peu sensible, mais d’un bon sens bien autrement inexorable. Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.

20.… qualités précieuses qui allaient …—Un blanc d’une demi-ligne.

Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c’est tout le contraire, du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble, certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B21, et de leur position à l’égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J’ai oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n’ai pas pensé six fois par an depuis vingt ans.

21.Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B …—Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.

J’étais fort timide envers Victorine, dont j’admirais la gorge naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les persécutions de Séraphie, dont j’échappais à peine, et je me souviens qu’elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle. Elle me faisait entendre que j’avais un mauvais caractère.

[p. 294] [p. 295]