CHAPITRE XXVI
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 28 sur 50·Livre complet →
Mais1 revenons à Mlle Kably. Que j’étais loin de l’envie, et de songer à craindre l’imputation d’envie, et de songer aux autres de quelque façon que ce fût dans ce temps-là! La vie commençait pour moi.
1.Le chapitre XXVI est le chapitre XXII du manuscrit (fol. 372 à 386).—Écrit a Rome, les 3, 4 et 6 janvier 1836.—En face du feuillet commençant le chapitre, on lit: «Treize pages en une heure et demie. Froid du diable. 3 janvier 1836.»
Il n’y avait qu’un être au monde: Mlle Kably; qu’un événement: devait-elle jouer ce soir-là, ou le lendemain?
Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu’on donnait quelque tragédie!
Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son nom sur l’affiche! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères.
J’allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des endroits auxquels on affichait: à la porte des Jacobins2, à la voûte du Jardin3, à l’angle4 de la maison de mon grand-père. Je ne lisais pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire toute l’affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux5.
2.… à la porte des Jacobins …—La porte des Jacobins était située place Grenette, à remplacement de l’actuelle rue de la République.
3.… à la voûte du Jardin …—Le Jardin-de-Ville.
4.… à l’angle de la maison …—Stendhal orthographie: «Engle.» Et il ajoute: «Engle, orthographe de la passion, peinture des sons, et rien autre.» —Au verso du fol. 372 est un plan de la place Grenette et de ses environs, avec les emplacements où étaient collées les affiches théâtrales.]
5.… mieux que de plus beaux.—-On lit en haut du fol. 373: «4 janvier 1836. A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus, douleur dans un muscle de l’épaule droite.» Aussi Stendhal n’a-t-il écrit ce jour-là qu’une page et un tiers environ.
Même, je me rappelle ceci: en arrivant à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua; ce n’étaient plus ceux qui avaient imprimé le nom de Kably6.
6.… le nom de Kably.—Les deux tiers du fol. 373 ont été laissés en blanc.
Elle partit, je ne puis dire l’époque. Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. J’obtins d’apprendre la musique, ce ne fut pas sans peine: la religion de mon père était choquée d’un art si profane, et mon grand-père n’avait pas le plus petit goût pour cet art.
Je pris un maître de violon, nommé Mention, l’homme le plus plaisant: c’était là l’ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d’amour. Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d’artiste; un jour que je jouais plus mal qu’à l’ordinaire, il ferma le cahier, disant: «Je ne donne plus leçon.»
J’allai chez un maître de clarinette, nommé Hoffmann (rue de Bonne), bon allemand; je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai ce maître pour passer chez M. Holleville, rue Saint-Louis, vis-à-vis Mme Barthélemy, notre cordonnière. Violon fort passable, il était sourd, mais distinguait la moindre fausse note. Je me rencontrais là avec M. Félix Faure (aujourd’hui pair de France, Premier Président, jugeur d’août 1835). Je ne sais comment je quittai Holleville.
Enfin, j’allai prendre leçon de musique vocale, à l’insu de mes parents, à six heures du matin, place Saint-Louis, chez un fort bon chanteur.
Mais rien n’y faisait: j’avais horreur tout le premier des sons que je produisais. J’achetais des airs italiens, un, entre autres, où je lisais Amore, ou je ne sais quoi, nello cimento: je comprenais: dans le ciment, dans le mortier. J’adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J’avais commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de la musique, c’eût été les sons exécrables qu’il faut produire pour l’apprendre. Le seul piano eût pu me faire tourner la difficulté, mais j’étais né dans une famille essentiellement inharmonique.
Quand, dans la suite, j’ai écrit sur la musique, mes amis m’ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu’au même moment je sentais dans le morceau qu’on exécutait des nuances qu’ils n’apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement qu’à travers un cristal. Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!
Quand je revins à la vie après quelques mois de l’absence de Mlle Kably, je me trouvai un autre homme.
Je ne haïssais plus Séraphie, je l’oubliais; quant à mon père, je ne désirais qu’une chose: ne pas me trouver auprès de lui. J’observai, avec remords, que je n’avais pas pour lui une goutte de tendresse ni d’affection.
Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je n’ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse et à la nausée de tendresse dans ma famille. Ces braves gens appelaient tendresse la vexation continue dont ils m’honoraient depuis cinq ou six ans. Je commençai à entrevoir qu’ils s’ennuyaient mortellement et qu’ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu’ils avaient imprudemment quitté à l’époque d’une perte cruelle, j’étais leur7 ressource contre l’ennui.
