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CHAPITRE XXXVI

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 38 sur 50·Livre complet →

Paris1

1.Le chapitre XXXVI est le chapitre XXXI en manuscrit (fol. 580 à 596). Ecrit du 30 janvier au 2 février 1836.—Ce chapitre commence le livre II de la Vie de Henri Brulard. L’ouvrage n’ayant pas été terminé, je n’ai pas cru devoir conserver la division primitivement adoptée par Stendhal.

M. Rosset me déposa dans un hôtel à l’angle des rues de Bourgogne et Saint-Dominique; on y entrait par la rue Saint-Dominique. On voulait me mettre près de l’Ecole polytechnique, où l’on croyait que j’allais entrer.

Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l’heure. Les environs de Paris m’avaient semblé horriblement laids; il n’y avait point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.

Je quittai l’hôtel et, par économie, pris une chambre sur le quinconce des Invalides. Je fus un peu recueilli et guidé par les mathématiciens qui, l’année précédente, étaient entrés à l’Ecole. Il fallut les aller voir.

Il fallut aller voir aussi mon cousin Daru.

C’était exactement la première visite que je faisais de ma vie.

M. Daru, homme du monde, âgé de quelque soixante-cinq ans, dut être bien scandalisé de ma gaucherie et cette gaucherie dut être bien dépourvue de grâce.

J’arrivais à Paris avec le projet arrêté d’être un séducteur de femmes, ce que j’appellerais aujourd’hui un Don Juan (d’après l’opéra de Mozart).

M. Daru avait été longtemps secrétaire général de M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, qui forme, ce me semble, sept départements aujourd’hui. On peut avoir vu dans les histoires que le fameux Basville2, ce sombre tyran, avait été intendant ou plutôt roi du Languedoc de 1685 à 1710 peut-être. C’était un pays d’Etat, ce vestige de discussion publique et de liberté exigeait un secrétaire général habile sous un intendant espèce de grand seigneur, comme M. de Saint-Priest3, qui fut peut-être intendant de 1775 à 1786.

2.… le fameux Basville …—Nicolas de Lamoignon, 2e fils du président Guillaume de Lamoignon, prit à la mort de son père (1677) le titre de marquis de Basville, sous lequel il est connu. Il fut intendant du Languedoc depuis le 13 août 1685 jusqu’au mois de mai 1718.

3.… M. de Saint-Priest …—Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard de Saint-Priest, né à Grenoble en 1732, obtint la survivance de l’intendance du Languedoc en 1764. Il fut remplacé, en 1786, par Ballainvilliers.

M. Daru, sorti de Grenoble, fils d’un bourgeois prétendant à la noblesse, mais pauvre par orgueil, comme toute ma famille, était fils de ses œuvres, et sans voler avait peut-être réuni quatre ou cinq cent mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans se laisser aveugler par l’amour ou la haine qu’il pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse et le clergé. C’était un homme sans passion autre que l’utile de la vanité ou la vanité de l’utile, je l’ai vu trop d’en bas pour discerner lequel. Il avait acheté une maison rue de Lille, n° 505, au coin de la rue de Bellechasse, dont il n’occupait modestement que le petit appartement au-dessus de la porte cochère.

Le premier au fond de la cour était loué à Mme Rebuffel4, femme d’un négociant du premier mérite, et homme à caractère et à âme chaude, tout le contraire de M. Daru. M. Rebuffel, neveu de M. Daru, lequel s’accommodait, par son caractère pliant et tout à tous, de son oncle.

4.… Mme Rebuffel …—Stendhal a écrit en surcharge: «Deruffel.»

M. Rebuffel venait, chaque jour, passer un quart d’heure avec sa femme et sa fille Adèle, et du reste vivait rue Saint-Denis, à sa maison de commission (commerce), avec Mlle Barberen, son associée et sa maîtresse, fille active, commune, de trente ou trente-cinq ans, qui m’avait fort la mine de faire des scènes et des cornes à son amant et de le désennuyer ferme.

Je fus accueilli avec affection et ouverture de cœur par l’excellent M. Rebuffel, tandis que M. Daru le père me reçut avec des phrases d’affection et de dévouement pour mon grand-père, qui me serraient le cœur et me rendaient muet.

M. Daru était un grand et assez beau vieillard avec un grand nez, chose assez rare en Dauphiné; il avait un œil un peu de travers et l’air assez faux. Il avait avec lui une petite vieille toute ratatinée, toute provinciale, qui était sa femme; il l’avait épousée jadis, à cause de sa fortune, qui était considérable, et du reste elle n’osait pas souffler devant lui.

Mme Daru était bonne au fond et fort polie, avec un petit air de dignité convenable à une sous-préfète de province. Du reste, je n’ai jamais rencontré d’être qui fût plus complètement privé du feu céleste. Rien au monde n’aurait pu émouvoir cette âme pour quelque chose de noble et de généreux. La prudence la plus égoïste, et dont on se glorifie, occupe chez ces sortes d’âmes la possibilité, la place de l’émotion colérique ou généreuse.

Cette disposition prudente, sage, mais peu aimable, formait le caractère de son fils aîné, M. le comte Daru, ministre secrétaire d’Etat de Napoléon, qui a tant influé sur ma vie, de Mlle Sophie, depuis Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun, maintenant Mme la marquise de Graves5.