7.… j’étais leur ressource …—Un blanc d’un tiers de ligne.
Mais rien ne pouvait plus m’émouvoir après ce que je venais de sentir. J’étudiai ferme le latin et le dessin, et j’eus un premier prix, je ne sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec plaisir la Vie d’Agricola de Tacite, ce fut presque la première fois que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amèrement par les taloches que me donnait le grand Odru, gros et ignare paysan de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J’étais encore un enfant pour une grande moitié de mon existence.
Et toutefois, la tempête morale à laquelle j’avais été en proie durant plusieurs mois m’avait mûri, je commençai à me dire sérieusement:
«Il faut prendre un parti et me tirer de ce bourbier.»
Je n’avais qu’un moyen au monde: les mathématiques. Mais on me les expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès; il est vrai que mes camarades en faisaient encore moins, s’il est possible. Ce grand M. Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour faire du vinaigre8.
8.… recettes pour faire du vinaigre.—Le fol. 379, qui se termine ici, est aux trois-quarts blanc. On lit en tête du fol. 380, qui suit: «6 janvier 1836. Les Rois. Le froid est revenu et me donne sur les nerfs. Envie de dormir.»
Cependant, Bezout était ma seule ressource pour sortir de Grenoble. Mais Bezout était si bête! C’était une tête comme celle de M. Dupuy, notre emphatique professeur.
Mon grand-père connaissait un bourgeois à tête étroite, nommé Chabert, lequel montrait les mathématiques en chambre. Voilà le mot du pays et qui va parfaitement à l’homme. J’obtins avec assez de peine d’aller dans cette chambre de M. Chabert; on avait peur d’offenser M. Dupuy, et d’ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.
Je répondis que la plupart des élèves du cours de mathématiques, à l’École centrale, allaient chez M. Chabert, et que si je n’y allais pas je resterais le dernier à l’École centrale. J’allai donc chez M. Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait toujours l’air endimanché et dans les transes de gâter son habit et son gilet et sa jolie culotte de Casimir merde d’oie; il avait aussi une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve9, près la rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont le nom me frappait, car ce n’était qu’avec les signes du plus profond respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été attachée.
9.Il logeait rue Neuve …—Aujourd’hui rue du Lycée. Un plan du carrefour des rues Neuve, Saint-Jacques et de Bonne est dessiné au verso du fol. 380. On y voit l’appartement de M. Chabert, figuré au troisième étage de l’immeuble portant actuellement le n° 15 de la rue du Lycée. A l’angle de la rue de Bonne et de la place Grenette, «ici fut dix ans plus tard la maison bâtie sur mes plans et qui a ruiné mon père».
Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m’assommait à l’École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d’un tableau de toile cirée, rien n’était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c’est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà expliquée. C’est cependant ce que j’étais obligé de faire quelquefois chez M. Chabert, sans quoi je n’eusse jamais démontré. M. Chabert me croyait un minus habens et est resté dans cette abominable opinion. Rien n’était drôle, dans la suite, comme de l’entendre parler de mes succès en mathématiques.
Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour mieux dire, d’esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander si j’étais en état de démontrer, et combien de fois par semaine je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M. Chabert, qui faisait profession d’un grand respect pour M. Dupuy, n’appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient10 à l’École centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c’était une sorte d’imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j’étais choqué à déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.
10.… ceux qui y parvenaient …—Variante: «Montaient.»
J’excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me proclamaient une merveille: n’y avait-il pas cinq ans qu’ils me donnaient tous leurs soins?
M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d’œufs qu’une paysanne apportait au marché, lorsqu’un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.
Cela m’ouvrit l’esprit, j’entrevis ce que c’était que se servir de l’instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l’avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet, mais jamais ce mot simple: c’est une division du travail qui produit des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à l’esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.
Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.
Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province reculée; depuis cette époque, l’École polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.
Le chef-d’œuvre de l’éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n’avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur les propositions que l’on démontrait, mais sans s’inquiéter s’il les comprenait le moins du monde11. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s’appelait, si je ne me trompe, Paul-Émile Teisseire. L’examinateur pour l’École polytechnique, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de la Statique), ne s’aperçut pas que tout le mérite de Paul-Émile était une mémoire étonnante.
11.… s’il les comprenait le moins du monde.—La première moitié du fol. 383 a été laissée en blanc.