5.… Mme la marquise de Graves.—Le nom est en blanc.

Son second fils, Martial Daru, n’avait ni tête, ni esprit, mais un bon cœur; il lui était impossible de faire du mal à quelqu’un.

Madame Cambon, fille aînée de M. et de Mme Daru, avait peut-être un caractère élevé, mais je ne fis que l’entrevoir: elle mourut quelques mois après mon arrivée à Paris.

Est-il besoin d’avertir que j’esquisse le caractère de ces personnages tel que je lai vu depuis? Le trait définitif, qui me semble le vrai, m’a fait oublier tous les traits antérieurs (terme de dessin).

Je ne conserve que des images de ma première entrée dans le salon de M. Daru.

Par exemple, je vois fort bien la petite robe d’indienne rouge que portait une aimable petite fille de cinq ans, la petite-fille de M. Daru et de laquelle il s’amusait, comme le vieux et ennuyé Louis XIV de Mme la duchesse de Bourgogne. Cette aimable petite fille, sans laquelle un silence morne eût régné souvent dans le petit salon de la rue de Lille, était Mlle Pulchérie Le Brun (maintenant Mme la marquise de Brossard, fort impérieuse, dit-on, avec la taille d’un tonneau6, et qui commande à la baguette à son mari, M. le général de Brossard, qui commande lui-même le département de la Drôme).

6.… avec la taille d’émotion un tonneau …—Variante: «Grosse comme un tonneau.»

M. de B….. est un panier percé qui se prétend de la plus haute noblesse, descendant de Louis le Gros, je crois, hâbleur, finasseur, peu délicat sur les moyens de restaurer ses finances toujours en désarroi. Total: caractère de noble pauvre, c’est un vilain caractère et qui s’allie d’ordinaire à beaucoup de malheurs. (J’appelle caractère d’un homme sa manière habituelle d’aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs, mais moins qualificatifs, l’ensemble de ses habitudes morales.)

Mais je m’égare. J’étais bien loin de voir les choses, même physiques, aussi nettement en décembre 1799. J’étais tout émotion, et cet excès d’émotion ne m’a laissé que quelques images fort nettes, mais sans explications des comment et des pourquoi.

Ce que je vois aujourd’hui fort nettement, et qu’en 1799 je sentais fort confusément, c’est qu’à mon arrivée à Paris, deux grands objets de désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout-à-coup. J’avais adoré Paris et les mathématiques. Paris sans montagnes m’inspira un dégoût si profond qu’il allait presque jusqu’à la nostalgie. Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l’échafaudage du feu de joie de la veille (chose vue à Turin, le lendemain de la Saint-Jean 1802).

J’étais tourmenté par ces changements dont je ne voyais, bien entendu, à seize ans et demi, ni le pourquoi ni le comment.

Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour Grenoble.

Quant aux mathématiques, elles n’avaient été qu’un moyen. Je les haïssais même un peu en novembre 1799, car je les craignais. J’étais résolu à ne pas me faire examiner à Paris, comme firent les sept ou huit élèves qui avaient remporté le premier prix, après moi, à l’Ecole centrale, et qui tous furent reçus. Or, si mon père avait pris quelque soin, il m’eût forcé à cet examen, je serais entré à l’Ecole, et je ne pouvais plus vivre à Paris en faisant des comédies.

De toutes mes passions, c’était la seule qui me restât.

Je ne conçois pas, et cette idée me vient pour la première fois trente-sept ans après les événements, en écrivant ceci, je ne conçois pas comment mon père ne me força pas à me faire examiner. Probablement, il se fiait à l’extrême passion qu’il m’avait vue pour les mathématiques. Mon père, d’ailleurs, n’était ému que de ce qui était près de lui. J’avais cependant une peur du diable d’être forcé à entrer à l’Ecole, et j’attendais avec la dernière impatience l’annonce de l’ouverture des cours. En sciences exactes, il est impossible de prendre un cours à la troisième leçon.

Venons aux images qui me restent.

Je me vois prenant mon dîner, seul et délaissé, dans une chambre économique que j’avais louée sur le quinconce des Invalides, au bout, entre l’extrémité (de ce côté du quinconce) des rues de l’Université et Saint-Dominique, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de l’Empereur où je devais, quelques années plus tard, jouer un rôle si différent.

Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m’avait embarrassé l’estomac. La boue de Paris, l’absence de montagnes, la vue de tant de gens occupés, passant rapidement dans de belles voitures à côté de moi, comme des personnes n’ayant rien à faire, me donnaient un chagrin profond.

Un médecin qui se fût donné la peine d’étudier mon état, assurément peu compliqué, m’eût donné de l’émétique et ordonné d’aller tous les trois jours à Versailles ou à Saint-Germain.

Je tombai dans les mains d’un insigne charlatan et encore plus ignorant, c’était un chirurgien d’armée, fort maigre, établi dans les environs des Invalides, quartier alors fort misérable, et dont l’office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l’Ecole polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seul et abandonné dans ma chambre, qui n’avait qu’une fenêtre à sept ou huit pieds d’élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à côté d’un petit poële de fer, ma tisane posée par terre.

Mais mon plus grand mal, en cet état, était cette idée qui revenait sans cesse: Grand Dieu! quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?