Il arriva à l’École; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n’y eurent pas le même succès qu’à Grenoble; il en sortit bien officier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine: j’aurais suivi de l’œil sa fortune avec plaisir. J’avais quitté Grenoble avec une envie démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée de calottes.
Il me semble que je lui avais déjà donné un à-compte chez M. Chabert, où il me primait avec raison par sa mémoire imperturbable.
Pour lui, il ne se fâchait jamais de rien et passait avec un sang-froid parfait sous les volées de: petit hypocrite, qui lui arrivaient de toutes parts, et qui redoublèrent un jour que nous le vîmes couronné de roses et faisant le rôle d’ange dans une procession.
C’est à peu près le seul caractère que j’aie remarqué à l’École centrale. Il faisait un beau contraste avec le sombre Benoît, que je rencontrai au cours de belles-lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui faisait consister la sublime science dans l’amour socratique, que le docteur Clapier, le fou, lui avait enseigné.
Il y a peut-être dix ans que je n’ai pensé à M. Chabert; peu à peu je me rappelle qu’il était effectivement beaucoup moins borné que M. Dupuy, quoiqu’il eût un parler plus traînard encore et une apparence bien plus piètre et bourgeoise.
Il estimait Clairaut et c’était une chose immense que de nous mettre en contact avec cet homme de génie, et nous sortions un peu du plat Bezout. Il avait Bruce, l’abbé Marie, et de temps à autre nous faisait étudier un théorème dans ces auteurs. Il avait même en manuscrit quelques petites choses de Lagrange, de ces choses bonnes pour notre petite portée.
Il me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée12.
12.… sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée.—Suit un plan de la salle d’études.
Ma disgrâce s’étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque gaucherie de mes parents, qui avaient oublié d’envoyer un dindon, à Noël, à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort jolies, et sans ma timidité je leur eusse bien fait la cour. Elles avaient beaucoup de considération pour le petit-fils de M. Gagnon, et d’ailleurs venaient à la messe à la maison, le dimanche.
Nous allions lever des plans au graphomètre et à la planchette; un jour nous levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses13. Il s’agit du champ B C D E. M. Chabert fit tirer les lignes à tous les autres sur la planchette, enfin mon tour vint, mais le dernier ou l’avant-dernier, avant un enfant. J’étais humilié et fâché; j’appuyai trop la plume.
13.… un jour noue levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses.—Suit un plan explicatif.—Le chemin des Boiteuses allait depuis la porte de Bonne jusqu’au cours de Saint-André. Il est remplacé aujourd’hui par les rues Lakanal et de Turenne. Stendhal y figure, non loin de la porte de Bonne, en «T, maison de ce fou de Camille Teisseire, jacobin qui, en 1811, veut brûler Rousseau et Voltaire»; plus loin, en «A, hôtel de la Bonne Femme; elle est représentée sans tête, cela me frappait beaucoup». Cet établissement, dit de la Femme sans Tête, a subsiste longtemps rue Lakanal; il a disparu il y a une huitaine d’années, en 1905.
«Mais c’était une ligne que je vous avais dit de tirer, dit M. Chabert avec son accent traînard, et c’est une barre que vous avez faite là.»
Il avait raison. Je pense que cet état de défaveur marquée chez MM. Dupuy et Chabert, et d’indifférence marquée chez M. Jay, à l’école de dessin, m’empêcha d’être un sot. J’y avais de merveilleuses dispositions, mes parents, dont la morosité bigote déclamait sans cesse contre l’éducation publique, s’étaient convaincus sans beaucoup de peine qu’avec cinq ans de soins, hélas! trop assidus, ils avaient produit un chef-d’œuvre, et ce chef-d’œuvre, c’était moi.
Un jour, je me disais, mais, à la vérité, c’était avant l’École centrale: Ne serais-je point le fils d’un grand prince, et tout ce que j’entends dire de la Révolution, et le peu que j’en vois, une fable destinée à faire mon éducation, comme dans Émile?
Car mon grand-père, homme d’aimable conversation, en dépit de ses résolutions pieuses, avait nommé Émile devant moi, parlé de la Profession14 de foi du vicaire savoyard, etc., etc. J’avais volé ce livre à Claix, mais je n’y avais rien compris, pas même les absurdités de la première page, et après un quart d’heure l’avais laissé. Il faut rendre justice au goût de mon père, il était enthousiaste de Rousseau et il en parlait quelquefois, pour laquelle chose et pour son imprudence devant un enfant il était bien grondé de ma tante Séraphie.
14.… parlé de la Profession de foi du vicaire savoyard …—Ms.: «Confession.»
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